Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 19

Chapter 193,403 wordsPublic domain

«Le 17 de ce mois, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, et tous les seigneurs et dames de la cour, prirent pour la première fois, dans la salle des machines, au palais des Tuileries, le divertissement d'un grand ballet dansé dans les entr'actes de la comédie de _Psyché_.... Ce pompeux divertissement.... fut continué le 17, en présence du nonce du pape, de l'ambassadeur de Venise, et de quelques autres ministres, qui en admirèrent la magnificence et la galanterie, avouant, avec grand nombre d'autres étrangers, qu'il n'y a que la cour de France et son incomparable monarque qui puissent produire de si charmants et si éclatants spectacles[300].»

La _Gazette_ du 31 janvier nous apprend que la cour, qui s'était établie pendant quelques jours à Vincennes[301], s'empressa, aussitôt revenue, d'aller admirer de nouveau le spectacle qui l'avait charmée:

«Le 24, Leurs Majestés retournèrent en cette ville, où elles ont continué plusieurs soirs le divertissement du grand ballet dansé au palais des Tuileries dans la salle des machines, auquel il ne se peut rien ajouter pour la magnificence des décorations, le nombre des changements, la beauté du sujet, l'excellence des concerts, et pour toutes les autres choses qui rendent ce spectacle digne de la plus belle cour du monde[302].»

Le programme de _Psyché_, dont nous avons extrait la _description de la sale_ des Tuileries, renferme une explication détaillée des décorations et des machines, une analyse sommaire de la pièce, et des listes contenant non-seulement les noms des acteurs de la troupe de Molière qui représentèrent les divers personnages, mais encore ceux des chanteurs et des danseurs qui figuraient dans chaque intermède. Ces détails, qui ne se rattachent en rien à la part que Corneille prit à l'ouvrage, auraient ici peu d'intérêt; ils trouveront plus naturellement leur place dans la nouvelle édition des _Œuvres_ de Molière que prépare M. Soulié. Nous nous sommes contentés de joindre en tête de la pièce, au nom de chaque personnage, celui de l'acteur. _Psyché_, qui avait inauguré la salle des Tuileries, ne fut jouée dans celle de Molière que lorsqu'elle eut été réparée et agrandie, et d'importantes améliorations datent de l'époque où elle y fut représentée.

«Il a été résolu, dit Lagrange dans son _Registre_,... d'avoir dorénavant, à toutes sortes de représentations, tant simples que de machines, un concert de douze violons, ce qui n'a été exécuté qu'après la représentation de _Psyché_. Sur ladite délibération de la troupe, on a commencé à travailler auxdits ouvrages de réparation et de décoration de la salle le 18e mars, qui étoit un mercredi, et on a fini un mercredi 15e avril de la présente année. Ledit jour, mercredi 15e avril, après une délibération de la compagnie de représenter _Psyché_, qui avoit été faite pour le Roi l'hiver dernier et représentée sur le grand théâtre du palais des Tuileries, on commença à faire travailler tant aux machines, décorations, musique, ballets, et généralement tous les ornements nécessaires pour ce grand spectacle. Jusques ici les musiciens et musiciennes n'avoient point voulu paroître en public; ils chantoient à la comédie dans des loges grillées et treillissées; mais on surmonta cet obstacle, et avec quelque légère dépense, on trouva des personnes qui chantèrent sur le théâtre à visage découvert, habillées comme les comédiens.... Tous lesdits frais et dépenses pour la préparation de _Psyché_ se sont montés à la somme de quatre mille trois cent cinquante-neuf livres quinze sols. Dans le cours de la pièce, M. de Beauchamps a reçu de récompense, pour avoir fait les ballets et conduit la musique, onze cents livres, non compris les onze livres par jour que la troupe lui a données tant pour battre la mesure à la musique que pour entretenir les ballets.»

Après tous ces préparatifs et de nombreuses répétitions, _Psyché_ fut enfin représentée le 24 juillet[303], et procura trente-huit belles recettes à la troupe de Molière.

Nous n'avons pas les noms des acteurs qui jouèrent alors, mais il est certain que la distribution des rôles différa très-peu, du moins quant aux principaux personnages, de celle qui avait eu lieu pour la représentation des Tuileries. La femme de Molière, Armande Béjart, jouait Psyché, Baron l'Amour, et l'on prétend que leur intimité date de cette époque[304].

Un an s'était à peine écoulé depuis ces représentations de _Psyché_ au palais Royal, qu'on songeait déjà à reprendre cette pièce. Nous lisons dans les «nouvelles du 30e de juillet jusques au 6e d'août» du _Mercure galant_[305]: «On verra au commencement de l'hiver le grand spectacle de _Psyché_ triompher encore sur le théâtre du Palais-Royal.» En effet, le registre de Lagrange en mentionne la reprise au 11 novembre 1672, et compte trente-deux représentations, dont la dernière eut lieu le dimanche 22 janvier 1673. Sous la date du 27 décembre 1672, on lit: «Monsieur et Madame sont venus aujourd'hui à _Psyché_ et ont eu deux bancs de l'amphithéâtre, et pour cette fois et deux autres ils ont donné quatre cent quarante livres.»

«La tragi-comédie de _Psyché_, disent les frères Parfait[306], a été reprise plusieurs fois, mais la plus brillante de ces reprises est celle du 1er juin 1703.» Parvenus à cette année, ils nous rendent ainsi compte de cette reprise[307]: «Le 1er juin[308], les comédiens remirent au théâtre la tragédie-ballet de _Psyché_, de M. Molière, qui eut vingt-neuf représentations, la dernière le 1er août suivant. Ce qui contribua beaucoup au succès de cette remise, c'est qu'indépendamment des dépenses que la compagnie avoit faites pour donner cette tragédie avec éclat, en y joignant de brillantes décorations, des machines dont l'exécution étoit parfaite, et des ballets de goût et bien rendus, l'actrice qui représentoit le personnage de Psyché[309] et l'acteur qui jouoit celui de l'Amour[310], quoique excellents tous deux, se surpassèrent encore dans ces deux rôles; on dit qu'ils ressentoient l'un pour l'autre la plus vive tendresse, et que leurs talents supérieurs ne furent employés que pour marquer avec plus de précision les sentiments de leurs cœurs[311].»

Il est certes fort surprenant que le père et le fils aient ainsi produit successivement dans ce rôle une illusion à laquelle les actrices mêmes qui jouaient avec eux ne pouvaient se soustraire, et il est permis de soupçonner ces récits d'un peu d'exagération. Il faut convenir toutefois que les temps sont bien changés, car lorsqu'on voulut de nos jours reprendre _Psyché_ au Théâtre français, on ne songea pas même à chercher un comédien assez heureusement doué pour remplir le personnage difficile de l'Amour, dont le rôle fut confié à une femme[312].

L'édition originale, de format in-12, a pour titre exact: PSICHÉ, TRAGEDIE-BALLET, par I. B. P. Moliere. _Et se vend pour l'autheur, à Paris, chez P. le Monnier, au Palais...._ M.DC.LXXI.

Le volume se compose de 2 feuillets, de 90 pages et d'un feuillet. Le privilége est du 31 décembre 1670, et par conséquent antérieur d'une quinzaine de jours à la représentation.

L'opéra de _Psyché_, joué neuf ans après la tragédie-ballet de Molière, le 9 avril 1678, a, quant au plan, beaucoup d'analogie avec cet ouvrage; on y a même conservé les intermèdes de Quinault. Cette œuvre lyrique porte généralement le nom de Thomas Corneille; mais Fontenelle passe pour y avoir eu part aussi bien qu'à l'opéra de _Bellérophon_[313].

* * * * *

En tête de l'édition originale et des diverses réimpressions de _Psyché_, on lit l'Avis suivant:

LE LIBRAIRE AU LECTEUR.

Cet ouvrage n'est pas tout d'une main. M. Quinault a fait les paroles qui s'y chantent en musique, à la réserve de la plainte italienne[314]. M. de Molière[315] a dressé le plan de la pièce et réglé la disposition, où il s'est plus attaché aux beautés et à la pompe du spectacle qu'à l'exacte régularité. Quant à la versification, il n'a pas eu le loisir de la faire entière. Le carnaval approchoit; et les ordres pressants du Roi, qui se vouloit donner ce magnifique divertissement plusieurs fois avant le carême, l'ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de secours. Ainsi il n'y a que le prologue, le premier acte, la première scène du second, et la première du troisième, dont les vers soient de lui. M. Corneille[316] a employé une quinzaine au reste; et par ce moyen Sa Majesté s'est trouvée servie dans le temps qu'elle l'avoit ordonné[317].

[293] _Molière et sa troupe_, p. 92 et 93.

[294] Voyez _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 443.

[295] Voyez ci-après, p. 288.

[296] Acte III, scène III.

[297] 1668, p. 311 et suivantes.

[298] Contrôleur des bâtiments du Roi.

[299] _Histoire du Théâtre françois_, par les frères Parfait, tome XI, p. 126.

[300] Numéro du 24 janvier 1671, p. 81-83.

[301] Voyez ci-dessus la Notice de _Bérénice_, p. 190.

[302] Pages 107 et 108.

[303] Dans l'édition de Molière de 1682 on lit à la suite du titre de _Psyché_: «Representée pour le Roy dans la grande Salle des Machines du Palais des Tuilleries en Janvier, et durant tout le Carnaval de l'année 1670. Par la Troupe du Roy. Et donnée au Public sur le Theâtre de la Salle du Palais Royal, le 24 juillet 1671.»

[304] Voyez _la Fameuse Comédienne_, p. 33 et suivantes.

[305] Tome III, p. 369.

[306] _Histoire du Théâtre françois_, tome XI, p. 132.

[307] Tome XIV, p. 307.

[308] Dans le premier des deux passages cités, les frères Parfait donnent le 1er juin 1703 comme tombant au mardi, dans le second comme tombant au mercredi. C'était en réalité au vendredi, ce qui nous a engagé à supprimer la mention du jour.

[309] Mlle Desmares. (_Note des frères Parfait._)

[310] M. Baron fils. (_Note des mêmes._)

[311] Un passage du prologue ajouté par Dancourt à la comédie de _l'Inconnu_ de Thomas Corneille, lors de la reprise de cet ouvrage le 21 août 1703, nous fait connaître un petit détail assez curieux:

MADEMOISELLE DESMARES.

.... Nous venons de remettre _Psyché_ Avec tout le succès qu'on s'en pouvoit promettre.

CRISPIN.

Oui, mais au double il a fallu la mettre, Et le public s'en est presque fâché.

[312] Les principaux rôles de cette pièce, jouée le 19 août 1862, étaient ainsi distribués: _Jupiter_, Chéri; _Vénus_, Mlle Devoyod; _l'Amour_, Mlle Fix; _Ægiale_, Mlle Rose Deschamps; _Psyché_, Mlle Favart; _le Roi_, Maubant; _Aglaure_, Mlle Tordeus; _Cydippe_, Mlle Ponsin; _Cléomène_, Worms; _Agénor_, Ariste; _le Zéphire_, Mlle Rosa Didier; _Lycas_, Tronchet; _le dieu d'un fleuve_, Verdellet.

[313] Voyez le _Dictionnaire portatif des théâtres_, article _Psyché_, et l'_Histoire de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres_, tome XXVIII, p. 264.

[314] Voyez ci-après, p. 309 et 310, vers 546-570. Les paroles de cette plainte sont de Lully, qui composa les airs. Voyez l'_Histoire du Théâtre françois_, tome XI, p. 127, note _a_.

[315] Tel est le texte de l'édition originale; les suivantes donnent: «M. Molière.»

[316] Dans les éditions de 1682 et de 1697: «M. Corneille l'aîné.»

[317] Si Corneille est intervenu dans l'impression de _Psyché_, ce doit être pour l'édition originale; c'est celle que nous suivrons. Au reste il n'y a entre elle et les éditions postérieures qu'un petit nombre d'insignifiantes différences. Nous avons fait imprimer en petit texte tout ce qui n'est pas de Corneille; nous ne donnons ni notes ni variantes pour cette portion de l'ouvrage, qui sera annotée dans l'édition de Molière de M. E. Soulié.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _PSYCHÉ_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1671 in-12.

RECUEILS[318].

1676 in-12;

1682 in-12;

1697 in-12.

[318] _Psyché_ n'a pas été, du vivant de Corneille, réunie à ses œuvres. Les recueils indiqués ici sont ceux du théâtre de Molière.

ACTEURS.

JUPITER. _Du Croisy[319]._

VÉNUS. _Mlle de Brie._

L'AMOUR. _Baron._

ÆGIALE, } { _Les petites la Thorillière Grâces. { et_ _du Croisy[320]._ PHAÈNE, }

PSYCHÉ. _Mlle Molière._

LE ROI, père de Psyché. _La Thorillière._

AGLAURE, } sœurs de Psyché. { _Mlles Marotte et Boval._ CYDIPPE, } {

CLÉOMÈNE, } princes, amants { _Hubert et la Grange._ AGÉNOR, } de Psyché. {

LE ZÉPHIRE[321]. _Molière._

LYCAS. _Chateauneuf._

LE DIEU D'UN FLEUVE. _De Brie._

[319] Ces noms d'acteurs sont tirés du programme de _Psyché_ dont nous avons parlé dans la _Notice_, p. 282 et 284.

[320] Thérèse Lenoir de la Thorillière, née en 1660, avait alors onze ans; Marie-Angélique du Croisy, née en 1658, en avait treize.--Voyez p. 294 les vers 75 et 76.

[321] Il faut remarquer que le «zéphir» qui chante au troisième intermède est un autre personnage. Il était joué, nous dit le programme, par un nommé «Iannot.»

PSYCHE.

TRAGÉDIE-BALLET.

PROLOGUE.

La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la mer en éloignement.

Flore paroît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne, dieu des arbres et des fruits, et de Palæmon, dieu des eaux. Chacun de ces dieux conduit une troupe de divinités: l'un mène à sa suite des Dryades et des Sylvains; et l'autre des dieux des fleuves, et des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre:

Ce n'est plus le temps de la guerre: Le plus puissant des rois Interrompt ses exploits Pour donner la paix à la terre. Descendez, mère des Amours; 5 Venez nous donner de beaux jours.

(Vertumne et Palæmon, avec les divinités qui les accompagnent, joignent leurs voix à celle de Flore, et chantent ces paroles:)

CHŒUR DES DIVINITÉS DE LA TERRE ET DES EAUX, COMPOSÉ DE FLORE, NYMPHES, PALÆMON, VERTUMNE, SYLVAINS, FAUNES, DRYADES ET NAÏADES.

Nous goûtons une paix profonde; Les plus doux jeux sont ici-bas: On doit ce repos, plein d'appas, Au plus grand roi du monde. 10 Descendez, mère des Amours; Venez nous donner de beaux jours.

(Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves et deux Naïades; après laquelle Vertumne et Palæmon chantent ce dialogue:)

VERTUMNE.

Rendez-vous, beautés cruelles; Soupirez à votre tour.

PALÆMON.

Voici la reine des belles, 15 Qui vient inspirer l'amour.

VERTUMNE.

Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer.

PALÆMON.

C'est la beauté qui commence de plaire; Mais la douceur achève de charmer. 20

(Ils répètent ensemble ces derniers vers:)

C'est la beauté qui commence de plaire; Mais la douceur achève de charmer.

VERTUMNE.

Souffrons tous qu'Amour nous blesse: Languissons, puisqu'il le faut.

PALÆMON.

Que sert un cœur sans tendresse? 25 Est-il un plus grand défaut?

VERTUMNE.

Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer.

PALÆMON.

C'est la beauté qui commence de plaire; Mais la douceur achève de charmer. 30

(Flore répond au dialogue de Vertumne et de Palæmon par ce menuet, et les autres divinités y mêlent leurs danses:)

Est-on sage, Dans le bel âge, Est-on sage De n'aimer pas? Que sans cesse 35 L'on se presse De goûter les plaisirs ici-bas. La sagesse De la jeunesse, C'est de savoir jouir de ses appas. 40 L'Amour charme Ceux qu'il désarme; L'Amour charme, Cédons-lui tous: Notre peine 45 Seroit vaine De vouloir résister à ses coups. Quelque chaîne Qu'un amant prenne, La liberté n'a rien qui soit si doux. 50

(Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour, son fils, et deux petites Grâces, nommées Ægiale et Phaène; et les divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et continuent par leurs danses de lui témoigner la joie qu'elles ressentent à son abord.)

CHŒUR DE TOUTES LES DIVINITÉS DE LA TERRE ET DES EAUX.

Nous goûtons une paix profonde; Les plus doux jeux sont ici-bas; On doit ce repos, plein d'appas, Au plus grand roi du monde. Descendez, mère des Amours; 55 Venez nous donner de beaux jours.

VÉNUS, dans sa machine.

Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse: De si rares honneurs ne m'appartiennent pas, Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse Doit être réservé pour de plus doux appas. 60 C'est une trop vieille méthode De me venir faire sa cour; Toutes les choses ont leur tour, Et Vénus n'est plus à la mode. Il est d'autres attraits naissants, 65 Où l'on va porter son encens: Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place; Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, Et c'est trop que dans ma disgrâce Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. 70 On ne balance point entre nos deux mérites: A quitter mon parti tout s'est licencié, Et du nombreux amas de Grâces favorites Dont je traînois partout les soins et l'amitié, Il ne m'en est resté que deux des plus petites, 75 Qui m'accompagnent par pitié. Souffrez que ces demeures sombres Prêtent leur solitude aux troubles de mon cœur, Et me laissez parmi leurs ombres Cacher ma honte et ma douleur. 80

(Flore et les autres déités se retirent, et Vénus avec sa suite sort de sa machine.)

ÆGIALE.

Nous ne savons, Déesse, comment faire, Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler. Notre respect veut se taire, Notre zèle veut parler.

VÉNUS.

Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, 85 Laissez tous vos conseils pour une autre saison, Et ne parlez de ma colère Que pour dire que j'ai raison. C'étoit là, c'étoit là la plus sensible offense Que ma divinité pût jamais recevoir; 90 Mais j'en aurai la vengeance, Si les Dieux ont du pouvoir.

PHAÈNE.

Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse, Pour juger ce qui peut être digne de vous; Mais pour moi, j'aurois cru qu'une grande déesse. 95 Devroit moins se mettre en courroux.

VÉNUS.

Et c'est là la raison de ce courroux extrême. Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant; Et si je n'étois pas dans ce degré suprême, Le dépit de mon cœur seroit moins violent. 100 Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre, Mère du dieu qui fait aimer, Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, Et qui ne suis venue au jour que pour charmer, Moi qui, par tout ce qui respire, 105 Ai vu de tant de vœux encenser mes autels, Et qui de la beauté, par des droits immortels, Ai tenu de tout temps le souverain empire, Moi dont les yeux ont mis deux grandes déités Au point de me céder le prix de la plus belle, 110 Je me vois ma victoire et mes droits disputés Par une chétive mortelle! Le ridicule excès d'un fol entêtement Va jusqu'à m'opposer une petite fille! Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment 115 Un téméraire jugement, Et du haut des cieux où je brille, J'entendrai prononcer aux mortels prévenus: «Elle est plus belle que Vénus!»

ÆGIALE.

Voilà comme l'on fait; c'est le style des hommes: 120 Ils sont impertinents dans leurs comparaisons.

PHAÈNE.

Ils ne sauroient louer, dans le siècle où nous sommes, Qu'ils n'outragent les plus grands noms.

VÉNUS.

Ah! que de ces trois mots la rigueur insolente Venge bien Junon et Pallas, 125 Et console leurs cœurs de la gloire éclatante Que la fameuse pomme acquit à mes appas! Je les vois s'applaudir de mon inquiétude, Affecter à toute heure un ris malicieux, Et d'un fixe regard chercher avec étude 130 Ma confusion dans mes yeux. Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, Semble me venir dire, insultant mon courroux: «Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage: Au jugement d'un seul, tu l'emportas sur nous; 135 Mais par le jugement de tous Une simple mortelle a sur toi l'avantage.» Ah! ce coup-là m'achève, il me perce le cœur; Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales, Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur 140 Que le plaisir de mes rivales. Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit, Et si jamais je te fus chère, Si tu portes un cœur à sentir le dépit Qui trouble le cœur d'une mère. 145 Qui si tendrement te chérit, Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance A soutenir mes intérêts, Et fais à Psyché par tes traits Sentir les traits de ma vengeance. 150 Pour rendre son cœur malheureux, Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, Le plus empoisonné de ceux Que tu lances dans ta colère. Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel, 155 Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée, Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel D'aimer et n'être point aimée.

L'AMOUR.

Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour: On m'impute partout mille fautes commises, 160 Et vous ne croiriez point le mal et les sottises Que l'on dit de moi chaque jour. Si pour servir votre colère....

VÉNUS.

Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère; N'applique tes raisonnements. 165 Qu'à chercher les plus prompts moments De faire un sacrifice à ma gloire outragée. Pars, pour toute réponse à mes empressements, Et ne me revois point que je ne sois vengée.

(L'Amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces.--La scène est changée en une grande ville, où l'on découvre, des deux côtés, des palais et des maisons de différents ordres d'architecture.)

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

AGLAURE, CYDIPPE.

AGLAURE.