Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 30

Chapter 303,621 wordsPublic domain

[424] Voyez l'histoire de la Chine, par le P. du Halde, jésuite. (_Note de Jolly._)--L'ouvrage de du Halde n'a été indiqué dans cette note qu'à titre de renseignement et non comme la source à laquelle Corneille aurait puisé; son histoire ou plutôt sa _Description géographique, historique, etc., de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise_, n'a paru qu'en 1735. Il y est question en divers endroits, aux tomes I et III, d'Usangey (_Ou san guey_), ce fameux général chinois qui ayant introduit les Tartares dans la Chine pour exterminer les rebelles, et contribué, sans le vouloir, à la conquête qu'ils en firent, forma le projet de délivrer sa patrie du joug tartare. (Tome III, p. 113.) Il mourut accablé de vieillesse, après avoir reçu la dignité de roi et le titre de _Ping si_, «pacificateur d'Occident.» (Tome I, p. 467 et 476.) Le livre où Corneille avait pris ce sujet chinois est sans doute celui du missionnaire jésuite Martin Martini, qui fut publié à Rome en 1654, sous ce titre: _De Bello Tartarico in Sinis_ (in-12), qui fut traduit, dès cette même année 1654, et en italien, et en français (sous ce titre: _Histoire de la guerre des Tartares contre la Chine, traduite du latin du P. Martini_), puis de nouveau en français par le P. Semedo, à la suite de l'_Histoire de la Chine_ (Lyon, 1667 in-4º).

[425] _Histoires_, livres II, III et IV.

[426] Tome III, feuillet 1329 recto.

[427] _Lettres de M. Bayle_, publiées sur les originaux par des Maizeaux, Amsterdam, 1729, tome I, p. 61 et 62.

AU LECTEUR.

Le sujet de cette tragédie est tiré de Plutarque et d'Appian Alexandrin[428]. Ils disent tous deux que Suréna[429] étoit le plus noble, le plus riche, le mieux fait, et le plus vaillant des Parthes[430]. Avec ces qualités, il ne pouvoit manquer d'être un des premiers hommes de son siècle; et si je ne m'abuse, la peinture que j'en ai faite ne l'a point rendu méconnoissable: vous en jugerez.

[428] Voyez la _Vie de Crassus_ de Plutarque. Quant à Appien, s'il a réellement écrit l'histoire de la guerre des Parthes, comme il promet de le faire au chapitre XVIII du livre II de ses _Guerres civiles_, où il mentionne en deux mots la défaite et la mort de Crassus, cette partie de son ouvrage n'est point parvenue jusqu'à nous. Le livre de la _Guerre des Parthes_ qu'on a mis sous son nom est tout simplement un extrait des _Vies de Crassus_ et _d'Antoine_, de Plutarque.

[429] Voltaire reproche à Corneille de s'être mépris: «Suréna, dit-il, n'est point un nom propre; c'est un titre d'honneur, un nom de dignité.» Cette critique ne fait que reproduire l'opinion adoptée par tous les modernes sur la foi de Zosime; mais cette opinion est une erreur. Saint-Martin, dans ses notes sur l'_Histoire du bas empire_ de le Beau (tome III, p. 79), a prouvé, par le témoignage des auteurs arméniens, que Suréna était bien un nom propre.

[430] «Surena n'estoit point homme de basse ou petite qualité, ains le second des Parthes après le Roy, tant en noblesse qu'en richesse et en reputation; mais en vaillance, suffisance et experience au fait des armes, le premier personnage qui fust de son temps entre les Parthes, et au demourant en grandeur et beaulté de corps ne cedant a nul autre.» (Plutarque, _Vie de Crassus_, chapitre XXI, traduction d'Amyot.)--Un peu plus loin, dans le même chapitre, Plutarque dit que Suréna n'avait pas encore trente ans.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _SURÉNA_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1675 in-12.

RECUEIL.

1682 in-12.

ACTEURS.

ORODE, roi des Parthes[431]. PACORUS, fils d'Orode[432]. SURÉNA, lieutenant d'Orode, et général de son armée contre Crassus[433]. SILLACE, autre lieutenant d'Orode[434]. EURYDICE, fille d'Artabase, roi d'Arménie[435]. PALMIS, sœur de Suréna. ORMÈNE, dame d'honneur d'Eurydice.

La scène est à Séleucie, sur l'Euphrate[436].

[431] Ce roi, que Plutarque nomme Hyrodes (_Vie de Crassus_, chapitre XXI), est appelé Orodes par Appien (_Guerres de Syrie_, chapitre LI), et par la plupart des auteurs, et cette dernière forme a prévalu. Il était fils de Phraate III et mourut l'an 36 avant Jésus-Christ. Voyez ci-après, p. 498, note 466, et p. 530, note 488.

[432] Pacorus, fils aîné d'Orode, contribua à la victoire de Carrhes (en Mésopotamie), remportée sur Crassus l'an 53 avant Jésus-Christ. Défait en l'an 38 par Ventidius, il périt dans la bataille.

[433] Voyez ci-dessus, p. 460, notes 429 et 430.

[434] Dans le récit de Plutarque, c'est Sillace qui apporte la tête de Crassus et la jette aux pieds du roi Orode, au milieu d'une représentation des _Bacchantes_ d'Euripide. Voyez la _Vie de Crassus_, chapitre XXXIII. Plus haut, au chapitre XXI, Sillace est nommé avec Suréna, comme un des généraux des Parthes.

[435] Personnage d'invention. Dans l'histoire ce n'est pas la fille, mais la sœur d'Artabase (successivement _Artabaze_ et _Artavasde_ dans Plutarque) qui est fiancée à Pacorus, et elle n'est point nommée: voyez Plutarque, _Vie de Crassus_, chapitre XXXIII. Peut-être Corneille a-t-il pris l'idée de ce changement dans une indication marginale fautive de l'Appien de Tollius (Amsterdam, 1670), où l'on lit _Artabazis filia_ (au lieu de _soror_) _Pacoro desponsata_. Quant aux deux derniers personnages, ils n'ont rien d'historique.

[436] «(_Suréna_) auoit remis le Roy Hyrodes.... en son royaume, duquel il auoit esté dechassé, et luy auoit conquis la grande cité de Seleucie.» (Plutarque, _Vie de Crassus_, chapitre XXI, traduction d'Amyot.)--Séleucie était située dans la Babylonie, sur un canal qui joignait le Tigre à l'Euphrate.

SURÉNA,

GÉNÉRAL DES PARTHES.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

EURYDICE, ORMÈNE.

EURYDICE.

Ne me parle plus tant de joie et d'hyménée; Tu ne sais pas les maux où je suis condamnée, Ormène: c'est ici que doit s'exécuter Ce traité qu'à deux rois il a plu d'arrêter; Et l'on a préféré cette superbe ville, 5 Ces murs de Séleucie, aux murs d'Hécatompyle[437]. La Reine et la princesse en quittent le séjour, Pour rendre en ces beaux lieux tout son lustre à la cour. Le Roi les mande exprès, le prince n'attend qu'elles; Et jamais ces climats n'ont vu pompes si belles. 10 Mais que servent pour moi tous ces préparatifs, Si mon cœur est esclave et tous ses vœux captifs, Si de tous ces efforts de publique allégresse Il se fait des sujets de trouble et de tristesse? J'aime ailleurs.

ORMÈNE.

Vous, Madame?

EURYDICE.

Ormène, je l'ai tu 15 Tant que j'ai pu me rendre à toute ma vertu. N'espérant jamais voir l'amant qui m'a charmée, Ma flamme dans mon cœur se tenoit renfermée: L'absence et la raison sembloient la dissiper; Le manque d'espoir même aidoit à me tromper. 20 Je crus ce cœur tranquille, et mon devoir sévère Le préparoit sans peine aux lois du Roi mon père, Au choix qui lui plairoit. Mais, ô Dieux! quel tourment, S'il faut prendre un époux aux yeux de cet amant!

ORMÈNE.

Aux yeux de votre amant!

EURYDICE.

Il est temps de te dire 25 Et quel malheur m'accable, et pour qui je soupire. Le mal qui s'évapore en devient plus léger, Et le mien avec toi cherche à se soulager. Quand l'avare Crassus[438], chef des troupes romaines, Entreprit de dompter les Parthes dans leurs plaines, 30 Tu sais que de mon père il brigua le secours; Qu'Orode en fit autant au bout de quelques jours; Que pour ambassadeur il prit ce héros même, Qui l'avoit su venger et rendre au diadème[439].

ORMÈNE.

Oui, je vis Suréna vous parler pour son roi, 35 Et Cassius[440] pour Rome avoir le même emploi[441]. Je vis de ces États l'orgueilleuse puissance D'Artabase à l'envi mendier l'assistance, Ces deux grands intérêts partager votre cour, Et des ambassadeurs prolonger le séjour. 40

EURYDICE.

Tous deux, ainsi qu'au Roi, me rendirent visite, Et j'en connus bientôt le différent mérite. L'un, fier et tout gonflé d'un vieux mépris des rois, Sembloit pour compliment nous apporter des lois; L'autre, par les devoirs d'un respect légitime, 45 Vengeoit le sceptre en nous de ce manque d'estime. L'amour s'en mêla même; et tout son entretien Sembla m'offrir son cœur, et demander le mien. Il l'obtint; et mes yeux, que charmoit sa présence, Soudain avec les siens en firent confidence. 50 Ces muets truchements surent lui révéler Ce que je me forçois à lui dissimuler; Et les mêmes regards qui m'expliquoient sa flamme S'instruisoient dans les miens du secret de mon âme. Ses vœux y rencontroient d'aussi tendres désirs: 55 Un accord imprévu confondoit nos soupirs, Et d'un mot échappé la douceur hasardée Trouvoit l'âme en tous deux toute persuadée.

ORMÈNE.

Cependant est-il roi, Madame?

EURYDICE.

Il ne l'est pas; Mais il sait rétablir les rois dans leurs États. 60 Des Parthes le mieux fait d'esprit et de visage, Le plus puissant en biens, le plus grand en courage. Le plus noble[442]: joins-y l'amour qu'il a pour moi; Et tout cela vaut bien un roi qui n'est que roi. Ne t'effarouche point d'un feu dont je fais gloire, 65 Et souffre de mes maux que j'achève l'histoire. L'amour, sous les dehors de la civilité, Profita quelque temps des longueurs du traité: On ne soupçonna rien des soins d'un si grand homme. Mais il fallut choisir entre le Parthe et Rome. 70 Mon père eut ses raisons en faveur du Romain; J'eus les miennes pour l'autre, et parlai même en vain; Je fus mal écoutée, et dans ce grand ouvrage On ne daigna peser ni compter mon suffrage. Nous fûmes donc pour Rome[443]; et Suréna confus 75 Emporta la douleur d'un indigne refus. Il m'en parut ému, mais il sut se contraindre: Pour tout ressentiment il ne fit que nous plaindre; Et comme tout son cœur me demeura soumis, Notre adieu ne fut point un adieu d'ennemis. 80 Que servit de flatter l'espérance détruite? Mon père choisit mal: on l'a vu par la suite. Suréna fit périr l'un et l'autre Crassus[444], Et sur notre Arménie Orode eut le dessus: Il vint dans nos États fondre comme un tonnerre[4]. 85 Hélas! j'avois prévu les maux de cette guerre, Et n'avois pas compté parmi ses noirs succès Le funeste bonheur que me gardoit la paix. Les deux rois l'ont conclue[445], et j'en suis la victime: On m'amène épouser un prince magnanime; 90 Car son mérite enfin ne m'est point inconnu, Et se feroit aimer d'un cœur moins prévenu; Mais quand ce cœur est pris et la place occupée, Des vertus d'un rival en vain l'âme est frappée: Tout ce qu'il a d'aimable importune les yeux; 95 Et plus il est parfait, plus il est odieux. Cependant j'obéis, Ormène: je l'épouse, Et de plus....

ORMÈNE.

Qu'auriez-vous de plus?

EURYDICE.

Je suis jalouse.

ORMÈNE.

Jalouse! Quoi? pour comble aux maux dont je vous plains....

EURYDICE.

Tu vois ceux que je souffre, apprends ceux que je crains. 100 Orode fait venir la princesse sa fille; Et s'il veut de mon bien enrichir sa famille, S'il veut qu'un double hymen honore un même jour, Conçois mes déplaisirs: je t'ai dit mon amour. C'est bien assez, ô ciel! que le pouvoir suprême 105 Me livre en d'autres bras aux yeux de ce que j'aime: Ne me condamne pas à ce nouvel ennui De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui.

ORMÈNE.

Votre douleur, Madame, est trop ingénieuse.

EURYDICE.

Quand on a commencé de se voir malheureuse, 110 Rien ne s'offre à nos yeux qui ne fasse trembler: La plus fausse apparence a droit de nous troubler; Et tout ce qu'on prévoit, tout ce qu'on s'imagine, Forme un nouveau poison pour une âme chagrine.

ORMÈNE.

En ces nouveaux poisons trouvez-vous tant d'appas 115 Qu'il en faille faire un d'un hymen qui n'est pas?

EURYDICE.

La princesse est mandée, elle vient, elle est belle; Un vainqueur des Romains n'est que trop digne d'elle. S'il la voit, s'il lui parle, et si le Roi le veut.... J'en dis trop; et déjà tout mon cœur qui s'émeut.... 120

ORMÈNE.

A soulager vos maux appliquez même étude Qu'à prendre un vain soupçon pour une certitude: Songez par où l'aigreur s'en pourroit adoucir.

EURYDICE.

J'y fais ce que je puis, et n'y puis réussir. N'osant voir Suréna, qui règne en ma pensée, 125 Et qui me croit peut-être une âme intéressée, Tu vois quelle amitié j'ai faite avec sa sœur: Je crois le voir en elle, et c'est quelque douceur, Mais légère, mais foible, et qui me gêne l'âme Par l'inutile soin de lui cacher ma flamme. 130 Elle la sait sans doute, et l'air dont elle agit M'en demande un aveu dont mon devoir rougit: Ce frère l'aime trop pour s'être caché d'elle. N'en use pas de même, et sois-moi plus fidèle; Il suffit qu'avec toi j'amuse mon ennui. 135 Toutefois tu n'as rien à me dire de lui Tu ne sais ce qu'il fait, tu ne sais ce qu'il pense. Une sœur est plus propre à cette confiance: Elle sait s'il m'accuse, ou s'il plaint mon malheur, S'il partage ma peine, ou rit de ma douleur, 140 Si du vol qu'on lui fait il m'estime complice, S'il me garde son cœur, ou s'il me rend justice. Je la vois: force-la, si tu peux, à parler; Force-moi, s'il le faut, à ne lui rien celer. L'oserai-je, grands Dieux! ou plutôt le pourrai-je? 145

ORMÈNE.

L'amour, dès qu'il le veut, se fait un privilége; Et quand de se forcer ses desirs sont lassés, Lui-même à n'en rien taire il s'enhardit assez.

SCÈNE II.

EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.

PALMIS.

J'apporte ici, Madame, une heureuse nouvelle: Ce soir la Reine arrive.

EURYDICE.

Et Mandane avec elle? 150

PALMIS.

On n'en fait aucun doute.

EURYDICE.

Et Suréna l'attend Avec beaucoup de joie et d'un esprit content?

PALMIS.

Avec tout le respect qu'elle a lieu d'en attendre.

EURYDICE.

Rien de plus?

PALMIS.

Qu'a de plus un sujet à lui rendre?

EURYDICE.

Je suis trop curieuse et devrois mieux savoir 155 Ce qu'aux filles des rois un sujet peut devoir; Mais de pareils sujets, sur qui tout l'État roule, Se font assez souvent distinguer de la foule; Et je sais qu'il en est qui, si j'en puis juger, Avec moins de respect savent mieux obliger. 160

PALMIS.

Je n'en sais point, Madame, et ne crois pas mon frère Plus savant que sa sœur en un pareil mystère.

EURYDICE.

Passons. Que fait le prince?

PALMIS.

En véritable amant, Doutez-vous qu'il ne soit dans le ravissement? Et pourroit-il n'avoir qu'une joie imparfaite 165 Quand il se voit toucher au bonheur qu'il souhaite?

EURYDICE.

Peut-être n'est-ce pas un grand bonheur pour lui, Madame; et j'y craindrois quelque sujet d'ennui.

PALMIS.

Et quel ennui pourroit mêler son amertume Au doux et plein succès du feu qui le consume? 170 Quel chagrin a de quoi troubler un tel bonheur? Le don de votre main....

EURYDICE.

La main n'est pas le cœur.

PALMIS.

Il est maître du vôtre.

EURYDICE.

Il ne l'est point, Madame; Et même je ne sais s'il le sera de l'âme: Jugez après cela quel bonheur est le sien. 175 Mais achevons, de grâce, et ne déguisons rien. Savez-vous mon secret?

PALMIS.

Je sais celui d'un frère.

EURYDICE.

Vous savez donc le mien. Fait-il ce qu'il doit faire? Me hait-il? et son cœur, justement irrité, Me rend-il sans regret ce que j'ai mérité? 180

PALMIS.

Oui, Madame, il vous rend tout ce qu'une grande âme Doit au plus grand mérite et de zèle et de flamme.

EURYDICE.

Il m'aimeroit encor?

PALMIS.

C'est peu de dire aimer: Il souffre sans murmure; et j'ai beau vous blâmer, Lui-même il vous défend, vous excuse sans cesse. 185 «Elle est fille, et de plus, dit-il, elle est princesse: Je sais les droits d'un père, et connois ceux d'un roi; Je sais de ses devoirs l'indispensable loi; Je sais quel rude joug, dès sa plus tendre enfance, Imposent à ses vœux son rang et sa naissance: 190 Son cœur n'est pas exempt d'aimer ni de haïr[446]; Mais qu'il aime ou haïsse, il lui faut obéir. Elle m'a tout donné ce qui dépendoit d'elle, Et ma reconnoissance en doit être éternelle.»

EURYDICE.

Ah! vous redoublez trop, par ce discours charmant, 195 Ma haine pour le prince et mes feux pour l'amant; Finissons-le, Madame; en ce malheur extrême, Plus je hais, plus je souffre, et souffre autant que j'aime.

PALMIS.

N'irritons point vos maux, et changeons d'entretien. Je sais votre secret, sachez aussi le mien. 200 Vous n'êtes pas la seule à qui la destinée Prépare un long supplice en ce grand hyménée: Le prince....

EURYDICE.

Au nom des Dieux, ne me le nommez pas: Son nom seul me prépare à plus que le trépas.

PALMIS.

Un tel excès de haine!

EURYDICE.

Elle n'est que trop due 205 Aux mortelles douleurs dont m'accable sa vue.

PALMIS.

Eh bien! ce prince donc, qu'il vous plaît de haïr, Et pour qui votre cœur s'apprête à se trahir, Ce prince qui vous aime, il m'aimoit.

EURYDICE.

L'infidèle!

PALMIS.

Nos vœux étoient pareils, notre ardeur mutuelle: 210 Je l'aimois.

EURYDICE.

Et l'ingrat brise des nœuds si doux!

PALMIS.

Madame, est-il des cœurs qui tiennent contre vous? Est-il vœux ni serments qu'ils ne vous sacrifient? Si l'ingrat me trahit, vos yeux le justifient, Vos yeux qui sur moi-même ont un tel ascendant.... 215

EURYDICE.

Vous demeurez à vous, Madame, en le perdant; Et le bien d'être libre aisément vous console De ce qu'a d'injustice un manque de parole; Mais je deviens esclave; et tels sont mes malheurs, Qu'en perdant ce que j'aime, il faut que j'aime ailleurs.

PALMIS.

Madame, trouvez-vous ma fortune meilleure? Vous perdez votre amant, mais son cœur vous demeure; Et j'éprouve en mon sort une telle rigueur, Que la perte du mien m'enlève tout son cœur. Ma conquête m'échappe où les vôtres grossissent; 225 Vous faites des captifs des miens qui s'affranchissent; Votre empire s'augmente où se détruit le mien, Et de toute ma gloire il ne me reste rien.

EURYDICE.

Reprenez vos captifs, rassurez vos conquêtes, Rétablissez vos lois sur les plus grandes têtes: 230 J'en serai peu jalouse, et préfère à cent rois La douceur de ma flamme et l'éclat de mon choix. La main de Suréna vaut mieux qu'un diadème. Mais dites-moi, Madame, est-il bien vrai qu'il m'aime? Dites, et s'il est vrai, pourquoi fuit-il mes yeux? 235

PALMIS.

Madame, le voici qui vous le dira mieux.

EURYDICE.

Juste ciel! à le voir déjà mon cœur soupire! Amour, sur ma vertu prends un peu moins d'empire!

SCÈNE III.

EURYDICE, SURÉNA.

EURYDICE.

Je vous ai fait prier de ne me plus revoir, Seigneur: votre présence étonne mon devoir; 240 Et ce qui de mon cœur fit toutes les délices, Ne sauroit plus m'offrir que de nouveaux supplices. Osez-vous l'ignorer? et lorsque je vous voi, S'il me faut trop souffrir, souffrez-vous moins que moi? Souffrons-nous moins tous deux pour soupirer ensemble? Allez, contentez-vous d'avoir vu que j'en tremble; Et du moins par pitié d'un triomphe douteux, Ne me hasardez plus à des soupirs honteux.

SURÉNA.

Je sais ce qu'à mon cœur coûtera votre vue; Mais qui cherche à mourir doit chercher ce qui tue. 250 Madame, l'heure approche, et demain votre foi Vous fait de m'oublier une éternelle loi: Je n'ai plus que ce jour, que ce moment de vie. Pardonnez à l'amour qui vous la sacrifie[447], Et souffrez qu'un soupir exhale à vos genoux, 255 Pour ma dernière joie, une âme toute à vous.

EURYDICE.

Et la mienne, Seigneur, la jugez-vous si forte, Que vous ne craigniez point que ce moment l'emporte, Que ce même soupir qui tranchera vos jours Ne tranche aussi des miens le déplorable cours? 260 Vivez, Seigneur, vivez, afin que je languisse, Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice. Le trépas à vos yeux me sembleroit trop doux, Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous. Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume, 265 Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume; Je veux, sans que la mort ose me secourir, Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. Mais pardonneriez-vous l'aveu d'une foiblesse A cette douloureuse et fatale tendresse? 270 Vous pourriez-vous, Seigneur, résoudre à soulager Un malheur si pressant par un bonheur léger?

SURÉNA.

Quel bonheur peut dépendre ici d'un misérable Qu'après tant de faveurs son amour même accable? Puis-je encor quelque chose en l'état où je suis? 275

EURYDICE.

Vous pouvez m'épargner d'assez rudes ennuis. N'épousez point Mandane[448]: exprès on l'a mandée; Mon chagrin, mes soupçons m'en ont persuadée. N'ajoutez point, Seigneur, à des malheurs si grands Celui de vous unir au sang de mes tyrans; 280 De remettre en leurs mains[449] le seul bien qui me reste, Votre cœur: un tel don me seroit trop funeste. Je veux qu'il me demeure, et malgré votre roi, Disposer d'une main qui ne peut être à moi.

SURÉNA.

Plein d'un amour si pur et si fort que le nôtre, 285 Aveugle pour Mandane, aveugle pour toute autre[450], Comme je n'ai plus d'yeux vers elles à tourner, Je n'ai plus ni de cœur ni de main à donner. Je vous aime et vous perds. Après cela, Madame, Seroit-il quelque hymen que pût souffrir mon âme? 290 Seroit-il quelques nœuds où se pût attacher Le bonheur d'un amant qui vous étoit si cher, Et qu'à force d'amour vous rendez incapable De trouver sous le ciel quelque chose d'aimable?

EURYDICE.

Ce n'est pas là de vous, Seigneur, ce que je veux. 295 A la postérité vous devez des neveux; Et ces illustres morts dont vous tenez la place Ont assez mérité de revivre en leur race: Je ne veux pas l'éteindre, et tiendrois à forfait Qu'il m'en fût échappé le plus léger souhait. 300

SURÉNA.

Que tout meure avec moi, Madame: que m'importe Qui foule après ma mort la terre qui me porte? Sentiront-ils percer par un éclat nouveau, Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau? Respireront-ils l'air où les feront revivre 305 Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre, Peut-être ne feront que les déshonorer, Et n'en auront le sang que pour dégénérer? Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire, Cette sorte de vie est bien imaginaire, 310 Et le moindre moment d'un bonheur souhaité Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité.

EURYDICE.