Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 15
Hélas! Ce qui vous fut aisé, Seigneur, ne me l'est pas. Quand vous avez changé, voyiez-vous Bérénice? De votre changement son départ fut complice; Vous l'aviez éloignée, et j'ai devant les yeux, 525 Je vois presqu'en vos bras ce que j'aime le mieux. Jugez de ma douleur par l'excès de la vôtre, Si vous voyiez la Reine entre les bras d'un autre; Contre un rival heureux épargneriez-vous rien, A moins que d'un respect aussi grand que le mien? 530
TITE.
Vengez-vous, j'y consens; que rien ne vous retienne. Je prends votre maîtresse; allez, prenez la mienne. Épousez Bérénice, et....
DOMITIAN.
Vous n'achevez point, Seigneur: me pourriez-vous aimer jusqu'à ce point?
TITE.
Oui, si je ne craignois pour vous l'injuste haine 535 Que Rome concevroit pour l'époux d'une reine.
DOMITIAN.
Dites, dites, Seigneur, qu'il est bien malaisé De céder ce qu'adore un cœur bien embrasé; Ne vous contraignez plus, ne gênez plus votre âme, Satisfaites en maître une si belle flamme; 540 Quand vous aurez su dire une fois: «Je le veux,» D'un seul mot prononcé vous ferez quatre heureux. Bérénice est toujours digne de votre couche, Et Domitie enfin vous parle par ma bouche; Car je ne saurois plus vous le taire; oui, Seigneur, 545 Vous en voulez la main, et j'en ai tout le cœur: Elle m'en fit le don dès la première vue, Et ce don fut l'effet d'une force imprévue, De cet ordre du ciel qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'être pris. 550 Je vous dirois, Seigneur, quelle en est la puissance, Si vous ne le saviez par votre expérience. Ne rompez[233] pas des nœuds et si forts et si doux: Rien ne les peut briser que le trépas, ou vous; Et c'est un triste honneur pour une si grande âme, 555 Que d'accabler un frère et contraindre une femme.
TITE.
Je ne contrains personne; et de sa propre voix Nous allons, vous et moi, savoir quel est son choix.
SCÈNE III.
TITE, DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.
TITE.
Parlez, parlez, Madame, et daignez nous apprendre Où porte votre cœur, ce qu'il sent de plus tendre, 560 Qui le possède entier de mon frère ou de moi?
DOMITIE.
En doutez-vous, Seigneur, quand vous avez ma foi?
TITE.
J'aime à n'en point douter, mais on veut que j'en doute: On dit que cette foi ne vous donne pas toute, Que ce cœur reste ailleurs. Parlez en liberté, 565 Et n'en consultez point cette noble fierté, Ce digne orgueil du sang que mon rang sollicite: De tout ce que je suis ne regardez que Tite; Et pour mieux écouter vos désirs les plus doux, Entre le prince et moi ne regardez que vous. 570
DOMITIE.
Qu'avez-vous dit de moi, Prince?
DOMITIAN.
Que dans votre âme Vous laissez vivre encor notre première flamme; Et qu'en faveur du rang si vous m'osez trahir, Ce n'est pas tant aimer, Madame, qu'obéir. C'est en dire un peu plus que vous n'aviez envie; 575 Mais il y va de vous, il y va de ma vie; Et qui se voit si près de perdre tout son bien, Se fait armes de tout, et ne ménage rien.
DOMITIE.
Je ne sais de vous deux, Seigneur, à ne rien feindre, Duquel je dois le plus me louer ou me plaindre. 580 C'est aimer assez mal, que remettre tous deux Au choix de mes désirs le succès de vos vœux; Et cette liberté par tous les deux offerte Montre que tous les deux peuvent souffrir ma perte, Et que tout leur amour est prêt à consentir 585 Que mon cœur ou ma foi veuille se démentir. Je me plains de tous deux, et vous plains l'un et l'autre, Si pour voir tout ce cœur vous m'ouvrez tout le vôtre. Le prince n'agit pas en amant fort discret; S'il ne m'impose rien, il trahit mon secret: 590 Tout ce qu'il vous en dit m'offense ou vous abuse. Mais ce que fait l'amour, l'amour aussi l'excuse[234]. Vous, Seigneur, je croyois que vous m'aimiez assez Pour m'épargner le trouble où vous m'embarrassez, Et laisser pour couleur à mon peu de constance 595 La gloire d'obéir à la toute-puissance: Vous m'ôtez cette excuse, et me voulez charger De ce qu'a d'odieux la honte de changer. Si le prince en mon cœur garde encor même place, C'est manquer de respect que vous le dire en face; 600 Et si mon choix pour vous n'est point violenté, C'est trop d'ambition et d'infidélité. Ainsi des deux côtés tout sert à me confondre. J'ai cent choses à dire, et rien à vous répondre; Et ne voulant déplaire à pas un de vous deux, 605 Je veux, ainsi que vous, douter où vont mes vœux. Ce qui le plus m'étonne en cette déférence Qui veut du cœur entier une entière assurance, C'est que dans ce haut rang vous ne vouliez pas voir Qu'il n'importe du cœur quand on sait son devoir[235], 610 Et que de vos pareils les hautes destinées Ne le consultent point sur ces grands hyménées.
TITE.
Si le vôtre, Madame, étoit de moindre prix.... Mais que veut Flavian?
SCÈNE IV.
TITE, DOMITIAN, DOMITIE, PLAUTINE, FLAVIAN, ALBIN.
FLAVIAN.
Vous en serez surpris, Seigneur, je vous apporte une grande nouvelle: 615 La reine Bérénice....
TITE.
Eh bien! est infidèle? Et son esprit, charmé par un plus doux souci....
FLAVIAN.
Elle est dans ce palais, Seigneur; et la voici[236].
SCÈNE V.
TITE, DOMITIAN, BÉRÉNICE, DOMITIE, FLAVIAN, ALBIN, PHILON, PLAUTINE.
TITE.
O Dieux! est-ce, Madame, aux reines de surprendre? Quel accueil, quels honneurs peuvent-elles attendre, 620 Quand leur surprise envie au souverain pouvoir Celui de donner ordre à les bien recevoir?
BÉRÉNICE.
Pardonnez-le, Seigneur, à mon impatience. J'ai fait sous d'autres noms demander audience: Vous la donniez trop tard à mes ambassadeurs; 625 Je n'ai pu tant attendre à voir tant de grandeurs; Et quoique par vous-même autrefois exilée, Sans ordre et sans aveu je me suis rappelée, Pour être la première à mettre à vos genoux Le sceptre qu'à présent je ne tiens que de vous, 630 Et prendre sur les rois cet illustre avantage De leur donner l'exemple à vous en faire hommage. Je ne vous dirai point avec quelles langueurs D'un si cruel exil j'ai souffert les longueurs: Vous savez trop....
TITE.
Je sais votre zèle, et l'admire, 635 Madame; et pour me voir possesseur de l'empire, Pour me rendre vos soins, je ne méritois pas Que rien vous pût résoudre à quitter vos États, Qu'une si grande reine en formât la pensée. Un voyage si long vous doit avoir lassée. 640 Conduisez-la, mon frère, en son appartement[237]. Vous, faites-l'y servir aussi pompeusement, Avec le même éclat qu'elle s'y vit servie Alors qu'elle faisoit le bonheur de ma vie.
SCÈNE VI.
TITE, DOMITIE, PLAUTINE, PHILON.
DOMITIE.
Seigneur, faut-il ici vous rendre votre foi? 645 Ne regardez que vous entre la Reine et moi; Parlez sans vous contraindre, et me daignez apprendre Où porte votre cœur ce qu'il sent de plus tendre[238].
TITE.
Adieu, Madame, adieu. Dans le trouble où je suis, Me taire et vous quitter, c'est tout ce que je puis. 650
SCÈNE VII.
DOMITIE, PLAUTINE.
DOMITIE.
Se taire et me quitter! Après cette retraite, Crois-tu qu'un tel arrêt ait besoin d'interprète?
PLAUTINE.
Oui, Madame; et ce n'est que dérober au jour; Que vous cacher le trouble où le met ce retour.
DOMITIE.
Non, non, tu l'as voulu, Plautine, que je vinsse 655 Désavouer ici les vanités du prince, Empêcher qu'un amant dont je n'ai pas le cœur Ne cédât ma conquête à mon premier vainqueur: Vois la honte qu'ainsi je me suis attirée. Quand sa reine[239] a paru, m'a-t-il considérée? 660 A-t-il jeté les yeux sur moi qu'en me quittant?
PLAUTINE.
Pensez-vous que sa reine ait l'esprit plus content? Avant que vous quitter, lui-même il l'a bannie.
DOMITIE.
Oui, mais avec respect, avec cérémonie, Avec des yeux enfin qui l'éloignant des miens, 665 Lui promettoient assez de plus doux entretiens. Tu me diras encor que la chose est égale, Que s'il m'ose quitter, il chasse ma rivale. Mais pour peu qu'il m'aimât, du moins il m'auroit dit Que je garde en son âme encor même crédit: 670 Il m'en auroit donné des sûretés nouvelles, Il m'en auroit laissé quelques marques fidèles. S'il me vouloit cacher le trouble où je le voi, La plus mauvaise excuse étoit bonne pour moi. Mais pour toute réponse, il se tait, et me quitte; 675 Et tu ne peux souffrir que mon cœur s'en irrite! Tu veux, lorsque lui-même ose se déclarer, Que je me flatte encore assez pour espérer! C'est avec le perfide être d'intelligence. Sans me flatter en vain, courons à la vengeance; 680 Faisons voir ce qu'en moi peut le sang de Néron, Et que je suis de plus fille de Corbulon.
PLAUTINE.
Vous l'êtes; mais enfin c'est n'être qu'une fille, Que le reste impuissant d'une illustre famille. Contre un tel empereur où prendrez-vous des bras? 685
DOMITIE.
Contre un tel empereur nous n'en manquerons pas. S'il épouse sa reine, il est l'horreur de Rome. Trouvons alors, trouvons un grand cœur, un grand homme, Un Romain qui réponde au sang de mes aïeux; Et pour le révolter, laisse faire à mes yeux. 690 Juge, par le pouvoir de ceux de Bérénice, Si les miens auront peine à s'en faire justice. Si ceux-là forcent Tite à me manquer de foi, Ceux-ci feront briser le joug d'un nouveau roi; Et si de l'univers les siens charment le maître, 695 Les miens charmeront ceux qui méritent de l'être. Dis-le-moi, tu l'as vue, ai-je peu de raison Quand de mes yeux aux siens je fais comparaison? Est-elle plus charmante, ai-je moins de mérite? Suis-je moins digne qu'elle enfin du cœur de Tite? 700
PLAUTINE.
Madame....
DOMITIE.
Je m'emporte, et mes sens interdits Impriment leur désordre en tout ce que je dis. Comment saurois-je aussi ce que je te dois dire, Si je ne sais pas même à quoi mon âme aspire? Mon aveugle fureur s'égare à tous propos. 705 Allons penser à tout avec plus de repos.
PLAUTINE.
Vous pourriez hasarder un moment de visite, Pour voir si ce retour est sans l'aveu de Tite, Ou si c'est de concert qu'il a fait le surpris.
DOMITIE.
Oui; mais auparavant remettons nos esprits. 710
FIN DU SECOND ACTE.
[225] Polémon, roi de Cilicie. Voyez ci-dessus, p. 194, note 201, et plus loin, p. 245, note 258.
[226] «Le célèbre M. de Santeul, voulant composer des vers sur la campagne d'Hollande de 1672, crut ne pouvoir mieux faire que de traduire en latin ces huit vers (397-404).... Il présenta au Roi ses vers latins sous ce titre: SUR LE DÉPART DU ROI, et mit à côté ceux de M. Corneille.» (Jolly, _Avertissement du Theâtre de Corneille_, p. LXIX et LXX.)--Santeul donne les vers 403 et 404 avec une double variante:
Pour envoyer l'effroi _sur_ l'un et l'autre pôle Je n'ai qu'à faire un pas et hausser _ma_ parole.
Voici sa traduction latine:
_REX ITER MEDITANS._
_Sic cœptis favet usque meis Victoria, ut hostes Me quoque pace data timeant, credantque leonem, Qui male sopitos premit alto corde furores, Ancipiti dudum meditans bella horrida somno; Nec tam blanda Venus media dominatur in aula, Quin, Marti tantum annuerim, mox palleat orbis._
(_J. B. Santolii Victorini_ opera poetica. Paris, M.DC.XCIV, p. 211.)
[227] Ce vers est la contre-partie de celui que Corneille a placé dans la bouche d'Auguste (_Cinna_, acte V, scène III, vers 1696):
Je suis maître de moi comme de l'univers.
[228] Voyez plus haut, p. 204, le vers 80 et la note 211.
[229] Voyez ci-dessus, p. 203, note 211.
[230] Suétone commence ainsi sa _Vie de Titus: Titus.... amor ac deliciæ generis humani_; et Eutrope, au livre VII de son _Abrégé de l'Histoire romaine_ (chapitre XXI), dit au sujet du même empereur: _Huic_ (Vespasiano) _Titus filius successit.... vir omnium virtutum genere mirabilis adeo, ut amor et deliciæ humani generis diceretur_.
[231] «Il déclara qu'il n'acceptait le souverain pontificat qu'afin de conserver toujours ses mains pures. Il tint parole; car depuis ce moment, il ne fut ni l'auteur ni le complice de la mort de personne.» _Nec auctor posthac cujusquam necis, nec conscius._ (Suétone, _Titus_, chapitre IX.)
[232] Voyez ci-après, p.247, la note 262 du vers 1112. Après l'éruption du Vésuve, Titus tira au sort, parmi les consulaires, des curateurs chargés de soulager les maux de la Campanie. (Suétone, _Titus_, chapitre VIII.)
[233] L'édition de 1692 donne _trompez_, pour _rompez_, ce qui ne peut être qu'une faute d'impression.
[234] Après ce vers, Voltaire a ajouté les mots: _à Tite_.
[235] C'est, avec une tournure un peu différente, le vers 279 de _Sertorius_:
Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir?
[236] Nous avons vu dans les extraits de Xiphilin (p. 197 et 198) qu'après être venue une première fois à Rome avec son frère Agrippa, du vivant de Vespasien, Bérénice y retourna sous le règne de Titus.
[237] Voltaire (1764) fait suivre ce vers de l'indication: _à Flavian et Albin_.
[238] Voyez plus haut, p. 223, le vers 570 et les vers 559 et 560.
[239] On lit ici: «_la_ Reine,» dans les éditions de Thomas Corneille et de Voltaire, qui deux vers plus loin ont maintenu l'un et l'autre: «_sa_ reine.»
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMITIAN, BÉRÉNICE, PHILON.
DOMITIAN.
Je vous l'ai dit, Madame, et j'aime à le redire, Qu'il est beau qu'à vous plaire un empereur aspire, Qu'il lui doit être doux qu'un véritable feu Par de justes soupirs mérite votre aveu. Seroit-ce un crime à moins[240]? Seroit-ce vous déplaire, 715 Après un empereur, de vous offrir son frère? Et voudriez-vous croire, en faveur de ma foi, Qu'un frère d'empereur pourroit valoir un roi?
BÉRÉNICE.
Si votre âme, Seigneur, en veut être éclaircie, Vous pouvez le savoir de votre Domitie. 720 De tous les deux aimée, et douce à tous les deux, Elle sait mieux que moi comme on change de vœux, Et sait peut-être mal la route qu'il faut prendre Pour trouver le secret de les faire descendre, Quelque facilité qu'elle ait eue à trouver, 725 Malgré sa flamme et vous, l'art de les élever. Pour moi, qui n'eus jamais l'honneur d'être Romaine, Et qu'un destin jaloux n'a fait naître que reine, Sans qu'un de vous descende au rang que je remplis, Ce me doit être assez d'un de vos affranchis; 730 Et si votre empereur suit les traces des autres, Il suffit d'un tel sort pour relever les nôtres[241]. Mais changeons de discours, et me dites, Seigneur, Par quel ordre aujourd'hui vous m'offrez votre cœur. Est-ce pour obliger ou Domitie ou Tite? 735 N'ose-t-il me quitter à moins que je le quitte? Et peut-il à son rang si peu se confier, Qu'il veuille mon exemple à se justifier? Me donne-t-il à vous alors qu'il m'abandonne?
DOMITIAN.
Il vous respecte trop: c'est à vous qu'il me donne, 740 Et me fait la justice, en m'enlevant mon bien, De vouloir que je tâche à m'enrichir du sien; Mais à peine il le veut, qu'il craint pour moi la haine Que Rome concevroit pour l'époux d'une reine. C'est à vous de juger d'où part ce sentiment. 745 En vain, par politique, il fait ailleurs l'amant; Il s'y réduit en vain par grandeur de courage: A ces fausses clartés opposez quelque ombrage; Et je renonce au jour, s'il ne revient à vous, Pour peu que vous penchiez à le rendre jaloux. 750
BÉRÉNICE.
Peut-être; mais, Seigneur, croyez-vous Bérénice D'un cœur à s'abaisser jusqu'à cet artifice, Jusques à mendier lâchement le retour De ce qu'un grand service[242] a mérité d'amour?
DOMITIAN.
Madame, sur ce point je n'ai rien à vous dire. 755 Vous savez ce que vaut l'Empereur et l'empire; Et si vous consentez qu'on vous manque de foi, Vous pouvez regarder[243] si je vaux bien un roi. J'aperçois Domitie, et lui cède la place.
SCÈNE II.
DOMITIE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, PHILON.
DOMITIE.
Je vais me retirer, Seigneur, si je vous chasse; 760 Et j'ai des intérêts que vous servez trop bien Pour arrêter le cours d'un si long entretien.
DOMITIAN.
Je faisois à la Reine une offre de service Qui peut vous assurer le rang d'impératrice, Madame; et si j'en suis accepté pour époux, 765 Tite n'aura plus d'yeux pour d'autres que pour vous. Est-ce vous mal servir?
DOMITIE.
Quoi? Madame, il vous aime?
BÉRÉNICE.
Non; mais il me le dit, Madame.
DOMITIE.
Lui?
BÉRÉNICE.
Lui-même. Est-ce vous offenser que m'offrir vos refus? Et vous doit-il un cœur dont vous ne voulez plus? 770
DOMITIE.
Je ne sais si je puis vous dire s'il m'offense, Quand vous vous préparez à prendre sa défense.
BÉRÉNICE.
Et moi, je ne sais pas s'il a droit de changer, Mais je sais que l'amour ne peut désobliger.
DOMITIE.
Du moins ce nouveau feu rend justice au mérite. 775
DOMITIAN.
Vous m'avez commandé de quitter qui me quitte, Vous le savez, Madame; et si c'est vous trahir, Vous m'avouerez aussi que c'est vous obéir.
DOMITIE.
S'il échappe à l'amour un mot qui le trahisse, A l'effort qu'il se fait veut-il qu'on obéisse? 780 Il cherche une révolte, et s'en laisse charmer. Vous le sauriez, ingrat, si vous saviez aimer, Et ne vous feriez pas l'indigne violence De vous offrir ailleurs, et même en ma présence.
DOMITIAN, à Bérénice.
Madame, vous voyez ce que je vous ai dit: 785 La preuve est convaincante, et l'exemple suffit.
BÉRÉNICE.
Il suffit pour vous croire, et non pas pour le suivre.
DOMITIE.
Allez, sous quelques lois qu'il vous plaise de vivre, Vivez-y, j'y consens; mais vous pouviez, Seigneur, Vous hâter un peu moins de m'ôter votre cœur, 790 Attendre que l'honneur de ce grand hyménée Vous renvoyât la foi que vous m'avez donnée. Si vous vouliez passer pour véritable amant, Il falloit espérer jusqu'au dernier moment; Il vous falloit....
DOMITIAN.
Eh bien! puisqu'il faut que j'espère, Madame, faites grâce à l'Empereur mon frère, A la Reine, à vous-même enfin, si vous m'aimez, Autant qu'il le paroît à vos yeux alarmés. Les scrupules d'État, qu'il falloit mieux combattre, Assez et trop longtemps nous ont gênés tous quatre: 800 Réunissez des cœurs de qui rompt l'union Cette chimère en Tite, en vous l'ambition. Vous trouverez au mien encor les mêmes flammes Qui, dès que je vous vis, charmèrent nos deux âmes. Dès ce premier moment j'adorai vos appas; 805 Dès ce premier moment je ne vous déplus pas. Ai-je épargné depuis aucuns soins pour vous plaire? Est-ce un crime pour moi que l'aînesse d'un frère? Et faut-il m'accabler d'un éternel ennui Pour avoir vu le jour deux lustres après lui, 810 Comme si de mon choix il dépendoit de naître Dans le temps qu'il falloit pour devenir son maître[244]? Au nom de votre amour et de ce digne amant, Madame, qui vous aime encor si chèrement, Prenez quelque pitié d'un amant déplorable; 815 Faites-la partager à cette inexorable; Dissipez la fierté d'une injuste rigueur. Pour juge entre elle et moi je ne veux que son cœur. Je vous laisse avec elle arbitre de ma vie. Adieu, Madame. Adieu, trop aimable ennemie. 820
SCÈNE III.
BÉRÉNICE, DOMITIE, PHILON.
BÉRÉNICE.
Les intérêts du prince[245] avancent trop le mien Pour vous oser, Madame, importuner de rien; Et l'incivilité de la moindre prière Sembleroit vous presser de me rendre son frère. Tout ce qu'en sa faveur je crois m'être permis, 825 Après qu'à votre cœur lui-même il s'est remis, C'est de vous faire voir ce que hasarde une âme Qui sacrifie au rang les douceurs de sa flamme, Et quel long repentir suit ces nobles ardeurs Qui soumettent l'amour à l'éclat des grandeurs. 830
DOMITIE.
Quand les choses, Madame, auront changé de face, Je reviendrai savoir ce qu'il faut que je fasse, Et demander votre ordre avec empressement Sur le choix ou du prince ou de quelque autre amant. Agréez cependant un respect qui m'amène 835 Vous rendre mes devoirs comme à ma souveraine; Car je n'ose douter que déjà l'Empereur Ne vous ait redonné bonne part en son cœur. Vous avez sur vos rois pris ce digne avantage D'être ici la première à rendre un juste hommage[246]; 840 Et pour vous imiter, je veux avoir le bien D'être aussi la première à vous offrir le mien. Cet exemple qu'aux rois vous donnez pour un homme, J'aime pour une reine à le donner à Rome; Et plus il est nouveau, plus j'ai lieu d'espérer 845 Que de quelques bontés vous voudrez m'honorer.
BÉRÉNICE.
A vous dire le vrai, sa nouveauté m'étonne: J'aurois eu quelque peine à vous croire si bonne; Et je recevrois l'offre avec confusion Si je n'y soupçonnois un peu d'illusion. 850 Quoi qu'il en soit, Madame, en cette incertitude Qui nous met l'une et l'autre en quelque inquiétude, Ce que je puis répondre à vos civilités, C'est de vous demander pour moi mêmes bontés, Et que celle des deux qui sera satisfaite 855 Traite l'autre de l'air qu'elle veut qu'on la traite. J'ai vu Tite se rendre au peu que j'ai d'appas; Je ne l'espère plus, et n'y renonce pas. Il peut se souvenir, dans ce grade sublime, Qu'il soumit votre Rome en détruisant Solyme, 860 Qu'en ce siége pour lui je hasardai mon rang, Prodiguai mes trésors, et mes peuples leur sang, Et que s'il me fait part de sa toute-puissance, Ce sera moins un don qu'une reconnoissance.
DOMITIE.
Ce sont là de grands droits; et si l'amour s'y joint, 865 Je dois craindre une chute à n'en relever point. Tite y peut ajouter que je n'ai point la gloire D'avoir sur ma patrie étendu sa victoire, De l'avoir saccagée et détruite à l'envi, Et renversé l'autel du dieu que j'ai servi: 870 C'est par là qu'il vous doit cette haute fortune. Mais je commence à voir que je vous importune. Adieu. Quelque autre fois nous suivrons ce discours.
BÉRÉNICE.
Je suis venue ici trop tôt de quatre jours; J'en suis au désespoir et vous en fais excuse. 875
DOMITIE.
Dans quatre jours, Madame, on verra qui s'abuse.
SCÈNE IV.
BÉRÉNICE, PHILON.
BÉRÉNICE.
Quel caprice, Philon, l'amène jusqu'ici M'expliquer elle-même un si cuisant souci? Tite, après mon départ, l'auroit-il maltraitée?
PHILON.
Après votre départ il l'a soudain quittée, 880 Madame, et s'est défait de cet esprit jaloux Avec un compliment encor plus court qu'à vous.