Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 31
Non, non, je suis jalouse; et mon impatience D'affranchir mon amour de toute défiance, Tant que je vous verrai maître de votre foi, 315 La croira réservée aux volontés du Roi: Mandane aura toujours un plein droit de vous plaire; Ce sera l'épouser que de le pouvoir faire; Et ma haine sans cesse aura de quoi trembler, Tant que par là mes maux pourront se redoubler. 320 Il faut qu'un autre hymen me mette en assurance. N'y portez, s'il se peut, que de l'indifférence; Mais par de nouveaux feux dussiez-vous me trahir, Je veux que vous aimiez afin de m'obéir; Je veux que ce grand choix soit mon dernier ouvrage, 325 Qu'il tienne lieu vers moi d'un éternel hommage, Que mon ordre le règle, et qu'on me voie enfin Reine de votre cœur et de votre destin; Que Mandane, en dépit de l'espoir qu'on lui donne, Ne pouvant s'élever jusqu'à votre personne, 330 Soit réduite à descendre à ces malheureux rois A qui, quand vous voudrez, vous donnerez des lois. Et n'appréhendez point d'en regretter la perte: Il n'est cour sous les cieux qui ne vous soit ouverte; Et partout votre gloire a fait de tels éclats, 335 Que les filles de roi ne vous manqueront pas.
SURÉNA.
Quand elles me rendroient maître de tout un monde, Absolu sur la terre et souverain sur l'onde, Mon cœur....
EURYDICE.
N'achevez point: l'air dont vous commencez Pourroit à mon chagrin ne plaire pas assez; 340 Et d'un cœur qui veut être encor sous ma puissance Je ne veux recevoir que de l'obéissance.
SURÉNA.
A qui me donnez-vous?
EURYDICE.
Moi? que ne puis-je, hélas! Vous ôter à Mandane, et ne vous donner pas! Et contre les soupçons de ce cœur qui vous aime 345 Que ne m'est-il permis de m'assurer moi-même! Mais adieu: je m'égare.
SURÉNA.
Où dois-je recourir, O ciel! s'il faut toujours aimer, souffrir, mourir[451]?
FIN DU PREMIER ACTE.
[437] _Hécatompylos_, ville de l'ancienne Hyrcanie, était devenu la capitale de Parthes, et la résidence ordinaire des Arsacides.
[438] «On blasme aussi grandement les occupations ausquelles il vaqua pendant qu'il fut de sejour en la Syrie, comme tenant plus du marchand que du capitaine.» (Plutarque, _Vie de Crassus_, chapitre XVII, traduction d'Amyot.)
[439] Voyez plus haut, p. 462, note 436.
[440] Le questeur Cassius était un des principaux officiers de Crassus; il est nommé plusieurs fois dans Plutarque: voyez la _Vie de Crassus_, chapitres XVIII et XXII.
[441] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont remplacé l'infinitif par l'imparfait: «avoit le même emploi.»
[442] Voyez ci-dessus, p. 460, note 430.
[443] «Ce qui plus l'asseura (_Crassus_) et l'encouragea, fut Artabazes le roy de l'Armenie, lequel vint deuers luy en son camp avec six mille cheuaux.» (Plutarque, _Vie de Crassus_, chapitre XIX.)
[444] Voyez le récit de la mort de Publius, fils de Marcus Crassus, au chapitre XXV de la _Vie de Crassus_ par Plutarque, et celui de la mort de Marcus Crassus lui-même au chapitre XXXI du même ouvrage.
«Hyrodes ayant.... diuisé ses forces en deux, luy auec vne partie alloit destruisant le royaume d'Armenie pour se venger du roy Artabazes, et auoit enuoyé Surena à l'encontre des Romains.» (Plutarque, _Vie de Crassus_, chapitre XXI.)
[445] Plutarque mentionne ce traité: «Hyrodes, dit-il, auoit desia fait appointement et alliance auec Artabazes le roy d'Armenie.» (_Vie de Crassus_, chapitre XXXIII.) Mais, comme nous l'avons déjà remarqué (ci-dessus, P.462, note 5), il s'agissait du mariage de la sœur, et non de la fille d'Artabase, avec Pacorus.
[446] On lit: «d'aimer _ou_ de haïr,» dans l'édition de 1692. Voltaire (1764) a gardé _ni_.
[447] L'édition de 1692 a changé _la_ en _le_: «qui vous le sacrifie.» Voltaire (1764) a gardé _la_.
[448] Par une singulière erreur, la première édition (1675) porte _Madame_, pour _Mandane_.
[449] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764) portent _en leur main_, au singulier.
[450] On lit: «pour tout autre,» au masculin, dans l'édition de 1682. Voyez tome I, p. 228, note 3-_a_.
[451] Voyez ci-dessus, p. 474, vers 268.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
PACORUS, SURÉNA.
PACORUS.
Suréna, votre zèle a trop servi mon père Pour m'en laisser attendre un devoir moins sincère; 350 Et si près d'un hymen qui doit m'être assez doux, Je mets ma confiance et mon espoir en vous. Palmis avec raison de cet hymen murmure; Mais je puis réparer ce qu'il lui fait d'injure; Et vous n'ignorez pas qu'à former ces grands nœuds 355 Mes pareils ne sont point tout à fait maîtres d'eux. Quand vous voudrez tous deux attacher vos tendresses, Il est des rois pour elle, et pour vous des princesses, Et je puis hautement vous engager ma foi Que vous ne vous plaindrez du prince ni du Roi. 360
SURÉNA.
Cessez de me traiter, Seigneur, en mercenaire: Je n'ai jamais servi par espoir de salaire; La gloire m'en suffit, et le prix que reçoit....
PACORUS.
Je sais ce que je dois quand on fait ce qu'on doit, Et si de l'accepter ce grand cœur vous dispense, 365 Le mien se satisfait alors qu'il récompense. J'épouse une princesse en qui les doux accords Des grâces de l'esprit avec celles du corps Forment le plus brillant et plus noble assemblage Qui puisse orner une âme et parer un visage. 370 Je n'en dis que ce mot; et vous savez assez Quels en sont les attraits, vous qui la connoissez. Cette princesse donc, si belle, si parfaite, Je crains qu'elle n'ait pas ce que plus je souhaite: Qu'elle manque d'amour, ou plutôt que ses vœux 375 N'aillent pas tout à fait du côté que je veux. Vous qui l'avez tant vue, et qu'un devoir fidèle A tenu si longtemps près de son père et d'elle, Ne me déguisez point ce que dans cette cour Sur de pareils soupçons vous auriez eu de jour. 330
SURÉNA.
Je la voyois, Seigneur, mais pour gagner son père: C'étoit tout mon emploi, c'étoit ma seule affaire; Et je croyois par elle être sûr de son choix; Mais Rome et son intrigue eurent le plus de voix. Du reste, ne prenant intérêt à m'instruire 385 Que de ce qui pouvoit vous servir ou vous nuire, Comme je me bornois à remplir ce devoir, Je puis n'avoir pas vu ce qu'un autre eût pu voir. Si j'eusse pressenti que la guerre achevée, A l'honneur de vos feux elle étoit réservée, 390 J'aurois pris d'autres soins, et plus examiné; Mais j'ai suivi mon ordre, et n'ai point deviné.
PACORUS.
Quoi? de ce que je crains vous n'auriez nulle idée? Par aucune ambassade on ne l'a demandée? Aucun prince auprès d'elle, aucun digne sujet 395 Par ses attachements n'a marqué de projet? Car il vient quelquefois du milieu des provinces Des sujets en nos cours qui valent bien des princes; Et par l'objet présent les sentiments émus N'attendent pas toujours des rois qu'on n'a point vus. 400
SURÉNA.
Durant tout mon séjour rien n'y blessoit ma vue; Je n'y rencontrois point de visite assidue, Point de devoirs suspects, ni d'entretiens si doux Que si j'avois aimé, j'en dusse être jaloux. Mais qui vous peut donner cette importune crainte, 405 Seigneur?
PACORUS.
Plus je la vois, plus j'y vois de contrainte: Elle semble, aussitôt que j'ose en approcher, Avoir je ne sais quoi qu'elle me veut cacher; Non qu'elle ait jusqu'ici demandé de remise; Mais ce n'est pas m'aimer, ce n'est qu'être soumise; 410 Et tout le bon accueil que j'en puis recevoir, Tout ce que j'en obtiens ne part que du devoir.
SURÉNA.
N'en appréhendez rien. Encor toute étonnée, Toute tremblante encore au seul nom d'hyménée, Pleine de son pays, pleine de ses parents, 415 Il lui passe en l'esprit cent chagrins différents.
PACORUS.
Mais il semble, à la voir, que son chagrin s'applique A braver par dépit l'allégresse publique: Inquiète, rêveuse, insensible aux douceurs Que par un plein succès l'amour verse en nos cœurs....
SURÉNA.
Tout cessera, Seigneur, dès que sa foi reçue Aura mis en vos mains la main qui vous est due: Vous verrez ces chagrins détruits en moins d'un jour, Et toute sa vertu devenir toute[452] amour.
PACORUS.
C'est beaucoup hasarder que de prendre assurance 425 Sur une si légère et douteuse espérance; Et qu'aura cet amour d'heureux, de singulier, Qu'à son trop de vertu je devrai tout entier? Qu'aura-t-il de charmant, cet amour, s'il ne donne Que ce qu'un triste hymen ne refuse à personne, 430 Esclave dédaigneux d'une odieuse loi Qui n'est pour toute chaîne attaché qu'à sa foi? Pour faire aimer ses lois, l'hymen ne doit en faire Qu'afin d'autoriser la pudeur à se taire. Il faut, pour rendre heureux, qu'il donne sans gêner, 435 Et prête un doux prétexte à qui veut tout donner. Que sera-ce, grands Dieux! si toute ma tendresse Rencontre un souvenir plus cher à ma princesse, Si le cœur pris ailleurs ne s'en arrache pas, Si pour un autre objet il soupire en mes bras? 440 Il faut, il faut enfin m'éclaircir avec elle.
SURÉNA.
Seigneur, je l'aperçois; l'occasion est belle. Mais si vous en tirez quelque éclaircissement Qui donne à votre crainte un juste fondement, Que ferez-vous?
PACORUS.
J'en doute, et pour ne vous rien feindre, Je crois m'aimer[453] assez pour ne la pas contraindre; Mais tel chagrin aussi pourroit me survenir, Que je l'épouserois afin de la punir. Un amant dédaigné souvent croit beaucoup faire Quand il rompt le bonheur de ce qu'on lui préfère. 450 Mais elle approche. Allez, laissez-moi seul agir: J'aurois peur devant vous d'avoir trop à rougir.
SCÈNE II.
PACORUS, EURYDICE.
PACORUS.
Quoi? Madame, venir vous-même à ma rencontre! Cet excès de bonté que votre cœur me montre....
EURYDICE.
J'allois chercher Palmis, que j'aime à consoler 455 Sur un malheur qui presse et ne peut reculer.
PACORUS.
Laissez-moi vous parler d'affaires plus pressées, Et songez qu'il est temps de m'ouvrir vos pensées: Vous vous abuseriez à les plus retenir. Je vous aime, et demain l'hymen doit nous unir: 460 M'aimez-vous?
EURYDICE.
Oui, Seigneur, et ma main vous est sûre.
PACORUS.
C'est peu que de la main, si le cœur en murmure.
EURYDICE.
Quel mal pourroit causer le murmure du mien, S'il murmuroit si bas qu'aucun n'en apprît rien?
PACORUS.
Ah! Madame, il me faut un aveu plus sincère. 465
EURYDICE.
Épousez-moi, Seigneur, et laissez-moi me taire: Un pareil doute offense, et cette liberté S'attire quelquefois trop de sincérité.
PACORUS.
C'est ce que je demande, et qu'un mot sans contrainte Justifie aujourd'hui mon espoir ou ma crainte. 470 Ah! si vous connoissiez ce que pour vous je sens!
EURYDICE.
Je ferois ce que font les cœurs obéissants, Ce que veut mon devoir, ce qu'attend votre flamme, Ce que je fais enfin.
PACORUS.
Vous feriez plus, Madame: Vous me feriez justice, et prendriez plaisir 475 A montrer que nos cœurs ne forment qu'un desir. Vous me diriez sans cesse: «Oui, prince, je vous aime, Mais d'une passion comme la vôtre extrême; Je sens le même feu, je fais les mêmes vœux; Ce que vous souhaitez est tout ce que je veux; 480 Et cette illustre ardeur ne sera point contente, Qu'un glorieux hymen n'ait rempli notre attente.»
EURYDICE.
Pour vous tenir, Seigneur, un langage si doux, Il faudroit qu'en amour j'en susse autant que vous.
PACORUS.
Le véritable amour, dès que le cœur soupire, 485 Instruit en un moment de tout ce qu'on doit dire. Ce langage à ses feux n'est jamais importun, Et si vous l'ignorez, vous n'en sentez aucun.
EURYDICE.
Suppléez-y, Seigneur, et dites-vous vous-même Tout ce que sent un cœur dès le moment qu'il aime; 490 Faites-vous-en pour moi le charmant entretien: J'avouerai tout, pourvu que je n'en dise rien.
PACORUS.
Ce langage est bien clair, et je l'entends sans peine. Au défaut de l'amour, auriez-vous de la haine? Je ne veux pas le croire, et des yeux si charmants.... 495
EURYDICE.
Seigneur, sachez pour vous quels sont mes sentiments. Si l'amitié vous plaît, si vous aimez l'estime, A vous les refuser[454] je croirois faire un crime; Pour le cœur, si je puis vous le dire entre nous, Je ne m'aperçois point qu'il soit encore à vous. 500
PACORUS.
Ainsi donc ce traité qu'ont fait les deux couronnes....
EURYDICE.
S'il a pu l'une à l'autre engager nos personnes, Au seul don de la main son droit est limité, Et mon cœur avec vous n'a point fait de traité. C'est sans vous le devoir que je fais mon possible 505 A le rendre pour vous plus tendre et plus sensible: Je ne sais si le temps l'y pourra disposer; Mais qu'il le puisse ou non, vous pouvez m'épouser.
PACORUS.
Je le puis, je le dois, je le veux; mais, Madame, Dans ces tristes froideurs dont vous payez ma flamme, Quelque autre amour plus fort....
EURYDICE.
Qu'osez-vous demander, Prince?
PACORUS.
De mon bonheur ce qui doit décider.
EURYDICE.
Est-ce un aveu qui puisse échapper à ma bouche?
PACORUS.
Il est tout échappé, puisque ce mot vous touche. Si vous n'aviez du cœur fait ailleurs l'heureux don, 515 Vous auriez moins de gêne à me dire que non; Et pour me garantir de ce que j'appréhende, La réponse avec joie eût suivi la demande. Madame, ce qu'on fait sans honte et sans remords Ne coûte rien à dire, il n'y faut point d'efforts; 520 Et sans que la rougeur au visage nous monte....
EURYDICE.
Ah! ce n'est point pour moi que je rougis de honte. Si j'ai pu faire un choix, je l'ai fait assez beau Pour m'en faire un honneur jusque dans le tombeau; Et quand je l'avouerai, vous aurez lieu de croire 525 Que tout mon avenir en aimera la gloire. Je rougis, mais pour vous, qui m'osez demander Ce qu'on doit avoir peine à se persuader; Et je ne comprends point avec quelle prudence Vous voulez qu'avec vous j'en fasse confidence, 530 Vous qui près d'un hymen accepté par devoir, Devriez sur ce point craindre de trop savoir.
PACORUS.
Mais il est fait, ce choix qu'on s'obstine à me taire, Et qu'on cherche à me dire avec tant de mystère?
EURYDICE.
Je ne vous le dis point; mais si vous m'y forcez, 535 Il vous en coûtera plus que vous ne pensez.
PACORUS.
Eh bien! Madame, eh bien! sachons, quoi qu'il en coûte, Quel est ce grand rival qu'il faut que je redoute. Dites, est-ce un héros? est-ce un prince? est-ce un roi?
EURYDICE.
C'est ce que j'ai connu de plus digne de moi. 540
PACORUS.
Si le mérite est grand, l'estime est un peu forte.
EURYDICE.
Vous la pardonnerez à l'amour qui s'emporte: Comme vous le forcez à se trop expliquer, S'il manque de respect, vous l'en faites manquer. Il est si naturel d'estimer ce qu'on aime, 545 Qu'on voudroit que partout on l'estimât de même; Et la pente est si douce à vanter ce qu'il vaut, Que jamais on ne craint de l'élever trop haut.
PACORUS.
C'est en dire beaucoup.
EURYDICE.
Apprenez davantage, Et sachez que l'effort où mon devoir m'engage 550 Ne peut plus me réduire à vous donner demain Ce qui vous étoit sûr, je veux dire ma main. Ne vous la promettez qu'après que dans mon âme Votre mérite aura dissipé cette flamme, Et que mon cœur, charmé par des attraits plus doux, Se sera répondu de n'aimer rien que vous; Et ne me dites point que pour cet hyménée C'est par mon propre aveu qu'on a pris la journée: J'en sais la conséquence, et diffère à regret; Mais puisque vous m'avez arraché mon secret, 560 Il n'est ni roi, ni père, il n'est prière, empire, Qu'au péril de cent morts mon cœur n'ose en dédire. C'est ce qu'il n'est plus temps de vous dissimuler, Seigneur; et c'est le prix de m'avoir fait parler.
PACORUS.
A ces bontés, Madame, ajoutez une grâce; 565 Et du moins, attendant que cette ardeur se passe, Apprenez-moi le nom de cet heureux amant Qui sur tant de vertu règne si puissamment, Par quelles qualités il a pu la surprendre.
EURYDICE.
Ne me pressez point tant, Seigneur, de vous l'apprendre. Si je vous l'avois dit....
PACORUS.
Achevons.
EURYDICE.
Dès demain Rien ne m'empêcheroit de lui donner la main.
PACORUS.
Il est donc en ces lieux, Madame?
EURYDICE.
Il y peut être, Seigneur, si déguisé qu'on ne le peut connoître. Peut-être en domestique est-il auprès de moi, 575 Peut-être s'est-il mis de la maison du Roi; Peut-être chez vous-même il s'est réduit à feindre. Craignez-le dans tous ceux que vous ne daignez craindre, Dans tous les inconnus que vous aurez à voir; Et plus que tout encor, craignez de trop savoir. 580 J'en dis trop; il est temps que ce discours finisse. A Palmis que je vois rendez plus de justice; Et puissent de nouveau ses attraits vous charmer, Jusqu'à ce que le temps m'apprenne à vous aimer!
SCÈNE III.
PACORUS, PALMIS.
PACORUS.
Madame, au nom des Dieux, ne venez pas vous plaindre: On me donne sans vous assez de gens à craindre; Et je serois bientôt accablé de leurs coups, N'étoit que pour asile on me renvoie à vous. J'obéis, j'y reviens, Madame; et cette joie....
PALMIS.
Que n'y revenez-vous sans qu'on vous y renvoie! 590 Votre amour ne fait rien ni pour moi ni pour lui, Si vous n'y revenez que par l'ordre d'autrui.
PACORUS.
N'est-ce rien que pour vous à cet ordre il défère?
PALMIS.
Non, ce n'est qu'un dépit qu'il cherche à satisfaire.
PACORUS.
Depuis quand le retour d'un cœur comme le mien 595 Fait-il si peu d'honneur qu'on ne le compte à rien?
PALMIS.
Depuis qu'il est honteux d'aimer un infidèle, Que ce qu'un mépris chasse un coup d'œil le rappelle, Et que les inconstants ne donnent point de cœurs Sans être encor tous prêts[455] de les porter ailleurs. 600
PACORUS.
Je le suis, je l'avoue, et mérite la honte Que d'un retour suspect vous fassiez peu de conte[456]. Montrez-vous généreuse; et si mon changement A changé votre amour en vif ressentiment, Immolez un courroux si grand, si légitime, 605 A la juste pitié d'un si malheureux crime. J'en suis assez puni sans que l'indignité....
PALMIS.
Seigneur, le crime est grand; mais j'ai de la bonté. Je sais ce qu'à l'État ceux de votre naissance, Tous maîtres qu'ils en sont, doivent d'obéissance: 610 Son intérêt chez eux l'emporte sur le leur, Et du moment qu'il parle, il fait taire le cœur.
PACORUS.
Non, Madame, souffrez que je vous désabuse: Je ne mérite point l'honneur de cette excuse: Ma légèreté seule a fait ce nouveau choix; 615 Nulles raisons d'État ne m'en ont fait de lois; Et pour traiter la paix avec tant d'avantage, On ne m'a point forcé de m'en faire le gage: J'ai pris plaisir à l'être, et plus mon crime est noir, Plus l'oubli que j'en veux me fera vous devoir. 620 Tout mon cœur....
PALMIS.
Entre amants qu'un changement sépare, Le crime est oublié, sitôt qu'on le répare; Et bien qu'il vous ait plu, Seigneur, de me trahir, Je le dis malgré moi, je ne vous puis haïr.
PACORUS.
Faites-moi grâce entière, et songez à me rendre 625 Ce qu'un amour si pur, ce qu'une ardeur si tendre....
PALMIS.
Donnez-moi donc, Seigneur, vous-même, quelque jour, Quelque infaillible voie à fixer votre amour; Et s'il est un moyen....
PACORUS.
S'il en est? Oui, Madame, Il en est de fixer tous les vœux de mon âme; 630 Et ce joug qu'à tous deux l'amour rendit si doux, Si je ne m'y rattache, il ne tiendra qu'à vous. Il est, pour m'arrêter sous un si digne empire, Un office à me rendre, un secret à me dire. La princesse aime ailleurs, je n'en puis plus douter, 635 Et doute quel rival s'en fait mieux écouter. Vous êtes avec elle en trop d'intelligence Pour n'en avoir pas eu toute la confidence: Tirez-moi de ce doute, et recevez ma foi Qu'autre que vous jamais ne régnera sur moi. 640
PALMIS.
Quel gage en est-ce, hélas! qu'une foi si peu sûre? Le ciel la rendra-t-il moins sujette au parjure? Et ces liens si doux, que vous avez brisés, A briser de nouveau seront-ils moins aisés? Si vous voulez, Seigneur, rappeler mes tendresses, 645 Il me faut des effets, et non pas des promesses; Et cette foi n'a rien qui me puisse ébranler, Quand la main seule a droit de me faire parler.
PACORUS.
La main seule en a droit! Quand cent troubles m'agitent, Que la haine, l'amour, l'honneur me sollicitent, 650 Qu'à l'ardeur de punir je m'abandonne en vain, Hélas! suis-je en état de vous donner la main?
PALMIS.
Et moi, sans cette main, Seigneur, suis-je maîtresse De ce que m'a daigné confier la princesse, Du secret de son cœur? Pour le tirer de moi, 655 Il me faut vous devoir plus que je ne lui doi, Être une autre vous-même[457]; et le seul hyménée Peut rompre le silence où je suis enchaînée.
PACORUS.
Ah! vous ne m'aimez plus.
PALMIS.
Je voudrois le pouvoir; Mais pour ne plus aimer que sert de le vouloir? 660 J'ai pour vous trop d'amour, et je le sens renaître Et plus tendre et plus fort qu'il n'a dû jamais être. Mais si....
PACORUS.
Ne m'aimez plus, ou nommez ce rival.
PALMIS.
Me préserve le ciel de vous aimer si mal! Ce seroit vous livrer à des guerres nouvelles, 665 Allumer entre vous des haines immortelles....
PACORUS.
Que m'importe? et qu'aurai-je à redouter de lui, Tant que je me verrai Suréna pour appui? Quel qu'il soit, ce rival, il sera seul à plaindre: Le vainqueur des Romains n'a point de rois à craindre.
PALMIS.
Je le sais; mais, Seigneur, qui vous peut engager Aux soins de le punir et de vous en venger? Quand son grand cœur charmé d'une belle princesse En a su mériter l'estime et la tendresse, Quel dieu, quel bon génie a dû lui révéler 675 Que le vôtre pour elle aimeroit à brûler? A quels traits ce rival a-t-il dû le connoître, Respecter de si loin des feux encore à naître, Voir pour vous d'autres fers que ceux où vous viviez, Et lire en vos destins plus que vous n'en saviez? 680 S'il a vu la conquête à ses vœux exposée, S'il a trouvé du cœur la sympathie aisée, S'être emparé d'un bien[458] où vous n'aspiriez pas, Est-ce avoir fait des vols et des assassinats?
PACORUS.
Je le vois bien, Madame, et vous et ce cher frère 685 Abondez en raisons pour cacher le mystère: Je parle, promets, prie, et je n'avance rien. Aussi votre intérêt est préférable au mien; Rien n'est plus juste; mais....
PALMIS.