Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 25

Chapter 253,726 wordsPublic domain

Dans le volume suivant[363], Donneau de Visé, le rédacteur du _Mercure_, rend compte en ces termes de cette pièce, qui, suivant les frères Parfait, avait été jouée en novembre 1672: «La _Pulchérie_ de M. de Corneille l'aîné, dont je vous ai déjà parlé, a été représentée sur le théâtre du Marais, et tous les obstacles qui empêchent les pièces de réussir dans un quartier si éloigné, n'ont pas été assez puissants pour nuire à cet ouvrage.» C'est à peu près ce que l'auteur lui-même dit dans son avis _Au lecteur_: «Bien que cette pièce aye été reléguée dans un lieu où on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eût un théâtre, bien qu'elle ait passé par des bouches pour qui on n'étoit prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractères soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de peupler le désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne connoissoit pas le mérite....»

Nous ignorons quels furent ces acteurs, mais ce qu'on ne sait que trop, c'est que, malgré les assertions de Corneille et de ses amis, le succès fut loin d'être tel qu'ils le disent et que peut-être ils se l'imaginèrent. A coup sûr, Mme de Coulanges étoit une plus fidèle interprète des sentiments du public, lorsqu'elle écrivait, le 24 février 1673, à Mme de Sévigné, alors en Provence, cette phrase brève et indifférente: «_Pulchérie_ n'a point réussi[364].»

Le privilége de _Pulchérie_ a été accordé «le trentiesme jour de decembre l'an de grâce mil six cens soixante-douze.» L'Achevé d'imprimer est du 20 janvier 1673. Le titre de l'édition originale est ainsi conçu: PULCHERIE, COMEDIE HEROIQUE. _A Paris, chez Guillaume de Luyne_.... M.DC.LXXIII. Auec priuilege du Roy. Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 72 pages.

[351] Voyez ce qui est raconté au tome III, p. 254 et 465, et au tome VI, p. 567.

[352] Édition Monmerqué (1862), tome II, p. 470.

[353] Tome II, p. 524.--L'analogie de cette dernière phrase avec ce passage de la lettre du 15 janvier, que nous venons de rapporter: «qui fait souvenir de sa défunte veine,» pourrait, comme il est dit dans une note de l'édition de Mme de Sévigné à laquelle nous empruntons ces citations, donner un certain degré de vraisemblance à cette leçon de Perrin.

[354] Allusion à ce passage des _Vers_ à Foucquet en tête d'_Œdipe_(tome VI, p. 122, vers 35 et 36):

Et je me trouve encor la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

[355] Tome II, p. 529.

[356] Tome I, p. 221 et 222.

[357] _Notes sur la vie de Corneille_, en tête de _Corneille à la butte Saint-Roch_, p. XXIII et XXIV.

[358] _Œuvres_, édition de 1742, tome III, p. 117.

[359] Lettre de Mlle Dupré à Bussy, 29 janvier 1675. _Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, publiée par M. Lalanne, tome II, p. 213.

[360] _Préface de Pulchérie._

[361] Voyez tome I, p. 258.

[362] Tome III, p. 370.

[363] Tome IV, p. 225 et suivantes.

AU LECTEUR.

Pulchérie, fille de l'empereur Arcadius, et sœur du jeune Théodose, a été une princesse très-illustre, et dont les talents étoient merveilleux: tous les historiens en conviennent. Dès l'âge de quinze ans elle empiéta le gouvernement sur son frère, dont elle avoit reconnu la foiblesse, et s'y conserva tant qu'il vécut, à la réserve d'environ une année de disgrâce, qu'elle passa loin de la cour, et qui coûta cher à ceux qui l'avoient réduite à s'en éloigner[365]. Après la mort de ce prince, ne pouvant retenir l'autorité souveraine en sa personne, ni se résoudre à la quitter, elle proposa son mariage à Martian, à la charge qu'il lui permettroit de garder sa virginité, qu'elle avoit vouée et consacrée à Dieu. Comme il étoit déjà assez avancé dans la vieillesse, il accepta la condition aisément, et elle le nomma pour empereur au sénat, qui ne voulut, ou n'osa l'en dédire[366]. Elle passoit alors cinquante ans, et mourut deux ans après. Martian en régna sept, et eut pour successeur Léon, que ses excellentes qualités firent surnommer le Grand[367]. Le patrice Aspar le servit à monter au trône, et lui demanda pour récompense l'association à cet empire qu'il lui avoit fait obtenir. Le refus de Léon le fit conspirer contre ce maître qu'il s'étoit choisi, la conspiration fut découverte, et Léon s'en défit[368]. Voilà ce que m'a prêté l'histoire. Je ne veux point prévenir votre jugement sur ce que j'y ai changé ou ajouté, et me contenterai de vous dire que bien que cette pièce aye été reléguée dans un lieu où on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eût un théâtre, bien qu'elle ait passé[369] par des bouches pour qui on n'étoit prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractères soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de peupler le désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne connoissoit pas le mérite, et de faire voir qu'on n'a pas toujours besoin de s'assujettir aux entêtements du siècle pour se faire écouter sur la scène[370]. J'aurai de quoi me satisfaire, si cet ouvrage est aussi heureux à la lecture qu'il a été[371] à la représentation; et si j'ose ne vous dissimuler rien, je me flatte assez pour l'espérer.

[364] _Lettres de Mme de Sévigné_, tome III, p. 192.

[365] Ælia Pulcheria, née le 19 janvier 399, petite-fille de Théodose le Grand, deuxième fille d'Arcadius et d'Ælia Eudoxia, fut déclarée Auguste et impératrice le 4 juillet 414, pour prendre soin de tout l'empire et de son frère Théodose, qui n'avoit que deux ans de moins qu'elle. Pulchérie consacra sa virginité à Jésus-Christ, et son exemple fut suivi par ses trois sœurs Flaccille, Arcadie et Marine. C'est par son influence que furent convoqués les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine. L'Église grecque la vénère comme sainte et célèbre sa fête le 15 septembre. La disgrâce de Pulchérie et son éloignement passager de la cour eurent lieu en 447. Dans _Attila_, Corneille indique, en quatre vers, le caractère de cette princesse et la position qu'elle occupait; après avoir parlé de plusieurs souverains qui se laissent gouverner par ceux qui les entourent, Valamir ajoute:

Le second Théodose avoit pris leur modèle: Sa sœur à cinquante ans le tenoit en tutelle, Et fut, tant qu'il régna, l'âme de ce grand corps, Dont elle fait encor mouvoir tous les ressorts.

(Acte I, scène II, vers 205-208.)

Peut-être est-ce en écrivant ce passage que l'idée de mettre au théâtre le personnage de Pulchérie s'est présentée à notre poëte.

[366] Dans sa _Préface de Pulchérie_, Voltaire dit que Martian ou Marcien avait «soixante et dix» ans au moment où il se maria. C'est une assez grave erreur. Marcien, né en 391, n'avait que neuf ans de plus que l'Impératrice. Marcien, qui avait passé dix-neuf ans au service domestique et militaire d'Aspar (patrice et général romain) et de son fils, et qui avait fait sous leurs ordres les guerres de Perse et d'Afrique, était parvenu, grâce à leur protection, au rang de tribun et de sénateur. Théodose mourut le 20 juin ou le 28 juillet 450; Marcien, déclaré empereur le 24 ou le 25 août, épousa ensuite Pulchérie.

[367] Léon Ier, dit le Thrace, l'Ancien ou le Grand, régna de 457 à 474. Il avait été intendant d'Aspar, qui par son crédit le fit parvenir à l'empire.

[368] Aspar, Alain de naissance et arien de religion, fit ses premières armes sous la conduite de son père, Ardaburius, général de Théodose II, qui commandait en 421 l'armée qui marcha contre les Perses. Il devint à son tour général de Théodose, conserva son crédit sous Marcien, et en 457, à la mort de ce prince, il était le personnage le plus considérable de l'Empire. Il fut massacré en 471.

[369] _Aye été.... ait passé_: tel est le texte des deux éditions publiées du vivant de Corneille; voyez tome VI, p. 611, note 2.

[370] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 376.

[371] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) donnent: «qu'il l'a été.»

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _PULCHÉRIE_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1673 in-12;

RECUEIL.

1682 in-12.

ACTEURS[372].

PULCHÉRIE, impératrice d'Orient.

MARTIAN, vieux sénateur, ministre d'État sous Théodose le jeune[373].

LÉON, amant de Pulchérie.

ASPAR, amant d'Irène.

IRÈNE, sœur de Léon.

JUSTINE, fille de Martian.

La scène est à Constantinople, dans le palais impérial.

[372] Presque tous les personnages de cette pièce sont historiques. Voyez ci-dessus, p. 376-378, l'avis _Au lecteur_ et les notes qui l'accompagnent.

[373] Dans l'édition de 1692 il y a simplement: «sous Théodose.»

PULCHÉRIE.

COMÉDIE HÉROÏQUE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PULCHÉRIE, LÉON.

PULCHÉRIE.

Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère[374]: Des feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire. Je vous aime, et non point de cette folle ardeur Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur, Non d'un amour conçu par les sens en tumulte, 5 A qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte, Et qui ne concevant que d'aveugles désirs, Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs: Ma passion pour vous, généreuse et solide, A la vertu pour âme, et la raison pour guide, 10 La gloire pour objet, et veut sous votre loi Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi. Mon aïeul Théodose, Arcadius mon père, Cet empire quinze ans gouverné pour un frère[375], L'habitude à régner, et l'horreur d'en déchoir, 15 Vouloient[376] dans un mari trouver même pouvoir. Je vous en ai cru digne; et dans ces espérances, Dont un penchant flatteur m'a fait des assurances, De tout ce que sur vous j'ai fait tomber d'emplois Aucun n'a démenti l'attente de mon choix; 20 Vos hauts faits à grands pas nous[377] portoient à l'empire; J'avois réduit mon frère à ne m'en point dédire: Il vous y donnoit part, et j'étois toute à vous; Mais ce malheureux prince est mort trop tôt pour nous. L'empire est à donner, et le sénat s'assemble 25 Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble[378], Et dont les Huns, les Goths, les Vandales, les Francs, Bouleversent la masse et déchirent les flancs. Je vois de tous côtés des partis et des ligues: Chacun s'entre-mesure et forme ses intrigues. 30 Procope, Gratian, Aréobinde, Aspar[379] Vous peuvent enlever ce grand nom de César: Ils ont tous du mérite; et ce dernier s'assure Qu'on se souvient encor de son père Ardabure, Qui terrassant Mitrane en combat singulier, 35 Nous acquit sur la Perse un avantage entier, Et rassurant par là nos aigles alarmées, Termina seul la guerre aux yeux des deux armées[380]. Mes souhaits, mon crédit, mes amis, sont pour vous; Mais à moins que ce rang, plus d'amour, point d'époux: 40 Il faut, quelques douceurs que cet amour propose, Le trône ou la retraite au sang de Théodose; Et si par le succès mes desseins sont trahis, Je m'exile en Judée auprès d'Athénaïs[381].

LÉON.

Je vous suivrois, Madame; et du moins sans ombrage 45 De ce que mes rivaux ont sur moi d'avantage, Si vous ne m'y faisiez quelque destin plus doux, J'y mourrois de douleur d'être indigne de vous: J'y mourrois à vos yeux en adorant vos charmes. Peut-être essuieriez-vous quelqu'une de mes larmes; 50 Peut-être ce grand cœur, qui n'ose s'attendrir, S'y défendroit si mal de mon dernier soupir, Qu'un éclat imprévu de douleur et de flamme Malgré vous à son tour voudroit suivre mon âme. La mort, qui finiroit à vos yeux mes ennuis, 55 Auroit plus de douceur que l'état où je suis. Vous m'aimez[382]; mais, hélas! quel amour est le vôtre, Qui s'apprête peut-être à pencher vers un autre? Que servent ces désirs, qui n'auront point d'effet Si votre illustre orgueil ne se voit satisfait? 60 Et que peut cet amour dont vous êtes maîtresse, Cet amour dont le trône a toute la tendresse, Esclave ambitieux du suprême degré, D'un titre qui l'allume et l'éteint à son gré? Ah! ce n'est point par là que je vous considère; 65 Dans le plus triste exil vous me seriez plus chère: Là mes yeux, sans relâche attachés à vous voir, Feroient de mon amour mon unique devoir; Et mes soins, réunis à ce noble esclavage, Sauroient de chaque instant vous rendre un plein hommage.[70] Pour être heureux amant, faut-il que l'univers Ait place dans un cœur qui ne veut que vos fers; Que les plus dignes soins d'une flamme si pure Deviennent partagés à toute la nature? Ah! que ce cœur, Madame, a lieu d'être alarmé, 75 Si sans être empereur je ne suis plus aimé!

PULCHÉRIE.

Vous le serez toujours; mais une âme bien née Ne confond pas toujours l'amour et l'hyménée: L'amour entre deux cœurs ne veut que les unir; L'hyménée a de plus leur gloire à soutenir; 80 Et je vous l'avouerai, pour les plus belles vies L'orgueil de la naissance a bien des tyrannies: Souvent les beaux désirs n'y servent qu'à gêner; Ce qu'on se doit combat ce qu'on se veut donner: L'amour gémit en vain sous ce devoir sévère.... 85 Ah! si je n'avois eu qu'un sénateur pour père! Mais mon sang dans mon sexe a mis les plus grands cœurs; Eudoxe et Placidie[383] ont eu des empereurs: Je n'ose leur céder en grandeur de courage; Et malgré mon amour je veux même partage: 90 Je pense en être sûre, et tremble toutefois Quand je vois mon bonheur dépendre d'une voix.

LÉON.

Qu'avez-vous à trembler? Quelque empereur qu'on nomme, Vous aurez votre amant, ou du moins un grand homme, Dont le nom, adoré du peuple et de la cour, 95 Soutiendra votre gloire, et vaincra votre amour. Procope, Aréobinde, Aspar, et leurs semblables, Parés de ce grand nom, vous deviendront aimables; Et l'éclat de ce rang, qui fait tant de jaloux, En eux, ainsi qu'en moi, sera charmant pour vous. 100

PULCHÉRIE.

Que vous m'êtes cruel, que vous m'êtes injuste D'attacher tout mon cœur au seul titre d'Auguste! Quoi que de ma naissance exige la fierté, Vous seul ferez ma joie et ma félicité: De tout autre empereur la grandeur odieuse.... 105

LÉON.

Mais vous l'épouserez, heureuse ou malheureuse?

PULCHÉRIE.

Ne me pressez point tant, et croyez avec moi Qu'un choix si glorieux vous donnera ma foi, Ou que si le sénat à nos vœux est contraire, Le ciel m'inspirera ce que je devrai faire. 110

LÉON.

Il vous inspirera quelque sage douleur, Qui n'aura qu'un soupir à perdre en ma faveur. Oui, de si grands rivaux....

PULCHÉRIE.

Ils ont tous des maîtresses.

LÉON.

Le trône met une âme au-dessus des tendresses. Quand du grand Théodose on aura pris le rang, 115 Il y faudra placer les restes de son sang: Il voudra, ce rival, qui que l'on puisse élire, S'assurer par l'hymen de vos droits à l'empire. S'il a pu faire ailleurs quelque offre de sa foi, C'est qu'il a cru ce cœur trop prévenu pour moi; 120 Mais se voyant au trône et moi dans la poussière, Il se promettra tout de votre humeur altière; Et s'il met à vos pieds ce charme de vos yeux, Il deviendra l'objet que vous verrez le mieux.

PULCHÉRIE.

Vous pourriez un peu loin pousser ma patience, 125 Seigneur: j'ai l'âme fière, et tant de prévoyance Demande à la souffrir encor plus de bonté Que vous ne m'avez vu jusqu'ici de fierté. Je ne condamne point ce que l'amour inspire; Mais enfin on peut craindre, et ne le point tant dire. 130 Je n'en tiendrai pas moins tout ce que j'ai promis. Vous avez mes souhaits, vous aurez mes amis[384]; De ceux de Martian vous aurez le suffrage: Il a, tout vieux qu'il est, plus de vertus que d'âge; Et s'il briguoit pour lui, ses glorieux travaux 135 Donneroient fort à craindre à vos plus grands rivaux.

LÉON.

Notre empire, il est vrai, n'a point de plus grand homme: Séparez-vous du rang, Madame, et je le nomme. S'il me peut enlever celui de souverain, Du moins je ne crains pas qu'il m'ôte votre main: 140 Ses vertus le pourroient; mais je vois sa vieillesse.

PULCHÉRIE.

Quoi qu'il en soit, pour vous ma bonté l'intéresse: Il s'est plu sous mon frère à dépendre de moi, Et je me viens encor d'assurer de sa foi. Je vois entrer Irène; Aspar la trouve belle: 145 Faites agir pour vous l'amour qu'il a pour elle; Et comme en ce dessein rien n'est à négliger, Voyez ce qu'une sœur vous pourra ménager.

SCÈNE II.

PULCHÉRIE, LÉON, IRÈNE.

PULCHÉRIE.

M'aiderez-vous, Irène, à couronner un frère?

IRÈNE.

Un si foible secours vous est peu nécessaire, 150 Madame, et le sénat....

PULCHÉRIE.

N'en agissez pas moins: Joignez vos vœux aux miens, et vos soins à mes soins, Et montrons ce que peut en cette conjoncture Un amour secondé de ceux de la nature. Je vous laisse y penser.

SCÈNE III.

LÉON, IRÈNE.

IRÈNE.

Vous ne me dites rien, 155 Seigneur: attendez-vous que j'ouvre l'entretien?

LÉON.

A dire vrai, ma sœur, je ne sais que vous dire. Aspar m'aime, il vous aime: il y va de l'empire; Et s'il faut qu'entre nous on balance aujourd'hui, La princesse est pour moi, le mérite est pour lui. 160 Vouloir qu'en ma faveur à ce grade il renonce, C'est faire une prière indigne de réponse; Et de son amitié je ne puis l'exiger, Sans vous voler un bien qu'il vous doit partager. C'est là ce qui me force à garder le silence: 165 Je me réponds pour vous à tout ce que je pense, Et puisque j'ai souffert qu'il ait tout votre cœur, Je dois souffrir aussi vos soins pour sa grandeur.

IRÈNE.

J'ignore encor quel fruit je pourrois en attendre. Pour le trône, il est sûr qu'il a droit d'y prétendre; 170 Sur vous et sur tout autre il le peut emporter: Mais qu'il m'y donne part, c'est dont j'ose douter. Il m'aime en apparence, en effet il m'amuse; Jamais pour notre hymen il ne manque d'excuse, Et vous aime à tel point, que si vous l'en croyez, 175 Il ne peut être heureux que vous ne le soyez: Non que votre bonheur fortement l'intéresse; Mais sachant quel amour a pour vous la princesse, Il veut voir quel succès aura son grand dessein, Pour ne point m'épouser qu'en sœur de souverain. 180 Ainsi depuis deux ans vous[385] voyez qu'il diffère. Du reste à Pulchérie il prend grand soin de plaire, Avec exactitude il suit toutes ses lois; Et dans ce que sous lui vous avez eu d'emplois, Votre tête aux périls à toute heure exposée 185 M'a pour vous et pour moi presque désabusée; La gloire d'un ami, la haine d'un rival, La hasardoient peut-être avec un soin égal. Le temps est arrivé qu'il faut qu'il se déclare; Et de son amitié l'effort sera bien rare 190 Si mis à cette épreuve, ambitieux qu'il est, Il cherche à vous servir contre son intérêt. Peut-être il promettra; mais quoi qu'il vous promette, N'en ayons pas, Seigneur, l'âme moins inquiète; Son ardeur trouvera pour vous si peu d'appui, 195 Qu'on le fera lui-même empereur malgré lui; Et lors, en ma faveur quoi que l'amour oppose, Il faudra faire grâce au sang de Théodose; Et le sénat voudra qu'il prenne d'autres yeux Pour mettre la princesse au rang de ses aïeux. 200 Son cœur suivra le sceptre, en quelque main qu'il brille: Si Martian l'obtient, il aimera sa fille; Et l'amitié du frère et l'amour de la sœur Céderont à l'espoir de s'en voir successeur. En un mot, ma fortune est encor fort douteuse: 205 Si vous n'êtes heureux, je ne puis être heureuse; Et je n'ai plus d'amant non plus que vous d'ami, A moins que dans le trône il vous voie affermi.

LÉON.

Vous présumez bien mal d'un héros qui vous aime.

IRÈNE.

Je pense le connoître à l'égal de moi-même; 210 Mais croyez-moi, Seigneur, et l'empire est à vous.

LÉON.

Ma sœur!

IRÈNE.

Oui, vous l'aurez malgré lui, malgré tous.

LÉON.

N'y perdons aucun temps: hâtez-vous de m'instruire; Hâtez-vous de m'ouvrir la route à m'y conduire; Et si votre bonheur peut dépendre du mien.... 215

IRÈNE.

Apprenez le secret de ne hasarder rien. N'agissez point pour vous; il s'en offre trop d'autres De qui les actions brillent plus que les vôtres, Que leurs emplois plus hauts ont mis en plus d'éclat, Et qui, s'il faut tout dire, ont plus servi l'État: 220 Vous les passez peut-être en grandeur de courage; Mais il vous a manqué l'occasion et l'âge; Vous n'avez commandé que sous des généraux, Et n'êtes pas encor du poids de vos rivaux. Proposez la princesse; elle a des avantages 225 Que vous verrez sur l'heure unir tous les suffrages: Tant qu'a vécu son frère, elle a régné pour lui; Ses ordres de l'empire ont été tout l'appui; On vit depuis quinze ans sous son obéissance: Faites qu'on la maintienne en sa toute-puissance, 230 Qu'à ce prix le sénat lui demande un époux; Son choix tombera-t-il sur un autre que vous? Voudroit-elle de vous une action plus belle Qu'un respect amoureux qui veut tenir tout d'elle? L'amour en deviendra plus fort qu'auparavant, 235 Et vous vous servirez vous-même en la servant.

LÉON.

Ah! que c'est me donner un conseil salutaire! A-t-on jamais vu sœur qui servît mieux un frère? Martian avec joie embrassera l'avis: A peine parle-t-il que les siens sont suivis; 240 Et puisqu'à la princesse il a promis un zèle A tout oser pour moi sur l'ordre qu'il a d'elle, Comme sa créature, il fera hautement Bien plus en sa faveur qu'en faveur d'un amant.

IRÈNE.

Pour peu qu'il vous appuie, allez, l'affaire est sûre. 245

LÉON.

Aspar vient: faites-lui, ma sœur, quelque ouverture; Voyez....

IRÈNE.

C'est un esprit qu'il faut mieux ménager; Nous découvrir à lui, c'est tout mettre en danger: Il est ambitieux, adroit, et d'un mérite....

SCÈNE IV.

ASPAR, LÉON, IRÈNE.

LÉON.

Vous me pardonnez bien, Seigneur, si je vous quitte: 250 C'est suppléer assez à ce que je vous doi Que vous laisser ma sœur, qui vous plaît plus que moi.

ASPAR.

Vous m'obligez, Seigneur; mais en cette occurrence J'ai besoin avec vous d'un peu de conférence. Du sort de l'univers nous allons décider: 255 L'affaire vous regarde, et peut me regarder; Et si tous mes amis ne s'unissent aux vôtres, Nos partis divisés pourront céder à d'autres. Agissons de concert; et sans être jaloux, En ce grand coup d'État, vous de moi, moi de vous, 260 Jurons-nous que des deux qui que l'on puisse élire Fera de son ami son collègue à l'empire; Et pour nous l'assurer, voyons sur qui des deux Il est plus à propos de jeter tant de vœux: Quel nom seroit plus propre à s'attirer le reste. 265 Pour moi, j'y suis tout prêt, et dès ici j'atteste....

LÉON.