Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 16

Chapter 163,563 wordsPublic domain

BÉRÉNICE.

Ainsi tout est égal: s'il me chasse, il la quitte; Mais ce peu qu'il m'a dit ne peut qu'il ne m'irrite: Il marque trop pour moi son infidélité. 885 Vois de ses derniers mots quelle est la dureté: «Qu'on la serve, a-t-il dit, comme elle fut servie Alors qu'elle faisoit le bonheur de ma vie[247].» Je ne le fais donc plus! Voilà ce que j'ai craint. Il fait en liberté ce qu'il faisoit contraint. 890 Cet ordre de sortir, si prompt et si sévère, N'a plus pour s'excuser l'autorité d'un père: Il est libre, il est maître, il veut tout ce qu'il fait.

PHILON.

Du peu qu'il vous a dit j'attends un autre effet. Le trouble de vous voir auprès d'une rivale 895 Vouloit pour se remettre un moment d'intervalle; Et quand il a rompu sitôt vos entretiens, Je lisois dans ses yeux qu'il évitoit les siens, Qu'il fuyoit l'embarras d'une telle présence. Mais il vient à son tour prendre son audience, 900 Madame; et vous voyez si j'en sais bien juger. Songez de quelle sorte il faut le ménager.

SCÈNE V.

TITE, BÉRÉNICE, FLAVIAN, PHILON.

BÉRÉNICE.

Me cherchez-vous, Seigneur, après m'avoir chassée?

TITE.

Vous avez su mieux lire au fond de ma pensée, Madame; et votre cœur connoît assez le mien 905 Pour me justifier sans que j'explique rien.

BÉRÉNICE.

Mais justifiera-t-il le don qu'il vous plaît faire De ma propre personne au prince votre frère? Et n'est-ce point assez de me manquer de foi, Sans prendre encor le droit de disposer de moi? 910 Pouvez-vous jusque-là me bannir de votre âme? Le pouvez-vous, Seigneur?

TITE.

Le croyez-vous, Madame?

BÉRÉNICE.

Hélas! que j'ai de peur de vous dire que non! J'ai voulu vous haïr dès que j'ai su ce don: Mais à de tels courroux l'âme en vain se confie; 915 A peine je vous vois que je vous justifie. Vous me manquez de foi, vous me donnez, chassez. Que de crimes! Un mot les a tous effacés. Faut-il, Seigneur, faut-il que je ne vous accuse Que pour dire aussitôt que c'est moi qui m'abuse, 920 Que pour me voir forcée à répondre pour vous! Épargnez cette honte à mon dépit jaloux; Sauvez-moi du désordre où ma bonté[248] m'expose, Et du moins par pitié dites-moi quelque chose; Accusez-moi plutôt, Seigneur, à votre tour, 925 Et m'imputez pour crime un trop parfait amour. Vos chimères d'État, vos indignes scrupules, Ne pourront-ils jamais passer pour ridicules? En souffrez-vous encor la tyrannique loi? Ont-ils encor sur vous plus de pouvoir que moi? 930 Du bonheur de vous voir j'ai l'âme si ravie, Que pour peu qu'il durât, j'oublierois Domitie. Pourrez-vous l'épouser dans quatre jours? O cieux! Dans quatre jours! Seigneur, y voudrez-vous mes yeux? Vous plairez-vous à voir qu'en triomphe menée, 935 Je serve de victime à ce grand hyménée; Que traînée avec pompe aux marches de l'autel, J'aille de votre main attendre un coup mortel? M'y verrez-vous mourir sans verser une larme? Vous y préparez-vous sans trouble et sans alarme? 940 Et si vous concevez l'excès de ma douleur, N'en rejaillit-il[249] rien jusque dans votre cœur?

TITE.

Hélas! Madame, hélas! pourquoi vous ai-je vue? Et dans quel contre-temps êtes-vous revenue! Ce qu'on fit d'injustice à de si chers appas 945 M'avoit assez coûté pour ne l'envier pas. Votre absence et le temps m'avoient fait quelque grâce; J'en craignois un peu moins les malheurs où je passe; Je souffrois Domitie, et d'assidus efforts M'avoient, malgré l'amour, fait maître du dehors. 950 La contrainte sembloit tourner en habitude; Le joug que je prenois m'en paroissoit moins rude; Et j'allois être heureux, du moins aux yeux de tous, Autant qu'on le peut être en n'étant point à vous. J'allois....

BÉRÉNICE.

N'achevez point, c'est là ce qui me tue. 955 Et je pourrois souffrir votre hymen à ma vue, Si vous aviez choisi quelque objet sans éclat, Qui ne pût être à vous que par raison d'État, Qui de ses grands aïeux n'eût reçu rien d'aimable, Qui n'en eût que le nom qui fût considérable. 960 «Il s'est assez puni de son manque de foi, Me dirois-je, et son cœur n'en est pas moins à moi.» Mais Domitie est belle, elle a tout l'avantage Qu'ajoute un vrai mérite à l'éclat du visage; Et pour vous épargner les discours superflus, 965 Elle est digne de vous, si vous ne m'aimez plus. Elle a toujours charmé le prince votre frère, Elle a gagné sur vous de ne vous plus déplaire: L'hymen achèvera de me faire oublier; Elle aura votre cœur, et l'aura tout entier. 970 Seigneur, faites-moi grâce: épousez Sulpitie, Ou Camille, ou Sabine, et non pas Domitie; Choisissez-en quelqu'une enfin dont le bonheur Ne m'ôte que la main, et me laisse le cœur.

TITE.

Domitie aisément souffriroit ce partage; 975 Ma main satisferoit l'orgueil de son courage; Et pour le cœur, à peine il vous sait en ces lieux, Qu'il revient tout entier faire hommage à vos yeux.

BÉRÉNICE.

N'importe: ayez pitié, Seigneur, de ma foiblesse. Vous avez un cœur fait à changer de maîtresse; 980 Vous ne savez que trop l'art de manquer de foi: Ne l'exercerez-vous jamais que contre moi?

TITE.

Domitie est le choix de Rome et de mon père: Ils crurent à propos de l'ôter à mon frère, De crainte que ce cœur jeune et présomptueux 985 Ne rendît téméraire un prince impétueux. Si pour vous obéir je lui suis infidèle, Rome, qui l'a choisie, y consentira-t-elle?

BÉRÉNICE.

Quoi? Rome ne veut pas quand vous avez voulu? Que faites-vous, Seigneur, du pouvoir absolu? 990 N'êtes-vous dans ce trône, où tant de monde aspire, Que pour assujettir l'Empereur à l'empire[250]? Sur ses plus hauts degrés Rome vous fait la loi! Elle affermit ou rompt le don de votre foi! Ah! si j'en puis juger sur ce qu'on voit paroître. 995 Vous en êtes l'esclave encor plus que le maître.

TITE.

Tel est le triste sort de ce rang souverain, Qui ne dispense pas d'avoir un cœur romain; Ou plutôt des Romains tel est le dur caprice[251] A suivre obstinément une aveugle injustice, 1000 Qui rejetant d'un roi le nom plus que les lois, Accepte un empereur plus puissant que cent rois. C'est ce nom seul qui donne à leurs farouches haines Cette invincible horreur qui passe jusqu'aux reines, Jusques à leurs époux; et vos yeux adorés 1005 Verroient de notre hymen naître cent conjurés. Encor s'il n'y falloit hasarder que ma vie; Si ma perte aussitôt de la vôtre suivie....

BÉRÉNICE.

Non, Seigneur, ce n'est pas aux reines comme moi A hasarder leurs jours pour signaler leur foi. 1010 La plus illustre ardeur de périr l'un pour l'autre N'a rien de glorieux pour mon rang et le vôtre: L'amour de nos pareils la traite de fureur, Et ces vertus d'amant ne sont pas d'empereur. Mes secours en Judée[252] achevèrent l'ouvrage 1015 Qu'avoit des légions ébauché le suffrage: Il m'est trop précieux pour le mettre au hasard; Et j'y pouvois, Seigneur, mériter quelque part, N'étoit qu'affermissant votre heureuse fortune, Je n'ai fait qu'empêcher qu'elle nous fût commune. 1020 Si j'eusse eu moins pour elle ou de zèle ou de foi, Vous seriez moins puissant, mais vous seriez à moi; Vous n'auriez que le nom de général d'armée, Mais j'aurois pour époux l'amant qui m'a charmée; Et je posséderois dans ma cour, en repos, 1025 Au lieu d'un empereur, le plus grand des héros.

TITE.

Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre, Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre. Allons dans vos États m'en donner un plus doux; Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. 1030 Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne[253], Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra[254]!

BÉRÉNICE.

Il n'est plus temps: ce nom, si sujet à l'envie, 1035 Ne se quitte jamais, Seigneur, qu'avec la vie; Et des nouveaux Césars la tremblante fierté N'ose faire de grâce à ceux qui l'ont porté: Qui l'a pris une fois est toujours punissable. Ce fut par là qu'Othon se traita de coupable, 1040 Par là Vitellius mérita le trépas; Et vous n'auriez partout qu'assassins sur vos pas.

TITE.

Que faire donc, Madame?

BÉRÉNICE.

Assurer votre vie; Et s'il y faut enfin la main de Domitie.... Mais adieu: sur ce point si vous pouvez douter, 1045 Ce n'est pas moi, Seigneur, qu'il en faut consulter.

TITE, à Bérénice qui se retire[255].

Non, Madame; et dût-il m'en coûter trône et vie, Vous ne me verrez point épouser Domitie. Ciel, si vous ne voulez qu'elle règne en ces lieux, Que vous m'êtes cruel de la rendre à mes yeux! 1050

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[240] Tel est le texte des anciennes éditions, y compris celle de 1692. Voltaire a mis: «Serait-ce un crime à moi?»

[241] Allusion à l'affranchi Félix. Voyez tome VI, p. 597, la note du vers 510 d'_Othon_.--Racine parle aussi de l'affranchi Félix, dans sa _Bérénice_ (acte II, scène II):

De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère, Des fers de Claudius Félix encor flétri, De deux reines, Seigneur, devenir le mari; Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse, Ces deux reines étoient du sang de Bérénice.

L'une des deux Drusille que Félix épousa était sœur de Bérénice.

[242] Tacite, au livre II des _Histoires_ (chapitre LXXXI), raconte que le parti de Vespasien, au moment de son avènement à l'empire, trouva une auxiliaire zélée dans la reine Bérénice: _nec minore animo regina Berenice partes juvabat, florens ætate formaque, et seni quoque Vespasiano magnificentia munerum grata_. Voyez aussi plus loin, vers 861 et suivants.

[243] L'édition de 1692 a changé _regarder_ en _remarquer_.

[244] Thomas Corneille et Voltaire ajoutent ici: _à Bérénice_, et au-dessus de la seconde phrase du vers 820, Voltaire seul: _à Domitie_.

[245] L'édition de 1682 donne seule: «d'un prince,» pour «du prince.»

[246] Voyez ci-dessus, p. 226, les vers 631 et 632.

[247] Voyez ci-dessus, p. 227, vers 642-644.

[248] L'édition de 1682 porte seule _ma honte_ pour _ma bonté_.

[249] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent ici _rejallit_, que l'édition de 1692 a changé en _rejaillit_. Plus loin, au vers 1505, l'édition de 1671 est la seule qui porte _rejaillît_: toutes les autres, même celle de 1692, ont _rejallît_.

[250] On a rapproché de ce passage ce vers que dit Néron dans le _Britannicus_ de Racine (publié en 1669):

Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire?

(Acte IV, scène III.)

[251] Racine, dans sa _Bérénice_ (acte II, scène II), emploie le même mot:

Soit raison, soit caprice, Rome ne l'attend point pour son impératrice.

Puis, quelques vers plus loin, il développe ainsi l'idée contenue dans les vers 1001 et 1002 de Corneille:

D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois, Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois, Attacha pour jamais une haine puissante; Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante, Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté, Survit dans tous les cœurs après la liberté.

[252] Voyez ci-dessus, p. 232, note 242.

[253] Dans l'édition de 1692: «_feront_ ma seule chaîne.»

[254] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 196.

[255] Voltaire (1764) a remplacé «qui se retire,» par «qui sort.»

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

BÉRÉNICE, PHILON.

BÉRÉNICE.

Avez-vous su, Philon, quel bruit et quel murmure Fait mon retour à Rome en cette conjoncture[256]?

PHILON.

Oui, Madame: j'ai vu presque tous vos amis, Et su d'eux quel espoir vous peut être permis. Il est peu de Romains qui penchent la balance 1055 Vers l'extrême hauteur ou l'extrême indulgence: La plupart d'eux embrasse un avis modéré Par qui votre retour n'est pas déshonoré, Mais à l'hymen de Tite il vous ferme la porte: La fière Domitie est partout la plus forte; 1060 La vertu de son père et son illustre sang A son ambition assure[257] ce haut rang. Il est peu sur ce point de voix qui se divisent, Madame; et quant à vous, voici ce qu'ils en disent: «Elle a bien servi Rome, il le faut avouer; 1065 L'Empereur et l'empire ont lieu de s'en louer: On lui doit des honneurs, des titres sans exemples; Mais enfin elle est reine, elle abhorre nos temples, Et sert un Dieu jaloux qui ne peut endurer Qu'aucun autre que lui se fasse révérer; 1070 Elle traite à nos yeux les nôtres de fantômes. On peut lui prodiguer des villes, des royaumes: Il est des rois pour elle; et déjà Polémon[258] De ce Dieu qu'elle adore invoque le seul nom; Des nôtres pour lui plaire il dédaigne le culte: 1075 Qu'elle règne avec lui sans nous faire d'insulte. Si ce trône et le sien ne lui suffisent pas, Rome est prête d'y joindre encor d'autres États[259], Et de faire éclater avec magnificence Un juste et plein effet de sa reconnoissance.» 1080

BÉRÉNICE.

Qu'elle répande ailleurs ces effets éclatants, Et ne m'enlève point le seul où je prétends. Elle n'a point de part en ce que je mérite: Elle ne me doit rien, je n'ai servi que Tite. Si j'ai vu sans douleur mon pays désolé, 1085 C'est à Tite, à lui seul, que j'ai tout immolé; Sans lui, sans l'espérance à mon amour offerte, J'aurois servi Solyme, ou péri dans sa perte; Et quand Rome s'efforce à m'arracher son cœur, Elle sert le courroux d'un Dieu juste vengeur. 1090 Mais achevez, Philon; ne dit-on autre chose?

PHILON.

On parle des périls où votre amour l'expose: «De cet hymen, dit-on, les nœuds si desirés Serviront de prétexte à mille conjurés; Ils pourront soulever jusqu'à son propre frère. 1095 Il se voulut jadis cantonner contre un père; N'eût été Mucian qui le tint dans Lyon, Il se faisoit le chef de la rébellion, Avouoit Civilis, appuyoit ses Bataves, Des Gaulois belliqueux soulevoit les plus braves; 1100 Et les deux bords du Rhin l'auroient pour empereur, Pour peu qu'eût Céréal écouté sa fureur[260].» Il aime Domitie, et règne dans son âme; Si Tite ne l'épouse, il en fera sa femme. Vous savez de tous deux quelle est l'ambition: 1105 Jugez ce qui peut suivre une telle union.

BÉRÉNICE.

Ne dit-on rien de plus?

PHILON.

Ah! Madame, je tremble A vous dire encor....

BÉRÉNICE.

Quoi?

PHILON.

Que le sénat s'assemble.

BÉRÉNICE.

Quelle est l'occasion qui le fait assembler?

PHILON.

L'occasion n'a rien qui vous doive troubler; 1110 Et ce n'est qu'à dessein de pourvoir aux dommages Que du Vésuve ardent ont causés[261] les ravages[262]; Mais Domitie aura des amis, des parents, Qui pourront bien après vous mettre sur les rangs.

BÉRÉNICE.

Quoi que sur mes destins ils usurpent d'empire, 1115 Je ne vois pas leur maître en état d'y souscrire. Philon, laissons-les faire: ils n'ont qu'à me bannir Pour trouver hautement l'art de me retenir. Contre toutes leurs voix je ne veux qu'un suffrage, Et l'ardeur de me nuire achèvera l'ouvrage. 1120 Ce n'est pas qu'en effet la gloire où je prétends N'offre trop de prétexte aux esprits mécontents: Je ne puis jeter l'œil sur ce que je suis née Sans voir que de périls suivront cet hyménée. Mais pour y parvenir s'il faut trop hasarder, 1125 Je veux donner le bien que je n'ose garder; Je veux du moins, je veux ôter à ma rivale Ce miracle vivant, cette âme sans égale: Qu'en dépit des Romains, leur digne souverain, S'il prend une moitié, la prenne de ma main; 1130 Et pour tout dire enfin, je veux que Bérénice Ait une créature en leur impératrice. Je vois Domitian. Contre tous leurs arrêts Il n'est pas malaisé d'unir nos intérêts.

SCÈNE II.

DOMITIAN, BÉRÉNICE, PHILON, ALBIN.

BÉRÉNICE.

Auriez-vous au sénat, Seigneur, assez de brigue 1135 Pour combattre et confondre une insolente ligue? S'il ne s'assemble pas exprès pour m'exiler, J'ai quelques envieux qui pourront en parler. L'exil m'importe peu, j'y suis accoutumée; Mais vous perdez l'objet dont votre âme est charmée: L'audacieux décret de mon bannissement Met votre Domitie aux bras d'un autre amant; Et vous pouvez[263] juger que s'il faut qu'on m'exile, Sa conquête pour vous n'en est pas plus facile. Voyez si votre amour se veut laisser ravir 1145 Cet unique secours qui pourroit le servir[264].

DOMITIAN.

On en pourra parler, Madame, et mon ingrate En a déjà conçu quelque espoir qui la flatte; Mais je puis dire aussi que le rang que je tiens M'a fait assez d'amis pour opposer aux siens; 1150 Et que si dès l'abord ils ne les font pas taire, Ils rompront le grand coup qui seul nous peut déplaire. Non que tout cet espoir ne coure grand hasard, Si votre amant volage y prend la moindre part: On l'aime; et si son ordre à nos amis s'oppose, 1155 Leur plus fidèle ardeur osera peu de chose.

BÉRÉNICE.

Ah! Prince, je mourrai de honte et de douleur, Pour peu qu'il contribue à faire mon malheur; Mais je n'ai qu'à le voir pour calmer ces alarmes.

DOMITIAN.

N'y perdez point de temps, portez-y tous vos charmes: N'en oubliez aucun dans un péril si grand. Peut-être, ainsi que vous, ce dessein le surprend; Mais je crains qu'après tout son âme irrésolue Ne relâche un peu trop sa puissance absolue, Et ne laisse au sénat décider de ses vœux, 1165 Pour se faire une excuse[265] envers l'une des deux.

BÉRÉNICE.

Quelques efforts qu'on fasse, et quelque art qu'on déploie, Je vous réponds de tout, pourvu que je le voie; Et je ne crois pas même au pouvoir de vos dieux De lui faire épouser Domitie à mes yeux. 1170 Si vous l'aimez encor, ce mot vous doit suffire. Quant au sénat, qu'il m'ôte ou me donne l'empire, Je ne vous dirai point à quoi je me résous. Voici votre inconstante. Adieu, pensez à vous.

SCÈNE III.

DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.

DOMITIE.

Prince, si vous m'aimez, l'occasion est belle. 1175

DOMITIAN.

Si je vous aime! Est-il un amant plus fidèle? Mais, Madame, sachons ce que vous souhaitez.

DOMITIE.

Vous me servirez mal, puisque vous en doutez. L'amant digne du cœur de la beauté qu'il aime Sait mieux ce qu'elle veut que ce qu'il veut lui-même. Mais puisque j'ai besoin d'expliquer mon courroux, J'en veux à Bérénice, à l'Empereur, à vous: A lui, qui n'ose plus m'aimer en sa présence; A vous, qui vous mettez de leur intelligence, Et dont tous les amis vont servir un amour 1185 Qui me rend à vos yeux la fable de la cour. Si vous m'aimez, Seigneur, il faut sauver ma gloire, M'assurer par vos soins une pleine victoire; Il faut....

DOMITIAN.

Si vous croyez votre bonheur douteux, Votre retour vers moi seroit-il si honteux? 1190 Suis-je indigne de vous? suis-je si peu de chose Que toute votre gloire à mon amour s'oppose? Ne voit-on plus en moi ce que vous estimiez? Et suis-je moindre enfin qu'alors que vous m'aimiez?

DOMITIE.

Non; mais un autre espoir va m'accabler de honte, 1195 Quand le trône m'attend, si Bérénice y monte. Délivrez-en mes yeux, et prêtez-moi la main Du moins à soutenir l'honneur du nom romain. De quel œil verrez-vous qu'une reine étrangère....

DOMITIAN.

De l'œil dont je verrois que l'Empereur, mon frère, 1200 En prît d'autres pour vous, ranimât son espoir, Et pour se rendre heureux, usât de son pouvoir.

DOMITIE.

Ne vous y trompez pas: s'il me donne le change, Je ne suis point à vous, je suis à qui me venge, Et trouverai peut-être à Rome assez d'appui 1205 Pour me venger de vous aussi bien que de lui.

DOMITIAN.

Et c'est du nom romain la gloire qui vous touche. Madame? et vous l'avez au cœur comme en la bouche? Ah! que le nom de Rome est un nom précieux, Alors qu'en la servant on se sert encor mieux, 1210 Qu'avec nos intérêts ce grand devoir conspire, Et que pour récompense on se promet l'empire! Parlons à cœur ouvert, Madame, et dites-moi Quel fruit je dois attendre enfin d'un tel emploi.

DOMITIE.

Voulez-vous pour servir être sûr du salaire, 1215 Seigneur? et n'avez-vous qu'un amour mercenaire[266]?

DOMITIAN.

Je n'en connois point d'autre, et ne conçois pas bien Qu'un amant puisse plaire en ne prétendant rien.

DOMITIE.

Que ces prétentions sentent les âmes basses!

DOMITIAN.

Les Dieux à qui les sert font espérer des grâces. 1220

DOMITIE.

Les exemples des Dieux s'appliquent mal sur nous.

DOMITIAN.

Je ne veux donc, Madame, autre exemple que vous. N'attendez-vous de Tite, et n'avez-vous pour Tite Qu'une stérile ardeur qui s'attache au mérite? De vos destins aux siens pressez-vous l'union 1225 Sans vouloir aucun fruit de tant de passion?

DOMITIE.

Peut-être en ce dessein ne suis-je intéressée Que par l'intérêt seul de ma gloire blessée. Croyez-moi généreuse, et soyez généreux: N'aimez plus, ou n'aimez que comme je le veux. 1230 Je sais ce que je dois à l'amant qui m'oblige; Mais j'aime qu'on l'attende et non pas qu'on l'exige: Et qui peut immoler son intérêt au mien, Peut se promettre tout de qui ne promet rien. Peut-être qu'en l'état où je suis avec Tite, 1235 Je veux bien le quitter, mais non pas qu'il me quitte. Vous en dis-je trop peu pour vous l'imaginer? Et depuis quand l'amour n'ose-t-il deviner? Tous mes emportements pour la grandeur suprême Ne vous déguisent point, Seigneur, que je vous aime; Et l'on ne voit que trop quel droit j'ai de haïr Un empereur sans foi qui meurt de me trahir. Me condamnerez-vous à voir que Bérénice M'enlève de hauteur le rang d'impératrice? Lui pourrez-vous aider à me perdre d'honneur? 1245

DOMITIAN.

Ne pouvez-vous le mettre à faire mon bonheur?

DOMITIE.

J'ai quelque orgueil encor, Seigneur, je le confesse. De tout ce qu'il attend rendez-moi la maîtresse, Et laissez à mon choix l'effet de votre espoir: Que ce soit une grâce, et non pas un devoir; 1250 Et que....

DOMITIAN.