Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 22

Chapter 223,269 wordsPublic domain

Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime, Monstre qui dois me déchirer. Veux-tu que je te cherche, et faut-il que j'anime Tes fureurs à me dévorer? 1025 Si le ciel veut ma mort, si ma vie est un crime, De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer. Je suis lasse de murmurer Contre un châtiment légitime; Je suis lasse de soupirer: 1030 Viens que j'achève d'expirer.

SCÈNE III.

L'AMOUR, PSYCHÉ, ZÉPHIRE.

L'AMOUR.

Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable, Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, Et qui n'est pas peut-être à tel point effroyable Que vous vous l'êtes figuré. 1035

PSYCHÉ.

Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle A menacé mes tristes jours, Vous qui semblez plutôt un dieu qui par miracle Daigne venir lui-même à mon secours!

L'AMOUR.

Quel besoin de secours au milieu d'un empire 1040 Où tout ce qui respire N'attend que vos regards pour en prendre la loi, Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi?

PSYCHÉ.

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte! Et que, s'il a quelque poison, 1045 Une âme auroit peu de raison De hasarder la moindre plainte Contre une favorable atteinte Dont tout le cœur craindroit la guérison! A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées 1050 Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connois pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance, De l'amitié, de la reconnoissance; 1055 De la compassion les chagrins innocents M'en ont fait sentir la puissance; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il me charme, Que je n'en conçois point d'alarme: 1060 Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même, Et je dirois que je vous aime, Seigneur, si je savois ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux, Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. Hélas! plus ils sont dangereux, Plus je me plais à m'attacher sur eux. Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre, 1070 Vous dis-je plus que je ne dois, Moi de qui la pudeur devroit du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire: Vos sens comme les miens paroissent interdits. 1075 C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire; Et cependant c'est moi qui vous le dis.

L'AMOUR.

Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure, Qu'il ne faut pas vous étonner Si pour en réparer l'injure, 1080 L'Amour en ce moment se paye avec usure De ceux qu'elle a dû lui donner. Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche Exhale des soupirs si longtemps retenus; Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche, 1085 Un amas de transports aussi doux qu'inconnus, Aussi sensiblement tout à la fois vous touche, Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours Dont cette âme insensible a profané le cours.

PSYCHÉ.

N'aimer point, c'est donc un grand crime? 1090

L'AMOUR.

En souffrez-vous un rude châtiment?

PSYCHÉ.

C'est punir assez doucement.

L'AMOUR.

C'est lui choisir sa peine légitime, Et se faire justice, en ce glorieux jour, D'un manquement d'amour par un excès d'amour. 1095

PSYCHÉ.

Que n'ai-je été plus tôt punie! J'y mets le bonheur de ma vie. Je devrois en rougir, ou le dire plus bas; Mais le supplice a trop d'appas. Permettez que tout haut je le die et redie: 1100 Je le dirois cent fois et n'en rougirois pas. Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence L'empire surprenant, l'aimable violence, Dès que je veux parler, s'empare de ma voix. C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense, 1105 Que le sexe et la bienséance Osent me faire d'autres lois: Vos yeux de ma réponse eux-mêmes font le choix; Et ma bouche, asservie à leur toute-puissance, Ne me consulte plus sur ce que je me dois. 1110

L'AMOUR.

Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent, Ces yeux qui ne sont point jaloux: Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent De tout ce qui se passe en vous. Croyez-en ce cœur qui soupire, 1115 Et qui, tant que le vôtre y voudra repartir, Vous dira bien plus, d'un soupir, Que cent regards ne peuvent dire. C'est le langage le plus doux, C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous. 1120

PSYCHÉ.

L'intelligence en étoit due A nos cœurs, pour les rendre également contents. J'ai soupiré, vous m'avez entendue; Vous soupirez, je vous entends; Mais ne me laissez plus en doute, 1125 Seigneur, et dites-moi si par la même route, Après moi, le Zéphire ici vous a rendu, Pour me dire ce que j'écoute. Quand j'y suis arrivée, étiez-vous attendu? Et quand vous lui parlez, êtes-vous entendu? 1130

L'AMOUR.

J'ai dans ce doux climat un souverain empire Comme vous l'avez sur mon cœur; L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur Qu'à mes ordres Æole a soumis le Zéphire. C'est l'Amour qui pour voir mes feux récompensés, 1135 Lui-même a dicté cet oracle Par qui vos beaux jours menacés, D'une foule d'amants se sont débarrassés, Et qui m'a délivré de l'éternel obstacle De tant de soupirs empressés, 1140 Qui ne méritoient pas de vous être adressés. Ne me demandez point quelle est cette province, Ni le nom de son prince; Vous le saurez quand il en sera temps. Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services, 1145 Par des soins assidus, et par des vœux constants, Par les amoureux sacrifices De tout ce que je suis, De tout ce que je puis, Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, 1150 Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite; Et bien que souverain dans cet heureux séjour, Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour. Venez en admirer avec moi les merveilles, Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles 1155 A ce qu'il a d'enchantements. Vous y verrez des bois et des prairies Contester sur leurs agréments Avec l'or et les pierreries; Vous n'entendrez que des concerts charmants; 1160 De cent beautés vous y serez servie, Qui vous adoreront sans vous porter envie, Et brigueront à tous moments, D'une âme soumise et ravie, L'honneur de vos commandements. 1165

PSYCHÉ.

Mes volontés suivent les vôtres: Je n'en saurois plus avoir d'autres; Mais votre oracle enfin vient de me séparer De deux sœurs, et du Roi mon père, Que mon trépas imaginaire 1170 Réduit tous trois à me pleurer. Pour dissiper l'erreur dont leur âme accablée De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée, Souffrez que mes sœurs soient témoins Et de ma gloire et de vos soins; 1175 Prêtez-leur, comme à moi, les ailes du Zéphire[330], Qui leur puissent de votre empire, Ainsi qu'à moi, faciliter l'accès: Faites-leur voir en quel lieu je respire; Faites-leur de ma perte admirer le succès. 1180

L'AMOUR.

Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme: Ce tendre souvenir d'un père et de deux sœurs Me vole une part des douceurs Que je veux toutes pour ma flamme. N'ayez d'yeux que pour moi qui n'en ai que pour vous; Ne songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire, Et quand de tels soucis osent vous en distraire....

PSYCHÉ.

Des tendresses du sang peut-on être jaloux?

L'AMOUR.

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature: Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; 1190 Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent: Dès qu'il les flatte, j'en murmure; L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche; Votre habit de trop près vous touche; 1195 Et sitôt que vous soupirez, Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés. Mais vous voulez vos sœurs: allez, partez, Zéphire; Psyché le veut, je ne l'en puis dédire. 1200

(Le Zéphire s'envole.)

Quand vous leur ferez voir ce bienheureux séjour, De ses trésors faites-leur cent largesses, Prodiguez-leur caresses sur caresses, Et du sang, s'il se peut, épuisez les tendresses, Pour vous rendre toute à l'amour. 1205 Je n'y mêlerai point d'importune présence; Mais ne leur faites pas de si longs entretiens: Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance, Que vous ne dérobiez aux miens.

PSYCHÉ.

Votre amour me fait une grâce 1210 Dont je n'abuserai jamais.

L'AMOUR.

Allons voir cependant ces jardins, ce palais, Où vous ne verrez rien que votre éclat n'efface. Et vous, petits Amours, et vous, jeunes Zéphirs, Qui pour âmes n'avez que de tendres soupirs, 1215 Montrez tous à l'envi ce qu'à voir ma princesse Vous avez senti d'allégresse.

TROISIÈME INTERMÈDE.

Il se fait une entrée de ballet de quatre Amours et quatre Zéphirs, interrompue deux fois par un dialogue chanté par un Amour et un Zéphir.

LE ZÉPHIR.

Aimable jeunesse, Suivez la tendresse; Joignez aux beaux jours 1220 La douceur des Amours. C'est pour vous surprendre Qu'on vous fait entendre Qu'il faut éviter leurs soupirs Et craindre leurs désirs: 1225 Laissez-vous apprendre Quels sont leurs plaisirs.

ILS CHANTENT ENSEMBLE.

Chacun est obligé d'aimer A son tour; Et plus on a de quoi charmer, 1230 Plus on doit à l'Amour.

LE ZÉPHIR SEUL.

Un cœur jeune et tendre Est fait pour se rendre; Il n'a point à prendre De fâcheux détour. 1235

LES DEUX ENSEMBLE.

Chacun est obligé d'aimer A son tour; Et plus on a de quoi charmer, Plus on doit à l'Amour.

L'AMOUR SEUL.

Pourquoi se défendre? 1240 Que sert-il d'attendre? Quand on perd un jour, On le perd sans retour.

LES DEUX ENSEMBLE.

Chacun est obligé d'aimer A son tour; 1245 Et plus on a de quoi charmer, Plus on doit à l'Amour.

SECOND COUPLET.

LE ZÉPHIR.

L'Amour a des charmes; Rendons-lui les armes: Ses soins et ses pleurs 1250 Ne sont pas sans douceurs. Un cœur, pour le suivre, A cent maux se livre. Il faut, pour goûter ses appas, Languir jusqu'au trépas; 1255 Mais ce n'est pas vivre Que de n'aimer pas.

ILS CHANTENT ENSEMBLE.

S'il faut des soins et des travaux En aimant, On est payé de mille maux 1260 Par un heureux moment.

LE ZÉPHIR SEUL.

On craint, on espère, Il faut du mystère: Mais on n'obtient guère De bien sans tourment. 1265

LES DEUX ENSEMBLE.

S'il faut des soins et des travaux En aimant, On est payé de mille maux Par un heureux moment.

L'AMOUR SEUL.

Que peut-on mieux faire 1270 Qu'aimer et que plaire? C'est un soin charmant Que l'emploi d'un amant.

LES DEUX ENSEMBLE.

S'il faut des soins et des travaux En aimant, 1275 On est payé de mille maux Par un heureux moment.

(Le théâtre devient un autre palais magnifique, coupé dans le fond par un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant, décoré de plusieurs vases d'orangers, et d'arbres chargés de toutes sortes de fruits.)

[327] Cette scène, comme il a été dit plus haut, est de Molière.

[328] Tel est le texte de l'édition originale; dans les impressions postérieures on lit: «que découvrir mon cœur.»

[329] PSYCHÉ, _seule_. (1676-97)

[330] «Ordonne à Zéphyre ton serviteur de m'amener ici mes sœurs, comme il m'y a transporté moi-même.» _Illi tuo famulo præcipe Zephyro, simili vectura sorores hic mihi sistat._ (Apulée, _la Metamorphose_, livre V.)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

AGLAURE, CYDIPPE.

AGLAURE.

Je n'en puis plus, ma sœur; j'ai vu trop de merveilles: L'avenir aura peine à les bien concevoir; Le soleil, qui voit tout, et qui nous fait tout voir, 1280 N'en a vu jamais[331] de pareilles. Elles me chagrinent l'esprit; Et ce brillant palais, ce pompeux équipage, Font un odieux étalage Qui m'accable de honte autant que de dépit. 1285 Que la fortune indignement nous traite[332]! Et que sa largesse indiscrète Prodigue aveuglément, épuise, unit d'efforts, Pour faire de tant de trésors Le partage d'une cadette! 1290

CYDIPPE.

J'entre dans tous vos sentiments, J'ai les mêmes chagrins; et dans ces lieux charmants, Tout ce qui vous déplaît me blesse; Tout ce que vous prenez pour un mortel affront, Comme vous, m'accable et me laisse 1295 L'amertume dans l'âme et la rougeur au front.

AGLAURE.

Non, ma sœur, il n'est point de reines Qui dans leur propre État parlent en souveraines Comme Psyché parle en ces lieux. On l'y voit obéie avec exactitude, 1300 Et de ses volontés une amoureuse étude Les cherche jusque dans ses yeux. Mille beautés s'empressent autour d'elle, Et semblent dire à nos regards jaloux: «Quels que soient nos attraits, elle est encor plus belle; Et nous, qui la servons, le sommes plus que vous.» Elle prononce, on exécute; Aucun ne s'en défend, aucun ne s'en rebute. Flore, qui s'attache à ses pas, Répand à pleines mains autour de sa personne 1310 Ce qu'elle a de plus doux appas; Zéphire vole aux ordres qu'elle donne[333]; Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer, Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer.

CYDIPPE.

Elle a des Dieux à son service, 1315 Elle aura bientôt des autels[334]; Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels De qui l'audace et le caprice, Contre nous à toute heure en secret révoltés, Opposent à nos volontés 1320 Ou le murmure ou l'artifice!

AGLAURE.

C'étoit peu que dans notre cour Tant de cœurs à l'envi nous l'eussent préférée; Ce n'étoit pas assez que de nuit et de jour D'une foule d'amants elle y fût adorée: 1325 Quand nous nous consolions de la voir au tombeau Par l'ordre imprévu d'un oracle, Elle a voulu de son destin nouveau Faire en notre présence éclater le miracle, Et choisi nos yeux pour témoins 1330 De ce qu'au fond du cœur nous souhaitions le moins.

CYDIPPE.

Ce qui le plus me désespère, C'est cet amant parfait et si digne de plaire Qui se captive sous ses lois. Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques, En est-il un, de tant de rois, Qui porte de si nobles marques? Se voir du bien par delà ses souhaits, N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables; Il n'est ni train pompeux, ni superbes palais 1340 Qui n'ouvrent quelque porte à des maux incurables; Mais avoir un amant d'un mérite achevé, Et s'en voir chèrement aimée, C'est un bonheur si haut, si relevé, Que sa grandeur ne peut être exprimée[335]. 1345

AGLAURE.

N'en parlons plus, ma sœur, nous en mourrions d'ennui: Songeons plutôt à la vengeance; Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui Cette adorable intelligence[336]. La voici. J'ai des coups tous prêts[337] à lui porter 1350 Qu'elle aura peine d'éviter.

SCÈNE II.

PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE.

PSYCHÉ.

Je viens vous dire adieu; mon amant vous renvoie, Et ne sauroit plus endurer Que vous lui retranchiez un moment de la joie Qu'il prend de se voir seul à me considérer: 1355 Dans un simple regard, dans la moindre parole, Son amour trouve des douceurs, Qu'en faveur du sang je lui vole, Quand je les partage à des sœurs.

AGLAURE.

La jalousie est assez fine; 1360 Et ces délicats sentiments Méritent bien qu'on s'imagine Que celui qui pour vous a ces empressements Passe le commun des amants. Je vous en parle ainsi, faute de le connoître. 1365 Vous ignorez son nom et ceux dont il tient l'être; Nos esprits en sont alarmés. Je le tiens un grand prince, et d'un pouvoir suprême, Bien au delà du diadème; Ses trésors sous vos pas confusément semés. 1370 Ont de quoi faire honte à l'abondance même. Vous l'aimez autant qu'il vous aime; Il vous charme, et vous le charmez: Votre félicité, ma sœur, seroit extrême Si vous saviez qui vous aimez. 1375

PSYCHÉ.

Que m'importe? j'en suis aimée: Plus il me voit, plus je lui plais. Il n'est point de plaisirs dont l'âme soit charmée Qui ne préviennent mes souhaits; Et je vois mal de quoi la vôtre est alarmée, 1380 Quand tout me sert dans ce palais.

AGLAURE.

Qu'importe qu'ici tout vous serve, Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est? Nous ne nous alarmons que pour votre intérêt. En vain tout vous y rit, en vain tout vous y plaît; 1385 Le véritable amour ne fait point de réserve; Et qui s'obstine à se cacher Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher. Si cet amant devient volage, Car souvent en amour le change est assez doux; 1390 Et j'ose le dire entre nous, Pour grand que soit l'éclat dont brille ce visage, Il en peut être ailleurs d'aussi belles que vous; Si, dis-je, un autre objet sous d'autres lois l'engage, Si dans l'état où je vous voi, 1395 Seule en ses mains et sans défense, Il va jusqu'à la violence, Sur qui vous vengera le Roi, Ou de ce changement ou de cette insolence?

PSYCHÉ.

Ma sœur, vous me faites trembler. 1400 Juste ciel! pourrois-je être assez infortunée....

CYDIPPE.

Que sait-on si déjà les nœuds de l'hyménée....

PSYCHÉ.

N'achevez pas, ce seroit m'accabler.

AGLAURE.

Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Ce prince qui vous aime, et qui commande aux vents, 1405 Qui nous donne pour char les ailes du Zéphire, Et de nouveaux plaisirs vous comble à tous moments, Quand il rompt à vos yeux l'ordre de la nature, Peut-être à tant d'amour mêle un peu d'imposture; Peut-être ce palais n'est qu'un enchantement; 1410 Et ces lambris dorés, ces amas de richesses Dont il achète vos tendresses, Dès qu'il sera lassé de souffrir vos caresses, Disparoîtront en un moment. Vous savez comme nous ce que peuvent les charmes. 1415

PSYCHÉ.

Que je sens à mon tour de cruelles alarmes!

AGLAURE.

Notre amitié ne veut que votre bien.

PSYCHÉ.

Adieu, mes sœurs: finissons l'entretien; J'aime, et je crains qu'on ne s'impatiente. Partez; et demain, si je puis, 1420 Vous me verrez ou plus contente, Ou dans l'accablement des plus mortels ennuis.

AGLAURE.

Nous allons dire au Roi quelle nouvelle gloire, Quel excès de bonheur le ciel répand sur vous.

CYDIPPE.

Nous allons lui conter d'un changement si doux 1425 La surprenante et merveilleuse histoire.

PSYCHÉ.

Ne l'inquiétez point, ma sœur, de vos soupçons; Et quand vous lui peindrez un si charmant empire....

AGLAURE.

Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire ou dire, Et n'avons pas besoin, sur ce point, de leçons. 1430

(Le Zéphire enlève les deux sœurs de Psyché dans un nuage qui descend jusqu'à terre, et dans lequel il les emporte avec rapidité.)

SCÈNE III.

L'AMOUR, PSYCHÉ.

L'AMOUR.

Enfin vous êtes seule, et je puis vous redire, Sans avoir pour témoins vos importunes sœurs, Ce que des yeux si beaux ont pris sur moi d'empire, Et quel excès ont les douceurs Qu'une sincère ardeur inspire, 1435 Sitôt qu'elle assemble deux cœurs. Je puis vous expliquer de mon âme ravie Les amoureux empressements, Et vous jurer qu'à vous seule asservie Elle n'a pour objet de ses ravissements 1440 Que de voir cette ardeur, de même ardeur suivie, Ne concevoir plus d'autre envie Que de régler mes vœux sur vos désirs, Et de ce qui vous plaît faire tous mes plaisirs. Mais d'où vient qu'un triste nuage 1445 Semble offusquer l'éclat de ces beaux yeux? Vous manque-t-il quelque chose en ces lieux? Des vœux qu'on vous y rend dédaignez-vous l'hommage?

PSYCHÉ.

Non, Seigneur.

L'AMOUR.

Qu'est-ce donc? et d'où vient mon malheur? J'entends moins de soupirs d'amour que de douleur; 1450 Je vois de votre teint les roses amorties Marquer un déplaisir secret; Vos sœurs à peine sont parties Que vous soupirez de regret. 1455 Ont-ils des soupirs différents? Et quand on aime bien, et qu'on voit ce qu'on aime, Peut-on songer à des parents?

PSYCHÉ.

Ce n'est point là ce qui m'afflige.

L'AMOUR.

Est-ce l'absence d'un rival, 1460 Et d'un rival aimé, qui fait qu'on me néglige?

PSYCHÉ.