Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 3

Chapter 33,455 wordsPublic domain

Oui, mais Agésilas, Seigneur, aime Mandane: Du moins toute sa cour ose le deviner; Et promettre à Cotys cette illustre Persane, C'est lui promettre tout pour ne lui rien donner.

LYSANDER.

Qu'à ses vœux mon tyran l'accorde ou la refuse, 690 De la manière dont j'en use, Il ne peut m'ôter son appui; Et de quelque façon que la chose se passe, Ou je fais la première grâce, Ou j'aigris puissamment ce rival contre lui. 695 J'ai même à souhaiter que son feu se déclare. Comme de notre Sparte il choquera les lois, C'est une occasion que lui-même il prépare, Et qui peut la résoudre à mieux choisir ses rois. Nous avons trop longtemps asservi sa couronne 700 A la vaine splendeur du sang; Il est juste à son tour que la vertu la donne, Et que le seul mérite ait droit à ce haut rang. Ma ligue est déjà forte, et ta harangue est prête[32] A faire éclater la tempête, 705 Sitôt qu'il aura mis ma patience à bout. Si pourtant je voyois sa haine enfin bornée Ne mettre aucun obstacle à ce double hyménée, Je crois que je pourrois encore oublier tout. En perdant cet ingrat, je détruis mon ouvrage; 710 Je vois dans sa grandeur le prix de mon courage, Le fruit de mes travaux, l'effet de mon crédit. Un reste d'amitié tient mon âme en balance: Quand je veux le haïr je me fais violence, Et me force à regret à ce que je t'ai dit. 715 Il faut, il faut enfin qu'avec lui je m'explique, Que j'en sache qui peut causer Cette haine si lâche, et qu'il rend si publique, Et fasse un digne effort à le désabuser.

CLÉON.

Il n'appartient qu'à vous de former ces pensées; 720 Mais vous ne songez point avec quels sentiments Vos deux filles intéressées Apprendront de tels changements.

LYSANDER.

Aglatide est d'humeur à rire de sa perte: Son esprit enjoué ne s'ébranle de rien. 725 Pour l'autre, elle a, de vrai, l'âme un peu moins ouverte, Mais elle n'eut jamais de vouloir que le mien. Ainsi je me tiens sûr de leur obéissance.

CLÉON.

Quand cette obéissance a fait un digne choix, Le cœur, tombé par là sous une autre puissance, 730 N'obéit pas toujours une seconde fois.

LYSANDER.

Les voici: laisse-nous, afin qu'avec franchise Leurs âmes s'en ouvrent à moi.

SCÈNE VI.

LYSANDER, ELPINICE, AGLATIDE.

LYSANDER.

J'apprends avec quelque surprise, Mes filles, qu'on vous manque à toutes deux de foi: 735 Cotys aime en secret une autre qu'Elpinice, Spitridate n'en fait pas moins.

ELPINICE.

Si l'on nous fait quelque injustice, Seigneur, notre devoir s'en remet à vos soins. Je ne sais qu'obéir.

AGLATIDE.

J'en sais donc davantage: 740 Je sais que Spitridate adore d'autres yeux; Je sais que c'est ma sœur à qui va cet hommage, Et quelque chose encor qu'elle vous diroit mieux.

ELPINICE.

Ma sœur, qu'aurois-je à dire?

AGLATIDE.

A quoi bon ce mystère? Dites ce qu'à ce nom le cœur vous dit tout bas, 745 Ou je dirai tout haut qu'il ne vous déplaît pas.

ELPINICE.

Moi, je pourrois l'aimer, et sans l'ordre d'un père!

AGLATIDE.

Vous ne savez que c'est d'aimer ou de haïr[33], Mais vous seriez pour lui fort aise d'obéir.

ELPINICE.

Qu'il faut souffrir de vous, ma sœur!

AGLATIDE.

Le grand supplice 750 De voir qu'en dépit d'elle on lui rend du service!

LYSANDER.

Rendez-lui la pareille. Aime-t-elle Cotys? Et s'il falloit changer entre vous de partis....

AGLATIDE.

Je n'ai pas besoin d'interprète, Et vous en dirai plus, Seigneur, qu'elle n'en sait. 755 Cotys pourroit me plaire, et plairoit en effet, Si pour toucher son cœur j'étois assez bien faite; Mais je suis fort trompée, ou cet illustre cœur N'est pas plus à moi qu'à ma sœur.

LYSANDER.

Peut-être ce malheur d'assez près te menace. 760

AGLATIDE.

J'en connois plus de vingt qui mourroient en ma place, Ou qui sauroient du moins hautement quereller L'injustice de la fortune; Mais pour moi, qui n'ai pas une âme si commune, Je sais l'art de m'en consoler. 765 Il est d'autres rois dans l'Asie Qui seront trop heureux de prendre votre appui; Et déjà, je ne sais par quelle fantaisie, J'en crois voir à mes pieds de plus puissants que lui.

LYSANDER.

Donc à moins que d'un roi tu ne veux plus te rendre? 770

AGLATIDE.

Je crois pour Spitridate avoir déjà fait voir Que ma sœur n'a rien à m'apprendre Sur le chapitre du devoir. Elle sait obéir, et je le sais comme elle: C'est l'ordre; et je lui garde un cœur assez fidèle 775 Pour en subir toutes les lois; Mais pour régler ma destinée, Si vous vous abaissiez jusqu'à prendre ma voix, Vous arrêteriez votre choix Sur une tête couronnée, 780 Et ne m'offririez que des rois.

LYSANDER.

C'est mettre un peu haut ta conquête.

AGLATIDE.

La couronne, Seigneur, orne bien une tête. Je me la figurois sur celle de ma sœur, Lorsque Cotys devoit l'y mettre; 785 Et quand j'en contemplois la gloire et la douceur, Que je ne pouvois me promettre, Un peu de jalousie et de confusion Mutinoit mes desirs et me soulevoit l'âme; Et comme en cette occasion 790 Mon devoir pour agir n'attendoit point ma flamme....

ELPINICE.

La gloire d'obéir à votre grand regret Vous faisoit pester en secret: C'est l'ordre; et du devoir la scrupuleuse idée....

AGLATIDE.

Que dites-vous, ma sœur? qu'osez-vous hasarder, 795 Vous qui tantôt...?

ELPINICE.

Ma sœur, laissez-moi vous aider, Ainsi que vous m'avez aidée.

AGLATIDE.

Pour bien m'aider à dire ici mes sentiments, Vous vous prenez trop mal aux vôtres; Et si je suis jamais réduite aux truchements, 800 Il m'en faudra[34] bien chercher d'autres. Seigneur, quoi qu'il en soit, voilà quelle je suis. J'acceptois Spitridate avec quelques ennuis; De ce petit chagrin le ciel m'a dégagée, Sans que mon âme soit changée. 805 Mon devoir règne encor sur mon ambition: Quoi que vous m'ordonniez, j'obéirai sans peine; Mais de mon inclination, Je mourrai fille, ou vivrai reine.

ELPINICE.

Achevez donc, ma sœur: dites qu'Agésilas.... 810

AGLATIDE.

Ah! Seigneur, ne l'écoutez pas: Ce qu'elle vous veut dire est une bagatelle; Et même, s'il le faut, je la dirai mieux qu'elle.

LYSANDER.

Dis donc. Agésilas....

AGLATIDE.

M'aimoit jadis un peu. Du moins lui-même à Sparte il m'en fit confidence; 815 Et s'il me disoit vrai, sa noble impatience De vous en demander l'aveu N'attendoit qu'après l'hyménée De cette aimable et chère aînée. Mais s'il attendoit là que mon tour arrivé 820 Autorisât à ma conquête La flamme qu'en réserve il tenoit toute prête, Son amour est encore ici plus réservé; Et soit que dans Éphèse un autre objet me passe, Soit que par complaisance il cède à son rival, 825 Il me fait à présent la grâce De ne m'en dire bien ni mal.

LYSANDER.

D'un pareil changement ne cherche point la cause: Sa haine pour ton père à cet amour s'oppose; Mais n'importe, il est bon que j'en sois averti. 830 J'agirai d'autre sorte avec cette lumière; Et suivant qu'aujourd'hui nous l'aurons plus entière[35], Nous verrons à prendre parti[36].

SCÈNE VII.

ELPINICE, AGLATIDE.

ELPINICE.

Ma sœur, je vous admire, et ne saurois comprendre Cet inépuisable enjouement, 835 Qui d'un chagrin trop juste a de quoi vous défendre, Quand vous êtes si près de vous voir sans amant.

AGLATIDE.

Il est aisé pourtant d'en deviner les causes. Je sais comme il faut vivre, et m'en trouve fort bien. La joie est bonne à mille choses, 840 Mais le chagrin n'est bon à rien. Ne perds-je pas assez, sans doubler l'infortune, Et perdre encor le bien d'avoir l'esprit égal? Perte sur perte est importune, Et je m'aime un peu trop pour me traiter si mal. 845 Soupirer quand le sort nous rend une injustice, C'est lui prêter une aide à nous faire un supplice. Pour moi, qui ne lui puis souffrir tant de pouvoir, Le bien que je me veux met sa haine à pis faire. Mais allons rejoindre mon père: 850 J'ai quelque chose encore à lui faire savoir.

FIN DU SECOND ACTE.

[22] Voyez tome I, p. 169, note 1.

[23] Pharnabaze, satrape d'une partie de l'Asie Mineure, qui, après le retour d'Agésilas en Grèce, battit avec Conon, près de Cnide, la flotte de Lacédémone.

[24] _Var._ N'y laisse aucun droit au caprice. (1666 et 68)

[25] L'édition de 1692 a changé _qui n'en eût_ en _qui n'auroit_.

[26] L'édition de 1682 donne, par erreur: _mettez_, pour _mettrez_.

[27] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et celle de Voltaire (1764) portent _tout_, pour _tort_, qui est évidemment la vraie leçon; c'est celle de Thomas Corneille (1692).

[28] Dans l'édition de Voltaire (1764): _puissiez_.

[29] Il y a ici comme un souvenir des vers 359 et 360 de _Rodogune_. Corneille du reste a souvent exprimé cette même idée presque dans les mêmes termes. Voyez tome II, p. 308 et 309.

[30] Voltaire fait des quatre derniers vers une scène à part, la scène IV.

[31] Voltaire (1764) a substitué _pouvoir_ à _vouloir_.

[32] On dit que Lysandre vouloit faire étendre le droit de parvenir à la royauté à tous les naturels spartiates, «à celle fin que ce loyer d'honneur fust affecté non à ceux qui seroyent descendus de la race d'Hercules, mais à tous ceux qui le ressembleroient en vertu, laquelle l'auoit rendu luy-mesme egal aux Dieux en honneur; car il esperoit bien que quand on jugeroit ainsi de la royauté, il n'y auroit homme en la ville de Sparte qui plus tost fust eleu roy que luy: au moyen de quoy, il attenta premierement de le suader à ses citoyens par viues raisons, et à ces fins apprit par cueur une harangue, que luy composa Cleon halicarnassien sur ce propos.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_, chapitres XXIV et XXV, traduction d'Amyot; voyez aussi la _Vie d'Agésilas_, chapitre XX.)

[33] _Var._ Vous ne savez que c'est d'aimer ni de haïr. (1666 et 68)

[34] On lit: «Il m'en faudroit,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).

[35] Ce vers et le suivant ont été omis, par erreur, dans l'édition de 1682.

[36] L'acte finit ici dans l'édition de 1666, qui n'a point la scène VII.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

AGÉSILAS, LYSANDER, XÉNOCLÈS.

LYSANDER.

Je ne suis point surpris qu'à ces deux hyménées Vous refusiez, Seigneur, votre consentement: J'aurois eu tort d'attendre un meilleur traitement Pour le sang odieux dont mes filles sont nées. 855 Il est le sang d'Hercule en elles comme en vous, Et méritoit par là quelque destin plus doux; Mais s'il vous peut[37] donner un titre légitime, Pour être leur maître et leur roi, C'est pour l'une et pour l'autre une espèce de crime 860 Que de l'avoir reçu de moi. J'avois cru toutefois que l'exil volontaire Où l'amour paternel près d'elles m'eût réduit, Moi qui de mes travaux ne vois plus autre[38] fruit Que le malheur de vous déplaire, 865 Comme il délivreroit vos yeux D'une insupportable présence, A mes jours presque usés obtiendroit la licence D'aller finir sous d'autres cieux. C'étoit là mon dessein; mais cette même envie, 870 Qui me fait près de vous un si malheureux sort, Ne sauroit endurer ni l'éclat de ma vie, Ni l'obscurité de ma mort.

AGÉSILAS.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'envie et la haine Ont persécuté les héros. 875 Hercule en sert d'exemple, et l'histoire en est pleine, Nous ne pouvons souffrir qu'ils meurent en repos. Cependant cet exil, ces retraites paisibles, Cet unique souhait d'y terminer leurs jours, Sont des mots bien choisis à remplir leurs discours: 880 Ils ont toujours leur grâce, ils sont toujours plausibles; Mais ils ne sont pas vrais toujours; Et souvent des périls, ou cachés ou visibles, Forcent notre prudence à nous mieux assurer Qu'ils ne veulent se figurer. 885 Je ne m'étonne point qu'avec tant de lumières Vous ayez prévu mes refus; Mais je m'étonne fort que les ayant prévus, Vous n'en ayez pu voir les raisons bien entières. Vous êtes un grand homme, et de plus mécontent: 890 J'avouerai plus encor, vous avez lieu de l'être. Ainsi de ce repos où votre ennui prétend Je dois prévoir en roi quel désordre peut naître, Et regarde en quels lieux il vous plaît de porter Des chagrins qu'en leur temps on peut voir éclater. 895 Ceux que prend pour exil ou choisit pour asile Ce dessein d'une mort tranquille, Des Perses et des Grecs séparent les États. L'assiette en est heureuse, et l'accès difficile; Leurs maîtres ont du cœur, leurs peuples ont des bras; Ils viennent de nous joindre avec une puissance A beaucoup espérer, à craindre beaucoup d'eux; Et c'est mettre en leurs mains une étrange balance, Que de mettre à leur tête un guerrier si fameux. C'est vous qui les donnez l'un et l'autre à la Grèce: 905 L'un fut ami du Perse[39], et l'autre son sujet. Le service est bien grand, mais aussi je confesse Qu'on peut ne pas bien voir tout le fond du projet. Votre intérêt s'y mêle en les prenant pour gendres; Et si par des liens et si forts et si tendres 910 Vous pouvez aujourd'hui les attacher à vous, Vous vous les donnez plus qu'à nous. Si malgré le secours, si malgré les services Qu'un ami doit à l'autre, un sujet à son roi, Vous les avez tous deux arrachés à leur foi, 915 Sans aucun droit sur eux, sans aucuns bons offices, Avec quelle facilité N'immoleront-ils point une amitié nouvelle A votre courage irrité, Quand vous ferez agir toute l'autorité 920 De l'amour conjugale et de la paternelle, Et que l'occasion aura d'heureux moments Qui flattent vos ressentiments? Vous ne nous laissez aucun gage: Votre sang tout entier passe avec vous chez eux. 925 Voyez donc ce projet comme je l'envisage, Et dites si pour nous il n'a rien de douteux. Vous avez jusqu'ici fait paroître un vrai zèle, Un cœur si généreux, une âme si fidèle, Que par toute la Grèce on vous loue à l'envi; 930 Mais le temps quelquefois inspire une autre envie. Comme vous, Thémistocle avoit fort bien servi, Et dans la cour de Perse il a fini sa vie.

LYSANDER.

Si c'est avec raison que je suis mécontent, Si vous-même avouez que j'ai lieu de me plaindre, 935 Et si jusqu'à ce point on me croit important Que mes ressentiments puissent vous être à craindre, Oserois-je vous demander Ce que vous a fait Lysander Pour leur donner ici chaque jour de quoi naître, 940 Seigneur? et s'il est vrai qu'un homme tel que moi, Quand il est mécontent, peut desservir son roi, Pourquoi me forcez-vous à l'être? Quelque avis que je donne, il n'est point écouté; Quelque emploi que j'embrasse, il m'est soudain ôté: 945 Me choisir pour appui, c'est courir à sa perte. Vous changez en tous lieux les ordres que j'ai mis; Et comme s'il falloit agir à guerre ouverte, Vous détruisez tous mes amis, Ces amis dont pour vous je gagnai les suffrages 950 Quand il fallut aux Grecs élire un général[40], Eux qui vous ont soumis les plus nobles courages, Et fait ce haut pouvoir qui leur est si fatal: Leur seul amour pour moi les livre à leur ruine; Il leur coûte l'honneur, l'autorité, le bien; 955 Cependant plus j'y songe, et plus je m'examine, Moins je trouve, Seigneur, à me reprocher rien.

AGÉSILAS.

Dites tout: vous avez la mémoire trop bonne Pour avoir oublié que vous me fîtes roi, Lorsqu'on balança ma couronne 960 Entre Léotychide[41] et moi. Peut-être n'osez-vous me vanter un service Qui ne me rendit que justice, Puisque nos lois vouloient ce qu'il sut maintenir; Mais moi qui l'ai reçu, je veux m'en souvenir. 965 Vous m'avez donc fait roi, vous m'avez de la Grèce Contre celui de Perse établi général; Et quand je sens dans l'âme une ardeur qui me presse De ne m'en revancher pas mal, A peine sommes-nous arrivés dans Éphèse, 970 Où de nos alliés j'ai mis le rendez-vous, Que sans considérer si j'en serai jaloux, Ou s'il se peut que je m'en taise, Vous vous saisissez par vos mains De plus que votre récompense; 975 Et tirant toute à vous la suprême puissance, Vous me laissez des titres vains. On s'empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire; On croit lire en vos yeux ce qu'il faut qu'on espère; On pense avoir tout fait quand on vous a parlé. 980 Mon palais près du vôtre est un lieu désolé; Et le généralat comme le diadème M'érige sous votre ordre en fantôme éclatant, En colosse d'État qui de vous seul attend L'âme qu'il n'a pas de lui-même, 985 Et que vous seul faites aller Où pour vos intérêts il le faut étaler. Général en idée, et monarque en peinture, De ces illustres noms pourrois-je faire cas S'il les falloit porter moins comme Agésilas 990 Que comme votre créature, Et montrer avec pompe au reste des humains En ma propre grandeur l'ouvrage de vos mains? Si vous m'avez fait roi, Lysander, je veux l'être. Soyez-moi bon sujet, je vous serai bon maître; 995 Mais ne prétendez plus partager avec moi Ni la puissance ni l'emploi. Si vous croyez qu'un sceptre accable qui le porte, A moins qu'il prenne une aide à soutenir son poids, Laissez discerner à mon choix 1000 Quelle main à m'aider pourroit être assez forte. Vous aurez bonne part à des emplois si doux, Quand vous pourrez m'en laisser faire; Mais soyez sûr aussi d'un succès tout contraire, Tant que vous ne voudrez les tenir que de vous[42]. 1005 Je passe à vos amis qu'il m'a fallu détruire. Si dans votre vrai rang je voulois vous réduire, Et d'un pouvoir surpris saper[43] les fondements, Ils étoient tout à vous; et par reconnoissance D'en avoir reçu leur puissance, 1010 Ils ne considéroient que vos commandements. Vous seul les aviez faits souverains dans leurs villes, Et j'y verrois encor mes ordres inutiles, A moins que d'avoir mis leur tyrannie à bas, Et changé comme vous la face des États. 1015 Chez tous nos Grecs asiatiques Votre pouvoir naissant trouva des républiques, Que sous votre cabale il vous plut asservir: La vieille liberté, si chère à leurs ancêtres, Y fut partout forcée à recevoir dix maîtres[44]; 1020 Et dès qu'on murmuroit de se la voir ravir, On voyoit par votre ordre immoler les plus braves A l'empire de vos esclaves. J'ai tiré de ce joug les peuples opprimés: En leur premier état j'ai remis toutes choses; 1025 Et la gloire d'agir par de plus justes causes A produit des effets plus doux et plus aimés. J'ai fait, à votre exemple, ici des créatures, Mais sans verser de sang, sans causer de murmures; Et comme vos tyrans prenoient de vous la loi, 1030 Comme ils étoient à vous, les peuples sont à moi. Voilà quelles raisons ôtent à vos services Ce qu'ils vous semblent mériter, Et colorent ces injustices Dont vous avez raison de vous mécontenter. 1035 Si d'abord elles ont quelque chose d'étrange, Repassez-les deux fois au fond de votre cœur; Changez, si vous pouvez, de conduite et d'humeur; Mais n'espérez pas que je change.

LYSANDER.

S'il ne m'est pas permis d'espérer rien de tel, 1040 Du moins, grâces aux Dieux, je ne vois dans vos plaintes Que des raisons d'État et de jalouses craintes, Qui me font malheureux, et non pas criminel. Non, Seigneur, que je veuille être assez téméraire Pour oser d'injustice accuser mes malheurs: 1045 L'action la plus belle a diverses couleurs; Et lorsqu'un roi prononce, un sujet doit se taire. Je voudrois seulement vous faire souvenir Que j'ai près de trente ans commandé nos armées Sans avoir amassé que ces nobles fumées[45] 1050 Qui gardent les noms de finir[46]. Sparte, pour qui j'allois de victoire en victoire, M'a toujours vu pour fruit n'en vouloir que la gloire, Et faire en son épargne entrer tous les trésors Des peuples subjugués par mes heureux efforts. 1055 Vous-même le savez, que quoi qu'on m'ait vu faire, Mes filles n'ont pour dot que le nom de leur père[47]; Tant il est vrai, Seigneur, qu'en un si long emploi J'ai tout fait pour l'État, et n'ai rien fait pour moi. Dans ce manque de bien Cotys et Spitridate, 1060 L'un roi, l'autre en pouvoir égal peut-être aux rois, M'ont assez estimé pour y borner leur choix; Et quand de les pourvoir un doux espoir me flatte, Vous semblez m'envier un bien Qui fait ma récompense, et ne vous coûte rien. 1065

AGÉSILAS.

Il nous seroit honteux que des mains étrangères Vous payassent pour nous de ce qui vous est dû. Tôt ou tard le mérite a ses justes salaires, Et son prix croît souvent, plus il est attendu. D'ailleurs n'auroit-on pas quelque lieu de vous dire, 1070 Si je vous permettois d'accepter ces partis, Qu'amenant avec nous Spitridate et Cotys, Vous auriez fait pour vous plus que pour notre empire? Que vos seuls intérêts vous auroient fait agir? Et pourriez-vous enfin l'entendre sans rougir? 1075 Vos filles sont d'un sang que Sparte aime et révère Assez pour les payer des services d'un père. Je veux bien en répondre, et moi-même au besoin J'en ferai mon affaire, et prendrai tout le soin.

LYSANDER.