Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 14
Hélas! plus je le vois, moins je sais que lui dire. Je l'aime, et le dédaigne; et n'osant m'attendrir, Je me veux mal des maux que je lui fais souffrir.
SCÈNE II.
DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.
DOMITIAN.
Faut-il mourir, Madame? et si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, 160 Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort[217]?
DOMITIE.
Ce qu'on m'offre, Seigneur, me feroit peu d'envie, S'il en coûtoit à Rome une si belle vie; Et ce n'est pas un mal qui vaille en soupirer 165 Que de faire une perte aisée à réparer.
DOMITIAN.
Aisée à réparer! Un choix qui m'a su plaire, Et qui ne plaît pas moins à l'Empereur mon frère, Charme-t-il l'un et l'autre avec si peu d'appas Que vous sachiez leur prix[218], et le mettiez si bas? 170
DOMITIE.
Quoi qu'on ait pour soi-même ou d'amour ou d'estime, Ne s'en croire pas trop n'est pas faire un grand crime. Mais n'examinons point en cet excès d'honneur Si j'ai quelque mérite, ou n'ai que du bonheur. Telle que je puis être, obtenez-moi d'un frère. 175
DOMITIAN.
Hélas! si je n'ai pu vous obtenir d'un père, Si même je ne puis vous obtenir de vous, Qu'obtiendrai-je d'un frère amoureux et jaloux?
DOMITIE.
Et moi, résisterai-je à sa toute-puissance, Quand vous n'y répondez qu'avec obéissance? 180 Moi qui n'ai sous les cieux que vous seul pour soutien, Que puis-je contre lui, quand vous n'y pouvez rien?
DOMITIAN.
Je ne puis rien sans vous, et pourrois tout, Madame, Si je pouvois encor m'assurer de votre âme.
DOMITIE.
Pouvez-vous en douter, après deux ans de pleurs 185 Qu'à vos yeux j'ai donnés à nos communs malheurs? Durant un déplaisir si long et si sensible De voir toujours un père à nos vœux inflexible. Ai-je écouté quelqu'un de tant de soupirants Qui m'accabloient partout de leurs regards mourants? Quel que fût leur amour, quel que fût leur mérite....
DOMITIAN.
Oui, vous m'avez aimé jusqu'à l'amour de Tite. Mais de ces soupirants qui vous offroient leur foi Aucun ne vous eût mise alors si haut que moi; Votre âme ambitieuse à mon rang attachée 195 N'en voyoit point en eux dont elle fût touchée: Ainsi de ces rivaux aucun n'a réussi. Mais les temps sont changés, Madame, et vous aussi.
DOMITIE.
Non, Seigneur: je vous aime, et garde au fond de l'âme Tout ce que j'eus pour vous de tendresse et de flamme: L'effort que je me fais me tue autant que vous; Mais enfin l'Empereur veut être mon époux.
DOMITIAN.
Ah! si vous n'acceptez sa main qu'avec contrainte, Venez, venez, Madame, autoriser ma plainte. L'Empereur m'aime assez pour quitter vos liens, 205 Quand je lui porterai vos vœux avec les miens. Dites que vous m'aimez, et que tout son empire....
DOMITIE.
C'est ce qu'à dire vrai j'aurai peine à lui dire, Seigneur; et le respect qui n'y peut consentir....
DOMITIAN.
Non, votre ambition ne se peut démentir. 210 Ne la déguisez plus, montrez-la toute entière, Cette âme que le trône a su rendre si fière, Cette âme dont j'ai fait les plaisirs les plus doux, Cette âme....
DOMITIE.
Voyez-la cette âme toute à vous, Voyez-y tout ce feu que vous y fîtes naître; 215 Et soyez satisfait, si vous le pouvez être. Je ne veux point, Seigneur, vous le dissimuler, Mon cœur va tout à vous quand je le laisse aller; Mais sans dissimuler j'ose aussi vous le dire, Ce n'est pas mon dessein qu'il m'en coûte l'empire; 220 Et je n'ai point une âme à se laisser charmer Du ridicule honneur de savoir bien aimer. La passion du trône est seule toujours belle, Seule à qui l'âme doive une ardeur immortelle. J'ignorois de l'amour quel est le doux poison, 225 Quand elle s'empara de toute ma raison. Comme elle est la première, elle est la dominante. Non qu'à trahir l'amour je ne me violente; Mais il est juste enfin que des soupirs secrets Me punissent d'aimer contre mes intérêts. Daignez donc voir, Seigneur, quelle route il faut prendre Pour ne point m'imposer la honte de descendre. Tout mon cœur vous préfère à cet heureux rival; Pour m'avoir toute à vous, devenez son égal. Vous dites qu'il vous aime; et je ne puis le croire[219], 235 Si je ne vois sur vous un rayon de sa gloire. On vous a vus tous deux sortir d'un même flanc; Ayez mêmes honneurs ainsi que même sang. Dites-lui que le droit qu'a ce sang à l'empire[220]....
DOMITIAN.
C'est là ce qu'à mon tour j'aurai peine à lui dire, 240 Madame; et le devoir qui n'y peut consentir....
DOMITIE.
A mes vives douleurs daignez donc compatir, Seigneur: j'achète assez le rang d'impératrice, Sans qu'un reproche injuste augmente mon supplice.
DOMITIAN.
Eh bien! dans cet hymen, qui n'en a que pour moi, 245 J'applaudirai moi-même à votre peu de foi; Je dirai que le ciel doit à votre mérite....
DOMITIE.
Non, Seigneur; faites mieux, et quittez qui vous quitte; Rome a mille beautés dignes de votre cœur; Mais dans toute la terre il n'est qu'un empereur. 250 Si mon père avoit eu les sentiments du vôtre, Je vous aurois donné ce que j'attends d'un autre; Et ma flamme en vos mains eût mis sans balancer Le sceptre qu'en la mienne il auroit dû laisser. Laissez à son défaut suppléer la fortune, 255 Et n'ayez pas une âme assez basse et commune Pour s'opposer au ciel qui me rend par autrui Ce que trop de vertu me fit perdre par lui. Pour peu que vous m'aimiez, aimez mes avantages: Il n'est point d'autre amour digne des grands courages. Voilà toute mon âme. Après cela, Seigneur, Laissez-moi m'épargner les troubles de mon cœur. Un plus long entretien ne pourroit rien produire Qui ne pût malgré moi vous déplaire ou me nuire.
SCÈNE III.
DOMITIAN, ALBIN.
ALBIN.
Elle se défend bien, Seigneur; et dans la cour.... 265
DOMITIAN.
Aucun n'a plus d'esprit, Albin, et moins d'amour. J'admire, ainsi que toi, dans ce qu'elle m'oppose, Son adresse à défendre une mauvaise cause; Et si pour m'assurer que son cœur n'est qu'à moi, Tant d'esprit agissoit en faveur de sa foi; 270 Si sa flamme au secours appliquoit cette adresse, L'Empereur convaincu me rendroit ma maîtresse.
ALBIN.
Cependant n'est-ce rien que ce cœur soit à vous?
DOMITIAN.
D'un bonheur si mal sûr je ne suis point jaloux, Et trouve peu de jour à croire qu'elle m'aime, 275 Quand elle ne regarde et n'aime que soi-même.
ALBIN.
Seigneur, s'il m'est permis de parler librement, Dans toute la nature aime-t-on autrement? L'amour-propre est la source en nous de tous les autres: C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres; 280 Lui seul allume, éteint, ou change nos desirs: Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs. Vous-même, qui brûlez d'une ardeur si fidèle, Aimez-vous Domitie, ou vos plaisirs en elle? Et quand vous aspirez à des liens si doux, 285 Est-ce pour l'amour d'elle, ou pour l'amour de vous? De sa possession l'aimable et chère idée Tient vos sens enchantés et votre âme obsédée; Mais si vous conceviez quelques destins meilleurs, Vous porteriez bientôt toute cette âme ailleurs. 290 Sa conquête est pour vous le comble des délices; Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices: C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer; Et vous n'aimez que vous, quand vous croyez l'aimer[221].
DOMITIAN.
En l'état où je suis, les maux dont je soupire 295 M'ôtent la liberté de te rien contredire; Cherchons-en le remède, au lieu de raisonner Sur l'amour où le ciel se plaît à m'obstiner. N'est-il point de secret, n'est-il point d'artifice?...
ALBIN.
Oui, Seigneur, il en est. Rappelons Bérénice; 300 Sous le nom de César pratiquons son retour, Qui retarde l'hymen et suspende l'amour.
DOMITIAN.
Que je verrois, Albin, ma volage punie, Si de ces grands apprêts pour la cérémonie, Que depuis si longtemps on dresse à si grand bruit, 305 Elle n'avoit que l'ombre, et qu'une autre[222] eût le fruit! Qu'elle seroit confuse! et que j'aurois de joie! Mais il faut que le ciel lui-même la renvoie, Cette belle rivale; et tout notre discours Ne la sauroit ici rendre dans quatre jours. 310
ALBIN.
N'importe: en l'attendant préparons sa victoire; Dans l'esprit d'un rival ranimons sa mémoire; Retraçons à ses yeux l'image du passé, Et profitons par là du cœur embarrassé[223]. N'y perdez point de temps: allez, sans plus rien taire, Tâter jusqu'en ce cœur les tendresses de frère. Si vous ne l'emportez, il pourra s'ébranler; S'il ne rompt cet hymen, il pourra reculer: Je me trompe, ou son âme y penche d'elle-même. S'il s'émeut, redoublez; dites que l'on vous aime; 320 Dites qu'un pur respect contraint avec ennui Une âme toute à vous à se donner à lui. S'il se trouble, achevez: parlez de Bérénice, De tant d'amour qu'il traite avec tant d'injustice. Pour lui donner le temps de venir au secours, 325 Nous aurons quatre mois au lieu de quatre jours.
DOMITIAN.
Mais j'aime Domitie; et lui parler contre elle, C'est me mettre au hasard d'irriter l'infidèle. Ne me condamne point, Albin, à la trahir, A joindre à ses mépris le droit de me haïr: 330 En vain je veux contre elle écouter ma colère; Toute ingrate qu'elle est, je tremble à lui déplaire[224].
ALBIN.
Seigneur, quelle mesure avez-vous à garder? Quand on voit tout perdu, craint-on de hasarder? Et si l'ambition vers un autre l'entraîne, 335 Que vous peut importer son amour ou sa haine?
DOMITIAN.
Qu'un salutaire avis fait une douce loi A qui peut avoir l'âme aussi libre que toi! Mais celle d'un amant n'est pas comme une autre âme: Il ne voit, il n'entend, il ne croit que sa flamme; 340 Du plus puissant remède il se fait un poison, Et la raison pour lui n'est pas toujours raison.
ALBIN.
Et si je vous disois que déjà Bérénice Est dans Rome, inconnue, et par mon artifice? Qu'elle surprendra Tite, et qu'elle y vient exprès 345 Pour de ce grand hymen renverser les apprêts?
DOMITIAN.
Albin, seroit-il vrai?
ALBIN.
La nouvelle vous flatte: Peut-être est-elle fausse; attendez qu'elle éclate; Surtout à l'Empereur déguisez-la si bien....
DOMITIAN.
Va: je lui parlerai comme n'en sachant rien. 350
FIN DU PREMIER ACTE.
[208] Le second hémistiche de ce vers est le premier du vers 1050 de _Polyeucte_.
[209] _Var._ Ne devoit-il pas faire aussi tous mes plaisirs? (1679)
[210] Voyez ci-après, p. 204, les vers 87-91 et la note 213.--Dion Cassius (livre LXII, chapitre XXIII) rapporte que Corbulon, ayant un grand pouvoir comme général, et une grande renommée, aurait pu fort aisément se faire élire empereur, car tous haïssaient Néron et tous l'admiraient lui-même; mais il demeura soumis, et ne tenta point de révolte.
[211] Il y a lieu de croire que Cnéius Domitius Corbulon appartenait à l'illustre famille Domitia; l'empereur Néron était, comme l'on sait, fils de Cnéius Domitius Ahenobarbus. En outre, la sœur de Corbulon, Cæsonia, avait épousé Caligula: voyez Pline l'ancien, livre VII, chapitre V.
[212] Par une erreur singulière, les éditions de 1679 et de 1682 portent toutes deux _Pompée_, pour _Poppée_, et un peu plus loin, au vers 115, _Martine_, pour _Martie_.
[213] Corbulon ayant appris, à son arrivée à Corinthe, que Néron, qui l'avait mandé en Grèce, avait ordonné sa mort, se frappa lui-même de son épée, l'an 67 après Jésus-Christ, et dit en mourant: «Je l'ai mérité.»
[214] Galba, Othon et Vitellius, qui régnèrent en 68 et 69, et dont les trois règnes réunis ne durèrent que dix-huit mois.
[215] Suétone, au chapitre IV de la _Vie de Titus_, dit que sa seconde femme se nommait Marcia Furnilla, et que Titus, après en avoir eu une fille, fit divorce avec elle.
[216] Il est dit dans le premier extrait de Xiphilin que Bérénice habita dans le palais: _habitavit in palatio_: voyez ci-dessus, p. 197.
[217] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 191 et 192.
[218] Les éditions publiées du vivant de Corneille (1671-82) portent _leur prix_, corrigé par l'édition de 1692 en _son prix_. Voltaire a gardé _leur_.
[219] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont changé la construction; ils donnent: «et je ne te puis croire.»
[220] Domitien prétendait que Vespasien l'avait institué cohéritier de l'empire, mais que le testament avait été falsifié. Voyez Suétone, _Vie de Domitien_, chapitre II.
[221] Ce morceau, souvent reproché à Corneille, pourrait bien lui avoir été inspiré par le livre des _Maximes_ de la Rochefoucauld, dont la première édition a paru en 1665, cinq ans avant _Tite et Berenice_, et qui faisait encore le sujet de tous les entretiens. La _maxime_ 262 commence ainsi: «Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour.»
[222] On lit «_un_ autre» dans l'édition de 1682. Voyez le vers 1732 et la note 288 qui s'y rapporte.
[223] Voltaire (1764) a ainsi modifié ce vers:
Et profitons par là d'un cœur embarrassé.
[224] Ce vers se trouve déjà dans _Pertharite_, acte II, scène V, vers 744.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
Quoi? des ambassadeurs que Bérénice envoie Viennent ici, dis-tu, me témoigner sa joie, M'apporter son hommage, et me féliciter Sur ce comble de gloire où je viens de monter?
FLAVIAN.
En attendant votre ordre, ils sont au port d'Ostie. 355
TITE.
Ainsi, grâces aux Dieux, sa flamme est amortie; Et de pareils devoirs sont pour moi des froideurs, Puisqu'elle s'en rapporte à ses ambassadeurs. Jusqu'après mon hymen remettons leur venue: J'aurois trop à rougir si j'y souffrois leur vue, 360 Et recevois les yeux de ses propres sujets Pour envieux témoins du vol que je lui fais; Car mon cœur fut son bien à cette belle reine, Et pourroit l'être encor, malgré Rome et sa haine, Si ce divin objet, qui fut tout mon desir, 365 Par quelque doux regard s'en venoit ressaisir. Mais du haut de son trône elle aime mieux me rendre Ces froideurs que pour elle on me força de prendre. Peut-être, en ce moment que toute ma raison Ne sauroit sans désordre entendre son beau nom, 370 Entre les bras d'un autre un autre amour la livre: Elle suit mon exemple, et se plaît à le suivre: Et ne m'envoie ici traiter de souverain Que pour braver l'amant qu'elle charmoit en vain.
FLAVIAN.
Si vous la revoyiez, je plaindrois Domitie. 375
TITE.
Contre tous ses attraits ma raison endurcie Feroit de Domitie encor la sûreté; Mais mon cœur auroit peu de cette dureté. N'aurois-tu point appris qu'elle fût infidèle, Qu'elle écoutât les rois qui soupirent pour elle? 380 Dis-moi que Polémon[225] règne dans son esprit, J'en aurai du chagrin, j'en aurai du dépit, D'une vive douleur j'en aurai l'âme atteinte; Mais j'épouserai l'autre avec moins de contrainte; Car enfin elle est belle, et digne de ma foi; 385 Elle auroit tout mon cœur, s'il étoit tout à moi. La noblesse du sang, la grandeur de courage, Font avec son mérite un illustre assemblage: C'est le choix de mon père; et je connois trop bien Qu'à choisir en César ce doit être le mien. 390 Mais tout mon cœur renonce à lui faire justice, Dès que mon souvenir lui rend sa Bérénice.
FLAVIAN.
Si de tels souvenirs vous sont encor si doux, L'hyménée a, Seigneur, peu de charmes pour vous.
TITE.
Si de tels souvenirs ne me faisoient la guerre, 395 Seroit-il potentat plus heureux sur la terre? Mon nom par la victoire est si bien affermi, Qu'on me croit dans la paix un lion endormi: Mon réveil incertain du monde fait l'étude; Mon repos en tous lieux jette l'inquiétude; 400 Et tandis qu'en ma cour les aimables loisirs Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs, Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle, Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole[226]. Que de félicité, si mes vœux imprudents 405 N'étoient de mon pouvoir les seuls indépendants! Maître de l'univers sans l'être de moi-même[227], Je suis le seul rebelle à ce pouvoir suprême: D'un feu que je combats je me laisse charmer, Et n'aime qu'à regret ce que je veux aimer. 410 En vain de mon hymen Rome presse la pompe: J'y veux de la lenteur, j'aime qu'on l'interrompe, Et n'ose résister aux dangereux souhaits De préparer toujours et n'achever jamais.
FLAVIAN.
Si ce dégoût, Seigneur, va jusqu'à la rupture, 415 Domitie aura peine à souffrir cette injure: Ce jeune esprit, qu'entête et le sang de Néron[228] Et le choix qu'en Syrie on fit de Corbulon[229], S'attribue à l'empire un droit imaginaire, Et s'en fait, comme vous, un rang héréditaire. 420 Si de votre parole un manque surprenant La jette entre les bras d'un homme entreprenant. S'il l'unit à quelque âme assez fière et hautaine Pour servir son orgueil et seconder sa haine, Un vif ressentiment lui fera tout oser: 425 En un mot, il vous faut la perdre, ou l'épouser.
TITE.
J'en sais la politique, et cette loi cruelle A presque fait l'amour qu'il m'a fallu pour elle. Réduit au triste choix dont tu viens de parler, J'aime mieux, Flavian, l'aimer que l'immoler, 430 Et ne puis démentir cette horreur magnanime Qu'en recevant le jour je conçus pour le crime. Moi qui seul des Césars me vois en ce haut rang Sans qu'il en coûte à Rome une goutte de sang, Moi que du genre humain on nomme les délices[230], 435 Moi qui ne puis souffrir les plus justes supplices[231], Pourrois-je autoriser une injuste rigueur A perdre une héroïne à qui je dois mon cœur? Non: malgré les attraits de sa belle rivale, Malgré les vœux flottants de mon âme inégale, 440 Je veux l'aimer, je l'aime; et sa seule beauté Pouvoit me consoler de ce que j'ai quitté. Elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre Mes feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre, De quoi flatter mon âme, et forcer mes douleurs 445 A souhaiter du moins de n'aimer plus ailleurs. Mais je ne vois pas bien que j'en sois encor maître: Dès que ma flamme expire, un mot la fait renaître, Et mon cœur malgré moi rappelle un souvenir Que je n'ose écouter et ne saurois bannir. 450 Ma raison s'en veut faire en vain un sacrifice: Tout me ramène ici, tout m'offre Bérénice; Et même je ne sais par quel pressentiment Je n'ai souffert personne en son appartement; Mais depuis cet adieu, si cruel et si tendre, 455 Il est demeuré vide, et semble encor l'attendre. Va, fais porter mon ordre à ses ambassadeurs: C'est trop entretenir d'inutiles ardeurs; Il est temps de chercher qui m'en puisse distraire, Et le ciel à propos envoie ici mon frère. 460
FLAVIAN.
Irez-vous au sénat?
TITE.
Non; il peut s'assembler Sur ce déluge ardent qui nous a fait trembler, Et pourvoir sous mon ordre aux affreuses ruines Dont ses feux ont couvert les campagnes voisines[232].
SCÈNE II
TITE, DOMITIAN, ALBIN.
DOMITIAN.
Puis-je parler, Seigneur, et de votre amitié 465 Espérer une grâce à force de pitié? Je me suis jusqu'ici fait trop de violence, Pour augmenter encor mes maux par mon silence. Ce que je vais vous dire est digne du trépas; Mais aussi j'en mourrai, si je ne le dis pas. 470 Apprenez donc mon crime, et voyez s'il faut faire Justice d'un coupable, ou grâce aux vœux d'un frère. J'ai vu ce que j'aimois choisi pour être à vous, Et je l'ai vu longtemps sans en être jaloux. Vous n'aimiez Domitie alors que par contrainte: 475 Vous vous faisiez effort, j'imitois votre feinte; Et comme aux lois d'un père il falloit obéir, Je feignois d'oublier, vous de ne point haïr. Le ciel, qui dans vos mains met sa toute-puissance, Ne met-il point de borne à cette obéissance? 480 La faut-il à son ombre, et que ce même effort Vous déchire encor l'âme et me donne la mort?
TITE.
Souffrez sur cet effort que je vous désabuse. Il fut grand, et de ceux que tout le cœur refuse: Pour en sauver le mien, je fis ce que je pus; 485 Mais ce qui fut effort à présent ne l'est plus. Sachez-en la raison. Sous l'empire d'un père Je murmurai toujours d'un ordre si sévère, Et cherchai les moyens de tirer en longueur Cet hymen qui vous gêne et m'arrachoit le cœur. 490 Son trépas a changé toutes choses de face: J'ai pris ses sentiments lorsque j'ai pris sa place; Je m'impose à mon tour les lois qu'il m'imposoit, Et me dis après lui tout ce qu'il me disoit. J'ai des yeux d'empereur, et n'ai plus ceux de Tite; 495 Je vois en Domitie un tout autre mérite, J'écoute la raison, j'en goûte les conseils, Et j'aime comme il faut qu'aiment tous mes pareils. Si dans les premiers jours que vous m'avez vu maître Votre feu mal éteint avoit voulu paroître, 500 J'aurois pu me combattre et me vaincre pour vous; Mais si près d'un hymen si souhaité de tous, Quand Domitie a droit de s'en croire assurée, Que le jour en est pris, la fête préparée, Je l'aime, et lui dois trop pour jeter sur son front 505 L'éternelle rougeur d'un si mortel affront. Rome entière et ma foi l'appellent à l'empire: Voyez mieux de quel œil on m'en verroit dédire, Ce qu'ose se permettre une femme en fureur, Et combien Rome entière auroit pour moi d'horreur. 510
DOMITIAN.
Elle n'en auroit point de vous voir pour un frère Faire autant que pour elle il vous a plu de faire. Seigneur, à vos bontés laissez un libre cours; Qui se vainc une fois peut se vaincre toujours: Ce n'est pas un effort que votre âme redoute. 515
TITE.
Qui se vainc une fois sait bien ce qu'il en coûte: L'effort est assez grand pour en craindre un second.
DOMITIAN.
Ah! si votre grande âme à peine s'en répond, La mienne, qui n'est pas d'une trempe si belle, Réduite au même effort, Seigneur, que fera-t-elle? 520
TITE.
Ce que je fais, mon frère: aimez ailleurs.
DOMITIAN.