Œuvres de P. Corneille, Tome 07

Part 10

Chapter 103,579 wordsPublic domain

Je n'ose le résoudre, et de nouveau je tremble, 905 Sitôt que je conçois tant de chagrins ensemble. C'est trop que de vous perdre et vous donner ailleurs; Madame, laissez-moi séparer mes douleurs: Souffrez qu'un déplaisir me prépare pour l'autre; Après mon hyménée on aura soin du vôtre: 910 Ce grand effort déjà n'est que trop rigoureux, Sans y joindre celui de faire un autre heureux. Souvent un peu de temps fait plus qu'on n'ose attendre.

ILDIONE.

J'oserai plus que vous, Seigneur, et sans en prendre; Et puisque de son bien chacun peut ordonner, 915 Votre cœur est à moi, j'oserai le donner; Mais je ne le mettrai qu'en la main qu'il souhaite. Vous, traitez-moi, de grâce, ainsi que je vous traite; Et quand ce coup pour vous sera moins rigoureux, Avant que me donner consultez-en mes vœux. 920

ATTILA.

Vous aimeriez quelqu'un!

ILDIONE.

Jusqu'à votre hyménée Mon cœur est au monarque à qui l'on m'a donnée; Mais quand par ce grand choix j'en perdrai tout espoir, J'ai des yeux qui verront ce qu'il me faudra voir.

SCÈNE III.

ATTILA, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.

HONORIE.

Ce grand choix est donc fait, Seigneur, et pour le faire 925 Vous avez à tel point redouté ma colère, Que vous n'avez pas cru vous en pouvoir sauver Sans doubler votre garde, et me faire observer? Je ne me jugeois pas en ces lieux tant à craindre; Et d'un tel attentat j'aurois tort de me plaindre, 930 Quand je vois que la peur de mes ressentiments En commence déjà les justes châtiments.

ILDIONE.

Que ces ordres nouveaux ne troublent point votre âme: C'étoit moi qu'on craignoit, et non pas vous, Madame; Et ce glorieux choix qui vous met en courroux 935 Ne tombe pas sur moi, Madame, c'est sur vous. Il est vrai que sans moi vous n'y pouviez prétendre: Son cœur, tant qu'il m'eût plu, s'en auroit su défendre; Il étoit tout à moi. Ne vous alarmez pas D'apprendre qu'il étoit au peu que j'ai d'appas. 940 Je vous en fais un don: recevez-le pour gage Ou de mes amitiés ou d'un parfait hommage; Et forte désormais de vos droits et des miens, Donnez à ce grand cœur de plus dignes liens.

HONORIE.

C'est donc de votre main qu'il passe dans la mienne, 945 Madame, et c'est de vous qu'il faut que je le tienne?

ILDIONE.

Si vous ne le voulez aujourd'hui de ma main, Craignez qu'il soit trop tard de le vouloir demain. Elle l'aimera mieux sans doute de la vôtre, Seigneur, ou vous ferez ce présent à quelque autre. 950 Pour lui porter ce cœur que je vous avois pris, Vous m'avez commandé des refus, des mépris: Souffrez que des mépris le respect me dispense, Et voyez pour le reste entière obéissance. Je vous rends à vous-même, et ne puis rien de plus; 955 Et c'est à vous de faire accepter mes refus.

SCÈNE IV.

ATTILA, HONORIE, OCTAR.

HONORIE.

Accepter ses refus! moi, Seigneur?

ATTILA.

Vous, Madame. Peut-il être honteux de devenir ma femme? Et quand on vous assure un si glorieux nom, Peut-il vous importer qui vous en fait le don? 960 Peut-il vous importer par quelle voie arrive La gloire dont pour vous Ildione se prive? Que ce soit son refus, ou que ce soit mon choix, En marcherez-vous moins sur la tête des rois? Mes[150] deux traités de paix m'ont donné deux princesses, Dont l'une aura ma main, si l'autre eut mes tendresses; L'une aura ma grandeur, comme l'autre eut mes vœux: C'est ainsi qu'Attila se partage à vous deux. N'en murmurez, Madame, ici non plus que l'autre; Sa part la satisfait, recevez mieux la vôtre; 970 J'en étois idolâtre, et veux vous épouser. La raison? c'est ainsi qu'il me plaît d'en user[151].

HONORIE.

Et ce n'est pas ainsi qu'il me plaît qu'on en use: Je cesse d'estimer ce qu'une autre refuse, Et bien que vos traités vous engagent ma foi, 975 Le rebut d'Ildione est indigne de moi. Oui, bien que l'univers ou vous serve ou vous craigne, Je n'ai que des mépris pour ce qu'elle dédaigne. Quel honneur est celui d'être votre moitié, Qu'elle cède par grâce, et m'offre par pitié? 980 Je sais ce que le ciel m'a faite[152] au-dessus d'elle, Et suis plus glorieuse encor qu'elle n'est belle.

ATTILA.

J'adore cet orgueil, il est égal au mien, Madame; et nos fiertés se ressemblent si bien, Que si la ressemblance est par où l'on s'entr'aime, 985 J'ai lieu de vous aimer comme une autre moi-même[153].

HONORIE.

Ah! si non plus que vous je n'ai point le cœur bas, Nos fiertés pour cela ne se ressemblent pas. La mienne est de princesse, et la vôtre est d'esclave: Je brave les mépris, vous aimez qu'on vous brave; 990 Votre orgueil a son foible, et le mien, toujours fort, Ne peut souffrir d'amour dans ce peu de rapport. S'il vient de ressemblance, et que d'illustres flammes Ne puissent que par elle unir les grandes âmes, D'où naîtroit cet amour, quand je vois en tous lieux 995 De plus dignes fiertés qui me ressemblent mieux?

ATTILA.

Vous en voyez ici, Madame; et je m'abuse, Ou quelque autre me vole un cœur qu'on me refuse; Et cette noble ardeur de me désobéir En garde la conquête à l'heureux Valamir. 1000

HONORIE.

Ce n'est qu'à moi, Seigneur, que j'en dois rendre conte; Quand je voudrai l'aimer, je le pourrai sans honte: Il est roi comme vous.

ATTILA.

En effet il est roi, J'en demeure d'accord, mais non pas comme moi. Même splendeur de sang, même titre nous pare; 1005 Mais de quelques degrés le pouvoir nous sépare; Et du trône où le ciel a voulu m'affermir, C'est tomber d'assez haut que jusqu'à Valamir. Chez ses propres sujets ce titre qu'il étale Ne fait d'entre eux et moi que remplir l'intervalle; 1010 Il reçoit sous ce titre et leur porte mes lois; Et s'il est roi des Goths, je suis celui des rois[154].

HONORIE.

Et j'ai de quoi le mettre au-dessus de ta tête, Sitôt que de ma main j'aurai fait sa conquête. Tu n'as pour tout pouvoir[155] que des droits usurpés 1015 Sur des peuples surpris et des princes trompés; Tu n'as d'autorité que ce qu'en font les crimes; Mais il n'aura de moi que des droits légitimes; Et fût-il sous ta rage à tes pieds abattu, Il est plus grand que toi, s'il a plus de vertu. 1020

ATTILA.

Sa vertu ni vos droits ne sont pas de grands charmes, A moins que pour appui je leur prête mes armes. Ils ont besoin de moi, s'ils veulent aller loin; Mais pour être empereur je n'en ai plus besoin. Aétius est mort, l'empire n'a plus d'homme, 1025 Et je puis trop sans vous me faire place à Rome.

HONORIE.

Aétius est mort! Je n'ai plus de tyran; Je reverrai mon frère en Valentinian; Et mille vrais héros qu'opprimoit ce faux maître Pour me faire justice à l'envi vont paroître. 1030 Ils défendront l'empire, et soutiendront mes droits En faveur des vertus dont j'aurai fait le choix. Les grands cœurs n'osent rien sous de si grands ministres: Leur plus haute valeur n'a d'effets que sinistres; Leur gloire fait ombrage à ces puissants jaloux, 1035 Qui s'estiment perdus s'ils ne les perdent tous. Mais après leur trépas tous ces grands cœurs revivent; Et pour ne plus souffrir des fers qui les captivent[156], Chacun reprend sa place et remplit son devoir. La mort d'Aétius te le fera trop voir: 1040 Si pour leur maître en toi je leur mène un barbare, Tu verras quel accueil leur vertu te prépare; Mais si d'un Valamir j'honore un si haut rang, Aucun pour me servir n'épargnera son sang.

ATTILA.

Vous me faites pitié de si mal vous connoître, 1045 Que d'avoir tant d'amour, et le faire paroître. Il est honteux, Madame, à des rois tels que nous, Quand ils en sont blessés, d'en laisser voir les coups. Il a droit de régner sur les âmes communes, Non sur celles qui font et défont les fortunes; 1050 Et si de tout le cœur on ne peut l'arracher, Il faut s'en rendre maître, ou du moins le cacher. Je ne vous blâme point d'avoir eu mes foiblesses; Mais faites même effort sur ces lâches tendresses, Et comme je vous tiens seule digne de moi, 1055 Tenez-moi seul aussi digne de votre foi. Vous aimez Valamir, et j'adore Ildione: Je me garde pour vous, gardez-vous pour mon trône; Prenez ainsi que moi des sentiments plus hauts, Et suivez mes vertus ainsi que mes défauts. 1060

HONORIE.

Parle de tes fureurs et de leur noir ouvrage: Il s'y mêle peut-être une ombre de courage; Mais bien loin qu'avec gloire on te puisse imiter, La vertu des tyrans est même à détester. Irois-je à ton exemple assassiner mon frère? 1065 Sur tous mes alliés répandre ma colère? Me baigner dans leur sang, et d'un orgueil jaloux...?

ATTILA.

Si nous nous emportons, j'irai plus loin que vous, Madame.

HONORIE.

Les grands cœurs parlent avec franchise.

ATTILA.

Quand je m'en souviendrai, n'en soyez pas surprise; Et si je vous épouse avec ce souvenir, Vous voyez le passé, jugez de l'avenir. Je vous laisse y penser. Adieu, Madame.

HONORIE.

Ah! traître!

ATTILA.

Je suis encore amant, demain je serai maître. Remenez la Princesse, Octar.

HONORIE.

Quoi?

ATTILA.

C'est assez. 1075 Vous me direz tantôt tout ce que vous pensez; Mais pensez-y deux fois avant que me le dire: Songez que c'est de moi que vous tiendrez l'empire; Que vos droits sans ma main ne sont que droits en l'air.

HONORIE.

Ciel!

ATTILA.

Allez, et du moins apprenez à parler. 1080

HONORIE.

Apprends, apprends toi-même à changer de langage, Lorsqu'au sang des Césars ta parole t'engage.

ATTILA.

Nous en pourrons changer avant la fin du jour.

HONORIE.

Fais ce que tu voudras, tyran, j'aurai mon tour.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[144] L'édition de 1692, aussi bien que celle de Voltaire (1764), portent _tout_, invariable.--Dans l'édition originale, de 1668, _tous_ est joint au participe par un trait d'union, comme ne formant avec lui qu'un seul mot: «tous-placés.»

[145] Ce fut Valentinien lui-même qui tua de sa main Aétius, l'année qui suivit la mort d'Attila: _Aetius, dux et patricius, fraudulenter singuluris accitus intra palatium, manu ipsius Valentiniani imperatoris occiditur_. (Idacii, episcopi _Chronica_, édition de 1633, p. 35.)

[146] _Var._ Vouloir qu'à mes yeux même un autre la possède! (1668)

[147] Jornandès (_de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXV) exprime énergiquement la terreur qu'inspirait Attila: _Vir in concussionem gentium natus in mundo, terrarum omnium metus, qui, nescio qua sorte, terrebat cuncta formidabili de se opinione vulgata_.

[148] Voyez ci-dessus, p. 103, note 84.

[149] _Var._ Il faut donc m'y résoudre? Eh bien! j'ose.... De grâce. (1668)

[150] L'édition de 1682 donne, par erreur, _mais_, au lieu de _mes_.

[151] C'est la traduction du vers bien connu (Juvénal, satire VI, vers 223):

_Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._

[152] Les deux éditions de 1668 ont _faite_; celles de 1682, de 1692 et de Voltaire (1764) portent _fait_, sans accord.

[153] Voltaire (1764) a remplacé _une autre moi-même_ par _un autre moi-même_.

[154] Attila est nommé ainsi dans Jornandès (_de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXVIII): _Attila rex omnium regum_.

[155] Telle est la leçon des deux éditions antérieures à 1682. Celle-ci porte _ton pouvoir_, pour _tout pouvoir_, ainsi que l'édition de 1692. Voltaire a adopté comme nous la leçon primitive: _tout_.

[156] _Var._ Et pour ne plus souffrir de fers qui les captivent. (1668)--Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

HONORIE, OCTAR, FLAVIE.

HONORIE.

Allez, servez-moi bien. Si vous aimez Flavie, 1085 Elle sera le prix de m'avoir bien servie: J'en donne ma parole; et sa main est à vous, Dès que vous m'obtiendrez Valamir pour époux.

OCTAR.

Je voudrois le pouvoir: j'assurerois, Madame, Sous votre Valamir mes jours avec ma flamme. 1090 Bien qu'Attila me traite assez confidemment, Ils dépendent sous lui d'un malheureux moment: Il ne faut qu'un soupçon, un dégoût, un caprice, Pour en faire à sa haine un soudain sacrifice; Ce n'est pas un esprit que je porte où je veux. 1095 Faire un peu plus de pente au penchant de ses vœux, L'attacher un peu plus au parti qu'ils choisissent, Ce n'est rien qu'avec moi deux mille autres ne puissent; Mais proposer de front, ou vouloir doucement Contre ce qu'il résout tourner son sentiment, 1100 Combattre sa pensée en faveur de la vôtre, C'est ce que nous n'osons, ni moi, ni pas un autre; Et si je hasardois ce contre-temps fatal, Je me perdrois, Madame, et vous servirois mal.

HONORIE.

Mais qui l'attache à moi, quand pour l'autre il soupire?

OCTAR.

La mort d'Aétius et vos droits sur l'empire. Il croit s'en voir par là les chemins aplanis; Et tous autres souhaits de son cœur sont bannis. Il aime à conquérir, mais il hait les batailles: Il veut que son nom seul renverse les murailles[157]; 1110 Et plus grand politique encor que grand guerrier, Il tient que les combats sentent l'aventurier[158]. Il veut que de ses gens le déluge effroyable Atterre impunément les peuples qu'il accable; Et prodigue de sang, il épargne celui 1115 Que tant de combattants exposeroient pour lui. Ainsi n'espérez pas que jamais il relâche, Que jamais il renonce à ce choix qui vous fâche. Si pourtant je vois jour à plus que je n'attends, Madame, assurez-vous que je prendrai mon temps. 1120

SCÈNE II.

HONORIE, FLAVIE.

FLAVIE.

Ne vous êtes-vous point un peu trop déclarée, Madame? et le chagrin de vous voir préférée Étouffe-t-il la peur que marquoient vos discours De rendre hommage au sang d'un roi de quatre jours?

HONORIE.

Je te l'avois bien dit, que mon âme incertaine 1125 De tous les deux côtés attendoit même gêne, Flavie; et de deux maux qu'on craint également Celui qui nous arrive est toujours le plus grand, Celui que nous sentons devient le plus sensible. D'un choix si glorieux la honte est trop visible; 1130 Ildione a su l'art de m'en faire un malheur: La gloire en est pour elle, et pour moi la douleur; Elle garde pour soi tout l'effet du mérite, Et me livre avec joie aux ennuis qu'elle évite. Vois avec quel insulte[159] et de quelle hauteur 1135 Son refus en mes mains rejette un si grand cœur, Cependant que ravie elle assure à son âme La douceur d'être toute à l'objet de sa flamme; Car je ne doute point qu'elle n'ait de l'amour. Ardaric qui s'attache à la voir chaque jour, 1140 Les respects qu'il lui rend, et les soins qu'il se donne....

FLAVIE.

J'ose vous dire plus, Attila l'en soupçonne: Il est fier et colère; et s'il sait une fois Qu'Ildione en secret l'honore de son choix, Qu'Ardaric ait sur elle osé jeter la vue, 1145 Et briguer cette foi qu'à lui seul il croit due, Je crains qu'un tel espoir, au lieu de s'affermir....

HONORIE.

Que n'ai-je donc mieux tu que j'aimois Valamir! Mais quand on est bravée et qu'on perd ce qu'on aime, Flavie, est-on sitôt maîtresse de soi-même? 1150 D'Attila, s'il se peut, tournons l'emportement Ou contre ma rivale, ou contre son amant; Accablons leur amour sous ce que j'appréhende; Promettons à ce prix la main qu'on nous demande; Et faisons que l'ardeur de recevoir ma foi 1155 L'empêche d'être ici plus heureuse que moi. Renversons leur triomphe. Étrange frénésie! Sans aimer Ardaric, j'en conçois jalousie! Mais je me venge, et suis, en ce juste projet, Jalouse du bonheur, et non pas de l'objet. 1160

FLAVIE.

Attila vient, Madame.

HONORIE.

Eh bien! faisons connoître Que le sang des Césars ne souffre point de maître, Et peut bien refuser de pleine autorité Ce qu'une autre refuse avec témérité.

SCÈNE III.

ATTILA, HONORIE, FLAVIE.

ATTILA.

Tout s'apprête, Madame, et ce grand hyménée 1165 Peut dans une heure ou deux terminer la journée, Mais sans vous y contraindre; et je ne viens que voir Si vous avez mieux vu quel est votre devoir.

HONORIE.

Mon devoir est, Seigneur, de soutenir ma gloire, Sur qui va s'imprimer une tache trop noire, 1170 Si votre illustre amour pour son premier effet Ne venge hautement l'outrage qu'on lui fait. Puis-je voir sans rougir qu'à la belle Ildione Vous demandiez congé de m'offrir votre trône, Que...?

ATTILA.

Toujours Ildione, et jamais Attila! 1175

HONORIE.

Si vous me préférez, Seigneur, punissez-la: Prenez mes intérêts, et pressez votre flamme De remettre en honneur le nom de votre femme. Ildione le traite avec trop de mépris; Souffrez-en de pareils, ou rendez-lui son prix. 1180 A quel droit voulez-vous qu'un tel manque d'estime, S'il est gloire pour elle, en moi devienne un crime; Qu'après que nos refus ont tous deux éclaté, Le mien soit punissable où le sien est flatté; Qu'elle brave à vos yeux ce qu'il faut que je craigne, Et qu'elle me condamne à ce qu'elle dédaigne?

ATTILA.

Pour vous justifier mes ordres et mes vœux, Je croyois qu'il suffît d'un simple: «Je le veux;» Mais voyez, puisqu'il faut mettre tout en balance, D'Ildione et de vous qui m'oblige ou m'offense. 1190 Quand son refus me sert, le vôtre me trahit; Il veut me commander, quand le sien m'obéit: L'un est plein de respect, l'autre est gonflé d'audace; Le vôtre me fait honte, et le sien me fait grâce. Faut-il après cela qu'aux dépens de son sang 1195 Je mérite l'honneur de vous mettre en mon rang?

HONORIE.

Ne peut-on se venger à moins qu'on assassine[160]? Je ne veux point sa mort, ni même sa ruine: Il est des châtiments plus justes et plus doux, Qui l'empêcheroient mieux de triompher de nous. 1200 Je dis de nous, Seigneur, car l'offense est commune, Et ce que vous m'offrez des deux n'en feroit qu'une. Ildione, pour prix de son manque de foi, Dispose arrogamment et de vous et de moi! Pour prix de la hauteur dont elle m'a bravée, 1205 A son heureux amant sa main est réservée, Avec qui, satisfaite, elle goûte l'appas De m'ôter ce que j'aime, et me mettre en vos bras!

ATTILA.

Quel est-il, cet amant?

HONORIE.

Ignorez-vous encore Qu'elle adore Ardaric, et qu'Ardaric l'adore? 1210

ATTILA.

Qu'on m'amène Ardaric. Mais de qui savez-vous....

HONORIE.

C'est une vision de mes soupçons jaloux; J'en suis mal éclaircie, et votre orgueil l'avoue, Et quand elle me brave, et quand elle vous joue; Même, s'il faut vous croire, on ne vous sert pas mal Alors qu'on vous dédaigne en faveur d'un rival.

ATTILA.

D'Ardaric et de moi telle est la différence, Qu'elle en punit assez la folle préférence.

HONORIE.

Quoi? s'il peut moins que vous, ne lui volez-vous pas Ce pouvoir usurpé sur ses propres soldats? 1220 Un véritable roi qu'opprime un sort contraire, Tout opprimé qu'il est, garde son caractère; Ce nom lui reste entier sous les plus dures lois: Il est dans les fers même égal aux plus grands rois; Et la main d'Ardaric suffit à ma rivale 1225 Pour lui donner plein droit de me traiter d'égale. Si vous voulez punir l'affront qu'elle nous fait, Réduisez-la, Seigneur, à l'hymen d'un sujet. Ne cherchez point pour elle une plus dure peine Que de voir votre femme être sa souveraine; 1230 Et je pourrai moi-même alors vous demander Le droit de m'en servir et de lui commander.

ATTILA.

Madame, je saurai lui trouver un supplice. Agréez cependant pour vous même justice; Et s'il faut un sujet à qui dédaigne un roi, 1235 Choisissez dans une heure, ou d'Octar, ou de moi.

HONORIE.

D'Octar, ou....

ATTILA.

Les grands cœurs parlent avec franchise, C'est une vérité que vous m'avez apprise[161]: Songez donc sans murmure à cet illustre choix, Et remerciez-moi de suivre ainsi vos lois[162]. 1240

HONORIE.

Me proposer Octar!

ATTILA.

Qu'y trouvez-vous à dire? Seroit-il à vos yeux indigne de l'empire? S'il est né sans couronne et n'eut jamais d'États, On monte à ce grand trône encor d'un lieu plus bas. On a vu des Césars, et même des plus braves, 1245 Qui sortoient d'artisans, de bandoliers[163], d'esclaves; Le temps et leurs vertus les ont rendus fameux, Et notre cher Octar a des vertus comme eux.

HONORIE.

Va, ne me tourne point Octar en ridicule: Ma gloire pourroit bien l'accepter sans scrupule, 1250 Tyran, et tu devrois du moins te souvenir Que s'il n'en est pas digne, il peut le devenir. Au défaut d'un beau sang, il est de grands services, Il est des vœux soumis, il est des sacrifices, Il est de glorieux et surprenants effets, 1255 Des vertus de héros, et même des forfaits. L'exemple y peut beaucoup. Instruit par tes maximes, Il s'est fait de ton ordre une habitude aux crimes: Comme ta créature, il doit te ressembler. Quand je l'enhardirai, commence de trembler: 1260 Ta vie est en mes mains, dès qu'il voudra me plaire, Et rien n'est sûr pour toi, si je veux qu'il espère. Ton rival entre, adieu: délibère avec lui Si ce cher Octar m'aime, ou sera ton appui.

SCÈNE IV.

ATTILA, ARDARIC.

ATTILA.

Seigneur, sur ce grand choix je cesse d'être en peine: J'épouse dès ce soir la princesse romaine, Et n'ai plus qu'à prévoir à qui plus sûrement Je puis confier l'autre et son ressentiment. Le roi des Bourguignons, par ambassade expresse, Pour Sigismond[164], son fils, vouloit cette princesse; 1270 Mais nos ambassadeurs furent mieux écoutés. Pourroit-il nous donner toutes nos sûretés?

ARDARIC.

Son État sert de borne à ceux de Mérouée; La partie entre eux deux seroit bientôt nouée; Et vous verriez armer d'une pareille ardeur 1275 Un mari pour sa femme, un frère pour sa sœur: L'union en seroit trop facile et trop grande.

ATTILA.

Celui des Visigoths faisoit même demande. Comme de Mérouée il est plus écarté, Leur union auroit moins de facilité: 1280 Le Bourguignon d'ailleurs sépare leurs provinces, Et serviroit pour nous de barre à ces deux princes.

ARDARIC.