Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 5

Chapter 53,366 wordsPublic domain

Voulez-vous que je le prévienne, 1455 Et qu'en dépit de la pudeur D'un amour commandé l'obéissante ardeur Fasse éclater ma flamme auparavant la sienne[57]? On dit que je lui plais, qu'il soupire en secret, Qu'il retient, qu'il combat ses desirs à regret; 1460 Et cette vanité qui nous est naturelle Veut croire ainsi que vous qu'on en juge assez bien; Mais enfin c'est un feu sans aucune étincelle: J'en crois ce qu'on en dit, et n'en sais encor rien. S'il m'aime, un tel silence est la marque certaine 1465 Qu'il craint Sparte et ses dures lois; Qu'il voit qu'en m'épousant, s'il peut m'y faire reine, Il ne peut lui donner des rois[58]; Que sa gloire....

SPITRIDATE.

Ma sœur, l'amour vaincra sans doute: Ce héros est à vous, quelques lois qu'il redoute; 1470 Et si par la prière il ne les peut fléchir, Ses victoires auront de quoi l'en affranchir. Ces lois, ces mêmes lois s'imposeront silence A l'aspect de tant de vertus; Ou Sparte l'avouera d'un peu de violence, 1475 Après tant d'ennemis à ses pieds abattus.

MANDANE.

C'est vous flatter beaucoup en faveur d'Elpinice, Que ce prince après tout ne vous peut accorder Sans une éclatante injustice, A moins que vous ayez l'aveu de Lysander. 1480 D'ailleurs en exiger un hymen qui le gêne, Et lui faire des lois au milieu de sa cour, N'est-ce point hautement lui demander sa haine, Quand vous lui promettez l'objet de son amour?

SPITRIDATE.

Si vous saviez, ma sœur, aimer autant que j'aime....

MANDANE.

Si vous saviez, mon frère, aimer comme je fais, Vous sauriez ce que c'est que s'immoler soi-même, Et faire violence à de si doux souhaits. Je vous en parle en vain. Allez, frère barbare, Voir à quoi Lysander se résoudra pour vous; 1490 Et si d'Agésilas la flamme se déclare, J'en mourrai, mais je m'y résous.

SCÈNE III.

SPITRIDATE, MANDANE, AGLATIDE.

AGLATIDE.

Vous me quittez, Seigneur; mais vous croyez-vous quitte, Et que ce soit assez que de me rendre à moi?

SPITRIDATE.

Après tant de froideurs pour mon peu de mérite, 1495 Est-ce vous mal servir que reprendre ma foi?

AGLATIDE.

Non; mais le pouvez-vous, à moins que je la rende? Et si je vous la rends, savez-vous à quel prix?

SPITRIDATE.

Je ne crois pas pour vous cette perte si grande, Que vous en souhaitiez d'autre que vos mépris. 1500

AGLATIDE.

Moi, des mépris pour vous!

SPITRIDATE.

C'est ainsi que j'appelle Un feu si bien promis, et si mal allumé.

AGLATIDE.

Si je ne vous aimois, je vous aurois aimé, Mon devoir m'en étoit un garant trop fidèle.

SPITRIDATE.

Il ne vous répondoit que d'agir un peu tard, 1505 Et laissoit beaucoup au hasard. Votre ordre cependant vers une autre me chasse, Et vous avez quitté la place à votre sœur.

AGLATIDE.

Si je vous ai donné de quoi remplir la place, Ne me devez-vous point de quoi remplir mon cœur?

SPITRIDATE.

J'en suis au désespoir; mais je n'ai point de frère Que je puisse à mon tour vous prier d'accepter.

AGLATIDE.

Si vous n'en avez point par qui me satisfaire, Vous avez une sœur qui vous peut acquitter: Elle a trop d'un amant; et si sa flamme heureuse 1515 Me renvoyoit celui dont elle ne veut plus, Je ne suis point d'humeur fâcheuse, Et m'accommoderois bientôt de ses refus.

SPITRIDATE.

De tout mon cœur je l'en conjure: Envoyez-lui Cotys, ou même Agésilas, 1520 Ma sœur, et prenez soin d'apaiser ce murmure, Qui cherche à m'imputer des sentiments ingrats. Je vous laisse entre vous faire ce grand partage, Et vais chez Lysander voir quel sera le mien. Madame, vous voyez, je ne puis davantage; 1525 Et qui fait ce qu'il peut n'est plus garant de rien.

SCÈNE IV.

AGLATIDE, MANDANE.

AGLATIDE.

Vous pourrez-vous résoudre à payer pour ce frère, Madame, et de deux rois daignant en choisir un, Me donner en sa place, ou le plus importun, Ou le moins digne de vous plaire? 1530

MANDANE.

Hélas!

AGLATIDE.

Je n'entends pas des mieux Comme il faut qu'un hélas s'explique; Et lorsqu'on se retranche au langage des yeux, Je suis muette à la réplique[59].

MANDANE.

Pourquoi mieux expliquer quel est mon déplaisir? 1535 Il ne se fait que trop entendre.

AGLATIDE.

Si j'avois comme vous de deux rois à choisir, Mes déplaisirs auroient peu de chose à prétendre. Parlez donc, et de bonne foi: Acquittez par ce choix Spitridate envers moi. 1540 Ils sont tous deux à vous.

MANDANE.

Je n'y suis pas moi-même.

AGLATIDE.

Qui des deux est l'aimé?

MANDANE.

Qu'importe lequel j'aime, Si le plus digne amour, de quoi qu'il soit d'accord, Ne peut décider de mon sort?

AGLATIDE.

Ainsi je dois perdre espérance 1545 D'obtenir de vous aucun d'eux?

MANDANE.

Donnez-moi votre indifférence, Et je vous les donne tous deux.

AGLATIDE.

C'en seroit un peu trop: leur mérite est si rare, Qu'il en faut être plus avare. 1550

MANDANE.

Il est grand, mais bien moins que la félicité De votre insensibilité.

AGLATIDE.

Ne me prenez point tant pour une âme insensible: Je l'ai tendre, et qui souffre aisément de beaux feux; Mais je sais ne vouloir que ce qui m'est possible, 1555 Quand je ne puis ce que je veux.

MANDANE.

Laissez donc faire au ciel, au temps, à la fortune: Ne voulez que ce qu'ils voudront; Et sans prendre[60] d'attache, ou d'idée importune, Attendez en repos les cœurs qui se rendront. 1560

AGLATIDE.

Il m'en pourroit coûter mes plus belles années Avant qu'ainsi deux rois en devinssent le prix; Et j'aime mieux borner mes bonnes destinées Au plus digne de vos mépris.

MANDANE.

Donnez-moi donc, Madame, un cœur comme le vôtre, Et je vous les redonne une seconde fois; Ou si c'est trop de l'un et l'autre, Laissez-m'en le rebut, et prenez-en le choix.

AGLATIDE.

Si vous leur ordonniez à tous deux de m'en croire, Et que l'obéissance eût pour eux quelque appas[61], 1570 Peut-être que mon choix satisferoit ma gloire, Et qu'enfin mon rebut ne vous déplairoit pas.

MANDANE.

Qui peut vous assurer de cette obéissance? Les rois, même en amour, savent mal obéir; Et les plus enflammés s'efforcent de haïr 1575 Sitôt qu'on prend sur eux un peu trop de puissance.

AGLATIDE.

Je vois bien ce que c'est, vous voulez tout garder: Il est honteux de rendre une de vos conquêtes, Et quoi qu'au plus heureux le cœur veuille accorder, L'œil règne avec plaisir sur deux si grandes têtes; 1580 Mais craignez que je n'use aussi de tous mes droits. Peut-être en ai-je encor de garder quelque empire Sur l'un et l'autre de ces rois, Bien qu'à l'envi pour vous l'un et l'autre soupire, Et si j'en laisse faire à mon esprit jaloux, 1585 Quoique la jalousie assez peu m'inquiète, Je ne sais s'ils pourront l'un ni l'autre pour vous Tout ce que votre cœur souhaite.

(A Cotys.)

Seigneur, vous le savez, ma sœur a votre foi[62], Et ne vous la rend que pour moi. 1590 Usez-en comme bon vous semble; Mais sachez que je me promets De ne vous la rendre jamais, A moins d'un roi qui vous ressemble.

SCÈNE V.

COTYS, MANDANE.

MANDANE.

L'étrange contre-temps que prend sa belle humeur! 1595 Et la froide galanterie D'affecter par bravade à tourner son malheur En importune raillerie! Son cœur l'en désavoue, et murmurant tout bas....

COTYS.

Que cette belle humeur soit véritable ou feinte, 1600 Tout ce qu'elle en prétend ne m'alarmeroit pas, Si le pouvoir d'Agésilas Ne me portoit dans l'âme une plus juste crainte. Pourrez-vous l'aimer?

MANDANE.

Non.

COTYS.

Pourrez-vous l'épouser?

MANDANE.

Vous-même, dites-moi, puis-je m'en excuser? 1605 Et quel bras, quel secours appeler à mon aide, Lorsqu'un frère me donne, et qu'un amant me cède?

COTYS.

N'imputez point à crime une civilité Qu'ici de général vouloit l'autorité.

MANDANE.

Souffrez-moi donc, Seigneur, la même déférence 1610 Qu'ici de nos destins demande l'assurance.

COTYS.

Vous céder par dépit, et d'un ton menaçant Faire voir qu'on pénètre au cœur du plus puissant, Qu'on sait de ses refus la plus secrète cause, Ce n'est pas tant céder l'objet de son amour, 1615 Que presser un rival de paroître en plein jour, Et montrer qu'à ses vœux hautement on s'oppose.

MANDANE.

Que sert de s'opposer aux vœux d'un tel rival, Qui n'a qu'à nous protéger mal Pour nous livrer à notre perte? 1620 Seroit-il d'un grand cœur de chercher à périr, Quand il voit une porte ouverte A régner avec gloire aux dépens d'un soupir?

COTYS.

Ah! le change vous plaît[63].

MANDANE.

Non, Seigneur, je vous aime; Mais je dois à mon frère, à ma gloire, à vous-même. D'un rival si puissant si nous perdons l'appui, Pourrons-nous du Persan nous défendre sans lui? L'espoir d'un renouement de la vieille alliance Flatte en vain votre amour et vos nouveaux desseins. Si vous ne remettez sa proie entre ses mains, 1630 Oserez-vous y prendre aucune confiance? Quant à mon frère et moi, si les Dieux irrités Nous font jamais rentrer dessous sa tyrannie, Comme il nous traitera d'esclaves révoltés, Le supplice l'attend, et moi l'ignominie. 1635 C'est ce que je saurai prévenir par ma mort; Mais jusque-là, Seigneur, permettez-moi de vivre, Et que par un illustre et rigoureux effort, Acceptant les malheurs où mon destin me livre, Un sacrifice entier de mes vœux les plus doux 1640 Fasse la sûreté de mon frère et de vous.

COTYS.

Cette sûreté malheureuse A qui vous immolez votre amour et le mien Peut-elle être si précieuse Qu'il faille l'acheter de mon unique bien? 1645 Et faut-il que l'amour garde tant de mesure Avec des intérêts[64] qui lui font tant d'injure? Laissez, laissez périr ce déplorable roi, A qui ces intérêts dérobent votre foi. Que sert que vous l'aimiez? et que fait votre flamme 1650 Qu'augmenter son ardeur pour croître ses malheurs, Si malgré le don de votre âme Votre raison vous livre ailleurs? Armez-vous de dédains; rendez, s'il est possible, Votre perte pour lui moins grande ou moins sensible; 1655 Et par pitié d'un cœur trop ardemment épris, Éteignez-en la flamme à force de mépris.

MANDANE.

L'éteindre! Ah! se peut-il que vous m'ayez aimée?

COTYS.

Jamais si digne flamme en un cœur allumée....

MANDANE.

Non, non; vous m'en feriez des serments superflus: 1660 Vouloir ne plus aimer, c'est déjà n'aimer plus; Et qui peut n'aimer plus ne fut jamais capable D'une passion véritable.

COTYS.

L'amour au désespoir peut-il encor charmer?

MANDANE.

L'amour au désespoir fait gloire encor d'aimer; 1665 Il en fait de souffrir et souffre avec constance, Voyant l'objet aimé partager la souffrance; Il regarde ses maux comme un doux souvenir De l'union des cœurs qui ne sauroit finir; Et comme n'aimer plus quand l'espoir abandonne, 1670 C'est aimer ses plaisirs et non pas la personne, Il fuit cette bassesse, et s'affermit si bien, Que toute sa douleur ne se reproche rien.

COTYS.

Quel indigne tourment, quel injuste supplice Succède au doux espoir qui m'osoit tout offrir! 1675

MANDANE.

Et moi, Seigneur, et moi, n'ai-je rien à souffrir? Ou m'y condamne-t-on avec plus de justice? Si vous perdez l'objet de votre passion, Épousez-vous celui de votre aversion? Attache-t-on vos jours à d'aussi rudes chaînes? 1680 Et souffrez-vous enfin la moitié de mes peines? Cependant mon amour aura tout son éclat En dépit du supplice où je suis condamnée; Et si notre tyran par maxime d'État Ne s'interdit mon hyménée, 1685 Je veux qu'il ait la joie, en recevant ma main, D'entendre que du cœur vous êtes souverain, Et que les déplaisirs dont ma flamme est suivie Ne cesseront qu'avec ma vie. Allez, Seigneur, défendre aux vôtres de durer: 1690 Ennuyez-vous de soupirer, Craignez de trop souffrir, et trouvez en vous-même L'art de ne plus aimer dès qu'on perd ce qu'on aime. Je souffrirai pour vous, et ce nouveau malheur, De tous mes maux le plus funeste, 1695 D'un trait assez perçant armera ma douleur Pour trancher de mes jours le déplorable reste.

COTYS.

Que dites-vous, Madame? et par quel sentiment....

CLÉON[65].

Spitridate, Seigneur, et Lysander vous prient De vouloir avec eux conférer un moment. 1700

MANDANE.

Allez, Seigneur, allez, puisqu'ils vous en convient. Aimez, cédez, souffrez, ou voyez si les Dieux Voudront vous inspirer quelque chose de mieux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[56] On lit dans l'édition de 1692: SPITRIDATE, _à Mandane qui paroît_. Voltaire (1764) coupe ici la scène et fait de ce qui suit la scène II, ayant pour personnages: MANDANE, ELPINICE, SPITRIDATE.

[57] Thomas Corneille (1692) et Voltaire après lui (1764) ont ainsi modifié ce vers:

Ose faire éclater ma flamme avant la sienne?

[58] _Var._ Il ne peut lui donner de rois[58-a]. (1666 et 68)

[58-a] Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692 et par Voltaire (1764).

[59] «On trouve dans une lettre manuscrite d'un homme de ce temps-là qu'il s'éleva un murmure très-désagréable dans le parterre, à ces vers d'Aglatide.» (Voltaire, _Préface d'Agésilas_.)

[60] Il y a, par erreur, _perdre_, au lieu de _prendre_, dans l'édition de 1682.

[61] Voyez tome I, p. 148, note 3.

[62] Voltaire fait des six derniers vers la scène VI (voyez ci-dessus, p. 62, note 1), ayant pour personnages COTYS, MANDANE, AGLATIDE.

[63] Cet hémistiche a été ainsi modifié dans l'édition de 1692:

Le changement vous plaît.

--Voltaire a gardé la leçon des éditions antérieures.

[64] On lit: «Avec tant d'intérêts,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).

[65] Voltaire fait de ce qui suit une scène à part, la scène VIII (voyez ci-dessus, p. 62, note 1, et p. 72, note 2). Dans les éditions anciennes, y compris celle de 1692, le nom de CLÉON ne figure pas même en tête de la scène V.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.

XÉNOCLÈS.

Je remets en vos mains et l'une et l'autre lettre Que l'esclave Damis aux miennes vient de mettre. 1705 Vous y verrez, Seigneur, quels sont les attentats....

(Il lui donne deux lettres, dont il lit l'inscription.)

AGÉSILAS.

AU SÉNATEUR CRATÈS, A L'ÉPHORE ARSIDAS. Spitridate et Cotys sont de l'intelligence?

XÉNOCLÈS.

Non; il s'est caché d'eux en cette conférence; Il a plaint leur malheur, et de tout son pouvoir; 1710 Mais sa prudence enfin tous deux vous les renvoie, Sans leur donner aucun espoir D'obtenir que de vous ce qui feroit leur joie.

AGÉSILAS.

Par cette déférence il croit les mieux aigrir; Et rejetant sur moi ce qu'ils ont à souffrir.... 1715

XÉNOCLÈS.

Vous avez mandé Spitridate, Il entre ici.

AGÉSILAS.

Gardons qu'à ses yeux rien n'éclate.

SCÈNE II.

AGÉSILAS, SPITRIDATE, XÉNOCLÈS.

AGÉSILAS.

Aglatide, Seigneur, a-t-elle encor vos vœux?

SPITRIDATE.

Non, Seigneur; mais enfin ils ne vont pas loin d'elle, Et sa sœur a fait naître une flamme nouvelle 1720 En la place des premiers feux.

AGÉSILAS.

Elpinice?

SPITRIDATE.

Elle-même.

AGÉSILAS.

Ainsi toujours pour gendre Vous vous donnez à Lysander?

SPITRIDATE.

Seigneur, contre l'amour peut-on bien se défendre? A peine attaque-t-il qu'on brûle de se rendre: 1725 Le plus ferme courage est ravi de céder; Et j'ai trouvé ma foi plus facile à reprendre Que mon cœur à redemander.

AGÉSILAS.

Si vous considériez....

SPITRIDATE.

Seigneur, que considère Un cœur d'un vrai mérite heureusement charmé? 1730 L'amour n'est plus amour sitôt qu'il délibère, Et vous le sauriez trop si vous aviez aimé.

AGÉSILAS.

Seigneur, j'aimois à Sparte et j'aime dans Éphèse. L'un et l'autre objet est charmant; Mais bien que l'un m'ait plu, bien que l'autre me plaise, 1735 Ma raison m'en a su défendre également.

SPITRIDATE.

La mienne suivroit mieux un plus commun exemple. Si vous aimez, Seigneur, ne vous refusez rien, Ou souffrez que je vous contemple Comme un cœur au-dessus du mien. 1740 Des climats différents la nature est diverse: La Grèce a des vertus qu'on ne voit point en Perse. Permettez qu'un Persan n'ose vous imiter, Que sur votre partage il craigne d'attenter, Qu'il se contente à moins de gloire, 1745 Et trouve en sa foiblesse un destin assez doux Pour ne point envier cette haute victoire, Que vous seul avez droit de remporter sur vous.

AGÉSILAS.

Mais de mon ennemi rechercher l'alliance!

SPITRIDATE.

De votre ennemi!

AGÉSILAS.

Non, Lysander ne l'est pas; 1750 Mais s'il faut vous le dire, il y court à grands pas.

SPITRIDATE.

C'en est assez: je dois me faire violence Et renonce à plus croire ou mes yeux, ou mon cœur. Ne m'ordonnez-vous rien sur l'hymen de ma sœur? Cotys l'aime.

AGÉSILAS.

Il est roi, je ne suis pas son maître; 1755 Et Mandane ni vous n'êtes pas mes sujets. L'aime-t-elle?

SPITRIDATE.

Il se peut. Lui ferai-je connoître Que vous auriez d'autres projets?

AGÉSILAS.

C'est me connoître mal; je ne contrains personne.

SPITRIDATE.

Peut-être qu'elle n'aime encor que sa couronne; 1760 Et je ne sais pas bien où pencheroit son choix, Si le ciel lui donnoit à choisir de deux rois. Vous l'avez jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, De tant de faveurs accablée, Qu'à vos ordres ses vœux sans peine assujettis.... 1765

AGÉSILAS.

L'ingrate!

SPITRIDATE.

Je réponds de sa reconnoissance, Et qu'elle ne consent à l'espoir de Cotys Que pour le maintenir dans votre dépendance. Pourroit-elle, Seigneur, davantage pour vous[66]?

AGÉSILAS.

Non; mais qui la pressoit de choisir un époux? 1770

SPITRIDATE.

L'occasion d'un roi, Seigneur, est bien pressante. Les plus dignes objets ne l'ont pas chaque jour; Elle échappe à la moindre attente Dont on veut éprouver l'amour. A moins que de la prendre au moment qu'elle arrive, 1775 On s'expose aux périls de l'accepter trop tard, Et l'asile est si beau pour une fugitive, Qu'elle ne peut sans crime en rien mettre au hasard.

AGÉSILAS.

Elle eût peu hasardé peut-être pour attendre.

SPITRIDATE.

Voyoit-elle en ces lieux un plus illustre espoir? 1780

AGÉSILAS.

Comme l'amour n'entend que ce qu'il veut entendre, Il ne voit que ce qu'il veut voir. Si je l'ai jusqu'ici de tant d'honneurs comblée, De tant de faveurs accablée, Ces faveurs, ces honneurs ne lui disoient-ils rien? 1785 Elle les entendoit[67] trop bien en dépit d'elle: Mais l'ingrate! mais la cruelle!... Seigneur, à votre tour vous m'entendez trop bien. Qu'elle aille chez Cotys partager sa couronne; Je n'y mets point d'obstacle, et n'en veux rien savoir: 1790 Soit que l'ambition, soit que l'amour la donne, Vous avez tous deux tout pouvoir. Si pourtant vous m'aimiez....

SPITRIDATE.

Soyez sûr de mon zèle. Ma parole à Cotys est encore à donner. Mais si cet hyménée a de quoi vous gêner, 1795 Mandane que deviendra-t-elle?

AGÉSILAS.

Allez, encore un coup, allez en d'autres lieux Épargner par pitié cette gêne à mes yeux; Sauvez-moi du chagrin de montrer que je l'aime.

SPITRIDATE.

Elle vient recevoir vos ordres elle-même. 1800

SCÈNE III.

AGÉSILAS, SPITRIDATE, MANDANE, XÉNOCLÈS.

AGÉSILAS.

O vue! ô sur mon cœur regards trop absolus! Que vous allez troubler mes vœux irrésolus! Ne partez pas, Madame. O ciel! j'en vais trop dire.

MANDANE.

Je conçois mal, Seigneur, de quoi vous me parlez. Moi partir?

AGÉSILAS.

Oui, partez, encor que j'en soupire. 1805 Que ce mot ne peut-il suffire!

MANDANE.

Je conçois encor moins pourquoi vous m'exilez.

AGÉSILAS.

J'aime trop à vous voir et je vous ai trop vue: C'est, Madame, ce qui me tue. Partez, partez, de grâce.

MANDANE.

Où me bannissez-vous? 1810

AGÉSILAS.

Nommez-vous un exil le trône d'un époux?

MANDANE.

Quel trône, et quel époux?

AGÉSILAS.

Cotys....

MANDANE.

Je crois qu'il m'aime; Mais si je vous regarde ici comme mon roi Et comme un protecteur que j'ai choisi moi-même, Puis-je sans votre aveu l'assurer de ma foi? 1815 Après tant de bontés et de marques d'estime, A vous moins déférer je croirois faire un crime; Et mon âme....

AGÉSILAS.

Ah! c'est trop déférer, et trop peu. Quoi? pour cet hyménée exiger mon aveu!

MANDANE.

Jusque-là mon bonheur n'aura qu'incertitude; 1820 Et bien qu'une couronne éblouisse aisément....

SPITRIDATE.

Ma sœur, il faut parler un peu plus clairement: Le Roi s'est plaint à moi de votre ingratitude.

MANDANE.

Et je me plains à lui des inégalités Qu'il me force de voir lui-même en ses bontés. 1825 Tout ce que pour un autre a voulu ma prière, Vous me l'avez, Seigneur, et sur l'heure accordé[68]; Et pour mes intérêts ce qu'on a demandé Prête à de prompts refus une digne matière!

AGÉSILAS.

Si vous vouliez avoir des yeux 1830 Pour voir de ces refus la véritable cause....

SPITRIDATE.

N'est-ce pas assez dire, et faut-il autre chose? Voyez mieux sa pensée, ou répondez-y mieux. Ces refus obligeants veulent qu'on les entende: Ils sont de ses faveurs le comble, et la plus grande. 1835 Tout roi qu'est votre amant, perdez-le sans ennui, Lorsqu'on vous en destine un plus puissant que lui. M'en désavouerez-vous, Seigneur?

AGÉSILAS.