Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 2

Chapter 23,438 wordsPublic domain

S'il en dédit un père, 295 Peut-être ai-je une sœur qu'il n'en dédira pas. Ce grand prince pour elle a tant de complaisance, Qu'à sa moindre prière il ne refuse rien; Et si son cœur vouloit s'entendre avec le mien[19]....

ELPINICE.

Reposez-vous, Seigneur, sur mon obéissance, 300 Et contentez-vous de savoir Qu'aussi bien que ma sœur j'écoute mon devoir. Allez trouver Cotys, et sans aucun scrupule....

SPITRIDATE.

Perdriez-vous pour moi son trône sans ennui?

ELPINICE.

Le voilà qui paroît. Quelque ardeur qui vous brûle, 305 Mettez d'accord mon père, Agésilas et lui.

SCÈNE IV.

COTYS, SPITRIDATE.

COTYS.

Vous voyez de quel air Elpinice me traite, Comme elle disparoît, Seigneur, à mon abord.

SPITRIDATE.

Si votre âme, Seigneur, en est mal satisfaite, Mon sort est bien à plaindre autant que votre sort. 310

COTYS.

Ah! s'il n'étoit honteux de manquer de promesse!

SPITRIDATE.

Si la foi sans rougir pouvoit se dégager!

COTYS.

Qu'une autre de mon cœur seroit bientôt maîtresse!

SPITRIDATE.

Que je serois ravi, comme vous, de changer!

COTYS.

Elpinice pour moi montre une telle glace, 315 Que je me tiendrois sûr de son consentement.

SPITRIDATE.

Aglatide verroit qu'une autre prît sa place Sans en murmurer un moment.

COTYS.

Que nous sert qu'en secret l'une et l'autre engagée Peut-être ainsi que nous porte son cœur ailleurs? 320 Pour voir notre infortune entre elles partagée, Nos destins n'en sont pas meilleurs.

SPITRIDATE.

Elles aiment ailleurs, ces belles dédaigneuses; Et peut-être, en dépit du sort, Il seroit un moyen et de les rendre heureuses, 325 Et de nous rendre heureux par un commun accord.

COTYS.

Souffrez donc qu'avec vous tout mon cœur se déploie. Ah! si vous le vouliez, que mon sort seroit doux! Vous seul me pouvez mettre au comble de ma joie.

SPITRIDATE.

Et ma félicité dépend toute de vous. 330

COTYS.

Vous me pouvez donner l'objet qui me possède.

SPITRIDATE.

Vous me pouvez donner celui de tous mes vœux: Elpinice me charme.

COTYS.

Et si je vous la cède?

SPITRIDATE.

Je céderai de même Aglatide à vos feux.

COTYS.

Aglatide, Seigneur! Ce n'est pas là m'entendre, 335 Et vous ne feriez rien pour moi.

SPITRIDATE.

Ne vous devez-vous pas à Lysander pour gendre?

COTYS.

Oui; mais l'amour ici me fait une autre loi.

SPITRIDATE.

L'amour! il n'en faut point écouter qui le blesse, Et qui nous ôte son appui. 340 L'échange des deux sœurs n'a rien qui l'intéresse, Nous n'en serons pas moins à lui; Mais de porter ailleurs sa main[20], qui leur est due, Seigneur, au dernier point ce sera l'irriter, Et sa protection perdue, 345 N'avons-nous rien à redouter?

COTYS.

Si je n'en juge mal, sa faveur n'est pas grande, Seigneur, auprès d'Agésilas; Il n'obtient presque rien de quoi qu'il lui demande.

SPITRIDATE.

Je vois qu'assez souvent il ne l'écoute pas; 350 Mais pour un différend frivole, Dont nous ignorons le secret, Ce prince avoueroit-il un amour indiscret, D'un tel manquement de parole? Lui qui lui doit son trône, et cet illustre rang 355 D'unique général des troupes de la Grèce, Pourroit-il le haïr avec tant de bassesse, Qu'il pût autoriser ce mépris de son sang? Si nous manquons de foi, qu'aura-t-il lieu de croire? En aurions-nous pour lui plus que pour Lysander? 360 Pensez-y bien, Seigneur, avant qu'y hasarder Nos sûretés et votre gloire.

COTYS.

Et si ce différend, que vous craignez si peu, Lui fait pour notre hymen refuser un aveu[21]?

SPITRIDATE.

Ma sœur n'a qu'à parler, je m'en tiens sûr par elle. 365

COTYS.

Seigneur, l'aimeroit-il?

SPITRIDATE.

Il la trouve assez belle, Il en parle avec joie, et se plaît à la voir. Je tâche d'affermir ces douces apparences; Et si vous voulez tout savoir, Je pense avoir de quoi flatter mes espérances. 370 Prenez-y part, Seigneur, pour l'intérêt commun. Quand nous aurons tous deux Lysander pour beau-père, Ce roi s'allie à vous, s'il devient mon beau-frère; Et nous aurons ainsi deux appuis au lieu d'un.

COTYS.

Et Mandane y consent?

SPITRIDATE.

Mandane est trop bien née 375 Pour dédire un devoir qui la met sous ma loi.

COTYS.

Et vous avez donné pour elle votre foi?

SPITRIDATE.

Non; mais à dire vrai, je la tiens pour donnée.

COTYS.

Ah! ne la donnez point, Seigneur, si vous m'aimez, Ou si vous aimez Elpinice. 380 Mandane a tout mon cœur, mes yeux en sont charmés; Et ce n'est qu'à ce prix que je vous rends justice.

SPITRIDATE.

Elpinice ne rend votre foi qu'à sa sœur, Et ce n'est qu'à ce prix qu'elle-même se donne.

COTYS.

Hélas! et si l'amour autrement en ordonne, 385 Le moyen d'y forcer mon cœur?

SPITRIDATE.

Rendez-vous-en le maître.

COTYS.

Et l'êtes-vous du vôtre?

SPITRIDATE.

J'y ferai mon effort, si je vous parle en vain; Et du moins, si ma sœur vous dérobe à toute autre, Je serai maître de ma main. 390

COTYS.

Je ne le puis celer, qui que l'on me propose, Toute autre que Mandane est pour moi même chose.

SPITRIDATE.

Il vous est donc facile, et doit même être doux, Puisqu'enfin Elpinice aime un autre que vous, De lui préférer qui vous aime; 395 Et du moins vous auriez l'honneur, Par un peu d'effort sur vous-même, De faire le commun bonheur.

COTYS.

Je ferois trois heureux qui m'empêchent de l'être! J'ose, j'ose vous faire une plus juste loi: 400 Ou faites mon bonheur dont vous êtes le maître, Ou demeurez tous trois malheureux comme moi.

SPITRIDATE.

Eh bien! épousez Elpinice: Je renonce à tout mon bonheur, Plutôt que de me voir complice 405 D'un manquement de foi qui vous perdroit d'honneur.

COTYS.

Rendez-vous à votre Aglatide, Puisque votre cœur endurci Veut suivre obstinément un faux devoir pour guide: Je serai malheureux, vous le serez aussi. 410

FIN DU PREMIER ACTE.

[13] Voyez Plutarque, _Vie d'Agésilas_, chapitre VII.

[14] L'édition de 1692 et Voltaire d'après elle ont changé _qu'alors qu'il_ en _que lorsqu'il_.

[15] Lysandre, envoyé par Agésilas au pays de l'Hellespont, «practiqua et fit rebeller contre son maistre vn capitaine persien nommé Spitridates, vaillant homme de sa personne, et qui estoit grand ennemy de Pharuabazus, et auoit vne armée qu'il mena à Agesilaus.» (Plutarque, _Vie de Lysandre_, chapitre XXIV, traduction d'Amyot.)

[16] Lysandre était «vn de ceux-la qui estoient descendus de la vraye race d'Hercules, et qui neantmoins n'auoient point de part à la royauté.» (Plutarque, _ibidem_, chapitre XXIV.)--Entre tous les Héraclides établis à Sparte, les deux maisons des Eurytionides et des Agiades étaient les seules qui eussent le droit de succéder au trône. Agésilas appartenait à la première.

[17] Voyez au tome VI, p. 391, note 1.

[18] «Après la mort d'Agis, Lysander, qui.... auoit plus de credit et d'authorité en la ville de Sparte que nul autre, entreprit de faire tomber la royauté sur Agesilaus.» Ensuite ce fut encore Lysandre qui détermina Agésilas à passer en Asie et lui fit obtenir tout ce qu'il demandait aux Spartiates pour la conduite de la guerre; mais arrivé à Éphèse, Agésilas «eut incontinent à desplaisir l'honneur qu'il vit que on y faisoit à Lysander.... Parquoy il commença à se porter de ceste sorte enuers luy: .... il contredisoit à tous ses conseilz, et toutes les entreprises que il mettoit en auant, mesmement celles ausquelles il se monstroit plus affectionné, il n'en faisoit pas vne, ains en prenoit d'autres à executer plustost que celles-la.» (Voyez Plutarque, _Vie d'Agésilas_, chapitres III, VI et VII.)

[19] _Var._ Et si ce cœur vouloit s'entendre avec le mien.... (1666 et 68)

[20] On lit: «_la_ main,» dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).

[21] _Var._ Lui fait pour notre hymen refuser son aveu[21-a]. (1666 et 68)

[21-a] Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692 et par celle de Voltaire (1764).

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

SPITRIDATE, MANDANE.

SPITRIDATE.

Que nous avons, ma sœur, brisé de rudes chaînes! En Perse il n'est point de sujets; Ce ne sont qu'esclaves abjets[22], Qu'écrasent d'un coup d'œil les têtes souveraines: Le monarque, ou plutôt le tyran général, 415 N'y suit pour loi que son caprice, N'y veut point d'autre règle et point d'autre justice, Et souvent même impute à crime capital Le plus rare mérite et le plus grand service; Il abat à ses pieds les plus hautes vertus, 420 S'immole insolemment les plus illustres vies, Et ne laisse aujourd'hui que les cœurs abattus A couvert de ses tyrannies. Vous autres, s'il vous daigne honorer de son lit, Ce sont indignités égales: 425 La gloire s'en partage entre tant de rivales, Qu'elle est moins un honneur qu'un sujet de dépit. Toutes n'ont pas le nom de reines, Mais toutes portent mêmes chaînes, Et toutes, à parler sans fard, 430 Servent à ses plaisirs sans part à son empire; Et même en ses plaisirs elles n'ont autre part Que celle qu'à son cœur brutalement inspire Ou ce caprice, ou le hasard. Voilà, ma sœur, à quoi vous avoit destinée, 435 A quel infâme honneur vous avoit condamnée Pharnabaze[23], son lieutenant: Il auroit fait de vous un présent à son prince, Si pour nous affranchir mon soin le prévenant N'eût à sa tyrannie arraché ma province. 440 La Grèce a de plus saintes lois, Elle a des peuples et des rois Qui gouvernent avec justice: La raison y préside, et la sage équité; Le pouvoir souverain par elles limité, 445 N'y laisse aucun droit de caprice[24]. L'hymen de ses rois même y donne cœur pour cœur; Et si vous aviez le bonheur Que l'un d'eux vous offrît son trône avec son âme, Vous seriez, par ce nœud charmant, 450 Et reine véritablement, Et véritablement sa femme.

MANDANE.

Je veux bien l'espérer: tout est facile aux Dieux; Et peut-être que de bons yeux En auroient déjà vu quelque flatteuse marque; 455 Mais il en faut de bons pour faire un si grand choix. Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque, En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois: Il en est dont le peuple est le suprême arbitre; Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat; 460 Il en est qui ne sont enfin, sous ce grand titre, Que premiers sujets de l'État. Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître, Et quoi qu'en ma faveur j'aye encor vu paroître, Je doute si l'on m'aime ou non; 465 Mais je pourrois être assez vaine Pour dédaigner le nom de reine Que m'offriroit un roi qui n'en eût[25] que le nom.

SPITRIDATE.

Vous en savez beaucoup, ma sœur, et vos mérites Vous ouvrent fort les yeux sur ce que vous valez. 470

MANDANE.

Je réponds simplement à ce que vous me dites, Et parle en général comme vous me parlez.

SPITRIDATE.

Cependant et des rois et de leur différence Je vous trouve en effet plus instruite que moi.

MANDANE.

Puisque vous m'ordonnez qu'ici j'espère un roi, 475 Il est juste, Seigneur, que quelquefois j'y pense.

SPITRIDATE.

N'y pensez-vous point trop?

MANDANE.

Je sais que c'est à vous A régler mes desirs sur le choix d'un époux: Mon devoir n'en fera point d'autre; Mais quand vous daignerez choisir pour une sœur, 480 Daignez songer, de grâce, à faire son bonheur Mieux que vous n'avez fait le vôtre. D'un choix que vous m'aviez vous-même tant loué, Votre cœur et vos yeux vous ont désavoué; Et si j'ai, comme vous, quelques pentes secrètes, 485 Seigneur, si c'est ainsi que vous les rencontrez, Jugez, par le trouble où vous êtes, De l'état où vous me mettrez[26].

SPITRIDATE.

Je le vois bien, ma sœur, il faut vous laisser faire: Qui choisit mal pour soi choisit mal pour autrui; 490 Et votre cœur, instruit par le malheur d'un frère, A déjà fait son choix sans lui.

MANDANE.

Peut-être; mais enfin vous suis-je nécessaire? Parlez: il n'est desirs ni tendres sentiments Que je ne sacrifie à vos contentements. 495 Faut-il donner ma main pour celle d'Elpinice?

SPITRIDATE.

Que sert de m'en offrir un entier sacrifice, Si je n'ose et ne puis même déterminer A qui pour mon bonheur vous devez la donner? Cotys me la demande, Agésilas l'espère. 500

MANDANE.

Agésilas, Seigneur! Et le savez-vous bien?

SPITRIDATE.

Parler de vous sans cesse, aimer votre entretien, Vous donner tout crédit, ne chercher qu'à vous plaire....

MANDANE.

Ce sont civilités envers une étrangère, Qui font beaucoup d'éclat, et ne produisent rien. 505 Il jette par là des amorces A ceux qui, comme nous, voudront grossir ses forces; Mais quelque haut crédit qu'il me donne en sa cour, De toute sa conduite il est si bien le maître, Qu'au simple nom d'hymen vous verriez disparoître 510 Tout ce qu'en ses faveurs vous prenez pour amour.

SPITRIDATE.

Vous penchez vers Cotys, et savez qu'Elpinice Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur!

MANDANE.

Je vous réponds de tout, si vous avez son cœur.

SPITRIDATE.

Et Lysander pourra souffrir cette injustice? 515

MANDANE.

Lysander est si mal auprès d'Agésilas, Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre; Et peut-être sans moi ne l'obtiendra-t-il pas: Pour deux, il auroit tort[27], s'il osoit y prétendre. Mais, Seigneur, le voici; tâchez de pressentir 520 Ce qu'en votre faveur il pourroit consentir.

SPITRIDATE.

Ma sœur, vous êtes plus adroite; Souffrez que je ménage un moment de retraite: J'aurois trop à rougir, pour peu que devant moi Vous fissiez deviner de ce manque de foi. 525

SCÈNE II.

LYSANDER, SPITRIDATE, MANDANE, CLÉON.

LYSANDER.

Quoique en matière d'hyménées L'importune langueur des affaires traînées Attire assez souvent de fâcheux embarras, J'ai voulu qu'à loisir vous pussiez[28] voir mes filles, Avant que demander l'aveu d'Agésilas 530 Sur l'union de nos familles. Dites-moi donc, Seigneur, ce qu'en jugent vos yeux, S'ils laissent votre cœur d'accord de vos promesses, Et si vous y sentez plus d'aimables tendresses Que de justes desirs de pouvoir choisir mieux. 535 Parlez avec franchise, avant que je m'expose A des refus presque assurés, Que j'estimerai peu de chose Quand vous serez plus déclarés; Et n'appréhendez point l'emportement d'un père: 540 Je sais trop que l'amour de ses droits est jaloux, Qu'il dispose de nous sans nous, Que les plus beaux objets ne sont pas sûrs de plaire. L'aveugle sympathie est ce qui fait agir La plupart des feux qu'il excite; 545 Il ne l'attache pas toujours au vrai mérite: Et quand il la dénie, on n'a point à rougir.

SPITRIDATE.

Puisque vous le voulez, je ne puis me défendre, Seigneur, de vous parler avec sincérité: Ma seule ambition est d'être votre gendre; 550 Mais apprenez, de grâce, une autre vérité: Ce bonheur que j'attends, cette gloire où j'aspire, Et qui rendroit mon sort égal au sort des Dieux, N'a pour objet.... Seigneur, je tremble à vous le dire; Ma sœur vous l'expliquera mieux. 555

SCÈNE III.

LYSANDER, MANDANE, CLÉON.

LYSANDER.

Que veut dire, Madame, une telle retraite? Se plaint-il d'Aglatide, et la jeune indiscrète Répondroit-elle mal aux honneurs qu'il lui fait?

MANDANE.

Elle y répond, Seigneur, ainsi qu'il le souhaite, Et je l'en vois fort satisfait; 560 Mais je ne vois pas bien que par les sympathies Dont vous venez de nous parler, Leurs âmes soient fort assorties[29], Ni que l'amour encore ait daigné s'en mêler. Ce n'est pas qu'il n'aspire à se voir votre gendre, 565 Qu'il n'y mette sa gloire, et borne ses plaisirs; Mais puisque par son ordre il me faut vous l'apprendre, Elpinice est l'objet de ses plus chers desirs.

LYSANDER.

Elpinice! Et sa main n'est plus en ma puissance!

MANDANE.

Je sais qu'il n'est plus temps de vous la demander; 570 Mais je vous répondrois de son obéissance, Si Cotys la vouloit céder. Que sait-on si l'amour, dont la bizarrerie Se joue assez souvent du fond de notre cœur, N'aura point fait au sien même supercherie? 575 S'il n'y préfère point Aglatide à sa sœur? Cet échange, Seigneur, pourroit-il vous déplaire, S'il les rendoit tous quatre heureux?

LYSANDER.

Madame, doutez-vous de la bonté d'un père?

MANDANE.

Voyez donc si Cotys sera plus rigoureux: 580 Je vous laisse avec lui, de peur que ma présence N'empêche une sincère et pleine confiance.

(A Cotys.)

Seigneur, ne cachez plus le véritable amour[30] Dont l'idée en secret vous flatte. J'ai dit à Lysander celui de Spitridate; 585 Dites le vôtre à votre tour.

SCÈNE IV.

LYSANDER, COTYS, CLÉON.

COTYS.

Puisqu'elle vous l'a dit, pourrois-je vous le taire? Jugez, Seigneur, de mes ennuis: Une autre qu'Elpinice à mes yeux a su plaire; Et l'aimer est un crime en l'état où je suis. 590

LYSANDER.

Ne traitez point, Seigneur, ce nouveau feu de crime: Le choix que font les yeux est le plus légitime; Et comme un beau desir ne peut bien s'allumer S'ils n'instruisent le cœur de ce qu'il doit aimer, C'est ôter à l'amour tout ce qu'il a d'aimable, 595 Que les tenir captifs sous une aveugle foi; Et le don le plus favorable Que ce cœur sans leur ordre ose faire de soi Ne fut jamais irrévocable.

COTYS.

Seigneur, ce n'est point par mépris, 600 Ce n'est point qu'Elpinice aux miens n'ait paru belle; Mais enfin (le dirai-je?) oui, Seigneur, on m'a pris, On m'a volé ce cœur que j'apportois pour elle: D'autres yeux, malgré moi, s'en sont faits les tyrans, Et ma foi s'est armée en vain pour ma défense; 605 Ce lâche, qui s'est mis de leur intelligence, Les a soudain reçus en justes conquérants.

LYSANDER.

Laissez-leur garder leur conquête. Peut-être qu'Elpinice avec plaisir s'apprête A vous laisser ailleurs trouver un sort plus doux, 610 Quand un autre pour elle a d'autres yeux que vous, Qu'elle cède ce cœur à celle qui le vole, Et qu'en ce même instant qu'on vous le surprenoit, Un pareil attentat sur sa propre parole Lui déroboit celui qu'elle vous destinoit. 615 Surtout ne craignez rien du côté d'Aglatide: Je puis répondre d'elle, et quand j'aurai parlé, Vous verrez tout son cœur, où mon vouloir[31] préside, Vous payer de celui qu'elle vous a volé.

COTYS.

Ah! Seigneur, pour ce vol je ne me plains pas d'elle. 620

LYSANDER.

Et de qui donc?

COTYS.

L'amour s'y sert d'une autre main.

LYSANDER.

L'amour!

COTYS.

Oui, cet amour qui me rend infidèle....

LYSANDER.

Seigneur, du nom d'amour n'abusez point en vain, Dites d'Agésilas la haine insatiable: C'est elle dont l'aigreur auprès de vous m'accable, 625 Et qui de jour en jour s'animant contre moi, Pour me perdre d'honneur m'enlève votre foi.

COTYS.

Ah! s'il y va de votre gloire, Ma parole est donnée, et dussé-je en mourir, Je la tiendrai, Seigneur, jusqu'au dernier soupir; 630 Mais quoi que la surprise ait pu vous faire croire, N'accusez, point Agésilas D'un crime de mon cœur, que même il ne sait pas. Mandane, qui m'ordonne à vos yeux de le dire, Vous montre assez par là quel souverain empire 635 L'amour lui donne sur ce cœur. Ne considérez point si j'aime ou si l'on m'aime; En matière d'honneur ne voyez que vous-même, Et disposez de moi comme veut cet honneur.

LYSANDER.

L'amour le fera mieux; ce que j'en viens d'apprendre 640 M'offre un sujet de joie où j'en voyois d'ennui: Épouser la sœur de mon gendre, C'est le devenir comme lui. Aglatide d'ailleurs n'est pas si délaissée Que votre exemple n'aide à lui trouver un roi; 645 Et pour peu que le ciel réponde à ma pensée, Ce sera plus de gloire et plus d'appui pour moi. Aussi ferai-je plus: je veux que de moi-même Vous teniez cet objet qui vous fait soupirer; Et Spitridate, à moins que de m'en assurer, 650 N'obtiendra jamais ce qu'il aime. Je veux dès aujourd'hui savoir d'Agésilas S'il pourra consentir à ce double hyménée, Dont ma parole étoit donnée. Sa haine apparemment ne m'en avouera pas: 655 Si pourtant par bonheur il m'en laisse le maître, J'en userai, Seigneur, comme je le promets; Sinon, vous lui ferez connoître Vous-même quels sont vos souhaits.

COTYS.

Ah! que Mandane et moi n'avons-nous mille vies, 660 Seigneur, pour vous les immoler! Car je ne saurois plus vous le dissimuler, Nos âmes en seront également ravies. Souffrez-lui donc sa part en ces ravissements; Et pardonnez, de grâce, à mon impatience.... 665

LYSANDER.

Allez: on m'a vu jeune, et par expérience Je sais ce qui se passe au cœur des vrais amants.

SCÈNE V.

LYSANDER, CLÉON.

CLÉON.

Seigneur, n'êtes-vous point d'une humeur bien facile D'applaudir à Cotys sur son manque de foi?

LYSANDER.

Je prends pour l'attacher à moi 670 Ce qui s'offre de plus utile. D'un emportement indiscret Je ne voyois rien à prétendre: Vouloir par force en faire un gendre, Ce n'est qu'en vouloir faire un ennemi secret. 675 Je veux me l'acquérir: je veux, s'il m'est possible, A force d'amitiés si bien le ménager, Que quand je voudrai me venger, J'en tire un secours infaillible. Ainsi je flatte ses desirs, 680 J'applaudis, je défère à ses nouveaux soupirs, Je me fais l'auteur de sa joie, Je sers sa passion, et sous cette couleur Je m'ouvre dans son âme une infaillible voie A m'en faire à mon tour servir avec chaleur. 685

CLÉON.