Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 17
Me faire grâce après tant d'injustice! De tant de vains détours je vois trop l'artifice, Et ne saurois douter du choix que vous ferez Quand vous aurez par moi ce que vous espérez. Épousez, j'y consens, le rang de souveraine; 1255 Faites l'impératrice, en donnant une reine; Disposez de sa main, et pour première loi, Madame, ordonnez-lui d'abaisser l'œil sur moi.
DOMITIE.
Cet objet de ma haine a pour vous quelque charme.
DOMITIAN.
Son nom seul prononcé vous a mise en alarme: 1260 Me puis-je mieux venger, si vous me trahissez, Que d'aimer à vos yeux ce que vous haïssez?
DOMITIE.
Parlons à cœur ouvert. Aimez-vous Bérénice?
DOMITIAN.
Autant qu'il faut l'aimer pour vous faire un supplice.
DOMITIE.
Ce sera donc le vôtre encor plus que le mien. 1265 Après cela, Seigneur, je ne vous dis plus rien. S'il n'a pas pour votre âme une assez rude gêne, J'y puis joindre au besoin une implacable haine.
DOMITIAN.
Et moi, dût à jamais croître ce grand courroux, J'épouserai, Madame, ou Bérénice, ou vous. 1270
DOMITIE.
Ou Bérénice, ou moi! La chose est donc égale, Et vous ne m'aimez plus qu'autant que ma rivale?
DOMITIAN.
La douleur de vous perdre, hélas!...
DOMITIE.
C'en est assez: Nous verrons cet amour dont vous nous menacez. Cependant si la Reine, aussi fière que belle, 1275 Sait comme il faut répondre aux vœux d'un infidèle, Ne me rapportez point l'objet de son dédain Qu'elle n'ait repassé les rives du Jourdain.
SCÈNE IV.
DOMITIAN, ALBIN.
DOMITIAN.
Admire ainsi que moi de quelle jalousie Au seul nom de la Reine elle a paru saisie; 1280 Comme s'il importoit à ses heureux appas A qui je donne un cœur dont elle ne veut pas!
ALBIN.
Seigneur, telle est l'humeur de la plupart des femmes. L'amour sous leur empire eût-il rangé mille âmes, Elles regardent tout comme leur propre bien, 1285 Et ne peuvent souffrir qu'il leur échappe rien. Un captif mal gardé leur semble une infamie: Qui l'ose recevoir devient leur ennemie; Et sans leur faire un vol on ne peut disposer D'un cœur qu'un autre choix les force à refuser: 1290 Elles veulent qu'ailleurs par leur ordre il soupire, Et qu'un don de leur part marque un reste d'empire. Domitie a pour vous ces communs sentiments Que les fières beautés ont pour tous leurs amants, Et craint, si votre main se donne à Bérénice, 1295 Qu'elle ne porte en vain le nom d'impératrice, Quand d'un côté l'hymen, et de l'autre l'amour, Feront à cette reine un empire en sa cour. Voilà sa jalousie, et ce qu'elle redoute, Seigneur. Pour le sénat, n'en soyez point en doute, 1300 Il aime l'Empereur, et l'honore à tel point, Qu'il servira sa flamme, ou n'en parlera point; Pour le stupide Claude il eut bien la bassesse D'autoriser l'hymen de l'oncle avec la nièce[267]: Il ne fera pas moins pour un prince adoré, 1305 Et je l'y tiens déjà, Seigneur, tout préparé.
DOMITIAN.
Tu parles du sénat, et je veux parler d'elle, De l'ingrate qu'un trône a rendue infidèle. N'est-il point de moyens[268], ne vois-tu point de jour, A mettre enfin d'accord sa gloire et son amour? 1310
ALBIN.
Tout dépendra de Tite et du secret office Qu'il peut dans le sénat rendre à sa Bérénice. L'air dont il agira pour un espoir si doux Tournera l'assemblée ou pour ou contre vous; Et si sa politique à vos amis s'oppose, 1315 Vous l'avez dit vous-même, ils pourront peu de chose. Sondez ses sentiments, et réglez-vous sur eux: Votre bonheur est sûr, s'il consent d'être heureux. Que si son choix balance, ou flatte mal le vôtre, Demandez Bérénice afin d'obtenir l'autre. 1320 Vous l'avez déjà vu sensible à de tels coups; Et c'est un grand ressort qu'un peu d'amour jaloux. Au moindre empressement pour cette belle reine, Il vous fera justice et reprendra sa chaîne. Songez à pénétrer ce qu'il a dans l'esprit. 1325 Le voici.
DOMITIAN.
Je suivrai ce que ton zèle en dit.
SCÈNE V.
TITE, DOMITIAN, FLAVIAN, ALBIN.
TITE.
Avez-vous regagné le cœur de votre ingrate, Mon frère?
DOMITIAN.
Sa fierté de plus en plus éclate. Voyez s'il fut jamais orgueil pareil au sien: Il veut que je la serve et ne prétende rien, 1330 Que j'appuie en l'aimant toute son injustice, Que je fasse de Rome exiler Bérénice. Mais, Seigneur, à mon tour puis-je vous demander Ce qu'à vos plus doux vœux il vous plaît d'accorder?
TITE.
J'aurai peine à bannir la Reine de ma vue. 1335 Par quels ordres, grands Dieux, est-elle revenue? Je souffrois, mais enfin je vivois sans la voir; J'allois....
DOMITIAN.
N'avez-vous pas un absolu pouvoir, Seigneur?
TITE.
Oui; mais j'en suis comptable à tout le monde: Comme dépositaire, il faut que j'en réponde. 1340 Un monarque a souvent des lois à s'imposer; Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.
DOMITIAN.
Que refuserez-vous aux désirs de votre âme, Si le sénat approuve une si belle flamme?
TITE.
Qu'il parle du Vésuve, et ne se mêle pas 1345 De jeter dans mon âme un nouvel embarras. Est-ce à lui d'abuser de mon inquiétude Jusqu'à mettre une borne à son incertitude? Et s'il ose en mon choix prendre quelque intérêt, Me croit-il en état d'en croire son arrêt? 1350 S'il exile la Reine, y pourrai-je souscrire?
DOMITIAN.
S'il parle en sa faveur, pourrez-vous l'en dédire? Ah! que je vous plaindrois d'avoir si peu d'amour!
TITE.
J'en ai trop, et le mets peut-être trop au jour.
DOMITIAN.
Si vous en aviez tant, vous auriez peu de peine 1355 A rendre Domitie à sa première chaîne.
TITE.
Ah! s'il ne s'agissoit que de vous la céder, Vous auriez peu de peine à me persuader; Et pour vous rendre heureux, me rendre à Bérénice Ne seroit pas vous faire un fort grand sacrifice. 1360 Il y va de bien plus.
DOMITIAN.
De quoi, Seigneur?
TITE.
De tout. Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout, D'en suivre la furie, et d'être le ministre De ce qu'un noir dépit conçoit de plus sinistre: Et peut-être l'aigreur de ces inimitiés 1365 Voudra que je vous perde ou que vous me perdiez: Voilà ce qui peut suivre un si doux hyménée. Vous voyez dans l'orgueil Domitie obstinée; Quand pour moi cet orgueil ose vous dédaigner, Elle ne m'aime pas: elle cherche à régner, 1370 Avec vous, avec moi, n'importe la manière. Tout plairoit, à ce prix, à son humeur altière; Tout seroit digne d'elle; et le nom d'empereur A mon assassin même attacheroit son cœur.
DOMITIAN.
Pouvez-vous mieux choisir un frein à sa colère, 1375 Seigneur, que de la mettre entre les mains d'un frère?
TITE.
Non: je ne puis la mettre en de plus sûres mains[269]; Mais plus vous m'êtes cher, Prince, et plus je vous crains: De ceux qu'unit le sang plus douces sont les chaînes, Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines; 1380 L'offense en est plus rude, et le courroux plus grand, La suite plus barbare, et l'effet plus sanglant. La nature en fureur s'abandonne à tout faire, Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère. Je ne réveille point des soupçons assoupis, 1385 Et veux bien oublier le temps de Civilis[270]: Vous étiez encor jeune, et sans vous bien connoître, Vous pensiez n'être né que pour vivre sans maître; Mais les occasions renaissent aisément: Une femme est flatteuse, un empire est charmant, 1390 Et comme avec plaisir on s'en laisse surprendre, On néglige bientôt les soins de s'en défendre. Croyez-moi, séparez vos intérêts des siens.
DOMITIAN.
Eh bien! j'en briserai les dangereux liens. Pour votre sûreté j'accepte ce supplice; 1395 Mais pour m'en consoler, donnez-moi Bérénice. Dût le sénat, dût Rome en frémir de courroux, Vous n'osez l'épouser, j'oserai plus que vous; Je l'aime, et l'aimerai si votre âme y renonce. Quoi? n'osez-vous, Seigneur, me faire de réponse? 1400
TITE.
Se donne-t-elle à vous, et ne tient-il qu'à moi?
DOMITIAN.
Elle a droit d'imiter qui lui manque de foi.
TITE.
Elle n'en a que trop; et toutefois je doute Que son amour trahi prenne la même route.
DOMITIAN.
Mais si pour se venger elle répond au mien? 1405
TITE.
Épousez-la, mon frère, et ne m'en dites rien.
DOMITIAN.
Et si je regagnois l'esprit de Domitie? Si pour moi sa fierté se montroit adoucie? Si mes vœux, si mes soins en étoient mieux reçus, Seigneur?
TITE, en rentrant.
Epousez-la sans m'en parler non plus. 1410
DOMITIAN.
Allons, et malgré lui rendons-lui Bérénice. Albin, de nos projets son amour est complice; Et puisqu'il l'aime assez pour en être jaloux, Malgré l'ambition Domitie est à nous.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[256] Dans la _Bérénice_ de Racine (acte II, scène II), Titus interroge de même son confident Paulin, et celui-ci lui fait connaître, comme ici Philon à Bérénice, les dispositions des Romains.
[257] Telle est l'orthographe de toutes les éditions données par Corneille. L'édition de 1692, et Voltaire d'après elle, ont substitué le pluriel au singulier: «assurent ce haut rang.»
[258] Voyez plus haut, p. 194, note 201, et p. 216, vers 381. L'historien Josèphe raconte au livre XX de ses _Antiquités judaïques_, chapitre VII, 3, que Polémon, pour épouser Bérénice, se fit circoncire; puis que Bérénice l'ayant quitté fort peu de temps après le mariage, il renonça à la religion juive.
[259] Dans la _Bérénice_ de Racine (acte II, scène II, et acte III, scène I), il s'agit d'un semblable témoignage de reconnaissance, de l'agrandissement des États de Bérénice.
[260] Tacite raconte au livre IV de ses _Histoires_ (chapitres LXXXV et LXXXVI) comment Mucien décida Domitien à rester à Lyon, au lieu d'aller sur le théâtre même de la guerre. Puis il ajoute: «Domitien comprit l'artifice; mais les égards commandaient de ne pas l'apercevoir: on alla donc à Lyon. De là on croit qu'il tenta par de secrets émissaires la foi de Cerealis (_ou_ Cerialis, _le général qui commandait l'armée romaine opposée au Batave Civilis_): il voulait savoir si ce chef lui remettrait, en cas qu'il parût, l'armée et le commandement. Cette pensée cachait-elle un projet de guerre contre son père, ou cherchait-il à se ménager contre son frère des ressources et des forces? la chose demeura incertaine.» _Intellegebantur artes; sed pars obsequii in eo ne deprehenderentur: ita Lugdunum ventum. Unde creditur Domitianus occultis ad Cerialem nunciis, fidem ejus tentavisse an præsenti sibi exercitum imperiumque traditurus foret: qua cogitatione bellum adversus patrem agitaverit, an opes virisque adversus fratrem, in incerto fuit._
[261] Toutes les éditions anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent _causé_, sans accord.
[262] _Quædam sub eo fortuita ac tristia acciderunt: ut conflagratio Vesevi montis in Campania._ (Suétone, _Titus_, chapitre VIII.) Cette éruption de 79 est celle qui détruisit Herculanum, Pompeies et Stabies, et dont Pline l'Ancien fut victime.
[263] Nous avons adopté la leçon de l'édition de 1692, qui est aussi celle de Voltaire. Elle nous a paru préférable au texte des éditions antérieures: «vous pourrez.»
[264] _Var._ Cet unique secours qui pouvoit le servir. (1671 et 79)
[265] L'édition de 1682 porte, par erreur, «_un_ excuse.»
[266] On lit _marcenaire_ dans les deux éditions de 1682 et de 1692.
[267] Après la mort de Messaline, Claude épousa, avec l'assentiment du sénat, sa nièce Agrippine, dont le fils Néron avait déjà onze ans. Voyez Tacite, _Annales_, livre XII, chapitres V-VII.
[268] Voltaire (1764) a mis le singulier: _moyen_.
[269] L'édition de 1682 donne seule: «en des plus sûres mains.»
[270] Voyez ci-dessus, p. 246, note 260.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
As-tu vu Bérénice? aime-t-elle mon frère? 1415 Et se plaît-elle à voir qu'il tâche de lui plaire? Me la demande-t-il de son consentement?
FLAVIAN.
Ne la soupçonnez point d'un si bas sentiment; Elle n'en peut souffrir non pas même la feinte.
TITE.
As-tu vu dans son cœur encor la même atteinte? 1420
FLAVIAN.
Elle veut vous parler, c'est tout ce que j'en sai.
TITE.
Faut-il de son pouvoir faire un nouvel essai?
FLAVIAN.
M'en croirez-vous, Seigneur? évitez sa présence[271], Ou mettez-vous contre elle un peu mieux en défense. Quel fruit espérez-vous de tout son entretien? 1425
TITE.
L'en aimer davantage, et ne résoudre rien.
FLAVIAN.
L'irrésolution doit-elle être éternelle? Vous ne me dites plus que Domitie est belle, Seigneur, vous qui disiez que ses seules beautés Vous peuvent consoler de ce que vous quittez; 1430 Qu'elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre Vos feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre.
TITE.
Je l'ai dit, il est vrai; mais j'avois d'autres yeux, Et je ne voyois pas Bérénice en ces lieux.
FLAVIAN.
Quand aux feux les plus beaux un monarque défère, Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire, Et regarde l'amour comme un lâche attentat Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État. Son grand cœur, au-dessus des plus dignes amorces, A ses devoirs pressants laisse toutes leurs forces[272]; 1440 Et son plus doux espoir n'ose lui demander Ce que sa dignité ne lui peut accorder.
TITE.
Je sais qu'un empereur doit parler ce langage; Et quand il l'a fallu, j'en ai dit davantage; Mais de ces duretés que j'étale à regret, 1445 Chaque mot à mon cœur coûte un soupir secret; Et quand à la raison j'accorde un tel empire, Je le dis seulement parce qu'il le faut dire, Et qu'étant au-dessus de tous les potentats, Il me seroit honteux de ne le dire pas. 1450 De quoi s'enorgueillit un souverain de Rome, Si par respect pour elle il doit cesser d'être homme, Éteindre un feu qui plaît, ou ne le ressentir Que pour s'en faire honte et pour le démentir? Cette toute-puissance est bien imaginaire, 1455 Qui s'asservit soi-même à la peur de déplaire, Qui laisse au goût public régler tous ses projets, Et prend le plus haut rang pour craindre ses sujets. Je ne me donne point d'empire sur leurs âmes, Je laisse en liberté leurs soupirs et leurs flammes; 1460 Et quand d'un bel objet j'en vois quelqu'un charmé, J'applaudis au bonheur d'aimer et d'être aimé. Quand je l'obtiens du ciel, me portent-ils envie? Qu'ont d'amer pour eux tous les douceurs de ma vie? Et par quel intérêt....
FLAVIAN.
Ils perdroient tout en vous. 1465 Vous faites le bonheur et le salut de tous, Seigneur; et l'univers, de qui vous êtes l'âme....
TITE.
Ne perds plus de raisons à combattre ma flamme: Les yeux de Bérénice inspirent des avis Qui persuadent mieux que tout ce que tu dis. 1470
FLAVIAN.
Ne vous exposez donc qu'à ceux de Domitie.
TITE.
Je n'ai plus, Flavian, que quatre jours de vie: Pourquoi prends-tu plaisir à les tyranniser?
FLAVIAN.
Mais vous savez qu'il faut la perdre ou l'épouser?
TITE.
En vain donc à ses vœux tout mon amour s'oppose; 1475 Périr ou faire un crime est pour moi même chose. Laissons-lui toutefois soulever des mutins; Hasardons sur la foi de nos heureux destins: Ils m'ont promis la Reine, et doivent à ses charmes Tout ce qu'ils ont soumis à l'effort de mes armes; 1480 Par elle j'ai vaincu, pour elle il faut périr.
FLAVIAN.
Seigneur....
TITE.
Oui, Flavian, c'est à faire[273] à mourir. La vie est peu de chose; et tôt ou tard, qu'importe Qu'un traître me l'arrache, ou que l'âge l'emporte? Nous mourons[274] à toute heure; et dans le plus doux sort Chaque instant de la vie est un pas vers la mort[275].
FLAVIAN.
Flattez mieux les desirs de votre ambitieuse, Et ne la changez pas de fière en furieuse. Elle vient vous parler.
TITE.
Dieux! quel comble d'ennuis!
SCÈNE II.
TITE, DOMITIE, FLAVIAN, PLAUTINE.
DOMITIE.
Je viens savoir de vous, Seigneur, ce que je suis. 1490 J'ai votre foi pour gage, et mes aïeux pour marques Du grand droit de prétendre au plus grand des monarques; Mais Bérénice est belle, et des yeux si puissants Renversent aisément des droits si languissants. Ce grand jour qui devoit unir mon sort au vôtre, 1495 Servira-t-il, Seigneur, au triomphe d'une autre?
TITE.
J'ai quatre jours encor pour en délibérer, Madame; jusque-là laissez-moi respirer. C'est peu de quatre jours pour un tel sacrifice; Et s'il faut à vos droits immoler Bérénice, 1500 Je ne vous réponds pas que Rome et tous vos droits Puissent en quatre jours m'en imposer les lois.
DOMITIE.
Il n'en faudroit pas tant, Seigneur, pour vous résoudre A lancer sur ma tête un dernier coup de foudre, Si vous ne craigniez point qu'il rejaillît[276] sur vous. 1505
TITE.
Suspendez quelque temps encor ce grand courroux. Puis-je étouffer sitôt une si belle flamme?
DOMITIE.
Quoi? vous ne pouvez pas ce que peut une femme? Que vous me rendez mal ce que vous me devez! J'ai brisé de beaux fers, Seigneur, vous le savez; 1510 Et mon âme, sensible à l'amour comme une autre, En étouffe un peut-être aussi fort que le vôtre.
TITE.
Peut-être auriez-vous peine à le bien étouffer, Si votre ambition n'en savoit triompher. Moi qui n'ai que les Dieux au-dessus de ma tête, 1515 Qui ne vois plus de rang digne de ma conquête, Du trône où je me sieds puis-je aspirer à rien Qu'à posséder un cœur qui n'aspire qu'au mien? C'est là de mes pareils la noble inquiétude: L'ambition remplie y jette leur étude; 1520 Et sitôt qu'à prétendre elle n'a plus de jour, Elle abandonne un cœur tout entier à l'amour.
DOMITIE.
Elle abandonne ainsi le vôtre à cette reine, Qui cherche une grandeur encor plus souveraine.
TITE.
Non, Madame: je veux que vous sortiez d'erreur[277], 1525 Bérénice aime Tite, et non pas l'Empereur; Elle en veut à mon cœur, et non pas à l'empire[278].
DOMITIE.
D'autres avoient déjà pris soin de me le dire, Seigneur; et votre reine a le goût délicat De n'en vouloir qu'au cœur, et non pas à l'éclat. 1530 Cet amour épuré que Tite seul lui donne Renonceroit au rang pour être à la personne! Mais on a beau, Seigneur, raffiner sur ce point, La personne et le rang ne se séparent point. Sous les tendres brillants de cette noble amorce 1535 L'ambition cachée attaque, presse, force; Par là de ses projets elle vient mieux à bout; Elle ne prétend rien, et s'empare de tout. L'art est grand; mais enfin je ne sais s'il mérite La bouche d'une reine et l'oreille de Tite. 1540 Pour moi, j'aime autrement; et tout me charme en vous; Tout m'en est précieux, Seigneur, tout m'en est doux; Je ne sais point si j'aime ou l'Empereur ou Tite, Si je m'attache au rang ou n'en veux qu'au mérite, Mais je sais qu'en l'état où je suis aujourd'hui 1545 J'applaudis à mon cœur de n'aspirer qu'à lui.
TITE.
Mais me le donnez-vous tout ce cœur qui n'aspire, En se tournant vers moi, qu'aux honneurs de l'empire? Suit-il l'ambition en dépit de l'amour, Madame? la suit-il sans espoir de retour? 1550
DOMITIE.
Si c'est à mon égard ce qui vous inquiète, Le cœur se rend bientôt quand l'âme est satisfaite: Nous le défendons mal de qui remplit nos vœux. Un moment dans le trône éteint tous autres feux; Et donner tout ce cœur, souvent ce n'est que faire 1555 D'un trésor invisible un don imaginaire. A l'amour vraiment noble il suffit du dehors; Il veut bien du dedans ignorer les ressorts: Il n'a d'yeux que pour voir ce qui s'offre à la vue, Tout le reste est pour eux une terre inconnue; 1560 Et sans importuner le cœur d'un souverain, Il a tout ce qu'il veut quand il en a la main. Ne m'ôtez pas la vôtre, et disposez du reste. Le cœur a quelque chose en soi de tout céleste; Il n'appartient qu'aux Dieux; et comme c'est leur choix, Je ne veux point, Seigneur, attenter sur leurs droits.
TITE.
Et moi, qui suis des Dieux la plus visible image, Je veux ce cœur comme eux, et j'en veux tout l'hommage. Mais vous n'en avez plus, Madame, à me donner; Vous ne voulez ma main que pour vous couronner. 1570 D'autres pourront un jour vous rendre ce service. Cependant, pour régler le sort de Bérénice, Vous pouvez faire agir vos amis au sénat; Ils peuvent m'y nommer lâche, parjure, ingrat: J'attendrai son arrêt, et le suivrai peut-être. 1575
DOMITIE.
Suivez-le, mais tremblez s'il flatte trop son maître. Ce grand corps tous les ans change d'âme et de cœurs; C'est le même sénat, et d'autres sénateurs. S'il alla pour Néron jusqu'à l'idolâtrie, Il le traita depuis de traître à sa patrie, 1580 Et réduisit ce prince indigne de son rang A la nécessité de se percer le flanc[279]. Vous êtes son amour, craignez d'être sa haine Après l'indignité d'épouser une reine. Vous avez quatre jours pour en délibérer. 1585 J'attends le coup fatal, que je ne puis parer. Adieu. Si vous l'osez, contentez votre envie; Mais en m'ôtant l'honneur n'épargnez pas ma vie.
SCÈNE III.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
L'impétueux esprit! Conçois-tu, Flavian, Où pourroient ses fureurs porter Domitian, 1590 Et de quelle importance est pour moi l'hyménée Où par tous mes desirs je la sens condamnée?
FLAVIAN.
Je vous l'ai déjà dit, Seigneur: pensez-y bien, Et surtout de la Reine évitez l'entretien. Redoutez.... Mais elle entre, et sa moindre tendresse De toutes nos raisons va montrer la foiblesse.
SCÈNE IV.
TITE, BÉRÉNICE, PHILON, FLAVIAN.
TITE.
Eh bien! Madame, eh bien! faut-il tout hasarder? Et venez-vous ici pour me le commander?
BÉRÉNICE.