Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 26

Chapter 263,602 wordsPublic domain

Votre nom pour ce choix est plus fort que le mien, Et je n'ose douter que vous n'en usiez bien. Je craindrois de tout autre un dangereux partage; Mais de vous je n'ai pas, Seigneur, le moindre ombrage, 270 Et l'amitié voudroit vous en donner ma foi; Mais c'est à la princesse à disposer de moi: Je ne puis que par elle, et n'ose rien sans elle.

ASPAR.

Certes, s'il faut choisir l'amant le plus fidèle, Vous l'allez emporter sur tous sans contredit; 275 Mais ce n'est pas, Seigneur, le point dont il s'agit: Le plus flatteur effort de la galanterie Ne peut....

LÉON.

Que voulez-vous? j'adore Pulchérie; Et n'ayant rien d'ailleurs par où la mériter, J'espère en ce doux titre, et j'aime à le porter. 280

ASPAR.

Mais il y va du trône, et non d'une maîtresse.

LÉON.

Je vais faire, Seigneur, votre offre à la princesse; Elle sait mieux que moi les besoins de l'État. Adieu: je vous dirai sa réponse au sénat.

SCÈNE V.

ASPAR, IRÈNE.

IRÈNE.

Il a beaucoup d'amour.

ASPAR.

Oui, Madame; et j'avoue 285 Qu'avec quelque raison la princesse s'en loue: Mais j'aurois souhaité qu'en cette occasion L'amour concertât mieux avec l'ambition, Et que son amitié, s'en laissant moins séduire, Ne nous exposât point à nous entre-détruire. 290 Vous voyez qu'avec lui j'ai voulu m'accorder. M'aimeriez-vous encor si j'osois lui céder, Moi qui dois d'autant plus mes soins à ma fortune, Que l'amour entre nous la doit rendre commune?

IRÈNE.

Seigneur, lorsque le mien vous a donné mon cœur, 295 Je n'ai point prétendu la main d'un empereur: Vous pouviez être heureux sans m'apporter ce titre; Mais du sort de Léon Pulchérie est l'arbitre, Et l'orgueil de son sang avec quelque raison Ne peut souffrir d'époux à moins de ce grand nom. 300 Avant que ce cher frère épouse la princesse, Il faut que le pouvoir s'unisse à la tendresse, Et que le plus haut rang mette en leur plus beau jour La grandeur du mérite et l'excès de l'amour. M'aimeriez-vous assez pour n'être point contraire 305 A l'unique moyen de rendre heureux ce frère, Vous qui, dans votre amour, avez pu sans ennui Vous défendre de l'être un moment avant lui, Et qui mériteriez qu'on vous fît mieux connoître Que s'il ne le devient, vous aurez peine à l'être? 310

ASPAR.

C'est aller un peu vite, et bientôt m'insulter En sœur de souverain qui cherche à me quitter. Je vous aime, et jamais une ardeur plus sincère....

IRÈNE.

Seigneur, est-ce m'aimer que de perdre mon frère?

ASPAR.

Voulez-vous que pour lui je me perde d'honneur? 315 Est-ce m'aimer que mettre à ce prix mon bonheur? Moi, qu'on a vu forcer trois camps et vingt murailles, Moi qui, depuis dix ans, ai gagné sept batailles, N'ai-je acquis tant de nom que pour prendre la loi De qui n'a commandé que sous Procope[386], ou moi, 320 Que pour m'en faire un maître, et m'attacher moi-même Un joug honteux au front, au lieu d'un diadème?

IRÈNE.

Je suis plus raisonnable, et ne demande pas Qu'en faveur d'un ami vous descendiez si bas. Pylade pour Oreste auroit fait davantage; 325 Mais de pareils efforts ne sont plus en usage, Un grand cœur les dédaigne, et le siècle a changé: A s'aimer de plus près on se croit obligé, Et des vertus du temps l'âme persuadée Hait de ces vieux héros la surprenante idée. 330

ASPAR.

Il y va de ma gloire, et les siècles passés....

IRÈNE.

Elle n'est pas, Seigneur, peut-être où vous pensez; Et quoi qu'un juste espoir ose vous faire croire, S'exposer au refus, c'est hasarder sa gloire. La princesse peut tout, ou du moins plus que vous. 335 Vous vous attirerez sa haine et son courroux. Son amour l'intéresse, et son âme hautaine....

ASPAR.

Qu'on me fasse empereur, et je crains peu sa haine.

IRÈNE.

Mais s'il faut qu'à vos yeux un autre préféré Monte, en dépit de vous, à ce rang adoré, 340 Quel déplaisir! quel trouble! et quelle ignominie Laissera pour jamais votre gloire ternie! Non, Seigneur, croyez-moi, n'allez point au sénat, De vos hauts faits pour vous laissez parler l'éclat. Qu'il sera glorieux que sans briguer personne, 345 Ils fassent à vos pieds apporter la couronne, Que votre seul mérite emporte ce grand choix, Sans que votre présence ait mendié de voix! Si Procope, ou Léon, ou Martian, l'emporte, Vous n'aurez jamais eu d'ambition si forte, 350 Et vous désavouerez tous ceux de vos amis Dont la chaleur pour vous se sera trop permis.

ASPAR.

A ces hauts sentiments s'il me falloit répondre, J'aurois peine, Madame, à ne me point confondre: J'y vois beaucoup d'esprit, j'y trouve encor plus d'art; Et ce que j'en puis dire à la hâte et sans fard, Dans ces grands intérêts vous montrer si savante, C'est être bonne sœur et dangereuse amante. L'heure me presse: adieu. J'ai des amis à voir Qui sauront accorder ma gloire et mon devoir: 360 Le ciel me prêtera par eux quelque lumière A mettre l'un et l'autre en assurance entière, Et répondre avec joie à tout ce que je doi A vous, à ce cher frère, à la princesse, à moi.

IRÈNE, seule.

Perfide, tu n'es pas encore où tu te penses. 365 J'ai pénétré ton cœur, j'ai vu tes espérances: De ton amour pour moi je vois l'illusion; Mais tu n'en sortiras qu'à ta confusion.

FIN DU PREMIER ACTE.

[374] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 373.

[375] Non pas quinze ans, mais plus de trente, ainsi qu'il résulte du propre témoignage de Corneille (voyez ci-dessus, p. 376 et note 2). Comme il donne de l'amour à Pulchérie, il cherche à dissimuler son âge aux spectateurs. _Quinze_ _ans_ ne marque pas la durée du gouvernement de Pulchérie, mais c'est l'âge qu'elle avait lorsqu'elle «empiéta le gouvernement sur son frère.»

[376] L'édition de 1682 donne seule ici le singulier _vouloit_.

[377] L'édition de 1692 a changé _nous_ eu _vous_; Voltaire (1764) a gardé _nous_.

[378] On a rapproché de ce passage ces vers de Voltaire (_Mort de César_, acte III, scène IV):

Ce colosse effrayant dont le monde est foulé, En pressant l'univers, est lui-même ébranlé.

[379] Procope, Aréobinde et Ardabure, qui est nommé trois vers plus loin, avaient commandé les troupes romaines dans la guerre de 421 contre les Perses. Voyez _l'Histoire ecclesiastique_ de Socrate, livre VII, chapitres XVIII et XX. Aréobinde figure avec Aspar dans les Fastes consulaires, à l'année 434.

[380] Si nous en croyons Socrate (au chapitre xviii déjà cité), c'est Aréobinde qui tua en combat singulier le plus brave des Perses. Quant à Ardabure, il surprit et fit périr dans une embuscade sept des principaux officiers de leur armée.

[381] Athénaïs, fille du sophiste athénien Léontius, embrassa le christianisme, prit le nom d'Eudoxie, et, grâce à l'influence de Pulchérie, épousa Théodose II le 7 juin 421. Soupçonnée d'infidélité par son mari, elle se retira à Jérusalem, où elle mourut en 460.

[382] On lit _Vous m'aimiez_, pour _Vous m'aimez_, dans l'édition de 1682.

[383] Ælia Eudoxia, mère de Pulchérie, épousa Arcadius en 395 et mourut en 404. Galla Placidia Augusta, sœur d'Arcadius et d'Honorius, et par conséquent tante de Pulchérie, épousa un général d'Honorius, Constance III, qui reçut le titre d'Auguste en 421, et dont elle eut Honoria (voyez ci-dessus, p. 104, note 1) et Valentinien III.

[384] Dans l'édition de 1692:

Vous avez mes souhaits, vous _avez_ mes amis.

[385] Il y a ici une faute commune aux deux éditions de 1673 et de 1682: le pronom _vous_ manque dans l'une et dans l'autre.

[386] Les deux éditions publiées du vivant de Corneille (1673 et 1682) ont ici encore une même faute: _Porcope_, pour _Procope_; partout ailleurs elles portent _Procope_.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

MARTIAN, JUSTINE.

JUSTINE.

Notre illustre princesse est donc impératrice, Seigneur?

MARTIAN.

A ses vertus on a rendu justice. 370 Léon l'a proposée; et quand je l'ai suivi, J'en ai vu le sénat au dernier point ravi; Il a réduit soudain toutes ses voix en une, Et s'est débarrassé de la foule importune, Du turbulent espoir de tant de concurrents 375 Que la soif de régner avoit mis sur les rangs.

JUSTINE.

Ainsi voilà Léon assuré de l'empire.

MARTIAN.

Le sénat, je l'avoue, avoit peine à l'élire, Et contre les grands noms de ses compétiteurs Sa jeunesse eût trouvé d'assez froids protecteurs: 380 Non qu'il n'ait du mérite, et que son grand courage Ne se pût tout promettre avec un peu plus d'âge; On n'a point vu sitôt tant de rares exploits; Mais et l'expérience, et les premiers emplois, Le titre éblouissant de général d'armée, 385 Tout ce qui peut enfin grossir la renommée, Tout cela veut du temps; et l'amour aujourd'hui Va faire ce qu'un jour son nom feroit pour lui.

JUSTINE.

Hélas! Seigneur.

MARTIAN.

Hélas! ma fille, quel mystère T'oblige à soupirer de ce que dit un père? 390

JUSTINE.

L'image de l'empire en de si jeunes mains M'a tiré ce soupir pour l'État, que je plains.

MARTIAN.

Pour l'intérêt public rarement on soupire, Si quelque ennui secret n'y mêle son martyre: L'un se cache sous l'autre, et fait un faux éclat; 395 Et jamais, à ton âge, on ne plaignit l'État.

JUSTINE.

A mon âge, un soupir semble dire qu'on aime: Cependant vous avez soupiré tout de même, Seigneur; et si j'osois vous le dire à mon tour....

MARTIAN.

Ce n'est point à mon âge à soupirer d'amour, 400 Je le sais; mais enfin chacun a sa foiblesse. Aimerois-tu Léon?

JUSTINE.

Aimez-vous la princesse?

MARTIAN.

Oublie en ma faveur que tu l'as deviné, Et démens un soupçon qu'un soupir t'a donné. L'amour en mes pareils n'est jamais excusable: 405 Pour peu qu'on s'examine, on s'en tient méprisable, On s'en hait; et ce mal, qu'on n'ose découvrir, Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir; Mais t'en faire l'aveu, c'est n'en faire à personne; La part que le respect, que l'amitié t'y donne, 410 Et tout ce que le sang en attire sur toi, T'imposent de le taire une éternelle loi. J'aime, et depuis dix ans ma flamme et mon silence Font à mon triste cœur égale violence: J'écoute la raison, j'en goûte les avis, 415 Et les mieux écoutés sont le plus mal suivis[387]. Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe; Cent fois je me révolte, et cent fois je succombe: Tant ce calme forcé, que j'étudie en vain, Près d'un si rare objet s'évanouit soudain! 420

JUSTINE.

Mais pourquoi lui donner vous-même la couronne, Quand à son cher Léon c'est donner sa personne?

MARTIAN.

Apprends que dans un âge usé comme le mien, Qui n'ose souhaiter ni même accepter rien, L'amour hors d'intérêt s'attache à ce qu'il aime, 425 Et n'osant rien pour soi, le sert contre soi-même.

JUSTINE.

N'ayant rien prétendu, de quoi soupirez-vous?

MARTIAN.

Pour ne prétendre rien, on n'est pas moins jaloux; Et ces desirs, qu'éteint le déclin de la vie, N'empêchent pas de voir avec un œil d'envie, 430 Quand on est d'un mérite à pouvoir faire honneur, Et qu'il faut qu'un autre âge emporte le bonheur. Que le moindre retour vers nos belles années Jette alors d'amertume en nos âmes gênées! «Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard! 435 Disois-je; en ses bontés peut-être aurois-je part, Si le ciel n'opposoit auprès de la princesse A l'excès de l'amour le manque de jeunesse; De tant et tant de cœurs qu'il force à l'adorer, Devois-je être le seul qui ne pût espérer?» 440 J'aimois quand j'étois jeune, et ne déplaisois guère[388]: Quelquefois de soi-même on cherchoit à me plaire; Je pouvois aspirer au cœur le mieux placé; Mais, hélas! j'étois jeune, et ce temps est passé; Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage 445 Qu'avec, s'il le faut dire, une espèce de rage; On le repousse, on fait cent projets superflus: Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus; Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre, Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre. 450

JUSTINE.

Instruit que vous étiez des maux que fait l'amour, Vous en pouviez, Seigneur, empêcher le retour, Contre toute sa ruse être mieux sur vos gardes.

MARTIAN.

Et l'ai-je regardé comme tu le regardes, Moi qui me figurois que ma caducité 455 Près de la beauté même étoit en sûreté? Je m'attachois sans crainte à servir la princesse, Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma foiblesse; Et quand je ne pensois qu'à remplir mon devoir, Je devenois amant sans m'en apercevoir. 460 Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie, Ne l'a point reconnu que par ma jalousie: Tout ce qui l'approchoit vouloit me l'enlever, Tout ce qui lui parloit cherchoit à m'en priver; Je tremblois qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle; 465 Je les haïssois tous, comme plus dignes[389] d'elle, Et ne pouvois souffrir qu'on s'enrichît d'un bien Que j'enviois à tous sans y prétendre rien. Quel supplice d'aimer un objet adorable, Et de tant de rivaux se voir le moins aimable! 470 D'aimer plus qu'eux ensemble, et n'oser de ses feux, Quelques[390] ardents qu'ils soient, se promettre autant qu'eux! On auroit deviné mon amour par ma peine, Si la peur que j'en eus n'avoit fui tant de gêne. L'auguste Pulchérie avoit beau me ravir, 475 J'attendois à la voir qu'il la fallût servir: Je fis plus, de Léon j'appuyai l'espérance; La princesse l'aima, j'en eus la confiance, Et la dissuadai de se donner à lui Qu'il ne fût de l'empire ou le maître ou l'appui. 480 Ainsi, pour éviter un hymen si funeste, Sans rendre heureux Léon, je détruisois le reste; Et mettant un long terme au succès de l'amour, J'espérois de mourir avant ce triste jour. Nous y voilà, ma fille, et du moins j'ai la joie 485 D'avoir à son triomphe ouvert l'unique voie. J'en mourrai du moment qu'il recevra sa foi, Mais dans cette douceur qu'ils tiendront tout de moi. J'ai caché si longtemps l'ennui qui me dévore, Qu'en dépit que j'en aye, enfin il s'évapore: 490 L'aigreur en diminue à te le raconter. Fais-en autant du tien; c'est mon tour d'écouter.

JUSTINE.

Seigneur, un mot suffit pour ne vous en rien taire: Le même astre a vu naître et la fille et le père; Ce mot dit tout. Souffrez qu'une imprudente ardeur, 495 Prête à s'évaporer, respecte ma pudeur. Je suis jeune, et l'amour trouvoit une âme tendre Qui n'avoit ni le soin ni l'art de se défendre: La princesse, qui m'aime et m'ouvroit ses secrets, Lui prêtoit contre moi d'inévitables traits, 500 Et toutes les raisons dont s'appuyoit sa flamme Étoient autant de dards qui me traversoient l'âme. Je pris, sans y penser, son exemple pour loi: «Un amant digne d'elle est trop digne de moi, Disois-je; et s'il brûloit pour moi comme pour elle, 505 Avec plus de bonté je recevrois son zèle.» Plus elle m'en peignoit les rares qualités, Plus d'une douce erreur mes sens étoient flattés. D'un illustre avenir l'infaillible présage, Qu'on voit si hautement écrit sur son visage, 510 Son nom que je voyois croître de jour en jour, Pour moi, comme pour elle, étoient dignes d'amour: Je les voyois d'accord d'un heureux hyménée; Mais nous n'en étions pas encore à la journée: «Quelque obstacle imprévu rompra de si doux nœuds, Ajoutois-je; et le temps éteint les plus beaux feux.» C'est ce que m'inspiroit l'aimable rêverie Dont jusqu'à ce grand jour ma flamme s'est nourrie; Mon cœur, qui ne vouloit désespérer de rien, S'en faisoit à toute heure un charmant entretien. 520 Qu'on rêve avec plaisir, quand notre âme blessée Autour de ce qu'elle aime est toute ramassée! Vous le savez, Seigneur, et comme à tous propos Un doux je ne sais quoi trouble notre repos: Un sommeil inquiet sur de confus nuages 525 Élève incessamment de flatteuses images, Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits Que le réveil admire et ne dédit jamais. Ainsi, près de tomber dans un malheur extrême, J'en écartois l'idée en m'abusant moi-même; 530 Mais il faut renoncer à des abus si doux; Et je me vois, Seigneur, au même état que vous.

MARTIAN.

Tu peux aimer ailleurs, et c'est un avantage Que n'ose se permettre[391] un amant de mon âge. Choisis qui tu voudras, je saurai l'obtenir. 535 Mais écoutons Aspar, que j'aperçois venir.

SCÈNE II.

MARTIAN, ASPAR, JUSTINE.

ASPAR.

Seigneur, votre suffrage a réuni les nôtres: Votre voix a plus fait que n'auroient fait cent autres; Mais j'apprends qu'on murmure, et doute si le choix Que fera la princesse aura toutes les voix. 540

MARTIAN.

Et qui fait présumer de son incertitude Qu'il aura quelque chose ou d'amer ou de rude?

ASPAR.

Son amour pour Léon: elle en fait son époux, Aucun n'en veut douter.

MARTIAN.

Je le crois comme eux tous. Qu'y trouve-t-on à dire, et quelle défiance...? 545

ASPAR.

Il est jeune, et l'on craint son peu d'expérience. Considérez, Seigneur, combien c'est hasarder: Qui n'a fait qu'obéir saura mal commander; On n'a point vu sous lui d'armée ou de province.

MARTIAN.

Jamais un bon sujet ne devint mauvais prince; 550 Et si le ciel en lui répond mal à nos vœux, L'auguste Pulchérie en sait assez pour deux. Rien ne nous surprendra de voir la même chose Où nos yeux se sont faits quinze ans[392] sous Théodose: C'étoit un prince foible, un esprit mal tourné; 555 Cependant avec elle il a bien gouverné.

ASPAR.

Cependant nous voyons six généraux d'armée Dont au commandement l'âme est accoutumée: Voudront-ils recevoir un ordre souverain De qui l'a jusqu'ici toujours pris de leur main? 560 Seigneur, il est bien dur de se voir sous un maître Dont on le fut toujours, et dont on devroit l'être.

MARTIAN.

Et qui m'assurera que ces six généraux Se réuniront mieux sous un de leurs égaux? Plus un pareil mérite aux grandeurs nous appelle, 565 Et plus la jalousie aux grands est naturelle.

ASPAR.

Je les tiens réunis, Seigneur, si vous voulez. Il est, il est encor des noms plus signalés: J'en sais qui leur plairoient; et s'il vous faut plus dire, Avouez-en mon zèle, et je vous fais élire. 570

MARTIAN.

Moi, Seigneur, dans un âge où la tombe m'attend! Un maître pour deux jours n'est pas ce qu'on prétend. Je sais le poids d'un sceptre, et connois trop mes forces Pour être encor sensible à ces vaines amorces. Les ans, qui m'ont usé l'esprit comme le corps, 575 Abattroient tous les deux sous les moindres efforts; Et ma mort, que par là vous verriez avancée, Rendroit à tant d'égaux leur première pensée, Et feroit une triste et prompte occasion De rejeter l'État dans la division. 580

ASPAR.

Pour éviter les maux qu'on en pourroit attendre, Vous pourriez partager vos soins avec un gendre, L'installer dans le trône, et le nommer César.

MARTIAN.

Il faudroit que ce gendre eût les vertus d'Aspar; Mais vous aimez ailleurs, et ce seroit un crime 585 Que de rendre infidèle un cœur si magnanime.

ASPAR.

J'aime, et ne me sens pas capable de changer; Mais d'autres vous diroient que pour vous soulager, Quand leur amour iroit jusqu'à l'idolâtrie, Ils le sacrifieroient au bien de la patrie. 590

JUSTINE.

Certes, qui m'aimeroit pour le bien de l'État Ne me trouveroit pas, Seigneur, un cœur ingrat, Et je lui rendrois grâce au nom de tout l'empire; Mais vous êtes constant; et s'il vous faut plus dire, Quoi que le bien public jamais puisse exiger, 595 Ce ne sera pas moi qui vous ferai changer.

MARTIAN.

Revenons à Léon. J'ai peine à bien comprendre Quels malheurs d'un tel choix nous aurions lieu d'attendre. Quiconque vous verra le mari de sa sœur, S'il ne le craint assez, craindra son défenseur; 600 Et si vous me comptez encor pour quelque chose, Mes conseils agiront comme sous Théodose.

ASPAR.

Nous en pourrons tous deux avoir le démenti.

MARTIAN.

C'est à faire à périr pour le meilleur parti: Il ne m'en peut coûter qu'une mourante vie, 605 Que l'âge et ses chagrins m'auront bientôt ravie. Pour vous, qui d'un autre œil regardez ce danger, Vous avez plus à vivre et plus à ménager; Et je n'empêche pas qu'auprès de la princesse Votre zèle n'éclate autant qu'il s'intéresse. 610 Vous pouvez l'avertir de ce que vous croyez, Lui dire de ce choix ce que vous prévoyez, Lui proposer sans fard celui qu'elle doit faire. La vérité lui plaît, et vous pourrez lui plaire. Je changerai comme elle alors de sentiments, 615 Et tiens mon âme prête à ses commandements.

ASPAR.

Parmi les vérités il en est de certaines Qu'on ne dit point en face aux têtes souveraines, Et qui veulent de nous un tour, un ascendant Qu'aucun ne peut trouver qu'un ministre prudent: 620 Vous ferez mieux valoir ces marques d'un vrai zèle. M'en ouvrant avec vous, je m'acquitte envers elle; Et n'ayant rien de plus qui m'amène en ce lieu, Je vous en laisse maître, et me retire. Adieu.

SCÈNE III.

MARTIAN, JUSTINE.

MARTIAN.

Le dangereux esprit! et qu'avec peu de peine 625 Il manqueroit d'amour et de foi pour Irène! Des rivaux de Léon il est le plus jaloux, Et roule des projets qu'il ne dit pas à tous.

JUSTINE.

Il n'a pour but, Seigneur, que le bien de l'empire. Détrônez la princesse, et faites-vous élire: 630 C'est un amant pour moi que je n'attendois pas, Qui vous soulagera du poids de tant d'États.

MARTIAN.

C'est un homme, et je veux qu'un jour il t'en souvienne, C'est un homme à tout perdre, à moins qu'on le prévienne. Mais Léon vient déjà nous vanter son bonheur: 635 Arme-toi de constance, et prépare un grand cœur; Et quelque émotion qui trouble ton courage, Contre tout son désordre affermis ton visage.

SCÈNE IV.

LÉON, MARTIAN, JUSTINE.

LÉON.

L'auriez-vous cru jamais, Seigneur? je suis perdu.

MARTIAN.

Seigneur, que dites-vous? ai-je bien entendu? 640

LÉON.

Je le suis sans ressource, et rien plus ne me flatte. J'ai revu Pulchérie, et n'ai vu qu'une ingrate: Quand je crois l'acquérir, c'est lors que je la perds; Et me détruis moi-même alors que je la sers.

MARTIAN.