Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 18

Chapter 183,684 wordsPublic domain

De ce qui m'est permis je sais mieux la mesure, Seigneur; et j'ai pour vous une flamme trop pure 1600 Pour vouloir, en faveur d'un zèle ambitieux, Mettre au moindre péril des jours si précieux. Quelque pouvoir sur moi que notre amour obtienne, J'ai soin de votre gloire; ayez-en de la mienne. Je ne demande plus que pour de si beaux feux 1605 Votre absolu pouvoir hasarde un: «Je le veux.» Cet amour le voudroit; mais comme je suis reine, Je sais des souverains la raison souveraine. Si l'ardeur de vous voir l'a voulue[280] ignorer, Si mon indigne exil s'est permis d'espérer, 1610 Si j'ai rentré dans Rome avec quelque imprudence, Tite à ce trop d'ardeur doit un peu d'indulgence. Souffrez qu'un peu d'éclat, pour prix de tant d'amour, Signale ma venue, et marque mon retour. Voudrez-vous que je parte avec l'ignominie 1615 De ne vous avoir vu que pour me voir bannie? Laissez-moi la douceur de languir en ces lieux[281], D'y soupirer pour vous, d'y mourir à vos yeux: C'en sera bientôt fait, ma douleur est trop vive Pour y tenir longtemps votre attente captive; 1620 Et si je tarde trop à mourir de douleur, J'irai loin de vos yeux terminer mon malheur. Mais laissez-m'en choisir la funeste journée; Et du moins jusque-là, Seigneur, point d'hyménée. Pour votre ambitieuse avez-vous tant d'amour 1625 Que vous ne le puissiez différer d'un seul jour? Pouvez-vous refuser à ma douleur profonde....

TITE.

Hélas! que voulez-vous que la mienne réponde? Et que puis-je résoudre alors que vous parlez, Moi qui ne puis vouloir que ce que vous voulez? 1630 Vous parlez de languir, de mourir à ma vue; Mais, ô Dieux! songez-vous que chaque mot me tue, Et porte dans mon cœur de si sensibles coups, Qu'il ne m'en faut plus qu'un pour mourir avant vous? De ceux qui m'ont percé souffrez que je soupire. 1635 Pourquoi partir, Madame, et pourquoi me le dire? Ah! si vous vous forcez d'abandonner ces lieux, Ne m'assassinez point de vos cruels adieux. Je vous suivrois, Madame; et flatté de l'idée D'oser mourir à Rome, et revivre en Judée, 1640 Pour aller de mes feux vous demander le fruit, Je quitterois l'empire et tout ce qui leur nuit.

BÉRÉNICE.

Daigne me préserver le ciel....

TITE.

De quoi, Madame?

BÉRÉNICE.

De voir tant de foiblesse en une si grande âme! Si j'avois droit par là de vous moins estimer, 1645 Je cesserois peut-être aussi de vous aimer.

TITE.

Ordonnez donc enfin ce qu'il faut que je fasse.

BÉRÉNICE.

S'il faut partir demain, je ne veux qu'une grâce: Que ce soit vous, Seigneur, qui le veuilliez pour moi, Et non votre sénat qui m'en fasse la loi. 1650 Faites-lui souvenir, quoi qu'il craigne ou projette, Que je suis son amie, et non pas sa sujette; Que d'un tel attentat notre rang est jaloux, Et que tout mon amour ne m'asservit qu'à vous.

TITE.

Mais peut-être, Madame....

BÉRÉNICE.

Il n'est point de peut-être, Seigneur: s'il en décide, il se fait voir mon maître; Et dût-il vous porter à tout ce que je veux, Je ne l'ai point choisi pour juge de mes vœux.

SCÈNE V.

TITE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, ALBIN, FLAVIAN, PHILON.

(Domitian entre[282].)

TITE.

Allez dire au sénat, Flavian, qu'il se lève: Quoi qu'il ait commencé, je défends qu'il achève. 1660 Soit qu'il parle à présent du Vésuve[283] ou de moi, Qu'il cesse, et que chacun se retire chez soi. Ainsi le veut la Reine; et comme amant fidèle, Je veux qu'il obéisse aux lois que je prends d'elle, Qu'il laisse à notre amour régler notre intérêt. 1665

DOMITIAN.

Il n'est plus temps, Seigneur; j'en apporte l'arrêt.

TITE.

Qu'ose-t-il m'ordonner?

DOMITIAN.

Seigneur, il vous conjure De remplir tout l'espoir d'une flamme si pure. Des services rendus à vous, à tout l'État, C'est le prix qu'a jugé lui devoir le sénat; 1670 Et pour ne vous prier que pour une Romaine, D'une commune voix Rome adopte la Reine; Et le peuple à grands cris montre sa passion De voir un plein effet de cette adoption.

TITE.

Madame....

BÉRÉNICE.

Permettez, Seigneur, que je prévienne Ce que peut votre flamme accorder à la mienne. Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité. J'éprouve du sénat l'amour et la justice, Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice. 1680 Je n'abuserai point d'un surprenant respect Qui semble un peu bien prompt pour n'être point suspect: Souvent on se dédit de tant de complaisance. Non que vous ne puissiez en fixer l'inconstance: Si nous avons trop vu ses flux et ses reflux 1685 Pour Galba, pour Othon, et pour Vitellius, Rome, dont aujourd'hui vous êtes les délices[284], N'aura jamais pour vous ces insolents caprices; Mais aussi cet amour qu'a pour vous l'univers Ne vous peut garantir des ennemis couverts. 1690 Un million de bras a beau garder un maître, Un million de bras ne pare point d'un traître: Il n'en faut qu'un pour perdre un prince aimé de tous, Il n'y faut qu'un brutal qui me haïsse en vous; Aux zèles indiscrets tout paroît légitime, 1695 Et la fausse vertu se fait honneur du crime. Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix: Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois; Rendons-lui, vous et moi, cette reconnoissance D'en avoir pour vous plaire affoibli la puissance, 1700 De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits. On nous aime: faisons qu'on nous aime à jamais. D'autres sur votre exemple épouseroient des reines Qui n'auroient pas, Seigneur, des âmes si romaines, Et lui feroient peut-être avec trop de raison 1705 Haïr votre mémoire et détester mon nom. Un refus généreux de tant de déférence Contre tous ces périls nous met en assurance.

TITE.

Le ciel de ces périls saura trop nous garder.

BÉRÉNICE.

Je les vois de trop près pour vous y hasarder. 1710

TITE.

Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême....

BÉRÉNICE.

Jamais un tendre amour n'expose ce qu'il aime.

TITE.

Mais, Madame, tout cède, et nos vœux exaucés....

BÉRÉNICE.

Votre cœur est à moi, j'y règne; c'est assez[285].

TITE.

Malgré les vœux publics refuser d'être heureuse, 1715 C'est plus craindre qu'aimer.

BÉRÉNICE.

La crainte est amoureuse. Ne me renvoyez pas, mais laissez-moi partir. Ma gloire ne peut croître, et peut se démentir. Elle passe aujourd'hui celle du plus grand homme, Puisqu'enfin je triomphe et dans Rome et de Rome: J'y vois à mes genoux le peuple et le sénat; Plus j'y craignois de honte, et plus j'y prends d'éclat; J'y tremblois sous sa haine, et la laisse impuissante; J'y rentrois exilée, et j'en sors triomphante.

TITE.

L'amour peut-il se faire une si dure loi? 1725

BÉRÉNICE.

La raison me la fait malgré vous, malgré moi[286]. Si je vous en croyois, si je voulois m'en croire, Nous pourrions vivre heureux, mais avec moins de gloire. Épousez Domitie: il ne m'importe plus Qui vous enrichissiez d'un si noble refus[287]. 1730 C'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre; Et je serois à vous, si j'aimois comme une autre[288]. Adieu, Seigneur: je pars.

TITE.

Ah! Madame, arrêtez.

DOMITIAN.

Est-ce là donc pour moi l'effet de vos bontés, Madame? Est-ce le prix de vous avoir servie? 1735 J'assure votre gloire, et vous m'ôtez la vie.

TITE.

Ne vous alarmez point: quoi que la Reine ait dit, Domitie est à vous, si j'ai quelque crédit. Madame, en ce refus un tel amour éclate, Que j'aurois pour vous l'âme au dernier point ingrate, Et mériterois mal ce qu'on a fait pour moi, Si je portois ailleurs la main que je vous doi. Tout est à vous: l'amour, l'honneur, Rome l'ordonne. Un si noble refus n'enrichira personne, J'en jure par l'espoir qui nous fut le plus doux: 1745 Tout est à vous, Madame, et ne sera qu'à vous; Et ce que mon amour doit à l'excès du vôtre Ne deviendra jamais le partage d'une autre[289].

BÉRÉNICE.

Le mien vous auroit fait déjà ces beaux serments, S'il n'eût craint d'inspirer de pareils sentiments: 1750 Vous vous devez des fils, et des Césars à Rome, Qui fassent à jamais revivre un si grand homme.

TITE.

Pour revivre en des fils nous n'en mourons pas moins, Et vous mettez ma gloire au-dessus de ces soins. Du levant au couchant, du More[290] jusqu'au Scythe, 1755 Les peuples vanteront et Bérénice et Tite; Et l'histoire à l'envi forcera l'avenir D'en garder à jamais l'illustre souvenir[291]. Prince, après mon trépas soyez sûr de l'empire; Prenez-y part en frère, attendant que j'expire. 1760 Allons voir Domitie, et la fléchir pour vous. Le premier rang dans Rome est pour elle assez doux; Et je vais lui jurer qu'à moins que je périsse, Elle seule y tiendra celui d'impératrice. Est-ce là vous l'ôter?

DOMITIAN.

Ah! c'en est trop, Seigneur. 1765

TITE, à Bérénice.

Daignez contribuer à faire son bonheur, Madame, et nous aider à mettre de cette âme Toute l'ambition d'accord avec sa flamme.

BÉRÉNICE.

Allons, Seigneur: ma gloire en croîtra de moitié, Si je puis remporter chez moi son amitié. 1770

TITE.

Ainsi pour mon hymen la fête préparée Vous rendra cette foi qu'on vous avoit jurée, Prince; et ce jour, pour vous[292] si noir, si rigoureux, N'aura d'éclat ici que pour vous rendre heureux.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[271] Corneille avait dit dans _Polyeucte_ (acte II, scène I, vers 388):

M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.

Voyez tome III, p. 505.

[272] Ces six vers se trouvent déjà, avec quelques variantes çà et là, dans _Sophonisbe_, où Lélius dit à Massinisse (acte IV, scène III, vers 1373-1378):

Mais quand à cette ardeur un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire; Il repousse l'amour comme un lâche attentat, Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État; Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces, Laisse à cette raison toujours toutes ses forces.

Voyez tome VI, p. 529.

[273] Telle est l'orthographe de toutes les éditions anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).

[274] Il y a _Nous mourrons_, au futur, dans l'édition de 1671, ce qui n'offre pas de sens.

[275] On lit dans l'_Imitation de Jésus-Christ_ (livre II, chapitre XII): «_Scias pro certo quia morientem te oportet ducere vitam_.» Corneille a traduit ainsi ce passage:

Pour maxime infaillible imprime en ta pensée Que chaque instant de vie est un pas vers la mort.

C'est ce dernier vers qu'il s'est rappelé et qu'il a reproduit presque textuellement ici. Comme l'a remarqué M. Quittard, il «redit par un tour différent ce que disent beaucoup de proverbes, entre autres ceux-ci: le moment où l'on naît est le commencement de la mort; le jour de la naissance est le messager de la mort; la vie est le chemin de la mort; la mort commence avec la vie, etc.» (_Études sur les proverbes français_, p. 65.)--Plusieurs poëtes ont répété ce vers avec de légères variantes. Casimir Delavigne a dit dans son _Louis XI_ (acte 1, scène IX):

Chaque pas dans la vie est un pas vers la mort.

[276] Voyez plus haut, p. 239, note 249.

[277] _Var._ Non, Madame, et je veux que vous sortiez d'erreur. (1671)

[278] Cette idée revient plusieurs fois dans la _Bérénice_ de Racine. Voyez le commencement de la scène IV du Ier acte, et la fin de la scène II du IIe acte.

[279] Néron entendant approcher les cavaliers qui avaient ordre de l'amener vivant, s'enfonça le fer dans la gorge, aidé de son secrétaire Épaphrodite. Voyez Suétone, _Vie de Néron_, chapitre XLIX.

[280] Il y a _voulue_ dans toutes les éditions antérieures à 1692. Thomas Corneille a ainsi corrigé ce vers:

Si l'ardeur de vous voir a voulu l'ignorer.

Voltaire (1764) a supprimé l'accord irrégulier et donne l'hiatus: «l'a voulu ignorer.»

[281] Bérénice exprime le même désir à Titus dans la tragédie de Racine (acte IV, scène V):

Ah! Seigneur.... pourquoi nous séparer? Je ne vous parle point d'un heureux hyménée. Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée? Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?

[282] Voltaire (1764) a supprimé ces mots et placé DOMITIAN en tête des noms des personnages.

[283] Voyez ci-dessus, p. 247, note 262.

[284] Voyez ci-dessus, p. 218, note 230.--Racine, dans sa dernière scène, place également ce mot dans la bouche de Bérénice:

Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes; Ni que par votre amour l'univers malheureux, Dans le temps que Titus attire tous ses vœux Et que de vos vertus il goûte les prémices, Se voye en un moment enlever ses délices.

[285] _Var._ Votre cœur est à moi, j'y règne, et c'est assez. (1671)

[286] Voyez ci-dessus la _Notice_, (note 240) p. 195.

[287] Voyez plus haut, p. 240, vers 971-974.

[288] Ici, comme au vers 306 et comme plus bas au vers 1748, on lit «_un_ autre» dans l'édition de 1682.--Voyez tome I, p. 228, note 3-_a_.

[289] Voyez la note 288 précédente.

[290] Le mot est écrit ainsi dans toutes les anciennes éditions, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). Voyez tome III, p. 136, note 2.

[291] C'est Bérénice qui exprime cette idée chez Racine, dans les derniers vers de la tragédie. Elle s'adresse à Titus et à Antiochus.

Adieu: servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.

[292] Tel est le texte des éditions publiées du vivant de l'auteur. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé, avec raison ce semble, _pour vous_ en _pour nous_.

PSYCHÉ

TRAGÉDIE-BALLET

1671

NOTICE.

Le sujet de _Psyché_ était certes un des plus beaux que la fable pût offrir à l'admiration d'une cour galante, curieuse des merveilles des décorations et des machines, mais aimant avant toutes choses l'expression élégante et fine des nuances les plus délicates de la passion.

Il dut, pour plus d'un motif, se présenter à la pensée de Molière, chargé par le Roi de faire jouer pour le carnaval de 1671 une pièce à grand spectacle. D'abord, en 1656, Benserade avait fait un ballet de _Psyché_, qui avait été dansé par Louis XIV. Ensuite, si l'on en croit M. de Soleirol[293], il semble résulter de l'examen d'une suite de quarante et un dessins de costumes, que la troupe de notre grand comique avait déjà joué à Rouen, en 1658, une _Psyché_: toutefois on manque absolument de renseignements à cet égard, et la _Psyché_ de Rouen pourrait bien n'être qu'un simple divertissement, imité du ballet de Benserade. Enfin en 1669, deux ans avant la représentation de la pièce qui nous occupe, la Fontaine s'était plu à imiter le récit d'Apulée et à l'accommoder, avec un art infini, au goût et aux sentiments modernes. Suivant une opinion qui ne manque pas de vraisemblance, Molière est, sous le nom de Gélaste, l'un des quatre amis, de caractère si différent, que nous présente la Fontaine au commencement de son ouvrage. Il était donc naturel qu'il fût préoccupé de ce sujet, et peut-être s'arrêta-t-il plus volontiers encore à l'idée de le mettre à la scène, s'il est vrai qu'on lui avait recommandé d'utiliser une décoration des enfers. Cette décoration, conservée avec grand soin au Garde-Meuble[294], trouvait naturellement sa place dans _Psyché_; mais il faudrait se garder d'accorder trop de confiance à cette petite tradition. Quoi qu'il en soit, il ne suffisait point d'avoir trouvé cet heureux canevas, il fallait le remplir, et, malgré sa diligence habituelle, Molière craignait de ne pas être en mesure de faire représenter cet ouvrage au carnaval; il implora donc le secours de Corneille, qui lui prêta son aide pendant une quinzaine de jours[295], et se mit à écrire de verve la plus grande partie de la pièce: ce fut lui qui fournit, entre autres scènes, la charmante déclaration de Psyché[296], si délicate, si passionnée, et par laquelle les _doucereux_, comme les appelait notre illustre poëte tragique, durent assurément se laisser gagner.

Cette pièce fut représentée dans une salle nouvelle que Louis XIV avait fait construire tout exprès pour les divertissements de ce genre. Dans son _Idée des spectacles anciens et nouveaux_[297], l'abbé de Pure décrit ainsi «le grand et superbe salon que le Roi conçut et fit faire fixe et permanent pour les divers spectacles, et pour les délassements de son esprit et le divertissement de ses peuples:»

«Ce grand prince, qui se connoît parfaitement à tout, et qui a de grandes pensées jusque dans les plus petites choses, en donna l'ordre et le soin au sieur Gaspard Vigarani. Le lieu fut malaisé à choisir; et feu Monsieur le Cardinal, en partant de Paris pour aller travailler à la paix sur la frontière, avoit prétendu faire un théâtre de bois dans la place qui est derrière son palais. L'espace étoit à la vérité assez grand, mais le sieur Vigarani ne le trouva ni assez propre, ni assez commode, soit pour la durée, soit pour la majesté, soit pour le mouvement des grandes machines qu'il avoit projetées. Comme il étoit aussi judicieux qu'inventif, il proposa de bâtir une salle grande et spacieuse dans les alignements du dessein du Louvre, dont les dehors symétriques avec le reste de la façade l'affranchiroient de toute ruine et de tous changements. Le Roi agréa fort cette proposition, et les ordres furent donnés à M. Ratabon[298] de hâter l'ouvrage, et au sieur Vigarani de préparer ses machines. En voici les dimensions et le devis, tant du dedans que du dehors, qui m'a été donné par le sieur Charles Vigarani, fils de Gaspard.... Le corps de la salle est partagé en deux parties inégales. La première comprend le théâtre et ses accompagnements; la seconde contient le parterre, les corridors et loges qui font face au théâtre, et qui occupent le reste du salon de trois côtés, l'un qui regarde la cour, l'autre le jardin, et le troisième le corps du palais des Tuileries. La première partie, ou le théâtre, qui s'ouvre par une façade également riche et artiste, depuis son ouverture jusqu'à la muraille qui est du côté du pavillon, vers les vieilles écuries, a de profondeur vingt-deux toises. Son ouverture est de trente-deux pieds sur la largeur ou entre les corridors et châssis qui règnent des deux côtés. La hauteur ou celle des châssis est de vingt-quatre pieds jusques aux nuages. Par-dessus les nuages jusqu'au tirant du comble, pour la retraite ou pour le mouvement des machines, il y a trente-sept pieds. Sous le plancher ou parquet du théâtre, pour les enfers ou pour les changements des mers, il y a quinze pieds de profond.... La seconde partie, ou celle du parterre, qui est du côté de l'appartement des Tuileries, a de largeur entre les deux murs soixante-trois pieds, entre les corridors quarante-neuf. Sa profondeur, depuis le théâtre jusqu'au susdit appartement, est de quatre-vingt-treize pieds; chaque corridor est de six pieds; et la hauteur du parterre jusqu'au plafond est de quarante-neuf pieds. Ce plafond a deux beautés aussi riches que surprenantes, par sa dorure et par sa dureté. Celle-ci est toutefois la plus considérable, quoique la matière en soit commune et de peu de prix, car ce n'est que du carton, mais composé et pétri d'une manière si particulière, qu'il est rendu aussi dur que la pierre et que les plus solides matières. Le reste de la hauteur jusqu'au comble, où sont les rouages et les mouvements, est de soixante-deux pieds. Il y a encore une manière aussi nouvelle que hardie d'enter une poutre l'une dans l'autre et de confier aux deux, sur quelque longueur que ce soit, toute sorte de pesanteur et de machine. Il en a rendu raison à divers physiciens, et a sauvé par cette invention et les dépenses d'avoir des poutres assez grandes ou assez fortes pour de tels bâtiments, et le péril de les voir s'affaisser et même rompre après fort peu de durée.»

En tête du programme in-4º de la pièce, intitulé: «PSICHÉ, tragi-comédie et ballet dansé devant Sa Majesté au mois de Ianvier 1671,» et publié à Paris par Robert Ballard dans le courant de la même année, se trouve une autre _description de la sale_, beaucoup moins technique, et que nous croyons devoir reproduire parce qu'elle éclaircit et complète la précédente; elle est d'ailleurs beaucoup plus courte:

«Le lieu destiné pour la représentation, et pour les spectateurs de cet assemblage de tant de magnifiques divertissements, est une salle faite exprès pour les plus grandes fêtes, et qui seule peut passer pour un très-superbe spectacle. Sa longueur est de quarante toises; elle est partagée en deux parties: l'une est pour le théâtre, et l'autre pour l'assemblée. Cette dernière partie est celle que l'on voit la première; elle a des beautés qui amusent agréablement les regards jusques au moment où la scène doit s'ouvrir. La face du théâtre, ainsi que les deux retours, est un grand ordre corinthien, qui comprend toute la hauteur de l'édifice. On entre dans le parterre par deux portes différentes, à droit et à gauche; ces entrées ont des deux côtés des colonnes sur des piédestaux, et des pilastres carrés élevés à la hauteur du théâtre. On monte ensuite sur un haut dais réservé pour les places des personnes royales et de ce qu'il y a de plus considérable à la cour. Cet espace est bordé d'une balustrade par devant, et de degrés en amphithéâtre tout à l'entour; des colonnes, posées sur le haut de ces degrés, soutiennent des galeries, sous lesquelles, entre les colonnes, on a placé des balcons, qui sont ornés, ainsi que le plafond, et tout ce qui paroît dans la salle, de ce que l'architecture, la sculpture, la peinture et la dorure ont de plus beau, de plus riche, et de plus éclatant.»

Ajoutons que l'éclairage était des plus brillants: «Trente lustres qui éclairent la salle de l'assemblée, lit-on en tête du _prologue_ dans le même programme, se haussent pour laisser la vue du spectacle libre dans le moment que la toile qui ferme le théâtre se lève.»

Cette belle salle ne servit que pour cet ouvrage: après les représentations de _Psyché_, «elle fut abandonnée, jusqu'en 1716 qu'on la raccommoda pour les ballets qui y furent exécutés[299].»

La première représentation de _Psyché_ eut lieu, suivant toute apparence, le 16 janvier. Il est vrai que la _Gazette_ donne la date du 17; mais, comme en terminant son article le journaliste annonce que ce divertissement fut continué le 17, on doit penser qu'il y a une faute d'impression dans la première phrase. Voici, du reste, le texte exact de ce compte rendu, dans lequel nous supprimons seulement une analyse très-peu intéressante de l'ouvrage: