Œuvres de P. Corneille, Tome 07
Part 12
Voyez, voyez plutôt, par votre exemple même, Seigneur, jusqu'où s'aveugle un grand cœur quand il aime: Voyez jusqu'où l'amour, qui vous ferme les yeux, Force et dompte les rois qui résistent le mieux, Quel empire il se fait sur l'âme la plus fière; Et si vous avez vu la mienne trop altière, Voyez ce même amour immoler pleinement 1675 Son orgueil le plus juste au salut d'un amant, Et toute sa fierté dans mes larmes éteinte Descendre à la prière et céder à la crainte. Avoir su jusque-là réduire mon courroux, Vous doit être, Seigneur, un triomphe assez doux. 1680 Que tant d'orgueil dompté suffise pour victime. Voudriez-vous traiter votre exemple de crime, Et quand vous adorez qui ne vous aime pas, D'un réciproque amour condamner les appas?
ATTILA.
Non, Princesse, il vaut mieux nous imiter l'un l'autre: Vous suivez mon exemple, et je suivrai le vôtre[179]. Vous condamniez Madame à l'hymen d'un sujet; Remplissez au lieu d'elle un si juste projet. Je vous l'ai déjà dit; et mon respect fidèle A cette digne loi que vous faisiez pour elle, 1690 N'ose prendre autre règle à punir vos mépris. Si Valamir vous plaît, sa vie est à ce prix: Disposez à ce prix d'une main qui m'est due. Octar, ne perdez pas la Princesse de vue. Vous, qui me commandez de vous donner ma foi, Madame, allons au temple; et vous, rois, suivez-moi.
SCÈNE V.
HONORIE, OCTAR.
HONORIE.
Tu le vois, pour toucher cet orgueilleux courage, J'ai pleuré, j'ai prié, j'ai tout mis en usage, Octar; et pour tout fruit de tant d'abaissement, Le barbare me traite encor plus fièrement. 1700 S'il reste quelque espoir, c'est toi seul qu'il regarde. Prendras-tu bien ton temps? Tu commandes sa garde; La nuit et le sommeil vont tout mettre en ton choix; Et Flavie est le prix du salut de deux rois.
OCTAR.
Ah! Madame, Attila, depuis votre menace, 1705 Met hors de mon pouvoir l'effet de cette audace. Ce défiant esprit n'agit plus maintenant, Dans toutes ses fureurs, que par mon lieutenant: C'est par lui qu'aux deux rois il fait ôter les armes, Et deux mots en son âme ont jeté tant d'alarmes, 1710 Qu'exprès à votre suite il m'attache aujourd'hui, Pour m'ôter tout moyen de m'approcher de lui. Pour peu que je vous quitte il y va de ma vie, Et s'il peut découvrir que j'adore Flavie....
HONORIE.
Il le saura de moi, si tu ne veux agir, 1715 Infâme, qui t'en peux excuser sans rougir: Si tu veux vivre encor, va, cherche du courage. Tu vois ce qu'à toute heure il immole à sa rage; Et ta vertu, qui craint de trop paroître au jour[180], Attend, les bras croisés, qu'il t'immole à son tour, 1720 Fais périr, ou péris; préviens, lâche, ou succombe: Venge toute la terre, ou grossis l'hécatombe. Si ta gloire[181] sur toi, si l'amour ne peut rien, Meurs en traître, et du moins sers de victime au mien. Mais qui me rend, Seigneur, le bien de votre vue[182]?
SCÈNE VI.
VALAMIR, HONORIE, OCTAR.
VALAMIR.
L'impatient transport d'une joie imprévue: Notre tyran n'est plus.
HONORIE.
Il est mort?
VALAMIR.
Écoutez Comme enfin l'ont puni ses propres cruautés, Et comme heureusement le ciel vient de souscrire A ce que nos malheurs vous ont fait lui prédire[183]. 1730 A peine sortions-nous, pleins de trouble et d'horreur, Qu'Attila recommence à saigner de fureur, Mais avec abondance; et le sang qui bouillonne Forme un si gros torrent, que lui-même il s'étonne. Tout surpris qu'il en est: «S'il ne veut s'arrêter, 1735 Dit-il, on me paiera ce qu'il m'en va coûter.» Il demeure à ces mots sans parole, sans force; Tous ses sens d'avec lui font un soudain divorce: Sa gorge enfle, et du sang dont le cours s'épaissit Le passage se ferme, ou du moins s'étrécit[184]. 1740 De ce sang renfermé la vapeur en furie Semble avoir étouffé sa colère et sa vie; Et déjà de son front la funeste pâleur N'opposoit à la mort qu'un reste de chaleur, Lorsqu'une illusion lui présente son frère, 1745 Et lui rend tout d'un coup la vie et la colère: Il croit le voir suivi des ombres de six rois, Qu'il se veut immoler une seconde fois; Mais ce retour si prompt de sa plus noire audace N'est qu'un dernier effort de la nature lasse, 1750 Qui prête à succomber sous la mort qui l'atteint, Jette un plus vif éclat, et tout d'un coup s'éteint. C'est en vain qu'il fulmine à cette affreuse vue: Sa rage qui renaît en même temps le tue. L'impétueuse ardeur de ces transports nouveaux 1755 A son sang prisonnier ouvre tous les canaux; Son élancement perce ou rompt toutes les veines, Et ces canaux ouverts sont autant de fontaines Par où l'âme et le sang se pressent de sortir, Pour terminer sa rage et nous en garantir. 1760 Sa vie à longs ruisseaux se répand sur le sable; Chaque instant l'affoiblit, et chaque effort l'accable; Chaque pas rend justice au sang qu'il a versé, Et fait grâce à celui qu'il avoit menacé. Ce n'est plus qu'en sanglots qu'il dit ce qu'il croit dire; Il frissonne, il chancelle, il trébuche, il expire; Et sa fureur dernière, épuisant tant d'horreurs, Venge enfin l'univers de toutes ses fureurs.
SCÈNE VII.
ARDARIC, VALAMIR, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
ARDARIC.
Ce n'est pas tout, Seigneur; la haine générale, N'ayant plus à le craindre, avidement s'étale; 1770 Tous brûlent de servir sous des ordres plus doux, Tous veulent à l'envi les recevoir de nous. Ce bonheur étonnant que le ciel nous renvoie De tant de nations fait la commune joie; La fin de nos périls en remplit tous les vœux, 1775 Et pour être tous quatre au dernier point heureux, Nous n'avons plus qu'à voir notre flamme avouée Du souverain de Rome et du grand Mérouée: La princesse des Francs m'impose cette loi.
HONORIE.
Pour moi, je n'en ai plus à prendre que de moi. 1780
ARDARIC.
Ne perdons point de temps en ce retour d'affaires: Allons donner tous deux les ordres nécessaires, Remplir ce trône vide, et voir sous quelles lois Tant de peuples voudront nous recevoir pour rois[185].
VALAMIR.
Me le permettez-vous, Madame? et puis-je croire. 1785 Que vous tiendrez enfin ma flamme à quelque gloire?
HONORIE.
Allez; et cependant assurez-vous, Seigneur, Que nos destins changés n'ont point changé mon cœur.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[171] Dans Voltaire: «_ni l'un ni l'autre_.»
[172] _Var._ A jeté trop d'amorce à votre ambition. (1668)
[173] Voyez ci-dessus, p. 120, note 123.
[174] C'est encore un nom emprunté à Jornandès. Dans son _Histoire des Goths_ (chapitre XLV), c'est celui du frère de Théodoric, roi des Visigoths, tué aux Champs catalauniques.
[175] L'édition de Voltaire (1764) a ici une leçon qui altère le sens: «qu'il punit par avance.»
[176] Voyez plus haut, p. 103, note 44.
[177] _Sanguis, qui ci solite de naribus effluebat...._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XLIX.) Voyez ci-dessus, p. 105, note 93.
[178] Ici Voltaire (1764), bien qu'il ait laissé ailleurs (au vers 833 par exemple) _envoyerez_, donne _enverroient_.
[179] Après ce vers, l'édition de 1692 donne seule le jeu de scène suivant: _Il montre Ildione à Honorie_; et après le vers 1694, cette même édition ajoute: _à Ildione_.
[180] L'édition originale porte _un jour_, pour _au jour_.
[181] Voltaire a changé «ta gloire» en «la gloire.»
[182] Dans l'édition de Voltaire (1764), ce vers, précédé des mots: HONORIE _à Valamir_, commence la scène VI.
[183] Voyez ci-dessus, p. 174, vers 1599-1604.
[184] Ce sont les mots déjà cités de Jornandès (_de Getarum rebus gestis_, chapitre XLIX): _Redundansque sanguis.... dum consuetis meatibus impeditur.... eum exstinxit_.
[185] Jornandès (_de Getarum rebus gestis_, chapitre L) rapporte que ce fut Ardaric qui le premier, après la mort d'Attila, se souleva contre son fils, et qui par sa défection délivra non-seulement sa propre nation, mais encore toutes les autres, qui étaient également opprimées.
TITE ET BÉRÉNICE
COMÉDIE HÉROÏQUE
1670
NOTICE.
«Henriette d'Angleterre[186], belle-sœur de Louis XIV, voulut, dit Voltaire dans la préface de son commentaire sur la _Bérénice_ de Racine, que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV, et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-sœur, mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs cœurs une inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène, autant pour sa consolation que pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dangeau, confident de ses amours avec le Roi, d'engager secrètement Corneille et Racine à travailler l'un et l'autre sur ce sujet, qui paraissait si peu fait pour la scène. Les deux pièces furent composées dans l'année 1670, sans qu'aucun des deux sût qu'il avait un rival[187].»
Déjà, dans son _Siècle de Louis XIV_[188], Voltaire avait expliqué le caractère de cette liaison du Roi et de Madame, et marqué d'une manière plus précise quelle avait été l'intention de cette princesse, en imposant à nos deux plus grands poëtes tragiques une tâche si difficile et si dangereuse: «Il y eut d'abord entre Madame et le Roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit et de cette intelligence secrète, qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le Roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du Roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C'était le marquis de Dangeau. Le Roi le chargeait d'écrire pour lui; et la princesse l'engageait à répondre au Roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l'un qu'il fût employé par l'autre; et ce fut une des causes de sa fortune. Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le Roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fonds d'estime et d'amitié qui ne s'altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de _Bérénice_, elle avait en vue, non-seulement la rupture du Roi avec la connétable Colonne[189], mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne devînt dangereux.»
La malheureuse princesse ne devait pas assister à la lutte littéraire qu'elle s'était promis de juger. C'est le 30 juin 1670 qu'elle fut frappée d'une mort inattendue, qui est demeurée un douloureux problème pour la science et pour l'histoire. Le 21 août Bossuet faisait retentir les voûtes de Saint-Denis de l'éloquente oraison funèbre qui a gravé à jamais dans toutes les mémoires le vivant souvenir de Madame, et trois mois seulement plus tard les deux pièces qu'elle avait tout à la fois inspirées et commandées paraissaient sur le théâtre.
Dans de telles circonstances, elles excitèrent une curiosité bien facile à comprendre; mais les armes étaient loin d'être égales entre les deux champions. Aux avantages réels et incontestables que Racine, par la nature de son talent, avait sur Corneille en un pareil sujet[190], le hasard ou l'habileté du jeune poëte et de ses amis en avaient ajouté d'autres. Racine, dont la pièce fut représentée à l'hôtel de Bourgogne, fut assez heureux pour voir le rôle de Titus rempli par Floridor, et celui de Bérénice par la Champmeslé; de plus sa tragédie jouée le 21 novembre, huit jours avant celle de Corneille, eut ainsi tout le temps de gagner à l'avance la faveur du public.
Corneille, il est vrai, paraissait être plus avant que son concurrent dans les bonnes grâces de Robinet, qui dans ses _Lettres en vers_ évite de se prononcer sur la pièce de Racine, et se contente de louer la pompe du spectacle et le talent des acteurs. C'est d'une tout autre façon qu'il parle de l'ouvrage de Corneille. Il commence par l'annoncer avec fracas; passant en revue dans son numéro du 22 novembre les nouvelles du jour, il s'exprime de la sorte:
La première en forme d'avis, Dont maints et maints seront ravis, Est que ce poëme de Corneille, Sa _Bérénice_ nompareille, Se donnera pour le certain, Le jour de vendredi prochain, Sur le théâtre de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ajoute encor brièvement Qu'on doit alternativement Jouer la grande _Bérénice_, Qu'on loue avec tant de justice, Et _le Gentilhomme bourgeois_.
Toutefois le vendredi 28 novembre Robinet n'assista pas, comme on aurait pu le croire, à la première représentation de _Tite et Bérénice_. Il s'en explique ainsi dans son numéro du lendemain 29:
.. Je ne puis sortir la porte Pour une raison assez forte. Sans cela, par un beau souci, J'eusse été dès hier aussi Voir le chef-d'œuvre de Corneille, Lequel parut une merveille A la foule qui se trouva A ce divin poëme-là, Que _Bérénice_ l'on appelle, D'un bout à l'autre toute belle, Et qu'enfin la troupe du Roi Joue à miracle, en bonne foi, Se signalant dans l'héroïque, Aussi bien que dans le comique.
Ce n'est que plus tard, dans le numéro du 20 décembre, qu'on trouve un compte rendu détaillé de la pièce:
La _Bérénice_ de Corneille, Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille, Dire un vrai chef-d'œuvre de l'art, Sans aucun mais, ni si, ni car, Est fort suivie et fort louée, Et même à merveille jouée Par la digne troupe du Roi, Sur son théâtre en noble arroi. Mademoiselle de Molière Des mieux soutient le caractère De cette reine dont le cœur Témoigne un amour plein d'honneur. Cette autre admirable chrétienne[191], Cette rare comédienne, Mademoiselle de Beauval, Savante dans l'art théâtral, Fait bien la fière Domitie; Et Mademoiselle de Brie, Qui tout joue agréablement Comme judicieusement, Y pare grandement la scène[192], Parlant avec cette Romaine, Qui l'entretient confidemment Dessus l'incommode tourment Que lui cause, au fond de son âme, Son ambition et sa flamme. La Thorillière fait Titus, Empereur orné de vertus, Et remplit, dessus ma parole, Dignement cet auguste rôle. De même le jeune Baron, Héritier, ainsi que du nom, De tous les charmes de sa mère Et des beaux talents qu'eut son père, Y représente, en son air doux, Domitian, au gré de tous, Dans l'amour tendre autant qu'extrème Dont ladite Romaine il aime. Enfin leurs confidents aussi, Dont à côté les noms voici, (_Les Srs Hubert, du Croisi et la Grange._) Y font très-bien leur personnage, Et dans un brillant équipage.
Environ un mois après, la pièce était représentée à Vincennes devant la cour. C'est la _Gazette_ qui nous l'apprend en ces termes: «Le 21, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, Mme de Guise et la duchesse d'Enghien, allèrent au château de Vincennes, continuer les divertissements du carnaval: y ayant eu le soir la représentation de la _Bérénice_ du sieur Corneille, par la troupe du Roi dans l'antichambre de la Reine, puis le bal, où les seigneurs et les dames parurent en un ajustement des plus superbes et des plus brillants: ce qui fut précédé d'une très-magnifique collation et suivi d'un souper non moins splendide.»
Corneille ne partageait pas l'enthousiasme de Robinet, et n'était nullement satisfait de la façon dont sa pièce avait été jouée; il en conserva même un si pénible souvenir, que six ans plus tard il écrivait à Louis XIV, en le remerciant d'avoir fait reparaître certains de ses ouvrages et en le priant d'étendre à d'autres la même faveur, que s'il daignait leur accorder quelque attention:
.... _Bérénice_ enfin trouveroit des acteurs.
Avouons, du reste, que les comédiens qui jouaient dans cette pièce devaient être assez embarrassés pour exprimer certains sentiments factices, et même pour comprendre quelques passages obscurs. Cizeron Rival raconte à ce sujet une anecdote[193] dont nous n'oserions pas garantir l'exactitude, mais qui est tout à la fois trop piquante et trop connue pour qu'il soit permis de la passer sous silence. «M. Despréaux distinguoit ordinairement deux sortes de galimatias: le _galimatias simple_, et le _galimatias double_. Il appeloit galimatias simple, celui où l'auteur entendoit ce qu'il vouloit dire, mais où les autres n'entendoient rien; et le galimatias double, celui où l'auteur ni les lecteurs ne pouvoient rien comprendre.... Il citoit pour exemple ces quatre vers de la tragédie de _Tite et Bérénice_ du grand Corneille (acte I, scène II):
Faut-il mourir, Madame? et si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?
Baron, ce célèbre acteur, devoit faire le rôle de Domitian dans cette même tragédie, et comme il étudioit son rôle, l'obscurité des vers rapportés ci-dessus lui donna quelque peine, et il en alla demander l'explication à Molière, chez qui il demeuroit. Molière, après les avoir lus, lui dit qu'il ne les entendoit pas non plus: «Mais, attendez, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique.» Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou, comme il faisoit ordinairement, parce qu'il l'aimoit, et ensuite il le pria de lui expliquer ces quatre vers, disant à Corneille qu'il ne les entendoit pas. Corneille, après les avoir examinés quelque temps, dit: «Je ne les entends pas trop bien non plus; mais récitez-les toujours: tel qui ne les entendra pas les admirera.»
Ce reproche d'obscurité est le principal que les critiques aient adressé à Corneille dans les écrits composés à l'occasion des deux tragédies. La première brochure publiée à ce sujet, intitulée: _la Critique de Bérénice_, par l'abbé de Villars, se rapporte entièrement à la _Bérénice_ de Racine; elle a suivi la première représentation de très-près, et nous serions même embarrassé par la date du 17 novembre qu'elle porte, puisque la pièce n'est que du 21, si un adversaire de l'abbé de Villars n'avait relevé cette erreur au commencement de sa _Réponse_[194]. En paraissant prendre la défense de la pièce de Racine, l'abbé de Villars fait assez finement ressortir tous les défauts qu'on y peut trouver. «Je ne puis souffrir, dit-il en terminant, que l'on accuse le poëte de n'entendre pas le théâtre, qu'on le blâme d'avoir voulu entrer en lice avec Corneille, et que Monsieur ***** s'écrie:
_Infelix puer atque impar congressus Achilli[195]._»
Après une telle conclusion, Corneille pouvait, ce semble, attendre avec confiance la suite de cet examen ainsi annoncée par l'abbé de Villars: «La semaine prochaine on verra la seconde partie de cette critique, qui est sur la _Bérénice_ du Palais-Royal[196].» Mais notre poëte dut être fort désagréablement surpris en voyant la façon dont commence cette «seconde partie» de _la Critique_. La muse du cothurne, dit l'auteur, «a refusé à Corneille ses faveurs accoutumées, au lieu de lui en accorder de nouvelles; et par un caprice impitoyable, elle l'a fait entrer en lice avec un aventurier qui ne lui en contoit que depuis trois jours; elle l'a abandonné à sa verve caduque au milieu de la course, et s'est jetée du côté du plus jeune[197].»
Notre intention n'est pas d'analyser cette critique; elle présente fort peu d'intérêt, et l'auteur paraît surtout occupé de refaire à sa façon le plan de l'ouvrage qu'il examine. Contentons-nous de constater que le dénoûment de _Tite et Bérénice_ était alors généralement approuvé. Quoique le censeur le blâme, il convient ainsi de l'effet qu'il produisait: «Vous m'allez dire, je le vois bien, qu'il (_Corneille_) a été loué universellement d'avoir bien fini; qu'on dit qu'il s'est surpassé lui-même dans le dénoûment; et que sa catastrophe a été admirée de tout le monde, en un sujet où elle étoit si difficile[198].»
Dans la _Réponse à la Critique de la Bérénice de Racine_, par Subligny[199], nous n'avons rien à recueillir, si ce n'est peut-être une fade épigramme contre Corneille, qui a tout l'air d'être de Subligny lui-même; voici le passage où elle se trouve: «On dit de M. Corneille qu'il a voulu copier son Tite sur notre invincible monarque et qu'il y a très-mal réussi, comme on voit par la comparaison qui en a été faite en vers:
Tite, par de grands mots, nous vante son mérite; Louis fait, sans parler, cent exploits inouïs; Et ce que Tite dit de Tite, C'est l'univers entier qui le dit de Louis[200].»
_Tite et Titus ou les Bérénices_, comédie en trois actes, imprimée à Utrecht en 1673, est une critique beaucoup plus délicate que les précédentes des pièces de nos deux illustres tragiques. Le Tite de Corneille avec sa Bérénice viennent implorer Apollon contre le Titus et la Bérénice de Racine, qu'ils traitent d'imposteurs. Les plaidoyers prononcés de part et d'autre font bien ressortir les défauts des deux pièces et surtout les invraisemblances et les obscurités de la tragédie de Corneille. Après avoir vainement tenté un accommodement, Apollon rend enfin le jugement que nous allons rapporter: «Quant au principal, à la vérité il y a plus d'apparence que Titus et sa Bérénice soient les véritables, que non pas que ce soient les autres; mais pourtant, quoi qu'il en soit, et toutes choses bien considérées, les uns et les autres auroient bien mieux fait de se tenir au pays d'Histoire, dont ils sont originaires, que d'avoir voulu passer dans l'empire de Poésie, à quoi ils n'étoient nullement propres, et où, pour dire la vérité, on les a amenés, à ce qu'il me semble, assez mal à propos[201].»
L'édition originale de la pièce de notre poëte a pour titre: TITE ET BÉRÉNICE. _Comédie héroïque. Par P. Corneille. A Paris, chez Loüis Billaine, au Palais.... M.DC.LXXI, auec priuilege du Roy...._ Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 44 pages. L'Achevé d'imprimer pour la première fois est du 3e de février 1671. Le privilége, accordé à Corneille, mentionne la «traduction en vers françois de _Thébaïde_ de Stace,» aujourd'hui perdue, dont nous avons déjà parlé[202] et sur laquelle nous aurons à revenir; il porte la date du «dernier jour de décembre, l'an de grâce mil six cens soixante-dix.» Une note qui le termine porte que «ledit sieur Corneille a cédé son droit de Privilége à Thomas Jolly, Guillaume de Luyne, et Louis Billaine, pour la Comédie de _Tite et Bérénice_ seulement.»
Contre son habitude, Corneille n'a placé en tête de cette pièce aucun avis au lecteur, mais seulement deux extraits de Xiphilin, l'abréviateur de Dion Cassius. Il ne cite pas ce célèbre passage de Suétone que Racine rapporte en l'abrégeant au commencement de sa préface: «_Titus, reginam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitus ferebatur.... statim ab Urbe dimisit invitus invitam_[203] C'est-à-dire que Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.»