Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 11

Chapter 113,555 wordsPublic domain

Oui; mais bientôt lui-même entre eux deux écrasé Leur feroit à se joindre un chemin trop aisé; Et ces deux rois, par là maîtres de la contrée, 1285 D'autant plus fortement en défendroient[165] l'entrée, Qu'ils auroient plus à perdre, et qu'un juste courroux N'auroit plus tant de chefs à liguer contre vous. La princesse Ildione est orgueilleuse et belle; Il lui faut un mari qui réponde mieux d'elle, 1290 Dont tous les intérêts aux vôtres soient soumis, Et ne le pas choisir parmi vos ennemis. D'une fière beauté la haine opiniâtre Donne à ce qu'elle hait jusqu'au bout à combattre; Et pour peu que la veuille écouter un époux.... 1295

ATTILA.

Il lui faut donc, Seigneur, ou Valamir, ou vous. La pourriez-vous aimer? parlez sans flatterie. J'apprends que Valamir est aimé d'Honorie; Il peut de mon hymen concevoir quelque ennui, Et je m'assurerois sur vous plus que sur lui. 1300

ARDARIC.

C'est m'honorer, Seigneur, de trop de confiance.

ATTILA.

Parlez donc, pourriez-vous goûter cette alliance?

ARDARIC.

Vous savez que vous plaire est mon plus cher souci.

ATTILA.

Qu'on cherche la Princesse, et qu'on l'amène ici: Je veux que de ma main vous receviez la sienne. 1305 Mais dites-moi, de grâce, attendant qu'elle vienne, Par où me voulez-vous assurer votre foi? Et que seriez-vous prêt d'entreprendre pour moi? Car enfin elle est belle, elle peut tout séduire, Et vous forcer vous-même à me vouloir détruire. 1310

ARDARIC.

Faut-il vous immoler l'orgueil de Torrismond[166]? Faut-il teindre l'Arar[167] du sang de Sigismond? Faut-il mettre à vos pieds et l'un et l'autre trône?

ATTILA.

Ne dissimulez point, vous aimez Ildione, Et proposez bien moins ces glorieux travaux 1315 Contre mes ennemis que contre vos rivaux. Ce prompt emportement et ces subites haines Sont d'un amour jaloux les preuves trop certaines: Les soins de cet amour font ceux de ma grandeur; Et si vous n'aimiez pas, vous auriez moins d'ardeur. 1320 Voyez comme un rival est soudain haïssable, Comme vers notre amour ce nom le rend coupable, Comme sa perte est juste encor qu'il n'ose rien; Et sans aller si loin, délivrez-moi du mien. Différez à punir une offense incertaine, 1325 Et servez ma colère avant que votre haine. Seroit-il sûr pour moi d'exposer ma bonté A tous les attentats d'un amant supplanté? Vous-même pourriez-vous épouser une femme, Et laisser à ses yeux le maître de son âme? 1330

ARDARIC.

S'il étoit trop à craindre, il faudroit l'en bannir.

ATTILA.

Quand il est trop à craindre, il faut le prévenir. C'est un roi dont les gens, mêlés parmi les nôtres, Feroient accompagner son exil de trop d'autres, Qu'on verroit s'opposer aux soins que nous prendrons, Et de nos ennemis grossir les escadrons.

ARDARIC.

Est-ce un crime pour lui qu'une douce espérance Que vous pourriez ailleurs porter la préférence?

ATTILA.

Oui, pour lui, pour vous-même, et pour tout autre roi, C'en est un que prétendre en même lieu que moi. 1340 S'emparer d'un esprit dont la foi m'est promise, C'est surprendre une place entre mes mains remise; Et vous ne seriez pas moins coupable que lui, Si je ne vous voyois d'un autre œil aujourd'hui. A des crimes pareils j'ai dû même justice, 1345 Et ne choisis pour vous qu'un amoureux supplice. Pour un si cher objet que je mets en vos bras, Est-ce un prix excessif qu'un si juste trépas?

ARDARIC.

Mais c'est déshonorer, Seigneur, votre hyménée Que vouloir d'un tel sang en marquer la journée. 1350

ATTILA.

Est-il plus grand honneur que de voir en mon choix Qui je veux à ma flamme immoler de deux rois, Et que du sacrifice où s'expiera leur crime, L'un d'eux soit le ministre, et l'autre la victime? Si vous n'osez par là satisfaire vos feux, 1355 Craignez que Valamir ne soit moins scrupuleux, Qu'il ne s'impute pas à tant de barbarie D'accepter à ce prix son illustre Honorie, Et n'ait aucune horreur de ses vœux les plus doux, Si leur entier succès ne lui coûte que vous; 1360 Car je puis épouser encor votre princesse, Et détourner vers lui l'effort de ma tendresse.

SCÈNE V.

ATTILA, ARDARIC, ILDIONE.

ATTILA, à Ildione.

Vos refus obligeants ont daigné m'ordonner De consulter vos vœux avant que vous donner[168]; Je m'en fais une loi. Dites-moi donc, Madame, 1365 Votre cœur d'Ardaric agréeroit-il la flamme?

ILDIONE.

C'est à moi d'obéir, si vous le souhaitez; Mais, Seigneur....

ATTILA.

Il y fait quelques difficultés; Mais je sais que sur lui vous êtes absolue. Achevez d'y porter son âme irrésolue, 1370 Afin que dans une heure, au milieu de ma cour, Votre hymen et le mien couronnent ce grand jour.

SCÈNE VI.

ARDARIC, ILDIONE.

ILDIONE.

D'où viennent ces soupirs? d'où naît cette tristesse? Est-ce que la surprise étonne l'allégresse, Qu'elle en suspend l'effet pour le mieux signaler, 1375 Et qu'aux yeux du tyran il faut dissimuler? Il est parti, Seigneur; souffrez que votre joie, Souffrez que son excès tout entier se déploie, Qu'il fasse voir aux miens celui de votre amour.

ARDARIC.

Vous allez soupirer, Madame, à votre tour, 1380 A moins que votre cœur malgré vous se prépare A n'avoir rien d'humain non plus que ce barbare. Il me choisit pour vous; c'est un honneur bien grand, Mais qui doit faire horreur par le prix qu'il le vend. A recevoir ma main pourrez-vous être prête, 1385 S'il faut qu'à Valamir il en coûte la tête?

ILDIONE.

Quoi? Seigneur!

ARDARIC.

Attendez à vous en étonner Que vous sachiez la main qui doit l'assassiner. C'est à cet attentat la mienne qu'il destine, Madame.

ILDIONE.

C'est par vous, Seigneur, qu'il l'assassine!

ARDARIC.

Il me fait son bourreau pour perdre un autre roi A qui fait sa fureur la même offre qu'à moi. Aux dépens de sa tête il veut qu'on vous obtienne; Ou lui donne Honorie aux dépens de la mienne: Sa cruelle faveur m'en a laissé le choix. 1395

ILDIONE.

Quel crime voit sa rage à punir en deux rois?

ARDARIC.

Le crime de tous deux, c'est d'aimer deux princesses, C'est d'avoir mieux que lui mérité leurs tendresses. De vos bontés pour nous il nous fait un malheur, Et d'un sujet de joie un excès de douleur. 1400

ILDIONE.

Est-il orgueil plus lâche, ou lâcheté plus noire? Il veut que je vous coûte ou la vie ou la gloire, Et serve de prétexte au choix infortuné D'assassiner vous-même ou d'être assassiné! Il vous offre ma main comme un bonheur insigne, 1405 Mais à condition de vous en rendre indigne; Et si vous refusez par là de m'acquérir, Vous ne sauriez vous-même éviter de périr!

ARDARIC.

Il est beau de périr pour éviter un crime: Quand on meurt pour sa gloire, on revit dans l'estime; Et triompher ainsi du plus rigoureux sort, C'est s'immortaliser par une illustre mort.

ILDIONE.

Cette immortalité qui triomphe en idée Veut être, pour charmer, de plus loin regardée; Et quand à notre amour ce triomphe est fatal, 1415 La gloire qui le suit nous en console mal.

ARDARIC.

Vous vengerez ma mort; et mon âme ravie....

ILDIONE.

Ah! venger une mort n'est pas rendre une vie: Le tyran immolé me laisse mes malheurs; Et son sang répandu ne tarit pas mes pleurs. 1420

ARDARIC.

Pour sauver une vie, après tout périssable, En rendrois-je le reste infâme et détestable? Et ne vaut-il pas mieux assouvir sa fureur, Et mériter vos pleurs, que de vous faire horreur?

ILDIONE.

Vous m'en feriez sans doute, après cette infamie, 1425 Assez pour vous traiter en mortelle ennemie; Mais souvent la fortune a d'heureux changements Qui président sans nous aux grands événements. Le ciel n'est pas toujours aux méchants si propice: Après tant d'indulgence, il a de la justice. 1430 Parlez à Valamir, et voyez avec lui S'il n'est aucun remède à ce mortel ennui.

ARDARIC.

Madame....

ILDIONE.

Allez, Seigneur: nos maux et le temps pressent, Et les mêmes périls tous deux vous intéressent.

ARDARIC.

J'y vais; mais en l'état qu'est son sort et le mien, 1435 Nous nous plaindrons ensemble et ne résoudrons rien.

SCÈNE VII.

ILDIONE[169].

Trêve, mes tristes yeux, trêve aujourd'hui de larmes! Armez contre un tyran vos plus dangereux charmes: Voyez si de nouveau vous le pourrez dompter, Et renverser sur lui ce qu'il ose attenter. 1440 Reprenez en son cœur votre place usurpée, Ramenez à l'autel ma victime échappée, Rappelez ce courroux que son choix incertain En faveur de ma flamme allumoit dans mon sein. Que tout semble facile en cette incertitude! 1445 Mais qu'à l'exécuter tout est pénible et rude! Et qu'aisément le sexe oppose à sa fierté Sa douceur naturelle et sa timidité! Quoi? ne donner ma foi que pour être perfide! N'accepter un époux que pour un parricide! 1450 Ciel, qui me vois frémir à ce nom seul d'époux, Ou rends-moi plus barbare, ou mon tyran plus doux[170]!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[157] C'est la hâblerie du Matamore prise au sérieux. Voyez _l'Illusion comique_, vers 233 (tome II, p. 447).

[158] _Bellorum quidem amator, sed ipse manu temperans._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXV.) Voyez ci-dessus, p. 103 et la note 83.

[159] L'édition de 1692 porte _quelle insulte_, au féminin. Plus haut, au vers 424, p. 125, elle avait laissé ce mot au masculin. Voltaire a mis le féminin aux deux endroits.

[160] Tel est le texte de toutes les éditions anciennes, et même encore de celle de Voltaire (1764). Il est conforme à l'usage ordinaire de Corneille. Dans des éditions modernes on a ajouté _ne_: «à moins qu'on n'assassine.» Voyez le _Lexique_.

[161] Voyez ci-dessus, acte III, scène IV, vers 1069 et 1070.

[162] _Var._ Et me remerciez de suivre ainsi vos lois. (1668, édition originale.)

[163] _Bandolier_, _bandoulier_, de l'espagnol _bandolero_, «voleur de campagne, qui vole en troupe et avec armes à feu.» (_Dictionnaire de Furetière._) Voyez le _Lexique_.--L'empereur Philippe, dit l'Arabe, était fils d'un chef de brigands; Dioclétien était, selon les uns, l'affranchi d'un sénateur, selon d'autres le fils d'un greffier; Galère avait été berger, etc.

[164] Il est parlé de Sigismond roi des Bourguignons au chapitre LVIII de Jornandès.

[165] Il y a le futur, _défendront_, dans l'édition de 1682.

[166] Torrismond, ou plutôt _Thorismond_, un des vainqueurs d'Attila dans la bataille des Champs catalauniques, était fils et successeur de Théodoric, roi des Visigoths, qui périt dans cette bataille.

[167] Voyez ci-dessus, p. 117, note 116.

[168] Voyez acte III, scène II, vers 920.

[169] Dans l'édition de Voltaire (1764): ILDIONE, _seule_.

[170] Voyez ci-dessus, p. 104, et p. 137, vers 693-704.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARDARIC, VALAMIR.

(Ils n'ont point d'épée l'un ni l'autre[171].)

ARDARIC.

Seigneur, vos devins seuls ont causé notre perte: Par eux à tous nos maux la porte s'est ouverte; Et l'infidèle appas de leur prédiction 1455 A jeté trop d'amorce à notre ambition[172]. C'est de là qu'est venu cet amour politique Que prend pour attentat un orgueil tyrannique. Sans le flatteur espoir d'un avenir si doux, Honorie auroit eu moins de charmes pour vous. 1460 C'est par là que vos yeux la trouvent adorable, Et que vous faites naître un amour véritable, Qui l'attachant à vous excite des fureurs Que vous voyez passer aux dernières horreurs. A moins que je vous perde, il faut que je périsse; 1465 On vous fait même grâce, ou pareille injustice: Ainsi vos seuls devins nous forcent de périr, Et ce sont tous les droits qu'ils vous font acquérir.

VALAMIR.

Je viens de les quitter; et loin de s'en dédire, Ils assurent ma race encor du même empire. 1470 Ils savent qu'Attila s'aigrit au dernier point, Et ses emportements ne les émeuvent point; Quelque loi qu'il nous fasse, ils sont inébranlables: Le ciel en a donné des arrêts immuables; Rien n'en rompra l'effet; et Rome aura pour roi 1475 Ce grand Théodoric qui doit sortir de moi[173].

ARDARIC.

Ils veulent donc, Seigneur, qu'aux dépens de ma tête Vos mains à ce héros préparent sa conquête?

VALAMIR.

Seigneur, c'est m'offenser encor plus qu'Attila.

ARDARIC.

Par où lui pouvez-vous échapper que par là? 1480 Pouvez-vous que par là posséder Honorie? Et d'où naîtra ce fils, si vous perdez la vie?

VALAMIR.

Je me vois comme vous aux portes du trépas; Mais j'espère, après tout, ce que je n'entends pas.

SCÈNE II.

ARDARIC, VALAMIR, HONORIE.

HONORIE.

Savez-vous d'Attila jusqu'où va la furie, 1485 Princes, et quelle en est l'affreuse barbarie? Cette offre qu'il vous fait d'en rendre l'un heureux N'est qu'un piége qu'il tend pour vous perdre tous deux. Il veut, sous cet espoir qu'il donne à l'un et l'autre, Votre sang de sa main, ou le sien de la vôtre; 1490 Mais qui le serviroit seroit bientôt livré Aux troupes de celui qu'il auroit massacré; Et par le désaveu de cette obéissance Ce tigre assouviroit sa rage et leur vengeance. Octar aime Flavie, et l'en vient d'avertir. 1495

VALAMIR.

Euric[174], son lieutenant, ne fait que de sortir: Le tyran soupçonneux, qui craint ce qu'il mérite, A pour nous désarmer choisi ce satellite; Et comme avec justice il nous croit irrités, Pour nous parler encore il prend ses sûretés. 1500 Pour peu qu'il eût tardé, nous allions dans sa tente Surprendre et prévenir sa plus barbare attente, Tandis qu'il nous laissoit encor la liberté D'y porter l'un et l'autre une épée au côté. Il promet à tous deux de nous la faire rendre, 1505 Dès qu'il saura de nous ce qu'il en doit attendre, Quel est notre dessein, ou pour en mieux parler, Dès que nous résoudrons de nous entr'immoler. Cependant il réduit à l'entière impuissance Ce noble désespoir qui punit par avance[175], 1510 Et qui se faisant droit avant que de mourir, Croit que se perdre ainsi, c'est un peu moins périr; Car nous aurions péri par les mains de sa garde; Mais la mort est plus belle alors qu'on la hasarde.

HONORIE.

Il vient, Seigneur.

SCÈNE III.

ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE, OCTAR.

ATTILA.

Eh bien! mes illustres amis, 1515 Contre mes grands rivaux quel espoir m'est permis? Pas un n'a-t-il pour soi la digne complaisance D'acquérir sa princesse en perdant qui m'offense? Quoi? l'amour, l'amitié, tout va d'un froid égal! Pas un ne m'aime assez pour haïr mon rival! 1520 Pas un de son objet n'a l'âme assez ravie Pour vouloir être heureux aux dépens d'une vie! Quels amis! quels amants! et quelle dureté! Daignez, daignez du moins la mettre en sûreté: Si ces deux intérêts n'ont rien qui la fléchisse, 1525 Que l'horreur de mourir, à leur défaut, agisse; Et si vous n'écoutez l'amitié ni l'amour, Faites un noble effort pour conserver le jour.

VALAMIR.

A l'inhumanité joindre la raillerie, C'est à son dernier point porter la barbarie. 1530 Après l'assassinat d'un frère et de six rois, Notre tour est venu de subir mêmes lois; Et nous méritons bien les plus cruels supplices De nous être exposés aux mêmes sacrifices, D'en avoir pu souffrir chaque jour de nouveaux. 1535 Punissez, vengez-vous, mais cherchez des bourreaux; Et si vous êtes roi, songez que nous le sommes.

ATTILA.

Vous? devant Attila vous n'êtes que deux hommes; Et dès qu'il m'aura plu d'abattre votre orgueil, Vos têtes pour tomber n'attendront qu'un coup d'œil. Je fais grâce à tous deux de n'en demander qu'une: Faites-en décider l'épée et la fortune; Et qui succombera du moins tiendra de moi L'honneur de ne périr que par la main d'un roi. Nobles gladiateurs, dont ma colère apprête 1545 Le spectacle pompeux à cette grande fête, Montrez, montrez un cœur enfin digne du rang.

ARDARIC.

Votre main est plus faite à verser de tel sang; C'est lui faire un affront que d'emprunter les nôtres.

ATTILA.

Pour me faire justice il s'en trouvera d'autres; 1550 Mais si vous renoncez aux objets de vos vœux, Le refus d'une tête en pourra coûter deux. Je révoque ma grâce, et veux bien que vos crimes De deux rois mes rivaux me fassent deux victimes; Et ces rares objets si peu dignes de moi 1555 Seront le digne prix de cet illustre emploi.

(A Ardaric.)

De celui de vos feux je ferai la conquête De quiconque à mes pieds abattra votre tête.

(A Honorie.)

Et comme vous paierez celle de Valamir, Nous aurons à ce prix des bourreaux à choisir; 1560 Et pour nouveau supplice à de si belles flammes, Ce choix ne tombera que sur les plus infâmes.

HONORIE.

Tu pourrois être lâche et cruel jusque-là!

ATTILA.

Encor plus, s'il le faut, mais toujours Attila, Toujours l'heureux objet de la haine publique, 1565 Fidèle au grand dépôt du pouvoir tyrannique, Toujours....

HONORIE.

Achève, et dis que tu veux en tout lieu Être l'effroi du monde, et le fléau de Dieu[176]. Étale insolemment l'épouvantable image De ces fleuves de sang où se baignoit ta rage. 1570 Fais voir....

ATTILA.

Que vous perdez de mots injurieux A me faire un reproche et doux et glorieux! Ce dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, Ne s'arme pas toujours de toute sa colère; Mais quand à sa fureur il livre l'univers, 1575 Elle a pour chaque temps des déluges divers. Jadis, de toutes parts faisant regorger l'onde, Sous un déluge d'eaux il abîma le monde; Sa main tient en réserve un déluge de feux Pour le dernier moment de nos derniers neveux; 1580 Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre pour lui la terre.

HONORIE.

Lorsque par les tyrans il punit les mortels, Il réserve sa foudre à ces grands criminels, Qu'il donne pour supplice à toute la nature, 1585 Jusqu'à ce que leur rage ait comblé la mesure. Peut-être qu'il prépare en ce même moment A de si noirs forfaits l'éclat du châtiment, Qu'alors que ta fureur à nous perdre s'apprête, Il tient le bras levé pour te briser la tête, 1590 Et veut qu'un grand exemple oblige de trembler Quiconque désormais t'osera ressembler.

ATTILA.

Eh bien! en attendant ce changement sinistre, J'oserai jusqu'au bout lui servir de ministre, Et faire exécuter toutes ses volontés 1595 Sur vous et sur des rois contre moi révoltés. Par des crimes nouveaux je punirai les vôtres, Et mon tour à périr ne viendra qu'après d'autres.

HONORIE.

Ton sang, qui chaque jour, à longs flots distillés[177], S'échappe vers ton frère et six rois immolés, 1600 Te diroit-il trop bas que leurs ombres t'appellent? Faut-il que ces avis par moi se renouvellent? Vois, vois couler ce sang qui te vient avertir, Tyran, que pour les joindre il faut bientôt partir.

ATTILA.

Ce n'est rien; et pour moi s'il n'est point d'autre foudre, J'aurai pour ce départ du temps à m'y résoudre. D'autres vous envoiroient[178] leur frayer le chemin; Mais j'en laisserai faire à votre grand destin, Et trouverai pour vous quelques autres vengeances, Quand l'humeur me prendra de punir tant d'offenses.

SCÈNE IV.

ATTILA, VALAMIR, ARDARIC, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.

ATTILA, à Ildione.

Où venez-vous, Madame, et qui vous enhardit A vouloir voir ma mort qu'ici l'on me prédit? Venez-vous de deux rois soutenir la querelle, Vous révolter comme eux, me foudroyer comme elle, Ou mendier l'appui de mon juste courroux 1615 Contre votre Ardaric qui ne veut plus de vous?

ILDIONE.

Il n'en mériteroit ni l'amour ni l'estime, S'il osoit espérer m'acquérir par un crime. D'un si juste refus j'ai de quoi me louer, Et ne viens pas ici pour l'en désavouer. 1620 Non, Seigneur: c'est du mien que j'y viens me dédire, Rendre à mes yeux sur vous leur souverain empire, Rattacher, réunir votre vouloir au mien, Et reprendre un pouvoir dont vous n'usez pas bien. Seigneur, est-ce là donc cette reconnoissance 1625 Si hautement promise à mon obéissance? J'ai quitté tous les miens sous l'espoir d'être à vous; Par votre ordre mon cœur quitte un espoir si doux, Je me réduis au choix qu'il vous a plu me faire, Et votre ordre le met hors d'état de me plaire! 1630 Mon respect qui me livre aux vœux d'un autre roi N'y voit pour lui qu'opprobre, et que honte pour moi! Rendez, rendez-le-moi, cet empire suprême Qui ne vous laissoit plus disposer de vous-même: Rendez toute votre âme à son premier souhait, 1635 Recevez qui vous aime, et fuyez qui vous hait. Honorie a ses droits; mais celui de vous plaire N'est pas, vous le savez, un droit imaginaire; Et pour vous appuyer, Mérouée a des bras Qui font taire les droits quand il faut des combats. 1640

ATTILA.

Non, je ne puis plus voir cette ingrate Honorie Qu'avec la même horreur qu'on voit une furie; Et tout ce que le ciel a formé de plus doux, Tout ce qu'il peut de mieux, je crois le voir en vous; Mais dans votre cœur même un autre amour murmure, Lorsque....

ILDIONE.

Vous pourriez croire une telle imposture! Qu'ai-je dit? qu'ai-je fait que de vous obéir? Et par où jusque-là m'aurois-je pu trahir?

ATTILA.

Ardaric est pour vous un époux adorable.

ILDIONE.

Votre main lui donnoit ce qu'il avoit d'aimable; 1650 Et je ne l'ai tantôt accepté pour époux Que par cet ordre exprès que j'ai reçu de vous. Vous aviez déjà vu qu'en dépit de ma flamme, Pour vous faire empereur....

ATTILA.

Vous me trompez, Madame; Mais l'amour par vos yeux me sait si bien dompter, 1655 Que je ferme les miens pour n'y plus résister. N'abusez pas pourtant d'un si puissant empire: Songez qu'il est encor d'autres biens où j'aspire, Que la vengeance est douce aussi bien que l'amour; Et laissez-moi pouvoir quelque chose à mon tour. 1660

ILDIONE.

Seigneur, ensanglanter cette illustre journée! Grâce, grâce du moins jusqu'après l'hyménée. A son heureux flambeau souffrez un pur éclat, Et laissez pour demain les maximes d'État.

ATTILA.

Vous le voulez, Madame, il faut vous satisfaire; 1665 Mais ce n'est que grossir d'autant plus ma colère; Et ce que par votre ordre elle perd de moments Enfle l'avidité de mes ressentiments.

HONORIE.