Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 24

Chapter 243,226 wordsPublic domain

Votre péril, Psyché, dissipe ma colère, Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé; Et bien qu'au dernier point vous m'ayez su déplaire, Je ne me suis intéressé Que contre celle de ma mère. 1835 J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs, Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs. Tournez les yeux vers moi, je suis encor le même. Quoi? je dis et redis tout haut que je vous aime, Et vous ne dites point, Psyché, que vous m'aimez! 1840 Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés, Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie? O mort! devois-tu prendre un dard si criminel, Et sans aucun respect pour mon être éternel, Attenter à ma propre vie? 1845 Combien de fois, ingrate déité, Ai-je grossi ton noir empire Par les mépris et par la cruauté D'une orgueilleuse ou farouche beauté! Combien même, s'il le faut dire, 1850 T'ai-je immolé de fidèles amants A force de ravissements! Va, je ne blesserai plus d'âmes, Je ne percerai plus de cœurs, Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs 1855 Qui nourrissent du ciel les immortelles flammes, Et n'en lancerai plus que pour faire à tes yeux Autant d'amants, autant de dieux. Et vous, impitoyable mère, Qui la forcez à m'arracher 1860 Tout ce que j'avois de plus cher, Craignez, à votre tour, l'effet de ma colère. Vous me voulez faire la loi, Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi! Vous qui portez un cœur sensible comme un autre, 1865 Vous enviez au mien les délices du vôtre! Mais dans ce même cœur j'enfoncerai des coups Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux; Je vous accablerai de honteuses surprises, Et choisirai partout à vos vœux les plus doux 1870 Des Adonis et des Anchises Qui n'auront que haine pour vous.

SCÈNE V.

VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ évanouie.

VÉNUS.

La menace est respectueuse; Et d'un enfant qui fait le révolté La colère présomptueuse.... 1875

L'AMOUR.

Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop été; Et ma colère est juste autant qu'impétueuse.

VÉNUS.

L'impétuosité s'en devroit retenir, Et vous pourriez vous souvenir Que vous me devez la naissance. 1880

L'AMOUR.

Et vous pourriez n'oublier pas Que vous avez un cœur et des appas Qui relèvent de ma puissance; Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien; Que sans mes traits elle n'est rien; 1885 Et que si les cœurs les plus braves En triomphe par vous se sont laissé traîner[348], Vous n'avez jamais fait d'esclaves Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner. Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance 1890 Qui tyrannisent mes desirs; Et si vous ne voulez perdre mille soupirs, Songez, en me voyant, à la reconnoissance, Vous qui tenez de ma puissance Et votre gloire et vos plaisirs. 1895

VÉNUS.

Comment l'avez-vous défendue, Cette gloire dont vous parlez? Comment me l'avez-vous rendue? Et quand vous avez vu mes autels désolés, Mes temples violés, 1900 Mes honneurs ravalés, Si vous avez pris part à tant d'ignominie, Comment en a-t-on vu punie Psyché qui me les a volés? Je vous ai commandé de la rendre charmée 1905 Du plus vil de tous les mortels, Qui ne daignât répondre à son âme enflammée Que par des rebuts éternels, Par les mépris les plus cruels; Et vous-même l'avez aimée! 1910 Vous avez contre moi séduit des immortels: C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphirs l'ont cachée; Qu'Apollon même, suborné Par un oracle adroitement tourné, Me l'avoit si bien arrachée, 1915 Que si sa curiosité, Par une aveugle défiance, Ne l'eût rendue à ma vengeance, Elle échappoit à mon cœur irrité. Voyez l'état où votre amour l'a mise, 1920 Votre Psyché: son âme va partir; Voyez; et si la vôtre en est encore éprise, Recevez son dernier soupir. Menacez, bravez-moi, cependant qu'elle expire: Tant d'insolence vous sied bien! 1925 Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire, Moi qui sans vos traits ne puis rien!

L'AMOUR.

Vous ne pouvez que trop, déesse impitoyable: Le Destin l'abandonne à tout votre courroux; Mais soyez moins inexorable 1930 Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux. Ce doit vous être un spectacle assez doux De voir d'un œil Psyché mourante, Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante, Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. 1935 Rendez-moi ma Psyché, rendez-lui tous ses charmes; Rendez-la, Déesse, à mes larmes; Rendez à mon amour, rendez à ma douleur Le charme de mes yeux et le choix de mon cœur.

VÉNUS.

Quelque amour que Psyché vous donne, 1940 De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin: Si le Destin me l'abandonne, Je l'abandonne à son destin. Ne m'importunez plus; et dans cette infortune, Laissez-la sans Vénus triompher ou périr. 1945

L'AMOUR.

Hélas! si je vous importune, Je ne le ferois pas si je pouvois mourir.

VÉNUS.

Cette douleur n'est pas commune, Qui force un immortel à souhaiter la mort.

L'AMOUR.

Voyez par son excès si mon amour est fort. 1950 Ne lui ferez-vous grâce aucune?

VÉNUS.

Je vous l'avoue, il me touche le cœur, Votre amour: il désarme, il fléchit ma rigueur. Votre Psyché reverra la lumière.

L'AMOUR.

Que je vous vais partout faire donner d'encens! 1955

VÉNUS.

Oui, vous la reverrez dans sa beauté première; Mais de vos vœux reconnoissants Je veux la déférence entière; Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié Vous choisir une autre moitié. 1960

L'AMOUR.

Et moi je ne veux plus de grâce, Je reprends toute mon audace: Je veux Psyché, je veux sa foi; Je veux qu'elle revive, et revive pour moi, Et tiens indifférent que votre haine lasse 1965 En faveur d'une autre se passe. Jupiter, qui paroît, va juger entre nous De mes emportements et de votre courroux.

(Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paroît en l'air sur son aigle.)

SCÈNE VI.

JUPITER, VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ.

L'AMOUR.

Vous à qui seul tout est possible, Père des Dieux, souverain des mortels, 1970 Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible, Qui sans moi n'auroit point d'autels. J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace, Et perds menaces et soupirs. Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 1975 Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face, Et que si Psyché perd le jour, Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour. Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches, J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 1980 Je laisserai languir la nature au tombeau; Ou si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches Avec ces pointes d'or qui me font obéir, Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles, Et ne décocherai sur elles 1985 Que des traits émoussés qui forcent à haïr, Et qui ne font que des rebelles, Des ingrates et des cruelles. Par quelle tyrannique loi Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes, 1990 Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes, Si vous me défendez d'en faire une pour moi?

JUPITER.

Ma fille, sois-lui moins sévère. Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains: La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère; 1995 Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère, Ou[349] redoute un courroux que moi-même je crains. Veux-tu donner le monde en proie A la haine, au désordre, à la confusion; Et d'un dieu d'union, 2000 D'un dieu de douceurs et de joie, Faire un dieu d'amertume et de division? Considère ce que nous sommes, Et si les passions doivent nous dominer: Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 2005 Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.

VÉNUS.

Je pardonne à ce fils rebelle. Mais voulez-vous qu'il me soit reproché Qu'une misérable mortelle, L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, 2010 Sous ombre qu'elle est un peu belle, Par un hymen dont je rougis Souille mon alliance et le lit de mon fils?

JUPITER.

Eh bien! je la fais immortelle[350], Afin d'y rendre tout égal. 2015

VÉNUS.

Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle, Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal. Psyché, reprenez la lumière Pour ne la reperdre jamais. Jupiter a fait votre paix, 2020 Et je quitte cette humeur fière Qui s'opposoit à vos souhaits.

PSYCHÉ.

C'est donc vous, ô grande déesse, Qui redonnez la vie à ce cœur innocent!

VÉNUS.

Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 2025 Vivez, Vénus l'ordonne; aimez, elle y consent.

PSYCHÉ, à l'Amour.

Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!

L'AMOUR, à Psyché.

Je vous possède enfin, délices de mon âme!

JUPITER.

Venez, amants, venez aux cieux Achever un si grand et si digne hyménée. 2030 Viens-y, belle Psyché, changer de destinée; Viens prendre place au rang des Dieux.

* * * * *

Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.

Les divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour.

Apollon paroît le premier, et comme dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres dieux à se réjouir.

RÉCIT D'APOLLON.

Unissons-nous, troupe immortelle: Le dieu d'amour devient heureux amant, Et Vénus a repris sa douceur naturelle 2035 En faveur d'un fils si charmant: Il va goûter en paix, après un long tourment, Une felicité qui doit être éternelle.

(Toutes les divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour.)

Célébrons ce grand jour; Célébrons tous une fête si belle; 2040 Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle, Qu'ils fassent retentir le céleste séjour. Chantons, répétons tour à tour Qu'il n'est point d'âme si cruelle Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 2045

APOLLON continue.

Le dieu qui nous engage A lui faire la cour Défend qu'on soit trop sage. Les Plaisirs ont leur tour; C'est leur plus doux usage 2050 Que de finir les soins du jour. La nuit est le partage Des Jeux et de l'Amour.

Ce seroit grand dommage Qu'en ce charmant séjour 2055 On eût un cœur sauvage. Les Plaisirs ont leur tour; C'est leur plus doux usage Que de finir les soins du jour. La nuit est le partage 2060 Des Jeux et de l'Amour.

(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.)

CHANSON DES MUSES.

Gardez-vous, beautés sévères; Les Amours font trop d'affaires; Craignez toujours de vous laisser charmer. Quand il faut que l'on soupire, 2065 Tout le mal n'est pas de s'enflammer: Le martyre De le dire Coûte plus cent fois que d'aimer.

SECOND COUPLET DES MUSES.

On ne peut aimer sans peines; 2070 Il est peu de douces chaînes: A tout moment on se sent alarmer. Quand il faut que l'on soupire, Tout le mal n'est pas de s'enflammer: Le martyre 2075 De le dire Coûte plus cent fois que d'aimer.

(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.)

RÉCIT DE BACCHUS.

Si quelquefois, Suivant nos douces lois, La raison se perd et s'oublie, 2080 Ce que le vin nous cause de folie Commence et finit en un jour; Mais quand un cœur est enivré d'amour, Souvent c'est pour toute la vie.

(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.)

RÉCIT DE MOME.

Je cherche à médire 2085 Sur la terre et dans les cieux, Je soumets à ma satire Les plus grands des Dieux. Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne: Il est le seul que j'épargne aujourd'hui. 2090 Il n'appartient qu'à lui De n'épargner personne.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de deux Mænades et de deux Ægipans, qui suivent Bacchus.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins, qui suivent Mome et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête.

Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.

RÉCIT DE BACCHUS.

Admirons le jus de la treille; Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits! Il sert aux douceurs de la paix, 2095 Et dans la guerre il fait merveille; Mais surtout pour les amours Le vin est d'un grand secours.

RÉCIT DE MOME.

Folâtrons, divertissons-nous, Raillons; nous ne saurions mieux faire: 2100 La raillerie est nécessaire Dans les jeux les plus doux, Sans la douceur que l'on goûte à médire, On trouve peu de plaisirs sans ennui: Rien n'est si plaisant que de rire, 2105 Quand on rit aux dépens d'autrui.

Plaisantons, ne pardonnons rien, Rions, rien n'est plus à la mode: On court péril d'être incommode En disant trop de bien. 2110 Sans la douceur que l'on goûte à médire, On trouve peu de plaisirs sans ennui: Rien n'est si plaisant que de rire, Quand on rit aux dépens d'autrui.

(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir, en prenant part aux divertissements.)

RÉCIT DE MARS.

Laissons en paix toute la terre, 2115 Cherchons de doux amusements; Parmi les jeux les plus charmants Mêlons l'image de la guerre.

ENTRÉE DE BALLET.

Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.

Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.

DERNIER CHOEUR.

Chantons les plaisirs charmants Des heureux amants. 2120 Que tout le ciel s'empresse A leur faire sa cour. Célébrons ce beau jour Par mille doux chants d'allégresse; Célébrons ce beau jour 2125 Par mille doux chants d'amour.

(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où _Psyché_ a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts; et ce dernier couplet se chantoit ainsi:)

Chantons les plaisirs charmants Des heureux amants. Répondez-nous, trompettes, Timbales et tambours; 2130 Accordez-vous toujours Avec le doux son des musettes; Accordez-vous toujours Avec le doux chant des amours.

FIN DE PSYCHÉ.

[344] L'édition de 1671 porte, par erreur sans doute, _d'un fils_.

[345] Dans l'édition de 1697: «Tout morts.» Voyez ci-dessus, p. 340, le vers 1350 et la note qui s'y rapporte.

[346] _Et ecce, inquit, inepta ego divinæ formositatis gerula, quæ ne tantillum quidem indidem mihi delibo, vel sic illi amatori meo formoso placitura._ (Apulée, _la Métamorphose_, livre VI.)

[347] _Reserat pyxidem_ (Psyche). _Nec quidquam ibi rerum, nec formositas ulla,_ _sed infernus somnus ac vere stygius; qui statim cooperculo revelatus, invadit eam, crassaque soporis nebula cunctis ejus membris perfunditur, et in ipso vestigio ipsaque semita collapsam possidet; et jacebat immobilis, et nihil aliud quam dormiens cadaver._ (Apulée, _la Metamorphose_, livre VI.)

[348] Les anciennes éditions donnent _se sont laissés traîner_, avec accord du participe.

[349] Les éditions de 1676, de 1682 et de 1697 portent _On_, pour _Ou_.

[350] _Porrecto ambrosiæ poculo, «Sume, inquit, Psyche, et immortalis esto.»_ (Apulée, _la Métamorphose_, livre VI.)

PULCHÉRIE

COMÉDIE HÉROÏQUE

1672

NOTICE.

Nous apprenons par plusieurs témoignages contemporains, que Corneille, suivant sa coutume[351], alla lire cette pièce chez plusieurs personnes considérables, assez longtemps avant de la faire représenter. Le 15 janvier 1672, Mme de Sévigné écrit à sa fille: «Il (_Corneille_) nous lut l'autre jour une comédie chez M. de la Rochefoucauld, qui fait souvenir (_disent les éditions de Perrin_) de sa défunte veine,» ou, suivant le texte d'une ancienne copie, adopté dans la dernière édition des lettres de Mme de Sévigné[352]: «qui fait souvenir de la Reine mère.» La déclaration par laquelle _Pulchérie_, âgée de plus de cinquante ans, annonce à Léon qu'elle l'aime, «_fait souvenir_, en effet, comme on le remarque en note, d'Anne d'Autriche et de Mazarin.»

Près de deux mois plus tard, le 9 mars, Mme de Sévigné nous signale une autre lecture de notre poëte; elle dit en parlant de Retz: «Nous tâchons d'amuser notre cher Cardinal. Corneille lui a lu une comédie qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes[353].» Cette lecture ne fut pas la dernière, car Mme de Sévigné ajoute dans la même lettre: «Je suis folle de Corneille; il nous redonnera encore _Pulchérie_, où l'on verra encore

La main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'amour de Cinna[354].

Il faut que tout cède à son génie[355].»

Dans le _Mercure galant_[356], Donneau de Visé parle, sous la date du 19 mars, de la favorable impression que ces lectures avaient produite, et fait l'éloge de Corneille, «de qui, malgré le grand âge, on doit toujours attendre des pièces achevées, comme on trouvera sans doute dans sa dernière tragédie, qui paroîtra l'hiver prochain sous le nom de _Pulchérie_, et qui ne peut manquer de plaire à ceux qui ont le cœur et l'esprit bien fait, comme elle a déjà plu à ceux qui ont eu le bonheur de lui entendre lire.»

M. Édouard Fournier fait ressortir l'habileté avec laquelle Corneille avait su choisir des auditeurs qui devaient être préparés d'avance à bien accueillir un pareil ouvrage: «Ce n'est pas, dit-il, chez la Rochefoucauld, dont un dernier amour, plus d'esprit que de cœur, il est vrai, ranimait la goutteuse vieillesse; ce n'est pas non plus chez le cardinal de Retz, désabusé de tout, hormis de l'ambition, que l'on se fût avisé de trouver invraisemblable et ridicule le vieux Martian partageant sa dernière saison entre les soins de l'ambition et ceux de l'amour[357].»

Du reste, à en croire Fontenelle, ce personnage de Martian, qui fut le plus goûté de l'ouvrage, n'était autre que Corneille. «Il s'est dépeint lui-même, avec bien de la force, nous dit son neveu, dans Martian, qui est un vieillard amoureux[358].» Beaucoup de vieux gentilshommes de la cour spirituelle et élégante de Versailles se reconnaissaient, sans l'avouer, dans ce portrait. L'un d'eux, plus sincère que les autres, osa féliciter Corneille de l'avoir tracé: «M. le maréchal de Gramont lui dit qu'il lui savoit bon gré d'avoir trouvé un caractère d'amant pour les vieillards, dont on ne s'étoit point encore avisé, et qu'il lui en étoit obligé pour la part qu'il y pouvoit avoir[359].»

«Corneille, dit Voltaire[360], intitula d'abord cette pièce tragédie; il la présenta aux comédiens, qui refusèrent de la jouer. Ils étaient plus frappés de leurs intérêts que de la réputation de Corneille; il fut obligé de la donner à une mauvaise troupe qui jouait au Marais, et qui ne put se soutenir.» Ce fait, qui ne se trouve appuyé d'aucun témoignage plus ancien, ne nous paraît pas bien certain. Nous avons vu que de tout temps Corneille avait aimé à faire représenter tour à tour ses divers ouvrages par des troupes différentes. Quelques-uns de ses contemporains ont même vu là, bien à tort, un calcul d'avarice[361]. Il faudrait donc se garder d'imaginer, d'après le passage de Voltaire que nous venons de rapporter, que le théâtre du Marais fût pour Corneille une sorte de pis aller auquel le dédain de la troupe royale l'eût forcé d'avoir recours.

Dans ses nouvelles «du 30e de juillet jusques au 6e d'aoust,» le _Mercure galant_ annonce, parmi les pièces qui devront être jouées dans le courant de l'hiver, le dernier ouvrage de notre poëte: «Les comédiens du Marais représenteront, dit-il, la _Pulchérie_, de M. de Corneille l'aîné[362].»