Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 21
Je ne mérite pas cette grande douleur: Opposez, opposez un peu de résistance Aux droits qu'elle prend sur un cœur Dont mille événements ont marqué la puissance. 605 Quoi? faut-il que pour moi vous renonciez, Seigneur, A cette royale constance Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur Une fameuse expérience?
LE ROI.
La constance est facile en mille occasions. 610 Toutes les révolutions Où nous peut exposer la fortune inhumaine, La perte des grandeurs, les persécutions, Le poison de l'envie, et les traits de la haine, N'ont rien que ne puissent sans peine 615 Braver les résolutions D'une âme où la raison est un peu souveraine. Mais ce qui porte des rigueurs A faire succomber les cœurs Sous le poids des douleurs amères, 620 Ce sont, ce sont les rudes traits De ces fatalités sévères Qui nous enlèvent pour jamais Les personnes qui nous sont chères. La raison contre de tels coups 625 N'offre point d'armes secourables: Et voilà des Dieux en courroux Les foudres les plus redoutables Qui se puissent lancer sur nous.
PSYCHÉ.
Seigneur, une douceur ici vous est offerte. 630 Votre hymen a reçu plus d'un présent des Dieux; Et par une faveur ouverte, Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux, Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte. Il vous reste de quoi consoler vos douleurs, 635 Et cette loi du ciel, que vous nommez cruelle. Dans les deux princesses mes sœurs Laisse à l'amitié paternelle Où placer toutes ses douceurs.
LE ROI.
Ah! de mes maux soulagement frivole! 640 Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console. C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts, Et dans un destin si funeste, Je regarde ce que je perds, Et ne vois point ce qui me reste. 645
PSYCHÉ.
Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux, Seigneur, il faut régler les nôtres; Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux, Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres. Ces Dieux sont maîtres souverains 650 Des présents qu'ils daignent nous faire; Ils ne les laissent dans nos mains Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire: Lorsqu'ils viennent les retirer, On n'a nul droit de murmurer 655 Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre. Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos vœux; Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre, Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux, Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre. 660
LE ROI.
Ah! cherche un meilleur fondement Aux consolations que ton cœur me présente; Et de la fausseté de ce raisonnement Ne fais point un accablement A cette douleur si cuisante 665 Dont je souffre ici le tourment. Crois-tu là me donner une raison puissante Pour ne me plaindre point de cet arrêt des cieux? Et dans le procédé des Dieux Dont tu veux que je me contente, 670 Une rigueur assassinante Ne paroît-elle pas aux yeux? Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre, Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné: Tu connoîtras par là qu'ils me viennent reprendre 675 Bien plus que ce qu'ils m'ont donné. Je reçus d'eux en toi, ma fille, Un présent que mon cœur ne leur demandoit pas; J'y trouvois alors peu d'appas, Et leur en vis sans joie accroître ma famille; 680 Mais mon cœur, ainsi que mes yeux, S'est fait de ce présent une douce habitude; J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude A me le rendre précieux; Je l'ai paré de l'aimable richesse 685 De mille brillantes vertus; En lui j'ai renfermé, par des soins assidus, Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse; A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse; J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, 690 La consolation de mes sens abattus, Le doux espoir de ma vieillesse. Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux; Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte? 695 Ah! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur Des tendresses de notre cœur. Pour m'ôter leur présent, leur falloit-il attendre Que j'en eusse fait tout mon bien? Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, 700 N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien?
PSYCHÉ.
Seigneur, redoutez la colère De ces Dieux contre qui vous osez éclater.
LE ROI.
Après ce coup, que peuvent-ils me faire? Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. 705
PSYCHÉ.
Ah! Seigneur, je tremble des crimes Que je vous fais commettre, et je dois me haïr.
LE ROI.
Ah! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes! Ce m'est assez d'effort que de leur obéir; Ce doit leur être assez que mon cœur t'abandonne 710 Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux, Sans prétendre gêner la douleur que me donne L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. Mon juste désespoir ne sauroit se contraindre: Je veux, je veux garder ma douleur à jamais; 715 Je veux sentir toujours la perte que je fais; De la rigueur du ciel je veux toujours me plaindre; Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer Ce que tout l'univers ne peut me réparer.
PSYCHÉ.
Ah! de grâce, Seigneur, épargnez ma foiblesse: 720 J'ai besoin de constance en l'état où je suis. Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis Des larmes de votre tendresse. Seuls ils sont assez forts; et c'est trop pour mon cœur De mon destin et de votre douleur. 725
LE ROI.
Oui, je dois t'épargner mon deuil inconsolable. Voici l'instant fatal de m'arracher de toi; Mais comment prononcer ce mot épouvantable? Il le faut toutefois, le ciel m'en fait la loi: Une rigueur inévitable 730 M'oblige à te laisser en ce funeste lieu. Adieu: je vais.... Adieu.
SCÈNE II[322].
PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE.
PSYCHÉ.
Suivez le Roi, mes sœurs: vous essuierez ses larmes, Vous adoucirez ses douleurs; Et vous l'accableriez d'alarmes, 735 Si vous vous exposiez encore à mes malheurs. Conservez-lui ce qui lui reste. Le serpent que j'attends peut vous être funeste, Vous envelopper dans mon sort, Et me porter en vous une seconde mort. 740 Le ciel m'a seule condamnée A son haleine empoisonnée: Rien ne sauroit me secourir; Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir.
AGLAURE.
Ne nous enviez pas ce cruel avantage 745 De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs, De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs: D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage.
PSYCHÉ.
C'est vous perdre inutilement.
CYDIPPE.
C'est en votre faveur espérer un miracle, 750 Ou vous accompagner jusques au monument.
PSYCHÉ.
Que peut-on se promettre après un tel oracle?
AGLAURE.
Un oracle jamais n'est sans obscurité: On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre[324]; Et peut-être, après tout, n'en devez-vous attendre Que gloire et que félicité. Laissez-nous voir, ma sœur, par une digne issue Cette frayeur mortelle heureusement déçue, Ou mourir du moins avec vous, Si le ciel à nos vœux ne se montre plus doux. 760
PSYCHÉ.
Ma sœur, écoutez mieux la voix de la nature Qui vous appelle auprès du Roi. Vous m'aimez trop; le devoir en murmure, Vous en savez l'indispensable loi: Un père vous doit être encor plus cher que moi. 765 Rendez-vous toutes deux l'appui de sa vieillesse; Vous lui devez chacune[325] un gendre et des neveux. Mille rois à l'envi vous gardent leur tendresse, Mille rois à l'envi vous offriront leurs vœux. L'oracle me veut seule; et seule aussi je veux 770 Mourir, si je puis, sans foiblesse, Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux De ce que, malgré moi, la nature m'en laisse.
AGLAURE.
Partager vos malheurs, c'est vous importuner?
CYDIPPE.
J'ose dire un peu plus, ma sœur, c'est vous déplaire?
PSYCHÉ.
Non; mais enfin c'est me gêner, Et peut-être du ciel redoubler la colère.
AGLAURE.
Vous le voulez, et nous partons. Daigne ce même ciel, plus juste et moins sévère, Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons, 780 Et que notre amitié sincère, En dépit de l'oracle, et malgré vous, espère!
PSYCHÉ.
Adieu: c'est un espoir, ma sœur, et des souhaits Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais.
SCÈNE III.
PSYCHÉ, seule.
Enfin, seule et toute à moi-même, 785 Je puis envisager cet affreux changement Qui du haut d'une gloire extrême Me précipite au monument. Cette gloire étoit sans seconde; L'éclat s'en répandoit jusqu'aux deux bouts du monde; Tout ce qu'il a de rois sembloient faits pour m'aimer; Tous leurs sujets, me prenant pour déesse, Commençoient à m'accoutumer Aux encens qu'ils m'offroient sans cesse; Leurs soupirs me suivoient sans qu'il m'en coûtât rien; Mon âme restoit libre en captivant tant d'âmes; Et j'étois, parmi tant de flammes, Reine de tous les cœurs et maîtresse du mien. O ciel, m'auriez-vous fait un crime De cette insensibilité? 800 Déployez-vous sur moi tant de sévérité, Pour n'avoir à leurs vœux rendu que de l'estime? Si vous m'imposiez cette loi, Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire[326], Puisque je ne pouvois le faire, 805 Que ne le faisiez-vous pour moi? Que ne m'inspiriez-vous ce qu'inspire à tant d'autres Le mérite, l'amour, et.... Mais que vois-je ici?
SCÈNE IV.
CLÉOMÈNE, AGÉNOR, PSYCHÉ.
CLÉOMÈNE.
Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. 810
PSYCHÉ.
Puis-je vous écouter, quand j'ai chassé deux sœurs? Princes, contre le ciel pensez-vous me défendre? Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre, Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands cœurs; Et mourir alors que je meurs, 815 C'est accabler une âme tendre, Qui n'a que trop de ses douleurs.
AGÉNOR.
Un serpent n'est pas invincible: Cadmus, qui n'aimoit rien, défit celui de Mars. Nous aimons, et l'amour sait rendre tout possible 820 Au cœur qui suit ses étendards, A la main dont lui-même il conduit tous les dards.
PSYCHÉ.
Voulez-vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate Que tous ses traits n'ont pu toucher; Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate, Et vous aide à m'en arracher? Quand même vous m'auriez servie, Quand vous m'auriez rendu la vie. Quel fruit espérez-vous de qui ne peut aimer?
CLÉOMÈNE.
Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire 830 Que nous nous sentons animer: Nous ne cherchons qu'à satisfaire Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer Que jamais, quoi qu'il puisse faire, Il soit capable de vous plaire, 835 Et digne de vous enflammer. Vivez, belle princesse, et vivez pour un autre: Nous le verrons d'un œil jaloux, Nous en mourrons, mais d'un trépas plus doux Que s'il nous falloit voir le vôtre; 840 Et si nous ne mourons en vous sauvant le jour, Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre, Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour.
PSYCHÉ.
Vivez, princes, vivez, et de ma destinée Ne songez plus à rompre ou partager la loi; 845 Je crois vous l'avoir dit, le ciel ne veut que moi, Le ciel m'a seule condamnée. Je pense ouïr déjà les mortels sifflements De son ministre qui s'approche: Ma frayeur me le peint, me l'offre à tous moments; 850 Et maîtresse qu'elle est de tous mes sentiments, Elle me le figure au haut de cette roche. J'en tombe de foiblesse, et mon cœur abattu Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu. Adieu, princes: fuyez, qu'il ne vous empoisonne. 855
AGÉNOR.
Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne; Et quand vous vous peignez un si proche trépas, Si la force vous abandonne, Nous avons des cœurs et des bras Que l'espoir n'abandonne pas. 860 Peut-être qu'un rival a dicté cet oracle, Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu: Ce ne seroit pas un miracle Que pour un dieu muet un homme eût répondu; Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples 865 Qu'il est, ainsi qu'ailleurs, des méchants dans les temples.
CLÉOMÈNE.
Laissez-nous opposer au lâche ravisseur A qui le sacrilége indignement vous livre, Un amour qu'a le ciel choisi pour défenseur De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. 870 Si nous n'osons prétendre à sa possession, Du moins en son péril permettez-nous de suivre L'ardeur et les devoirs de notre passion.
PSYCHÉ.
Portez-les à d'autres moi-mêmes, Princes, portez-les à mes sœurs, 875 Ces devoirs, ces ardeurs extrêmes, Dont pour moi sont remplis vos cœurs: Vivez pour elles quand je meurs. Plaignez de mon destin les funestes rigueurs, Sans leur donner en vous de nouvelles matières. 880 Ce sont mes volontés dernières; Et l'on a reçu de tout temps Pour souveraines lois les ordres des mourants.
CLÉOMÈNE.
Princesse....
PSYCHÉ.
Encore un coup, princes, vivez pour elles. Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obéir: 885 Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr, Et vous regarder en rebelles, A force de m'être fidèles. Allez, laissez-moi seule expirer en ce lieu Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. 890 Mais je sens qu'on m'enlève, et l'air m'ouvre une route D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix. Adieu, princes, adieu pour la dernière fois. Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute.
(Elle est enlevée en l'air par deux Zéphirs.)
AGÉNOR.
Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher 895 Sur le faîte de ce rocher, Prince, les moyens de la suivre.
CLÉOMÈNE.
Allons-y chercher ceux de ne lui point survivre.
SCÈNE V.
L'AMOUR, en l'air.
Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux, Dont vous méritez le courroux 900 Pour avoir eu le cœur sensible aux mêmes charmes. Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits Pour orner un palais Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes, Et lui rendre les armes. 905
SECOND INTERMÈDE.
La scène se change en une cour magnifique ornée de colonnes de lapis enrichies de figures d'or, qui forment un palais pompeux et brillant que l'Amour destine pour Psyché. Six Cyclopes avec quatre fées y font une entrée de ballet, où ils achèvent en cadence quatre gros vases d'argent que les fées leur ont apportés. Cette entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain, qu'il fait à deux reprises:
Dépêchez, préparez ces lieux Pour le plus aimable des Dieux; Que chacun pour lui s'intéresse. N'oubliez rien des soins qu'il faut: Quand l'Amour presse, 910 On n'a jamais fait assez tôt.
L'Amour ne veut point qu'on diffère: Travaillez, hâtez-vous, Frappez, redoublez vos coups; Que l'ardeur de lui plaire 915 Fasse vos soins les plus doux.
SECOND COUPLET.
Servez bien un dieu si charmant; Il se plaît dans l'empressement: Que chacun pour lui s'intéresse. N'oubliez rien des soins qu'il faut: 920 Quand l'Amour presse, On n'a jamais fait assez tôt.
L'Amour ne veut point qu'on diffère: Travaillez, etc.
[322] «Ce qui suit, jusqu'à la fin de la pièce, est de M. C.[323], à la réserve de la première scène du troisième acte, qui est de la même main que ce qui a précédé.» (_Note des éditions de_ 1671-1697.) Voyez ci-dessus, p. 287 et 288.
[323] Tel est le texte des éditions de 1671 et de 1676; les suivantes donnent le nom en toutes lettres: «de Monsieur de Corneille l'aîné.»
[324] Ces deux vers sont un souvenir de ce passage de la tragédie d'_Horace_ (acte III, scène III, vers 851 et 852):
Un oracle jamais ne se laisse comprendre: On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre.
[325] On lit _chacun_ dans l'édition de 1697. L'édition de 1682 donne de même, plus haut, au vers 482, _un autre_, pour _une autre_. Voyez tome I, p. 288, note 3-_a_.
[326] Dans les éditions de 1682 et de 1697: «pour ne vous pas déplaire.»
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE[327].
L'AMOUR, ZÉPHIRE.
ZÉPHIRE.
Oui, je me suis galamment acquitté 925 De la commission que vous m'avez donnée; Et du haut du rocher, je l'ai, cette beauté, Par le milieu des airs, doucement amenée Dans ce beau palais enchanté, Où vous pouvez en liberté 930 Disposer de sa destinée. Mais vous me surprenez par ce grand changement Qu'en votre personne vous faites: Cette taille, ces traits, et cet ajustement, Cachent tout à fait qui vous êtes; 935 Et je donne aux plus fins à pouvoir en ce jour Vous reconnoître pour l'Amour.
L'AMOUR.
Aussi ne veux-je pas qu'on puisse me connoître: Je ne veux à Psyché découvrir que mon cœur[328], Rien que les beaux transports de cette vive ardeur 940 Que ses doux charmes y font naître; Et pour en exprimer l'amoureuse langueur, Et cacher ce que je puis être Aux yeux qui m'imposent des lois, J'ai pris la forme que tu vois. 945
ZÉPHIRE.
En tout vous êtes un grand maître; C'est ici que je le connois. Sous des déguisements de diverse nature On a vu les Dieux amoureux Chercher à soulager cette douce blessure 950 Que reçoivent les cœurs de vos traits pleins de feux; Mais en bon sens vous l'emportez sur eux; Et voilà la bonne figure Pour avoir un succès heureux Près de l'aimable sexe où l'on porte ses vœux. 955 Oui, de ces formes-là l'assistance est bien forte; Et sans parler ni de rang ni d'esprit, Qui peut trouver moyen d'être fait de la sorte Ne soupire guère à crédit.
L'AMOUR.
J'ai résolu, mon cher Zéphire, 960 De demeurer ainsi toujours; Et l'on ne peut le trouver à redire A l'aîné de tous les Amours. Il est temps de sortir de cette longue enfance Qui fatigue ma patience; 965 Il est temps désormais que je devienne grand.
ZÉPHIRE.
Fort bien, vous ne pouvez mieux faire; Et vous entrez dans un mystère Qui ne demande rien d'enfant.
L'AMOUR.
Ce changement sans doute irritera ma mère. 970
ZÉPHIRE.
Je prévois là-dessus quelque peu de colère. Bien que les disputes des ans Ne doivent point régner parmi des immortelles, Votre mère Vénus est de l'humeur des belles, Qui n'aiment point de grands enfants. 975 Mais où je la trouve outragée, C'est dans le procédé que l'on vous voit tenir; Et c'est l'avoir étrangement vengée Que d'aimer la beauté qu'elle vouloit punir. Cette haine où ses vœux prétendent que réponde 980 La puissance d'un fils que redoutent les Dieux....
L'AMOUR.
Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes yeux Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde. Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les cieux Qui puisse lui ravir le titre glorieux 985 De beauté sans seconde? Mais je la vois, mon cher Zéphire, Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux.
ZÉPHIRE.
Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre, Lui découvrir son destin glorieux, 990 Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire Les soupirs, la bouche et les yeux. En confident discret, je sais ce qu'il faut faire Pour ne pas interrompre un amoureux mystère.
SCÈNE II.
PSYCHÉ[329].
Où suis-je? et dans un lieu que je croyois barbare, 995 Quelle savante main a bâti ce palais, Que l'art, que la nature pare De l'assemblage le plus rare Que l'œil puisse admirer jamais? Tout rit, tout brille, tout éclate 1000 Dans ces jardins, dans ces appartements, Dont les pompeux ameublements N'ont rien qui n'enchante et ne flatte; Et de quelque côté que tournent mes frayeurs, Je ne vois sous mes pas que de l'or ou des fleurs. 1005
Le ciel auroit-il fait cet amas de merveilles Pour la demeure d'un serpent? Ou lorsque par leur vue il amuse et suspend De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles, Veut-il montrer qu'il s'en repent? 1010 Non, non, c'est de sa haine, en cruautés féconde, Le plus noir, le plus rude trait, Qui par une rigueur nouvelle et sans seconde, N'étale ce choix qu'elle a fait De ce qu'a de plus beau le monde, 1015 Qu'afin que je le quitte avec plus de regret.
Que mon espoir est ridicule, S'il croit par là soulager mes douleurs! Tout autant de moments que ma mort se recule Sont autant de nouveaux malheurs; 1020 Plus elle tarde, et plus de fois je meurs.