Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 13
Ce mot que Racine rappelle ici, il ne l'a pas imité, tandis qu'on lit dans la dernière scène de la pièce de Corneille:
L'amour peut-il se faire une si dure loi? --La raison me la fait malgré vous, malgré moi.
La préface de Racine contient plus d'un passage qu'on pourrait regarder, que l'auteur y ait pensé ou non, comme une allusion désobligeante à l'ouvrage de son concurrent. Corneille avait cru devoir ajouter des épisodes au sujet qui lui avait été donné: «Ce qui m'en plut davantage, dit au contraire Racine, c'est que je le trouvai extrêmement simple;» et il ajoute: «Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poëtes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.»
Faire sonner si haut ces trente représentations si bien suivies, c'était, à dessein ou non je le répète, appeler l'attention sur le peu de succès de _Tite et Bérénice_, qui ne fut joué en tout que vingt et une fois. L'ensemble de ces vingt et une représentations produisit une somme totale de quinze mille trois cent soixante-seize livres dix sous, qui se trouva fort inégalement répartie; car si la première recette fut de dix-neuf cent treize livres dix sous, la dernière ne fut plus que de deux cent six livres dix sous; encore faut-il remarquer que Molière avait pris soin de faire jouer une seconde pièce avec celle de Corneille à chacune des quatre dernières représentations, pour tâcher d'attirer un peu plus de monde. Les registres de Lagrange, d'où sont tirés ces renseignements, nous en fournissent encore un autre plus précieux: ils nous font connaître le montant de la somme touchée par Corneille. On y lit sous la date du 28 novembre 1670: «_Bérénice_, pièce nouvelle de M. de Corneille l'aîné, dont on lui a payé deux mille livres.»
Outre cette interprétation maligne à laquelle peut se prêter la préface de Racine, il semble qu'on puisse découvrir ou du moins soupçonner une intention du même genre dans une des scènes de sa tragédie même. Tite s'exprime ainsi chez Corneille (acte III, scène V, vers 1027-1034):
Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre (_d'empereur_), Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre. Allons dans vos États m'en donner un plus doux; Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne, Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra; Et soit de Rome esclave et maître qui voudra!
Titus, au contraire, dit chez Racine (acte V, scène VI):
Je dois vous épouser encor moins que jamais: Oui, Madame; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite: Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des foiblesses d'amour.
Est-ce un simple hasard qui a produit entre le langage de Tite et celui de Titus une opposition si vivement marquée? On pourrait être tenté d'en douter; car il n'est pas absolument impossible qu'une indiscrétion ait fait connaître à Racine ce passage de la pièce de son rival, et qu'il se soit plu à réfuter d'avance les idées qui y sont exprimées.
[186] Henriette-Anne d'Angleterre, fille de Charles Ier, roi d'Angleterre, et de Henriette-Marie de France, fille de Henri IV; née à Exeter en 1644, mariée en 1661 à Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, morte en 1670.
[187] Fontenelle raconte le même fait, mais beaucoup plus brièvement. Toutefois comme il est, à notre connaissance, le premier qui en ait parlé, nous croyons utile de reproduire ici son témoignage: «_Bérénice_ fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse, fort touchée des choses d'esprit et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille, sans qu'ils sussent où on les menoit. Mais à qui demeura la victoire? Au plus jeune.» (_Vie de Corneille_ dans l'_Histoire de l'Académie françoise_ de Pellisson, publiée par l'abbé d'Olivet en 1729, in-4º, p. 195.) En 1742, lorsque la _Vie de Corneille_ parut pour la première fois dans les _Œuvres de Fontenelle_, le passage que nous venons de citer ne subit qu'un fort léger changement: «Feue Madame, princesse,» au lieu de «une princesse.» (Tome III, p. 116 et 117.) Du reste, dans l'une et l'autre publication, le mot _princesse_ est expliqué par cette note au bas de la page: «Henriette-Anne d'Angleterre.» En 1747, Louis Racine, dans ses _Mémoires_, rappelle fort sommairement le même fait; il dit en parlant de _Bérénice_: «M. de Fontenelle, dans la _Vie de Corneille_, son oncle, nous dit que _Bérénice_ fut un duel.... Une princesse fameuse par son esprit et par son amour pour la poésie avait engagé les deux rivaux à traiter le même sujet.» (Pages 87 et 88.)
[188] Chapitre XXV.
[189] Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin, née à Rome en 1639, épousa en 1661 le prince Colonna, connétable de Naples; elle mourut vers 1715. Dans la tragédie de Racine (acte IV, scène V), Bérénice dit à Titus:
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
Au sujet de cette parole, on lit parmi les notes de Voltaire, qui dans son _Théâtre de Corneille_ a commenté les pièces des deux poëtes rivaux, la remarque suivante: «Ce vers si connu faisait allusion à cette réponse de Mlle Mancini à Louis XIV: «Vous m'aimez, vous êtes roi, vous pleurez, et je pars!»
[190] «Pierre du Ryer, dit Jolly dans son _Avertissement_ du _Théâtre de P. Corneille_ (p. LXX), fit imprimer, en 1645, _Bérénice_, tragi-comédie en prose.» C'est sans doute ce qui a amené l'auteur du _Dictionnaire portatif des théâtres_ à dire: «Outre la tragédie de _Tite et Bérénice_ de Pierre Corneille, ce sujet en a fourni deux autres sous le titre simple de _Bérénice_: l'une de du Ryer, donnée en 1645, et qui est en prose, et l'autre de l'illustre Racine.» Rien n'est plus faux que cette assertion. La _Bérénice_ de du Ryer est un sujet purement romanesque remis au théâtre en 1657 par Thomas Corneille, sous le même titre de _Bérénice_.
[191] Ce n'est pas simplement pour la rime, comme on pourrait être tenté de le croire, que Robinet donne cette qualité à Mlle de Beauval; il se préoccupe toujours beaucoup des sentiments religieux des personnes de théâtre, et annonçant dans son numéro du 6 décembre de la même année la mort d'une autre actrice, il nous dit:
Cette illustre comédienne, Et non moins illustre chrétienne, Par son décès des plus pieux, Qui fait croire que dans les cieux On aura colloqué son âme, De de Villiers étoit la femme, Qui fut aussi tout singulier Dedans le comique métier, Composant même en vers et prose, Mais maintenant il se repose, Faisant, je crois, tout ce qu'il faut Pour monter à son tour là-haut.
[192] Dans le rôle de Plautine, confidente de Domitie.
[193] _Récréations littéraires ou Anecdotes et remarques sur différents sujets_, recueillies par M. C. R*** (Cizeron Rival). Paris et Lyon, 1765, in-12, p. 67-69.
[194] _Recueil de dissertations_.... publié par Granet, tome II, p. 223.
[195] Virgile, _Énéide_, livre I, vers 475.
[196] _Recueil_ de Granet, tome II, p. 206 et 207.
[197] _Ibidem_, p. 209.
[198] _Recueil de dissertations_.... publié par Granet, tome II, p. 219.
[199] _Ibidem_, tome II, p. 223 et suivantes.
[200] _Ibidem_, tome II, p. 242 et 243.
[201] _Recueil_ de Granet, tome II, p. 311 et 312.--L'histoire en effet nous montre Bérénice, fille d'Agrippa, roi de Judée, née l'an 28 de Jésus-Christ, comme une femme corrompue, qui, après avoir épousé d'abord son oncle Hérode, roi de Chalcis, puis Polémon, roi de Cilicie, lequel s'était fait juif pour elle, fut répudiée par lui, à cause des débordements auxquels elle se livrait. Titus, parvenu à l'empire à trente-neuf ans, jugea indispensable de s'en séparer; elle était alors âgée de cinquante et un ans. Il y a loin de là à l'héroïne de Corneille et de Racine. On a prétendu il est vrai que la Bérénice de Titus était une nièce de celle dont nous venons de parler, mais cette interprétation ne s'est pas accréditée. Voyez le _Dictionnaire historique_ de Bayle au nom de _Bérénice_, et la _Dissertation sur Bérénice_, par M. Rey, dans les _Mémoires de la Société des antiquaires de France_, nouvelle série, tome I, p. 235 et suivantes.
[202] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XIII et XIV.
[203] Suétone, _Vie de Titus_, chapitre VII.
EXTRAIT DE XIPHILIN
XIPHILINUS EX DIONE
IN VESPASIANO,
GUILLELMO BLANCO INTERPRETE[204].
Vespasianus a senatu absens imperator creatur, Titusque et Domitianus Cæsares designantur.
Domitianus animum ad amorem Domitiæ filiæ Corbulonis applicaverat, eamque, a Lucio Lamio Æmiliano viro ejus abductam, secum habebat in numero amicarum, eamdemque postea uxorem duxit.
Per id tempus Berenice maxime florebat, ob eamque causam cum Agrippa fratre Romam venit. Is prætoriis honoribus auctus est; ipsa habitavit in palatio, cœpitque cum Tito coire. Spes erat eam Tito nuptum iri; jam enim omnia, ut si esset uxor, gerebat. Sed Titus, quum intelligeret populum Romanum id moleste ferre, eam repudiavit, præsertim quod de iis rebus magni rumores[205] perferrentur.
IN TITO.
Titus, ex quo tempore principatum solus obtinuit, nec cædes fecit, nec amoribus inservivit; sed comis, quamvis insidiis peteretur, et continens, Berenice licet in urbem reversa, fuit.
Titus moriens se unius tantum rei pœnitere dixit: id autem quid esset non aperuit, nec quisquam certo novit, aliud aliis conjicientibus. Constans fama fuit, ut nonnulli tradunt, quod Domitiam uxorem fratris habuisset. Alii putant, quibus ego assentior, quod Domitianum, a quo certo sciebat sibi insidias parari, non interfecisset, sed id ab eo pati maluisset, et quod traderet imperium romanum tali viro.
[204] L'abrégé de l'histoire de Dion Cassius par Xiphilin a été imprimé pour la première fois en 1551, par Robert Estienne, avec la traduction latine de Guillaume Blanc d'Alby, en un volume in-4º. Il y a entre les extraits de Corneille et le texte de 1551 deux ou trois différences insignifiantes, qu'il est inutile de relever. Les phrases qu'il cite ne se suivent pas dans Xiphilin: elles se trouvent aux p. 159, 160, 163, 164, 165, 169, de l'édition princeps de Robert Estienne. En 1589 a paru chez Lucas Bregel, à Paris, la traduction du même ouvrage par Antoine Canque, «conseiller du Roy au siege presidial de Clermont en Auvergne.» Nous en extrayons les passages qui correspondent à ceux que Corneille a cités:
«Estans les choses en tel estat, Vespasien fut par le Senat declaré Empereur, et Titus et Domitianus Cæsars....
«Domitianus.... se tenoit la pluspart du temps en sa maison au pont d'Alba, estant du tout affollé et asserui de l'amour de Domitia fille de Corbulo, laquelle il auoit enleuee par force à son mary Lucius Lamius Æmilianus, et pour lors il la tenoit seulement auec luy comme sa concubine, mais du depuis il l'espousa....
«En ce temps aussi le renom et bruict de Berenice estoit grand: elle s'en alla à Rome en la compagnie de son frere Agrippa, auquel on donna la dignité honoraire de Preteur, et elle eut pour sa maison et demeure le Palais, où Titus l'entretenoit, et cuidoit-on qu'il la deut espouser, car desia elle se comportoit comme son espouse et femme legitime, mais Titus ayant senty le vent que les Romains estoient malcontens de telles choses la renuoya en son pays: aussi murmuroit-on fort à Rome de leur accointance.»
* * * * *
«Tout le temps que Titus iouyt seul de l'Empire se passa sans meurtres et effusion de sang, il ne commit aucun acte par lequel on peut iuger qu'il se laissast plus aller aux passions d'Amour. Tellement que iaçoit qu'on luy eut machiné trahisons, il se monstra neantmoins tousiours doux et clement mesmes enuers les trahistres, et Berenice estant derechef venuë à Rome il se monstra homme chaste et continent....
«Comme Titus rendit l'esprit, il dit qu'il auoit commis vn seul peché duquel il se repentoit, mais il ne declaira pas quel, ny personne ne le peut oncques asseurement sçauoir, les vns imaginans vne chose, les autres vne autre[204-a]. On tient pour asseuré, à ce que aucuns disent, qu'il se repentit d'auoir entretenu la femme de son frere nommée Domitia: les autres, ausquels i'adioute foy, de ce qu'ayant surprins Domitianus en manifeste trahison contre luy, il ne l'auoit pas occis, ains auoit plustost choisi de souffrir le malheur qui luy estoit aduenu, que de le faire tuer. Ou bien de ce qu'il laissoit l'Empire Romain entre les mains d'vn homme tel....»
[204-a] Suétone, dans sa _Vie de Titus_, chapitre X, parle aussi de ce regret de Titus mourant, et rejette, comme Xiphilin, la première interprétation: _Suspexisse dicitur.... cœlum, multumque conquestus eripi sibi_ _vitam immerenti: neque enim exstare ullum suum factum pænitendum, excepto duntaxat uno. Id quale fuerit, neque ipse tunc prodidit, neque cuiquam facile succurrat. Quidam opinantur consuetudinem recordatum quam cum fratris uxore habuerit; sed nullam habuisse persancte Domitia jurabat, haud negatura, si qua omnino fuisset; imo etiam gloriatura, quod illi promptissimum erat in omnibus probris._
[205] L'édition de 1679 a la faute étrange de _numero_, pour _rumores_.
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LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _TITE ET BÉRÉNICE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1671 in-12; | 1679 in-12.
RECUEIL.
1682 in-12[206].
[206] Le recueil de 1668 se termine par _Attila_.
ACTEURS[207].
TITE, empereur de Rome, et amant de Bérénice. DOMITIAN, frère de Tite, et amant de Domitie. BÉRÉNICE, reine d'une partie de la Judée. DOMITIE, fille de Corbulon. PLAUTINE, confidente de Domitie. FLAVIAN, confident de Tite. ALBIN, confident de Domitian. PHILON, ministre d'État, confident de Bérénice.
La scène est à Rome, dans le palais impérial.
[207] La _Notice_ et les extraits qui précèdent renferment les renseignements nécessaires sur les quatre premiers personnages, qui appartiennent à l'histoire; les autres sont d'invention.
TITE ET BÉRÉNICE.
COMÉDIE HÉROÏQUE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMITIE, PLAUTINE.
DOMITIE.
Laisse-moi mon chagrin, tout injuste qu'il est: Je le chasse, il revient; je l'étouffe, il renaît[208]; Et plus nous approchons de ce grand hyménée, Plus en dépit de moi je m'en trouve gênée. Il fait toute ma gloire, il fait tous mes désirs: 5 Ne devroit-il pas faire aussi tous mes plaisirs[209]? Depuis plus de six mois la pompe s'en apprête, Rome s'en fait d'avance en l'esprit une fête, Et tandis qu'à l'envi tout l'empire l'attend, Mon cœur dans tout l'empire est le seul mécontent. 10
PLAUTINE.
Que trouvez-vous, Madame, ou d'amer ou de rude A voir qu'un tel bonheur n'ait plus d'incertitude? Et quand dans quatre jours vous devez y monter, Quel importun chagrin pouvez-vous écouter? Si vous n'en êtes pas tout à fait la maîtresse, 15 Du moins à l'Empereur cachez cette tristesse: Le dangereux soupçon de n'être pas aimé Peut le rendre à l'objet dont il fut trop charmé. Avant qu'il vous aimât, il aimoit Bérénice; Et s'il n'en put alors faire une impératrice, 20 A présent il est maître, et son père au tombeau Ne peut plus le forcer d'éteindre un feu si beau.
DOMITIE.
C'est là ce qui me gêne, et l'image importune Qui trouble les douceurs de toute ma fortune: J'ambitionne et crains l'hymen d'un empereur 25 Dont j'ai lieu de douter si j'aurai tout le cœur. Ce pompeux appareil, où sans cesse il ajoute, Recule chaque jour un nœud qui le dégoûte. Il souffre chaque jour que le gouvernement Vole ce qu'à me plaire il doit d'attachement; 30 Et ce qu'il en étale agit d'une manière Qui ne m'assure point d'une âme toute entière. Souvent même, au milieu des offres de sa foi, Il semble tout à coup qu'il n'est pas avec moi, Qu'il a quelque plus douce ou noble inquiétude. 35 Son feu de sa raison est l'effet et l'étude; Il s'en fait un plaisir bien moins qu'un embarras, Et s'efforce à m'aimer; mais il ne m'aime pas.
PLAUTINE.
A cet effort pour vous qui pourroit le contraindre? Maître de l'univers, a-t-il un maître à craindre? 40
DOMITIE.
J'ai quelques droits, Plautine, à l'empire romain. Que le choix d'un époux peut mettre en bonne main: Mon père, avant le sien élu pour cet empire, Préféra.... Tu le sais, et c'est assez t'en dire[210]. C'est par cet intérêt qu'il m'apporte sa foi; 45 Mais pour le cœur, te dis-je, il n'est pas tout à moi.
PLAUTINE.
La chose est bien égale, il n'a pas tout le vôtre: S'il aime un autre objet, vous en aimez un autre; Et comme sa raison vous donne tous ses vœux, Votre ardeur pour son rang fait pour lui tous vos feux.
DOMITIE.
Ne dis point qu'entre nous la chose soit égale. Un divorce avec moi n'a rien qui le ravale: Sans avilir son sort, il me renvoie au mien; Et du rang qui lui reste, il ne me reste rien.
PLAUTINE.
Que ce que vous avez d'ambitieux caprice, 55 Pardonnez-moi ce mot, vous fait un dur supplice! Le cœur rempli d'amour, vous prenez un époux, Sans en avoir pour lui, sans qu'il en ait pour vous. Aimez pour être aimée, et montrez-lui vous-même, En l'aimant comme il faut, comme il faut qu'il vous aime; Et si vous vous aimez, gagnez sur vous ce point De vous donner entière, ou ne vous donnez point.
DOMITIE.
Si l'amour quelquefois souffre qu'on le contraigne, Il souffre rarement qu'une autre ardeur l'éteigne; Et quand l'ambition en met l'empire à bas, 65 Elle en fait son esclave, et ne l'étouffe pas. Mais un si fier esclave, ennemi de sa chaîne, La secoue à toute heure, et la porte avec gêne, Et maître de nos sens, qu'il appelle au secours, Il échappe souvent, et murmure toujours. 70 Veux-tu que je te fasse un aveu tout sincère? Je ne puis aimer Tite, ou n'aimer pas son frère; Et malgré cet amour, je ne puis m'arrêter Qu'au degré le plus haut où je puisse monter. Laisse-moi retracer ma vie en ta mémoire: 75 Tu me connois assez pour en savoir l'histoire; Mais tu n'as pu connoître, à chaque événement, De mon illustre orgueil quel fut le sentiment. En naissant, je trouvai l'empire en ma famille. Néron m'eut pour parente, et Corbulon pour fille[211]; 80 Et le bruit qu'en tous lieux fit sa haute valeur, Autant que ma naissance enfla mon jeune cœur. De l'éclat des grandeurs par là préoccupée, Je vis d'un œil jaloux Octavie et Poppée[212]; Et Néron, des mortels et l'horreur et l'effroi, 85 M'eût paru grand héros, s'il m'eût offert sa foi. Après tant de forfaits et de morts entassées, Les troupes du Levant, d'un tel monstre lassées, Pour César en sa place élurent Corbulon. Son austère vertu rejeta ce grand nom: 90 Un lâche assassinat en fut le prompt salaire[213]. Mais mon orgueil, sensible à ces honneurs d'un père, Prit de tout autre rang une assez forte horreur Pour me traiter dans l'âme en fille d'empereur. Néron périt enfin. Trois empereurs de suite[214] 95 Virent de leur fortune une assez prompte fuite. L'Orient de leurs noms fut à peine averti, Qu'il fit Vespasian chef d'un plus fort parti. Le ciel l'en avoua: ce guerrier magnanime Par Tite, son aîné, fit assiéger Solyme; 100 Et tandis qu'en Égypte il prit d'autres emplois, Domitian ici vint dispenser ses lois. Je le vis et l'aimai. Ne blâme point ma flamme: Rien de plus grand que lui n'éblouissoit mon âme; Je ne voyois point Tite, un hymen me l'ôtoit; 105 Mille soupirs aidoient au rang qui me flattoit. Pour remplir tous nos vœux nous n'attendions qu'un père: Il vint, mais d'un esprit à nos vœux si contraire, Que quoi qu'on lui pût dire, on n'en put arracher Ce qu'attendoit un feu qui nous étoit si cher. 110 On n'en sut point la cause; et divers bruits coururent, Qui tous à notre amour également déplurent. J'en eus un long chagrin. Tite fit tôt après De Bérénice à Rome admirer les attraits. Pour elle avec Martie il avoit fait divorce[215]; 115 Et cette belle reine eut sur lui tant de force, Que pour montrer à tous sa flamme, et hautement, Il lui fit au palais prendre un appartement[216]. L'Empereur, bien qu'en l'âme il prévît quelle haine Concevroit tout l'État pour l'époux d'une reine, 120 Sembla voir cet amour d'un œil indifférent, Et laisser un cours libre aux flots de ce torrent. Mais sous les vains dehors de cette complaisance, On ménagea ce prince avec tant de prudence, Qu'en dépit de son cœur, que charmoient tant d'appas, Il l'obligea lui-même à revoir ses États. A peine je le vis sans maîtresse et sans femme, Que mon orgueil vers lui tourna toute mon âme; Et s'étant emparé des plus doux de mes soins, Son frère commença de me plaire un peu moins: 130 Non qu'il ne fût toujours maître de ma tendresse, Mais je la regardois ainsi qu'une foiblesse, Comme un honteux effet d'un amour éperdu Qui me voloit un rang que je me croyois dû. Tite à peine sur moi jetoit alors la vue: 135 Cent fois avec douleur je m'en suis aperçue; Mais ce qui consoloit ce juste et long ennui, C'est que Vespasian me regardoit pour lui. Je commençois pourtant à n'en plus rien attendre, Quand je vis en ses yeux quelque chose de tendre; 140 Il me rendit visite, et fit tout ce qu'on fait Alors qu'on veut aimer, ou qu'on aime en effet. Je veux bien t'avouer que j'y crus du mystère, Qu'il ne me disoit rien que par l'ordre d'un père; Mais qui ne pencheroit à s'en désabuser, 145 Lorsque, ce père mort, il songe à m'épouser? Toi qui vois tout mon cœur, juge de son martyre: L'ambition l'entraîne, et l'amour le déchire. Quand je crois m'être mise au-dessus de l'amour, L'amour vers son objet me ramène à son tour: 150 Je veux régner, et tremble à quitter ce que j'aime, Et ne me saurois voir d'accord avec moi-même.
PLAUTINE.
Ah! si Domitian devenoit empereur, Que vous auriez bientôt calmé tout ce grand cœur! Que bientôt.... Mais il vient. Ce grand cœur en soupire!
DOMITIE.