Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 4
Je n'attendois, Seigneur, qu'un mot si favorable 1080 Pour finir envers vous mes importunités; Et je ne craindrai plus qu'aucun malheur m'accable, Puisque vous avez ces bontés. Aglatide surtout aura l'âme ravie De perdre[48] un époux à ce prix; 1085 Et moi, pour me venger de vos plus durs mépris, Je veux tout de nouveau vous consacrer ma vie.
SCÈNE II.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'un peu d'amour que j'eus Aglatide a parlé: Son père qui l'a su dans son âme s'en flatte; Et sur ce vain espoir il part tout consolé 1090 Du refus que j'en fais aux vœux de Spitridate: Tu l'as vu, Xénoclès, tout d'un coup s'adoucir.
XÉNOCLÈS.
Oui; mais enfin, Seigneur, il est temps de le dire, Tout soumis qu'il paroît, apprenez qu'il conspire, Et par où sa vengeance espère y réussir. 1095 Ce confident choisi, Cléon d'Halicarnasse, Dont l'éloquence a tant d'éclat, Lui vend une harangue à renverser l'État[49], Et le mettre bientôt lui-même en votre place. En voici la copie, et je la viens d'avoir 1100 D'un des siens sur qui l'or me donne tout pouvoir, De l'esclave Damis, qui sert de secrétaire A cet orateur mercenaire, Et plus mercenaire que lui, Pour être mieux payé vous les[50] livre aujourd'hui. 1105 On y soutient, Seigneur, que notre république Va bientôt voir ses rois devenir ses tyrans, A moins que d'en choisir de trois ans en trois ans, Et non plus suivant l'ordre antique Qui règle ce choix par le sang; 1110 Mais qu'indifféremment elle doit à ce rang Élever le mérite et les rares services. J'ignore quels sont les complices; Mais il pourra d'Éphèse écrire à ses amis; Et soudain le paquet entre vos mains remis 1115 Vous instruira de toutes choses. Cependant j'ai fait mon devoir. Vous voyez le dessein, vous en savez les causes; Votre perte en dépend: c'est à vous d'y pourvoir.
AGÉSILAS.
A te dire le vrai, l'affaire m'embarrasse; 1120 J'ai peine à démêler ce qu'il faut que je fasse, Tant la confusion de mes raisonnements Étonne mes ressentiments. Lysander m'a servi: j'aurois une âme ingrate Si je méconnoissois ce que je tiens de lui; 1125 Il a servi l'État, et si son crime éclate, Il y trouvera de l'appui. Je sens que ma reconnoissance Ne cherche qu'un moyen de le mettre à couvert; Mais enfin il y va de toute ma puissance: 1130 Si je ne le perds, il me perd. Ce que veut l'intérêt, la prudence ne l'ose; Tu peux juger par là du désordre où je suis. Je vois qu'il faut le perdre; et plus je m'y dispose, Plus je doute si je le puis. 1135 Sparte est un État populaire, Qui ne donne à ses rois qu'un pouvoir limité: On peut y tout dire et tout faire Sous ce grand nom de liberté. Si je suis souverain en tête d'une armée, 1140 Je n'ai que ma voix au sénat; Il faut y rendre compte; et tant de renommée Y peut avoir déjà quelque ligue formée Pour autoriser l'attentat. Ce prétexte flatteur de la cause publique, 1145 Dont il le couvrira, si je le mets au jour, Tournera bien des yeux vers cette politique Qui met chacun en droit de régner à son tour. Cet espoir y pourra toucher plus d'un courage; Et quand sur Lysander j'aurai fait choir l'orage, 1150 Mille autres, comme lui jaloux ou mécontents, Se promettront plus d'heur à mieux choisir leur temps. Ainsi de toutes parts le péril m'environne: Si je veux le punir, j'expose ma couronne; Et si je lui fais grâce, ou veux dissimuler, 1155 Je dois craindre....
XÉNOCLÈS.
Cotys, Seigneur, vous veut parler[51].
AGÉSILAS.
Voyons quelle est sa flamme, avant que de résoudre S'il nous faudra lancer ou retenir la foudre.
SCÈNE III.
AGÉSILAS, COTYS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
Si vous n'êtes, Seigneur, plus mon ami qu'amant, Vous me voudrez du mal avec quelque justice; 1160 Mais vous m'êtes trop cher, pour souffrir aisément Que vous vous attachiez au père d'Elpinice: Non qu'entre un si grand homme et moi Ce qu'on voit de froideur prépare aucune haine; Mais c'est assez pour voir cet hymen avec peine 1165 Qu'un sujet déplaise à son roi. D'ailleurs je n'ai pas cru votre âme fort éprise: Sans l'avoir jamais vue, elle vous fut promise; Et la foi qui ne tient qu'à la raison d'État Souvent n'est qu'un devoir qui gêne, tyrannise, 1170 Et fait sur tout le cœur un secret attentat.
COTYS.
Seigneur, la personne est aimable: Je promis de l'aimer avant que de la voir, Et sentis à sa vue un accord agréable Entre mon cœur et mon devoir. 1175 La froideur toutefois que vous montrez au père M'en donne un peu pour elle, et me la rend moins chère: Non que j'ose après vos refus Vous assurer encor que je ne l'aime plus. Comme avec ma parole il nous falloit la vôtre, 1180 Vous dégagez ma foi, mon devoir, mon honneur; Mais si vous en voulez dégager tout mon cœur, Il faut l'engager à quelque autre.
AGÉSILAS.
Choisissez, choisissez, et s'il est quelque objet A Sparte, ou dans toute la Grèce, 1185 Qui puisse de ce cœur mériter la tendresse, Tenez-vous sûr d'un prompt effet. En est-il qui vous touche? en est-il qui vous plaise?
COTYS.
Il en est, oui, Seigneur, il en est dans Éphèse; Et pour faire en ce cœur naître un nouvel amour, 1190 Il ne faut point aller plus loin que votre cour: L'éclat et les vertus de l'illustre Mandane....
AGÉSILAS.
Que dites-vous, Seigneur? et quel est ce desir? Quand par toute la Grèce on vous donne à choisir. Vous choisissez une Persane! 1195 Pensez-y bien, de grâce, et ne nous forcez pas, Nous qui vous aimons, à connoître Que pressé d'un amour, qui ne vient pas de naître. Vous ne venez à moi que pour suivre ses pas[52].
COTYS.
Mon amour en ces lieux ne cherchoit qu'Elpinice; 1200 Mes yeux ont rencontré Mandane par hasard; Et quand ce même amour, de vos froideurs complice, S'est voulu pour vous plaire attacher autre part, Les siens ont attiré toute la déférence Que j'ai cru devoir rendre[53] à votre aversion; 1205 Et je l'ai regardée, après votre alliance, Bien moins Persane de naissance Que Grecque par adoption.
AGÉSILAS.
Ce sont subtilités que l'amour vous suggère, Dont nous voyons pour nous les succès incertains. 1210 Ne pourriez-vous, Seigneur, d'une amitié si chère Mettre le grand dépôt en de plus sûres mains? Pausanias[54] et moi nous avons des parentes; Et jamais un vrai roi ne fait un digne choix S'il ne s'allie au sang des rois. 1215
COTYS.
Quand on aime, on se fait des règles différentes. Spitridate a du nom et de la qualité; Sans trône, il a d'un roi le pouvoir en partage; Votre Grèce en reçoit un pareil avantage; Et le sang n'y met pas tant d'inégalité, 1220 Que l'amour où sa sœur m'engage Ravale fort ma dignité. Se peut-il qu'en l'aimant ma gloire se hasarde Après l'exemple d'un grand roi, Qui, tout grand roi qu'il est, l'estime et la regarde 1225 Avec les mêmes yeux que moi? Si ce bruit n'est point faux, mon mal est sans remède; Car enfin c'est un roi dont il me faut l'appui. Adieu, Seigneur: je la lui cède, Mais je ne la cède qu'à lui. 1230
SCÈNE IV.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'où sait-il, Xénoclès, d'où sait-il que je l'aime? Je ne l'ai dit qu'à toi: m'aurois-tu découvert?
XÉNOCLÈS.
Si j'ose vous parler, Seigneur, à cœur ouvert, Il ne le sait que de vous-même. L'éclat de ces faveurs dont vous enveloppez 1235 De votre faux secret le chatouilleux mystère, Dit si haut, malgré vous, ce que vous pensez taire, Que vous êtes ici le seul que vous trompez. De si brillants dehors font un grand jour dans l'âme; Et quelque illusion qui puisse vous flatter, 1240 Plus ils déguisent votre flamme, Plus au travers du voile ils la font éclater.
AGÉSILAS.
Quoi? la civilité, l'accueil, la déférence, Ce que pour le beau sexe on a de complaisance, Ce qu'on lui rend d'honneur[55], tout passe pour amour? 1245
XÉNOCLÈS.
Il est bien malaisé qu'aux yeux de votre cour Il passe pour indifférence; Et c'est l'en avouer assez ouvertement Que refuser Mandane aux vœux d'un autre amant. Mais qu'importe après tout? Si du plus grand courage 1250 Le vrai mérite a droit d'attendre un plein hommage, Seroit-il honteux de l'aimer?
AGÉSILAS.
Non, et même avec gloire on s'en laisse charmer; Mais un roi, que son trône à d'autres soins engage, Doit n'aimer qu'autant qu'il lui plaît 1255 Et que de sa grandeur y consent l'intérêt. Vois donc si ma peine est légère: Sparte ne permet point aux fils d'une étrangère De porter son sceptre en leur main; Cependant à mes yeux Mandane a su trop plaire; 1260 Je veux cacher ma flamme, et je le veux en vain. Empêcher son hymen, c'est lui faire injustice; L'épouser, c'est blesser nos lois; Et même il n'est pas sûr que j'emporte son choix. La donner à Cotys, c'est me faire un supplice; 1265 M'opposer à ses vœux, c'est le joindre au parti Que déjà contre moi Lysander a pu faire; Et s'il a le bonheur de ne lui pas déplaire, J'en recevrai peut-être un honteux démenti. Que ma confusion, que mon trouble est extrême! 1270 Je me défends d'aimer, et j'aime; Et je sens tout mon cœur balancé nuit et jour Entre l'orgueil du diadème Et les doux espoirs de l'amour. En qualité de roi, j'ai pour ma gloire à craindre, 1275 En qualité d'amant, je vois mon sort à plaindre: Mon trône avec mes vœux ne souffre aucun accord, Et ce que je me dois me reproche sans cesse Que je ne suis pas assez fort Pour triompher de ma foiblesse. 1280
XÉNOCLÈS.
Toutefois il est temps ou de vous déclarer, Ou de céder l'objet qui vous fait soupirer.
AGÉSILAS.
Le plus sûr, Xénoclès, n'est pas le plus facile. Cherche-moi Spitridate, et l'amène en ce lieu; Et nous verrons après s'il n'est point de milieu 1285 Entre le charmant et l'utile.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[37] L'édition de 1682 a seule _veut_, au lieu de _peut_.
[38] L'édition de 1692 et Voltaire (1764) ont changé _autre_ en _d'autre_.
[39] On lit: «_de_ Perse,» dans les éditions de 1682, de 1692 et dans celle de Voltaire (1764): c'est probablement une erreur.
[40] Voyez plus haut, p. 12, note 18.
[41] Après la mort du roi Agis, frère d'Agésilas, Lysandre porta ce dernier au trône, en soutenant que Léotychide était bâtard, qu'il n'était point le fils d'Agis, mais d'Alcibiade. Voyez la _Vie d'Agésilas_, chapitre III.
[42] «Qu'il me soit permis de dire ici que, dans mon enfance, le P. de Tournemine, jésuite, partisan outré de Corneille, et ennemi de Racine, qu'il regardait comme janséniste, me faisait remarquer ce morceau (_à partir du vers 976_), qu'il préférait à toutes les pièces de Racine.» (Voltaire, _Préface d'Agésilas_.)--L'idée première de cette partie de la scène est dans le rapide entretien rapporté deux fois par Plutarque, dans la _Vie de Lysandre_, chapitre XXIII, et dans la _Vie d'Agésilas_, chapitre VIII. On peut voir aussi l'_Histoire grecque_ de Xénophon, livre III, chapitre IV, 8 et 9.
[43] Il y a ici une faute étrange dans l'édition de 1682: _frapper_, pour _saper_.
[44] «En toutes les villes où il passoit, si elles estoyent gouuernées par authorité du peuple, ou qu'il y eust quelque autre sorte de gouuernement, il (_Lysandre_) y laissoit en chacune vn capitaine ou gouuerneur lacedœmonien, auec vn conseil de dix officiers, de ceux qui parauant auoyent eu amitié et intelligence auec luy.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_, chapitre XIII.)
[45] «La pauvreté de Lysander, qui vint à estre descouuerte à sa mort, rendit sa vertu plus claire et plus illustre qu'elle n'estoit en son viuant, quand on veid que de tant d'or et d'argent qui estoit passé par ses mains.... jamais il n'en auoit aggrandy ny augmenté sa maison d'vne seule maille.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_, chapitre XXX, traduction d'Amyot.)
[46] Malherbe a dit à la fin d'une de ses odes:
Apollon, à portes ouvertes, Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir.
Voyez l'édition de M. Lalanne, tome I, p. 188, pièce LIII.
[47] Voyez plus haut, p. 8, note 11.
[48] On lit _prendre_, au lieu de _perdre_, dans l'édition de 1692.
[49] Voyez ci-dessus, p. 37, note 32.
[50] _Les_ (c'est-à-dire Lysandre et Cléon) est la leçon de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) y ont substitué _la_.
[51] _Var._ Cotys, Seigneur, veut vous parler. (1666 et 68)
[52] _Var._ Vous ne venez à nous que pour suivre ses pas. (1666 et 68)
[53] Le mot _rendre_ est omis dans l'édition de 1682.
[54] Pausanias fut pendant plusieurs années roi de Lacédémone avec Agésilas. Les Spartiates le bannirent l'an 395 avant Jésus-Christ.
[55] Les éditions de 1666 et de 1668 portent _d'honneurs_, au pluriel.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
SPITRIDATE, ELPINICE.
SPITRIDATE.
Agésilas me mande; il est temps d'éclater. Que me permettez-vous, Madame, de lui dire? M'en désavouerez-vous si j'ose me vanter Que c'est pour vous que je soupire, 1290 Que je crois mes soupirs assez bien écoutés Pour vous fermer le cœur et l'oreille à tous autres, Et que dans vos regards je vois quelques bontés Qui semblent m'assurer des vôtres?
ELPINICE.
Que serviroit, Seigneur, de vous y hasarder? 1295 Suis-je moins que ma sœur fille de Lysander? Et la raison d'État qui rompt votre hyménée Regarde-t-elle plus la jeune que l'aînée? S'il n'eût point à Cotys refusé votre sœur, J'eusse osé présumer qu'il eût aimé la mienne; 1300 Et m'aurois dit moi-même, avec quelque douceur: «Il se l'est réservée, et veut bien qu'on m'obtienne.» Mais il aime Mandane; et ce prince, jaloux De ce que peut ici le grand nom de mon père, N'a pour lui qu'une haine obstinée et sévère 1305 Qui ne lui peut souffrir de gendres tels que vous.
SPITRIDATE.
Puisqu'il aime ma sœur, cet amour est un gage Qui me répond de son suffrage: Ses desirs prendront loi de mes propres desirs; Et son feu pour les satisfaire 1310 N'a pas moins besoin de me plaire, Que j'en ai de lui voir approuver mes soupirs. Madame, on est bien fort quand on parle soi-même, Et qu'on peut dire au souverain: «J'aime et je suis aimé, vous aimez comme j'aime; 1315 Achevez mon bonheur, j'ai le vôtre en ma main.»
ELPINICE.
Vous ne songez qu'à vous, et dans votre âme éprise Vos vœux se tiennent sûrs d'un prompt et plein effet. Mais que fera Cotys, à qui je suis promise? Me rendra-t-il ma foi s'il n'est point satisfait? 1320
SPITRIDATE.
La perte de ma sœur lui servira de guide A tourner ses desirs du côté d'Aglatide. D'ailleurs que pourra-t-il, si contre Agésilas Ce grand homme ni moi nous ne le servons pas?
ELPINICE.
Il a parole de mon père 1325 Que vous n'obtiendrez rien à moins qu'il soit content; Et mon père n'est pas un esprit inconstant Qui donne une parole incertaine et légère. Je vous le dis encor, Seigneur, pensez-y bien: Cotys aura Mandane, ou vous n'obtiendrez rien. 1330
SPITRIDATE.
Dites, dites un mot, et ma flamme enhardie....
ELPINICE.
Que voulez-vous que je vous die? Je suis sujette et fille, et j'ai promis ma foi; Je dépends d'un amant, et d'un père, et d'un roi.
SPITRIDATE.
N'importe, ce grand mot produiroit des miracles. 1335 Un amant avoué renverse tous obstacles: Tout lui devient possible, il fléchit les parents, Triomphe des rivaux, et brave les tyrans. Dites donc, m'aimez-vous?
ELPINICE.
Que ma sœur est heureuse.
SPITRIDATE.
Quand mon amour pour vous la laisse sans amant, 1340 Son destin est-il si charmant Que vous en soyez envieuse?
ELPINICE.
Elle est indifférente, et ne s'attache à rien.
SPITRIDATE.
Et vous?
ELPINICE.
Que n'ai-je un cœur qui soit comme le sien!
SPITRIDATE.
Le vôtre est-il moins insensible? 1345
ELPINICE.
S'il ne tenoit qu'à lui que tout vous fût possible, Le devoir et l'amour....
SPITRIDATE.
Ah! Madame, achevez: Le devoir et l'amour, que vous feroient-ils faire?
ELPINICE.
Voyez le Roi, voyez Cotys, voyez mon père: Fléchissez, triomphez, bravez, 1350 Seigneur, mais laissez-moi me taire.
SPITRIDATE[56].
Venez, ma sœur, venez aider mes tristes feux A combattre un injuste et rigoureux silence.
ELPINICE.
Hélas! il est si bien de leur intelligence, Qu'il vous dit plus que je ne veux. 1355 J'en dois rougir. Adieu: voyez avec Madame Le moyen le plus propre à servir votre flamme. Des trois dont je dépens elle peut tout sur deux: L'un hautement l'adore, et l'autre au fond de l'âme; Et son destin lui-même, ainsi que notre sort, 1360 Dépend de les mettre d'accord.
SCÈNE II.
SPITRIDATE, MANDANE.
SPITRIDATE.
Il est temps de résoudre avec quel artifice Vous pourrez en venir à bout, Vous, ma sœur, qui tantôt me répondiez de tout, Si j'avois le cœur d'Elpinice. 1365 Il est à moi ce cœur, son silence le dit, Son adieu le fait voir, sa fuite le proteste; Et si je n'obtiens pas le reste, Vous manquez de parole, ou du moins de crédit.
MANDANE.
Si le don de ma main vous peut donner la sienne, 1370 Je vous sacrifierai tout ce que j'ai promis; Mais vous, répondez-vous que ce don vous l'obtienne, Et qu'il mette d'accord de si fiers ennemis? Le Roi, qui vous refuse à Lysander pour gendre, Y consentira-t-il si vous m'offrez à lui? 1375 Et s'il peut à ce prix le permettre aujourd'hui, Lysander voudra-t-il se rendre? Lui qui ne vous remet votre première foi Qu'en faveur de l'amour que Cotys fait paroître, Ne vous fait-il pas cette loi 1380 Que sans le rendre heureux vous ne le sauriez être?
SPITRIDATE.
Cotys de cet espoir ose en vain se flatter: L'amour d'Agésilas à son amour s'oppose.
MANDANE.
Et si vous ne pensez à le mieux écouter, Lysander d'Elpinice en sa faveur dispose. 1385
SPITRIDATE.
Ne me cachez rien, vous l'aimez.
MANDANE.
Comme vous aimez Elpinice.
SPITRIDATE.
Mais vous m'avez promis un entier sacrifice.
MANDANE.
Oui, s'il peut être utile aux vœux que vous formez.
SPITRIDATE.
Que ne peut point un roi?
MANDANE.
Quels droits n'a point un père?
SPITRIDATE.
Inexorable sœur!
MANDANE.
Impitoyable frère, Qui voulez que j'éteigne un feu digne de moi, Et ne sauriez vous faire une pareille loi!
SPITRIDATE.
Hélas! considérez....
MANDANE.
Considérez vous-même....
SPITRIDATE.
Que j'aime, et que je suis aimé. 1395
MANDANE.
Que je suis aimée, et que j'aime.
SPITRIDATE.
N'égalez point au mien un feu mal allumé: Le sexe vous apprend à régner sur vos âmes.
MANDANE.
Dites qu'il nous apprend à renfermer nos flammes; Dites que votre ardeur, à force d'éclater, 1400 S'exhale, se dissipe, ou du moins s'exténue, Quand la nôtre grossit sous cette retenue, Dont le joug odieux ne sert qu'à l'irriter. Je vous parle, Seigneur, avec une âme ouverte; Et si je vous voyois capable de raison, 1405 Si quand l'amour domine, elle étoit de saison....
SPITRIDATE.
Ah! si quelque lumière enfin vous est offerte, Expliquez-vous, de grâce, et pour le commun bien, Vous ni moi ne négligeons rien.
MANDANE.
Notre amour à tous deux ne rencontre qu'obstacles 1410 Presque impossibles à forcer; Et si pour nous le ciel n'est prodigue en miracles, Nous espérons en vain nous en débarrasser. Tirons-nous une fois de cette servitude Qui nous fait un destin si rude. 1415 Bravons Agésilas, Cotys et Lysander: Qu'ils s'accordent sans nous, s'ils peuvent s'accorder. Dirai-je tout? cessons d'aimer et de prétendre, Et nous cesserons d'en dépendre.
SPITRIDATE.
N'aimer plus! Ah! ma sœur!
MANDANE.
J'en soupire à mon tour; 1420 Mais un grand cœur doit être au-dessus de l'amour. Quel qu'en soit le pouvoir, quelle qu'en soit l'atteinte, Deux ou trois soupirs étouffés, Un moment de murmure, une heure de contrainte, Un orgueil noble et ferme, et vous en triomphez. 1425 N'avons-nous secoué le joug de notre prince Que pour choisir des fers dans une autre province? Ne cherchons-nous ici que d'illustres tyrans, Dont les chaînes plus glorieuses Soumettent nos destins aux obscurs différends 1430 De leurs haines mystérieuses? Ne cherchons-nous ici que les occasions De fournir de matière à leurs divisions, Et de nous imposer un plus rude esclavage Par la nécessité d'obtenir leur suffrage? 1435 Puisque nous y cherchons tous deux la liberté, Tâchons de la goûter, Seigneur, en sûreté: Réduisons nos souhaits à la cause publique, N'aimons plus que par politique, Et dans la conjoncture où le ciel nous a mis, 1440 Faisons des protecteurs, sans faire d'ennemis. A quel propos aimer, quand ce n'est que déplaire A qui nous peut nuire ou servir? S'il nous en faut l'appui, pourquoi nous le ravir? Pourquoi nous attirer sa haine et sa colère? 1445
SPITRIDATE.
Oui, ma sœur, et j'en suis d'accord: Agésilas, ici maître de notre sort, Peut nous abandonner à la Perse irritée, Et nous laisser rentrer, malgré tout notre effort, Sous la captivité que nous avons quittée. 1450 Cotys ni Lysander ne nous soutiendront pas, S'il faut que sa colère à nous perdre s'applique. Aimez, aimez-le donc, du moins par politique, Ce redoutable Agésilas.
MANDANE.