Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 23

Chapter 233,143 wordsPublic domain

Dans un cœur tout à vous que vous pénétrez mal! Je vous aime, Seigneur, et mon amour s'irrite De l'indigne soupçon que vous avez formé. Vous ne connoissez pas quel est votre mérite, 1465 Si vous craignez de n'être pas aimé. Je vous aime; et depuis que j'ai vu la lumière, Je me suis montrée assez fière Pour dédaigner les vœux de plus d'un roi; Et s'il vous faut ouvrir mon âme toute entière, 1470 Je n'ai trouvé que vous qui fût digne de moi. Cependant j'ai quelque tristesse Qu'en vain je voudrois vous cacher: Un noir chagrin se mêle à toute ma tendresse, Dont je ne la puis détacher. 1475 Ne m'en demandez point la cause: Peut-être la sachant voudrez-vous m'en punir, Et si j'ose aspirer encore à quelque chose, Je suis sûre du moins de ne point l'obtenir.

L'AMOUR.

Et ne craignez-vous point qu'à mon tour je m'irrite 1480 Que vous connoissiez mal quel est votre mérite, Ou feigniez de ne pas savoir Quel est sur moi votre absolu pouvoir? Ah! si vous en doutez, soyez désabusée. Parlez.

PSYCHÉ.

J'aurai l'affront de me voir refusée. 1485

L'AMOUR.

Prenez en ma faveur de meilleurs sentiments, L'expérience en est aisée: Parlez, tout se tient prêt à vos commandements. Si pour m'en croire il vous faut des serments, J'en jure vos beaux yeux, ces maîtres de mon âme, 1490 Ces divins auteurs de ma flamme; Et si ce n'est assez d'en jurer vos beaux yeux, J'en jure par le Styx, comme jurent les Dieux.

PSYCHÉ.

J'ose craindre un peu moins après cette assurance. Seigneur, je vois ici la pompe et l'abondance, 1495 Je vous adore, et vous m'aimez, Mon cœur en est ravi, mes sens en sont charmés; Mais parmi ce bonheur suprême, J'ai le malheur de ne savoir qui j'aime. Dissipez cet aveuglement, 1500 Et faites-moi connoître un si parfait amant.

L'AMOUR.

Psyché, que venez-vous de dire?

PSYCHÉ.

Que c'est le bonheur où j'aspire; Et si vous ne me l'accordez....

L'AMOUR.

Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître; 1505 Mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Laissez-moi mon secret. Si je me fais connoître, Je vous perds, et vous me perdez. Le seul remède est de vous en dédire.

PSYCHÉ.

C'est là sur vous mon souverain empire? 1510

L'AMOUR.

Vous pouvez tout, et je suis tout à vous; Mais si nos feux vous semblent doux, Ne mettez point d'obstacle à leur charmante suite; Ne me forcez point à la fuite: C'est le moindre malheur qui nous puisse arriver 1515 D'un souhait qui vous a séduite.

PSYCHÉ.

Seigneur, vous voulez m'éprouver; Mais je sais ce que j'en dois croire. De grâce, apprenez-moi tout l'excès de ma gloire, Et ne me cachez plus pour quel illustre choix 1520 J'ai rejeté les vœux de tant de rois.

L'AMOUR.

Le voulez-vous?

PSYCHÉ.

Souffrez que je vous en conjure.

L'AMOUR.

Si vous saviez, Psyché, la cruelle aventure Que par là vous vous attirez....

PSYCHÉ.

Seigneur, vous me désespérez. 1525

L'AMOUR.

Pensez-y bien, je puis encor me taire.

PSYCHÉ.

Faites-vous des serments pour n'y point satisfaire?

L'AMOUR.

Eh bien! je suis le dieu le plus puissant des Dieux, Absolu sur la terre, absolu dans les cieux; Dans les eaux, dans les airs mon pouvoir est suprême: 1530 En un mot, je suis l'Amour même, Qui de mes propres traits m'étois blessé pour vous[338]; Et sans la violence, hélas! que vous me faites, Et qui vient de changer mon amour en courroux, Vous m'alliez avoir pour époux. 1535 Vos volontés sont satisfaites, Vous avez su qui vous aimiez, Vous connoissez l'amant que vous charmiez; Psyché, voyez où vous en êtes: Vous me forcez vous-même à vous quitter; 1540 Vous me forcez vous-même à vous ôter Tout l'effet de votre victoire. Peut-être vos beaux yeux ne me reverront plus. Ce palais, ces jardins, avec moi disparus, Vont faire évanouir votre naissante gloire. 1545 Vous n'avez pas voulu m'en croire[339]; Et pour tout fruit de ce doute éclairci, Le Destin, sous qui le ciel tremble, Plus fort que mon amour, que tous les Dieux ensemble, Vous va montrer sa haine, et me chasse d'ici. 1550

(L'Amour disparoît, et dans l'instant qu'il s'envole, le superbe jardin s'évanouit. Psyché demeure seule au milieu d'une vaste campagne, et sur le bord sauvage d'un grand fleuve où elle se veut précipiter. Le dieu du fleuve paroît, assis sur un amas de joncs et de roseaux, et appuyé sur une grande urne, d'où sort une grosse source d'eau.)

SCÈNE IV.

PSYCHÉ[340].

PSYCHÉ.

Cruel destin! funeste inquiétude! Fatale curiosité! Qu'avez-vous fait, affreuse solitude, De toute ma félicité? J'aimois un dieu, j'en étois adorée, 1555 Mon bonheur redoubloit de moment en moment; Et je me vois seule, éplorée, Au milieu d'un désert, où pour accablement, Et confuse et désespérée, Je sens croître l'amour, quand j'ai perdu l'amant. 1560 Le souvenir m'en charme et m'empoisonne; Sa douceur tyrannise un cœur infortuné Qu'aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné. O ciel! quand l'Amour m'abandonne, Pourquoi me laisse-t-il l'amour qu'il m'a donné? 1565 Source de tous les biens, inépuisable et pure, Maître des hommes et des Dieux, Cher auteur des maux que j'endure, Êtes-vous pour jamais disparu de mes yeux[341]? Je vous en ai banni moi-même: 1570 Dans un excès d'amour, dans un bonheur extrême, D'un indigne soupçon mon cœur s'est alarmé. Cœur ingrat, tu n'avois qu'un feu mal allumé; Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime, Que ce que veut l'objet aimé. 1575 Mourons, c'est le parti qui seul me reste à suivre Après la perte que je fais. Pour qui, grands Dieux! voudrois-je vivre? Et pour qui former des souhaits? Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables, 1580 Ensevelis mon crime dans tes flots; Et pour finir des maux si déplorables, Laisse-moi dans ton lit assurer mon repos.

LE DIEU DU FLEUVE.

Ton trépas souilleroit mes ondes, Psyché[342]: le ciel te le défend; 1585 Et peut-être qu'après des douleurs si profondes Un autre sort t'attend. Fuis plutôt de Vénus l'implacable colère. Je la vois qui te cherche et qui te veut punir: L'amour du fils a fait la haine de la mère. 1590 Fuis, je saurai la retenir.

PSYCHÉ.

J'attends ses fureurs vengeresses: Qu'auront-elles pour moi qui ne me soit trop doux? Qui cherche le trépas ne craint dieux ni déesses, Et peut braver tout leur courroux. 1595

SCÈNE V.

VÉNUS, PSYCHÉ.

VÉNUS.

Orgueilleuse Psyché, vous m'osez donc attendre Après m'avoir sur terre enlevé mes honneurs, Après que vos traits suborneurs Ont reçu les encens qu'aux miens seuls on doit rendre? J'ai vu mes temples désertés; 1600 J'ai vu tous les mortels, séduits par vos beautés, Idolâtrer en vous la beauté souveraine, Vous offrir des respects jusqu'alors inconnus, Et ne se mettre pas en peine S'il étoit une autre Vénus; 1605 Et je vous vois encor l'audace De n'en pas redouter les justes châtiments, Et de me regarder en face, Comme si c'étoit peu que mes ressentiments!

PSYCHÉ.

Si de quelques mortels on m'a vue adorée, 1610 Est-ce un crime pour moi d'avoir eu des appas Dont leur âme inconsidérée Laissoit charmer des yeux qui ne vous voyoient pas? Je suis ce que le ciel m'a faite, Je n'ai que les beautés qu'il m'a voulu prêter. 1615 Si les vœux qu'on m'offroit vous ont mal satisfaite, Pour forcer tous les cœurs à vous les reporter, Vous n'aviez qu'à vous présenter, Qu'à ne leur cacher plus cette beauté parfaite Qui pour les rendre à leur devoir, 1620 Pour se faire adorer, n'a qu'à se faire voir.

VÉNUS.

Il falloit vous en mieux défendre. Ces respects, ces encens, se devoient refuser[343]; Et pour les mieux désabuser, Il falloit à leurs yeux vous-même me les rendre. 1625 Vous avez aimé cette erreur Pour qui vous ne deviez avoir que de l'horreur; Vous avez bien fait plus: votre humeur arrogante, Sur le mépris de mille rois, Jusques aux cieux a porté de son choix 1630 L'ambition extravagante.

PSYCHÉ.

J'aurois porté mon choix, Déesse, jusqu'aux cieux?

VÉNUS.

Votre insolence est sans seconde. Dédaigner tous les rois du monde, N'est-ce pas aspirer aux Dieux? 1635

PSYCHÉ.

Si l'Amour pour eux tous m'avoit endurci l'âme, Et me réservoit toute à lui, En puis-je être coupable? et faut-il qu'aujourd'hui, Pour prix d'une si belle flamme, Vous vouliez m'accabler d'un éternel ennui? 1640

VÉNUS.

Psyché, vous deviez mieux connoître Qui vous étiez, et quel étoit ce dieu.

PSYCHÉ.

Et m'en a-t-il donné ni le temps ni le lieu, Lui qui de tout mon cœur d'abord s'est rendu maître?

VÉNUS.

Tout votre cœur s'en est laissé charmer, 1645 Et vous l'avez aimé, dès qu'il vous a dit: «J'aime.»

PSYCHÉ.

Pouvois-je n'aimer pas le dieu qui fait aimer, Et qui me parloit pour lui-même? C'est votre fils: vous savez son pouvoir; Vous en connoissez le mérite. 1650

VÉNUS.

Oui, c'est mon fils; mais un fils qui m'irrite; Un fils qui me rend mal ce qu'il sait me devoir; Un fils qui fait qu'on m'abandonne, Et qui pour mieux flatter ses indignes amours, Depuis que vous l'aimez ne blesse plus personne 1655 Qui vienne à mes autels implorer mon secours. Vous m'en avez fait un rebelle, On m'en verra vengée, et hautement, sur vous; Et je vous apprendrai s'il faut qu'une mortelle Souffre qu'un dieu soupire à ses genoux. 1660 Suivez-moi; vous verrez, par votre expérience, A quelle folle confiance Vous portoit cette ambition. Venez, et préparez autant de patience Qu'on vous voit de présomption. 1665

QUATRIÈME INTERMÈDE.

La scène représente les enfers. On y voit une mer toute de feu, dont les flots sont dans une perpétuelle agitation. Cette mer effroyable est bornée par des ruines enflammées; et au milieu de ses flots agités, au travers d'une gueule affreuse, paroît le palais infernal de Pluton. Huit Furies en sortent, et forment une entrée de ballet, où elles se réjouissent de la rage qu'elles ont allumée dans l'âme de la plus douce des divinités. Un Lutin mêle quantité de sauts périlleux à leurs danses, cependant que Psyché, qui a passé aux enfers par le commandement de Vénus, repasse dans la barque de Charon avec la boîte qu'elle a reçue de Proserpine pour cette déesse.

[331] Dans l'édition de 1697: «N'en a jamais vu.»

[332] _Sorores egregiæ, domum redeuntes, jamque gliscentis invidiæ felle flagrantes, multa secum sermonibus mutuis perstrepebant. Sic denique infit altera: «En orba et sæva et iniqua fortuna! Hoccine tibi complacuit, ut utroque parente prognatæ, diversam sortem sustineremus?_» (Apulée, _la Métamorphose_, livre V.)

[333] «Une des choses qui leur causa le plus de dépit fut qu'en leur présence notre héroïne ordonna aux Zéphyrs de redoubler la fraîcheur ordinaire de ce séjour.» (La Fontaine, _les Amours de Psyché et de Cupidon_, livre I.)

[334] _Deam quoque illam deus maritus efficiet._ (Apulée, _la Métamorphose_, livre V.)

[335] _Quod si maritum etiam tam formosum tenet, ut affirmat, nulla nunc in orbe toto felicior vivit._ (Apulée, _la Métamorphose_, livre V.)

[336] _Consilium validum ambæ requiramus._ (_Ibidem._)

[337] L'édition de 1697 porte seule _tout prêts_. Voyez plus loin le vers 1800 et la note qui s'y rapporte.

[338] _Præclarus ille sagittarius, ipse me telo meo percussi._ (Apulée, _la Métamorphose_, livre V.)

[339] On lit _me croire_ dans l'édition de 1697.

[340] Les éditions anciennes ne font figurer en tête de cette scène, que PSYCHÉ, bien qu'elle y ait pour interlocuteur LE DIEU DU FLEUVE.

[341] L'impression de 1676 porte _veux_, pour _yeux_, et de cette faute typographique l'édition de 1682 a fait _vœux_.

[342] _Psyche.... neque tua miserrima morte meas sanctas aquas polluas, nec_, etc. (Apulée, _la Métamorphose_, livre VI.)

[343] Dans les éditions de 1676, de 1682 et de 1697: «se doivent refuser.»

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

PSYCHÉ.

Effroyables replis des ondes infernales, Noirs palais où Mégère et ses sœurs font leur cour, Éternels ennemis du jour, Parmi vos Ixions et parmi vos Tantales, Parmi tant de tourments qui n'ont point d'intervalles, 1670 Est-il dans votre affreux séjour Quelques peines qui soient égales Aux travaux où Vénus condamne mon amour? Elle n'en peut être assouvie; Et depuis qu'à ses lois je me trouve asservie, 1675 Depuis qu'elle me livre à ses ressentiments, Il m'a fallu dans ces cruels moments Plus d'une âme et plus d'une vie, Pour remplir ses commandements. Je souffrirois tout avec joie, 1680 Si parmi les rigueurs que sa haine déploie Mes yeux pouvoient revoir, ne fût-ce qu'un moment, Ce cher, cet adorable amant. Je n'ose le nommer: ma bouche, criminelle D'avoir trop exigé de lui, 1685 S'en est rendue indigne; et dans ce dur ennui, La souffrance la plus mortelle Dont m'accable à toute heure un renaissant trépas, Est celle de ne le voir pas. Si son courroux duroit encore, 1690 Jamais aucun malheur n'approcheroit du mien; Mais s'il avoit pitié d'une âme qui l'adore, Quoi qu'il fallût souffrir, je ne souffrirois rien. Oui, destins, s'il calmoit cette juste colère, Tous mes malheurs seroient finis: 1695 Pour me rendre insensible aux fureurs de la mère, Il ne faut qu'un regard du fils[344]. Je n'en veux plus douter, il partage ma peine: Il voit ce que je souffre et souffre comme moi; Tout ce que j'endure le gêne; 1700 Lui-même il s'en impose une amoureuse loi. En dépit de Vénus, en dépit de mon crime, C'est lui qui me soutient, c'est lui qui me ranime Au milieu des périls où l'on me fait courir; Il garde la tendresse où son feu le convie, 1705 Et prend soin de me rendre une nouvelle vie, Chaque fois qu'il me faut mourir. Mais que me veulent ces deux ombres Qu'à travers le faux jour de ces demeures sombres J'entrevois s'avancer vers moi? 1710

SCÈNE II.

PSYCHÉ, CLÉOMÈNE, AGÉNOR.

PSYCHÉ.

Cléomène, Agénor, est-ce vous que je voi? Qui vous a ravi la lumière?

CLÉOMÈNE.

La plus juste douleur qui d'un beau désespoir Nous eût pu fournir la matière; Cette pompe funèbre où du sort le plus noir 1715 Vous attendiez la rigueur la plus fière, L'injustice la plus entière.

AGÉNOR.

Sur ce même rocher où le ciel en courroux Vous promettoit, au lieu d'époux, Un serpent dont soudain vous seriez dévorée, 1720 Nous tenions la main préparée A repousser sa rage, ou mourir avec vous. Vous le savez, princesse; et lorsqu'à notre vue Par le milieu des airs vous êtes disparue, Du haut de ce rocher, pour suivre vos beautés, 1725 Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie D'offrir pour vous au monstre une première proie, D'amour et de douleur l'un et l'autre emportés, Nous nous sommes précipités.

CLÉOMÈNE.

Heureusement déçus au sens de votre oracle, 1730 Nous en avons ici reconnu le miracle, Et su que le serpent prêt à vous dévorer Étoit le dieu qui fait qu'on aime, Et qui, tout dieu qu'il est, vous adorant lui-même, Ne pouvoit endurer 1735 Qu'un mortel comme nous osât vous adorer.

AGÉNOR.

Pour prix de vous avoir suivie, Nous jouissons ici d'un trépas assez doux. Qu'avions-nous affaire de vie, Si nous ne pouvions être à vous? 1740 Nous revoyons ici vos charmes, Qu'aucun des deux là-haut n'auroit revus jamais. Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes Honorer des malheurs que vous nous avez faits!

PSYCHÉ.

Puis-je avoir des larmes de reste, 1745 Après qu'on a porté les miens au dernier point? Unissons nos soupirs dans un sort si funeste, Les soupirs ne s'épuisent point; Mais vous soupireriez, princes, pour une ingrate. Vous n'avez point voulu survivre à mes malheurs; 1750 Et quelque douleur qui m'abatte, Ce n'est point pour vous que je meurs.

CLÉOMÈNE.

L'avons-nous mérité, nous dont toute la flamme N'a fait que vous lasser du récit de nos maux?

PSYCHÉ.

Vous pouviez mériter, princes, toute mon âme, 1755 Si vous n'eussiez été rivaux. Ces qualités incomparables Qui de l'un et de l'autre accompagnoient les vœux Vous rendoient tous deux trop aimables Pour mépriser aucun des deux. 1760

AGÉNOR.

Vous avez pu, sans être injuste ni cruelle, Nous refuser un cœur réservé pour un dieu. Mais revoyez Vénus. Le Destin nous rappelle, Et nous force à vous dire adieu.

PSYCHÉ.

Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire 1765 Quel est ici votre séjour?

CLÉOMÈNE.

Dans des bois toujours verts, où d'amour on respire, Aussitôt qu'on est mort d'amour: D'amour on y revit, d'amour on y soupire, Sous les plus douces lois de son heureux empire; 1770 Et l'éternelle nuit n'ose en chasser le jour Que lui-même il attire Sur nos fantômes, qu'il inspire, Et dont aux enfers même il se fait une cour.

AGÉNOR.

Vos envieuses sœurs, après nous descendues, 1775 Pour vous perdre se sont perdues; Et l'une et l'autre tour à tour, Pour le prix d'un conseil qui leur coûte la vie, A côté d'Ixion, à côté de Titye, Souffre tantôt la roue, et tantôt le vautour. 1780 L'Amour, par les Zéphirs, s'est fait prompte justice De leur envenimée et jalouse malice: Ces ministres ailés de son juste courroux, Sous couleur de les rendre encore auprès de vous, Ont plongé l'une et l'autre au fond d'un précipice, 1785 Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés N'étale que le moindre et le premier supplice De ces conseils dont l'artifice Fait les maux dont vous soupirez.

PSYCHÉ.

Que je les plains!

CLÉOMÈNE.

Vous êtes seule à plaindre. 1790 Mais nous demeurons trop à vous entretenir: Adieu: puissions-nous vivre en votre souvenir! Puissiez-vous, et bientôt, n'avoir plus rien à craindre! Puisse, et bientôt, l'Amour vous enlever aux cieux, Vous y mettre à côté des Dieux, 1795 Et rallumant un feu qui ne se puisse éteindre, Affranchir à jamais l'éclat de vos beaux yeux D'augmenter le jour en ces lieux!

SCÈNE III.

PSYCHÉ.

Pauvres amants! Leur amour dure encore! Tous morts[345] qu'ils sont, l'un et l'autre m'adore, Moi dont la dureté reçut si mal leurs vœux. Tu n'en fais pas ainsi, toi qui seul m'as ravie, Amant que j'aime encor cent fois plus que ma vie, Et qui brises de si beaux nœuds! Ne me fuis plus, et souffre que j'espère 1805 Que tu pourras un jour rabaisser l'œil sur moi, Qu'à force de souffrir j'aurai de quoi te plaire, De quoi me rengager ta foi. Mais ce que j'ai souffert m'a trop défigurée Pour rappeler un tel espoir: 1810 L'œil abattu, triste, désespérée, Languissante et décolorée, De quoi puis-je me prévaloir, Si par quelque miracle, impossible à prévoir, Ma beauté qui t'a plu ne se voit réparée? 1815 Je porte ici de quoi la réparer: Ce trésor de beauté divine, Qu'en mes mains pour Vénus a remis Proserpine, Enferme des appas dont je puis m'emparer[346]; Et l'éclat en doit être extrême, 1820 Puisque Vénus, la beauté même, Les demande pour se parer. En dérober un peu seroit-ce un si grand crime? Pour plaire aux yeux d'un dieu qui s'est fait mon amant, Pour regagner son cœur et finir mon tourment, 1825 Tout n'est-il pas trop légitime? Ouvrons. Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau, Et que vois-je sortir de cette boîte ouverte[347]? Amour, si ta pitié ne s'oppose à ma perte, Pour ne revivre plus je descends au tombeau. 1830

(Elle s'évanouit, et l'Amour descend auprès d'elle en volant.)

SCÈNE IV.

L'AMOUR, PSYCHÉ évanouie.

L'AMOUR.