Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 9

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«Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est frappé de celle-ci: la nourrice du dernier de ces princes, encore à la mamelle, s'avise, par un rare dévouement (la chose n'est pas si improbable qu'on l'a dit), de soustraire aux bourreaux le nourrisson impérial, en leur présentant son propre enfant. Mais, dit Baronius, Maurice, qui était présent[220], reconnut à temps cette fraude, et se résignant devant Dieu à toute l'étendue de son malheur, il ne voulut point la laisser consommer; il réclama son véritable enfant pour le livrer à la mort. Tout finit là dans l'histoire. Mais le poëte qui rêve en lisant, que pense-t-il?... Si la substitution de cette nourrice avait eu son effet! Si le prince avait été réservé par cette femme pour l'heure de la justice! Il y aurait là de la tragédie! Mais il faut lui donner le temps de grandir: c'est dommage que l'usurpateur Phocas n'ait régné que huit ans encore. S'il ne tient qu'à cela, nous le ferons régner une douzaine d'années de plus.... Mais ce n'est pas tout. Cette nourrice, c'est une femme forte qu'il faut garder pour notre conspiration. Il faut que nous la relevions en dignité: c'est convenable. Son action, dit Corneille, est «assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire[221].» Je ferai «de cette nourrice une gouvernante[222].» Elle s'appellera Léontine, c'est un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette histoire; quant au vrai nom impérial de ce fils de Maurice réservé au trône, nous ne pouvons pas l'inventer, ce sera Héraclius, car il vaut mieux supposer à l'Héraclius de l'histoire, qui venait d'Afrique, une telle naissance, que de changer la succession authentique des empereurs de Constantinople.

«L'action n'est pas encore suffisamment implexe, mais les vues lointaines et mystérieuses dont cette gouvernante est capable peuvent la compliquer beaucoup; puisqu'elle a paru à Phocas empressée de livrer le petit Héraclius, elle aura obtenu sa confiance, et le tyran lui aura donné à élever Martian, son propre fils. Je sais bien qu'il n'avait qu'une fille, mariée à Crispus, dont je puis faire un confident[223]; mais attribuons-lui ce fils, et voilà les héritiers des deux empereurs confiés aux mêmes mains! Et qui empêche Léontine, lorsque Phocas revient de ses longues campagnes, de lui rendre pour prince impérial, non pas son nouveau pupille, mais l'ancien, mais le fils de Maurice, tout en gardant chez elle, comme le sien, le fils de Phocas, Martian, qu'elle appelle Léonce, du nom de cet enfant secrètement sacrifié par elle à la place d'Héraclius?...

«Cependant il nous faut des rôles de femmes; il faut bien que ces princes soient amoureux. Baronius nous dit que Phocas a massacré les trois filles avec leur mère Constantine, aussi bien que les cinq fils et le père; mais il est bien simple de ne supposer qu'une princesse au lieu de trois, et d'admettre qu'au lieu de l'immoler, Phocas, en profond politique, a recueilli soigneusement à sa cour cette jeune Pulchérie, pour la faire épouser un jour à celui qu'il prend pour son fils, afin de légitimer le plus possible sa dynastie. Corneille ne pouvait oublier ces conseils de la raison d'État. La veuve de Maurice, Constantine, n'aura pas été égorgée non plus; elle aura vécu quelques années encore dans la retraite, afin de voir grandir sa fille, de lui transmettre la fierté de sa race, et de laisser un écrit fort utile pour le dénoûment. La jeune Pulchérie, digne fille de Corneille, brave le tyran; elle estime le prince qu'on veut lui faire épouser, sans savoir qu'il est son frère; mais elle aime l'ami de ce dernier, le vrai fils de Phocas, celui qui passe pour le fils de Léontine. De son côté, le prince héritier de Maurice devra, au dénoûment, faire impératrice une fille de Léontine, confidente du grand secret de sa mère, et moins forte dans son silence. Il faut l'appeler Eudoxie, puisque, d'après Baronius, ce fut le nom de l'impératrice, femme d'Héraclius[224]. Quelque indiscrétion d'Eudoxie éveillera la rage du tyran; mais Léontine, qui le voit impatient de verser le sang d'un fils de Maurice, est en mesure de lui dire que c'est l'un des deux princes, et que l'autre est son fils à lui-même:

Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses[225]!

«Le reste est le résultat de ces mêmes données puissamment méditées et retournées sur elles-mêmes. Mais il n'y a pas jusqu'au sénateur Exupère que certains traits du texte historique n'aient pu suggérer comme le type de ces conspirateurs de palais, qui attendent le moment d'étouffer le despote, tout en paraissant le servir aveuglément....

«Donc, quant à l'_Héraclius_, depuis l'invention semi-historique du personnage de Léontine, ce premier germe de la tragédie, jusqu'au moindre détail, jusqu'à cet enfant dont la plaie dégoutta de lait au lieu de sang, Corneille a tout trouvé par les seules voies qui pussent amener une pensée à de telles combinaisons....

«Après avoir démontré qu'il est nécessaire que l'auteur de la combinaison principale de cette pièce soit Corneille, on pourrait démontrer _par l'absurde_, comme en géométrie, qu'il est impossible que ce soit Calderon....

«Nous ferons, le moins que nous pourrons, un _récit_ de la pièce (_espagnole_); mais nous ne promettons pas de ne pas éprouver un peu le courage du lecteur qui veut s'instruire.

«La vie sauvage d'enfants allaités par les bêtes, nourris de leur chair et couverts de leurs peaux, est une fantaisie dont on s'est avisé dans une multitude de ballets et d'arlequinades. Telle a été la vie de Phocas, délaissé parmi les serpents et les loups jusqu'à sa jeunesse; puis il est devenu condottiere, puis empereur. Telle est aussi la vie d'Héraclius et de son frère de lait, que Phocas vient chercher, en Sicile, dans les cavernes de l'Etna, à vingt ans de distance de leur naissance et de leur enlèvement. Dans ces contrées, l'Empereur reconnaît un sauvage tout hérissé (description gongoresque) pour être le vieux seigneur qui a dérobé jadis à sa vengeance le petit Héraclius; il veut frapper les deux pupilles de ce vieillard, mais celui-ci l'embarrasse, en déclarant que l'un des deux est son fils, fils naturel de la jeunesse de Phocas.

«C'est encore une fantaisie amusante, et à laquelle Shakspeare avait donné bien du charme dans _la Tempête_, de représenter le jeune sauvage, homme ou femme, rencontrant, pour la première fois, une jeune figure de l'autre sexe, et de faire naître ainsi des instincts naïfs et délicats. Sans faire beaucoup de psychologie, Calderon s'y était pris plus heureusement dans _La vie est un songe_. Mais ici les deux sauvages, en partie carrée avec la princesse de Sicile et une autre jeune fille, font l'amour avec des madrigaux tout musqués du plus fin marinisme, dès les premiers mots jusqu'aux mariages du dénoûment....

«Voici maintenant la magie. Un enchanteur fort insignifiant, sans intérêt à l'action, et surtout très-maladroit, est chargé de prolonger la situation indécise fournie par Corneille; il improvise un tremblement de terre mêlé de tonnerres et de ténèbres, pour disperser tous les personnages au moment où il voit Phocas furieux, sans aucun scrupule paternel, prêt à massacrer les trois sauvages à la fois. (_Première journée._)

«Mais le bon tyran se réconcilie bientôt avec tout le monde; sa férocité est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui allègue l'indulgence du droit romain dans les cas douteux de personnes, et il ne conserve sa curiosité, dans le cas présent, que pour l'amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la satisfaire, car, malgré sa puissance, il tient à faire fortune à la cour; mais Cintia, par deux mots de menaces très vagues, l'oblige à se taire; le puissant Lisipo s'ingénie alors pour créer un prestige au moyen duquel le mystère puisse se révéler de lui-même à Phocas; peu importe que ce prestige n'aboutisse à rien, après qu'on y aura trouvé de l'amusement. Il élève donc un palais féerique, où il habille les deux jeunes sauvages en princes très-élégants; là se prononce quelque différence native entre les deux caractères: l'un, doux et modéré, c'est le fils de Maurice; l'autre, arrogant et dur, c'est le vrai sang de Phocas: mais le bon tyran est aussi charmé de l'un que de l'autre, et sa curiosité n'est pas satisfaite après qu'il a longtemps feint de dormir pour les mieux observer.

«A la fin de la _seconde journée_, on sépare les princes en train de se battre, parce que l'ingrat Léonide veut maltraiter le vieux tuteur défendu par Héraclius. Mais l'analyse risque de trop accuser ces nuances morales, auxquelles l'auteur n'attache pas une grande importance. Héraclius se montre, à son tour, très-dur dans l'acte suivant.

«Bientôt, au terme fatal d'une année écoulée en quelques quarts d'heure, le palais de _vérité-mensonge_ s'évanouit. Cette chimère est la partie amusante et ingénieuse de l'ouvrage, mais rien n'explique si c'est tout le monde qui est enfermé dans ce rêve, ou seulement les deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dûment avertis, resteraient éveillés et complices du magicien. Calderon laisse tout indécis dans cet essai pénible et négligé en même temps.

«Quand le palais a disparu, Héraclius et son compagnon se retrouvent dans la forêt avec leurs accoutrements de peaux, ne comprenant rien à leurs brillants souvenirs. Le magicien, à bout d'expédients, en revient à la parole pour révéler le véritable fils de Maurice, mais il tâche de faire courir cette parole à l'oreille des uns et des autres, de manière qu'on ne sache point qui a parlé. Voltaire, dans son analyse-traduction, n'a rien compris à ces obscures manœuvres....

«Passons au dénoûment; j'y reconnais des moyens déjà employés dans la fameuse _Fuerza lastimosa_[226] de Lope, et qui depuis avaient pu être reproduits je ne sais combien de fois.

«Un duc de Calabre, cousin germain d'Héraclius, est venu, sous l'apparence de son propre ambassadeur (autre lieu commun espagnol), réclamer de Phocas la couronne impériale, comme héritier légitime, à défaut du fils de Maurice. Repoussé, ainsi qu'on peut le croire, il prépare une grande expédition pour débarquer en Sicile. Pendant ce temps, l'identité d'Héraclius est reconnue; Phocas l'invite à rester près de lui comme l'un des siens; mais le jeune homme, par un accès inattendu de philosophie, s'y refuse obstinément; il veut vivre dans la retraite pour n'être plus exposé aux déceptions de la _vérité-mensonge_. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que le débonnaire Phocas reprenne toute sa férocité. Il veut tuer le prince, mais Cintia lui rappelle sa promesse de renoncer à ce meurtre; alors, par un détour très-connu sur la scène espagnole, le tyran se contente de faire embarquer Héraclius et son vieux tuteur dans une nacelle, dont on perce le fond par son ordre et sans réclamation de la part de la belle Cintia. Les malheureux, bientôt submergés en pleine mer, nagent de leur mieux, et sont repêchés, près du rivage, par le duc de Calabre, qui vient de débarquer avec son armée. Dès qu'il se nomme, Héraclius reçoit l'hommage de ce généreux cousin, qui combat dès lors pour sa cause. Phocas périt; on proclame le nouvel empereur, et l'on se marie. Respirons; toutefois, rappelons encore que deux paysans _graciosos_ viennent de temps en temps nuancer les scènes par d'insipides quolibets....

«Je m'aperçois que j'aurais tort de quitter cette analyse sans recommander aux curieux de chercher dans Voltaire, à défaut de mieux, le passage où Calderon a enchâssé le mot de Corneille, et sans les prémunir contre de notables faux sens de Voltaire à cet endroit. Ils remarqueront d'abord la valeur des motifs prêtés aux jeunes princes, pour amener cette mémorable exclamation. Héraclius ne veut pas être bâtard de Phocas et d'une paysanne (nulle considération de la justice, de la tyrannie, d'amitié héroïque, etc.: cet ordre d'idées serait trop sérieux); quant à Léonide, il pourrait s'accommoder de cette origine, mais il ne veut pas être _moins_ qu'Héraclius. «Maurice est donc le _plus noble_ (_lo mas_)? dit le tyran.--_Tous deux ensemble_: Oui!--Et Phocas!--_Ensemble_: Non! (_Rien!_ dans Voltaire est un contre-sens.)--Ah, fortuné Maurice! ah, malheureux Phocas!... etc.» C'est ainsi qu'est amené le mot sublime de Corneille. Phocas alors veut faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret. «Qu'on l'arrête.--_Les jeunes gens ensemble_: Tu nous verras d'abord acharnés à le défendre. (_Restados en su favor._ Voltaire: «Tu nous verras auparavant _morts sur la place_.»)--_Phocas_: C'est vouloir que, renonçant à l'amour paternel, qui m'a fait chercher l'un de vous deux, ma colère se venge sur l'un et l'autre. Qu'on les arrête tous les trois.»

«Ici le contre-sens de Voltaire est énorme (sans compter qu'il est triple), parce qu'il introduit un mouvement tragique dans une pièce où il n'y en a pas trace, si ce n'est le seul trait, si rapetissé, qui vient d'être emprunté tout à l'heure à Corneille. Voltaire fait donc dire à Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire: «_Ah! c'est là aimer, Hélas! je cherchais aussi à aimer_ l'un des deux. Que mon indignation se venge «sur l'un et sur l'autre, et _qu'elle s'en prenne_ à tous trois.»

«Ceux qui lisent un peu l'espagnol nous en voudraient de ne pas rapporter le texte de cette curieuse bévue, qui en contient trois ou quatre.

FOCAS.

_Eso es_ querer _que, abandonado el amor, con que al uno_ busqué, _en ambos se vengue mi indignacion. A todos tres_ los prended.»

Du reste le peu de connaissance qu'il avait de la langue espagnole n'est pas le seul motif des faux jugements de Voltaire; malgré quelques contre-sens, il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en fallait pour décider en faveur de Corneille, s'il eût apporté dans son examen plus de bonne foi et de sincérité; mais il est bien évident au contraire que son parti est pris d'avance contre son illustre prédécesseur tragique, et, comme nous allons le voir dans la suite de la curieuse étude de M. Viguier, qui reste pour nous le dernier mot de la discussion, il ne néglige aucun moyen de combattre l'effet du témoignage de son ancien maître, le P. Tournemine.

«Il fait passer à Madrid, par l'entremise de ses amis, mais avec mystère, une note portant une série de questions qui ne se sont point conservées. Le consul général de France à Madrid remit ces questions aux bibliothécaires de la cour, notamment à la Huerta, poëte estimé, critique ignorant et très-violent, qui, par aversion pour l'école française, déclina le soin d'y répondre[227]. On les transmit alors à l'ex-bibliothécaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et polygraphe infatigable, dont la vanité aspirait à une réputation européenne en fait d'érudition. Ce fut lui qui répondit, charmé sans doute d'avoir à satisfaire M. de Voltaire, et il devait se montrer fort enclin à y mettre de la complaisance, en suivant la direction et la pente des questions, quand même il eût été possible à un Espagnol de ne pas revendiquer pour sa nation toutes les priorités imaginables d'invention littéraire. Du reste, je ne pense pas qu'il fût bien fanatique de poésie espagnole, ni qu'il eût eu beaucoup de temps à donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois il faudrait que cet ex-bibliothécaire royal eût été de la dernière ignorance, pour répondre les choses que Voltaire lui attribua. Un fidèle extrait de cette réponse de Mayans aurait dû trouver place dans la dissertation finale ou dans la préface que Voltaire ajouta à sa traduction d'_Heraclius_: de tels renseignements se reproduisent à la lettre ou à peu près. Point du tout: l'érudition espagnole de Voltaire se para du nom de ce savant, sans oser lui faire dire expressément tout ce qu'elle voulait faire croire au public, et la Huerta s'abstient très-justement de rendre son docte devancier responsable de tous ces _absurdos_, comme il les appelle dans l'écrit déjà indiqué.

«Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse mesure, selon l'occurrence, au public, aux gens de lettres, aux correspondants divers: il est curieux de voir la manière dont il distribue ses renseignements sur l'_Héraclius_ de Calderon. Avec Duclos, dans ses communications semi-officielles à l'Académie, il sait imperturbablement la date de cette pièce, _et il la donne_ presque comme s'il l'avait vue: c'est qu'il était bien aise de mater ces Messieurs, et qu'avec une date rondement articulée, il a de quoi fermer la bouche à toute l'Académie française sur l'originalité de Corneille, qui y trouvait sans doute quelques défenseurs; en face du public, il affirmera vaguement cette date sans dire de quelle part[228]. Avec le docte Mayans il convient tout net qu'on l'ignore. Comparez les textes de la même époque. Tout serait piquant dans ces citations: le concours de tant de petites faussetés inégalement réparties mériterait un examen détaillé; bornons-nous à quelques lignes: «Je me suis mis,» dit-il à Duclos, le 23 avril 1762, «je me suis mis à traduire l'_Héraclius_ espagnol, _imprimé à Madrid_, en 1643, sous ce titre: _La Famosa Comedia_ EN ESTA VIDA TODO ES VERDAD Y TODO ES (_sic_) MENTIRA, _fiesta que se representó á sus Magestades en el salon real del[229] Palacio_. Le savant qui m'a déterré cette édition _prodigieusement rare_ prétend que _sus Magestades_ veut dire Philippe et Élisabeth, fille de Henri IV, qui aimait passionnément la comédie, et qui y menait son grave mari. Elle s'en repentit, continue-t-il, car Philippe IV devint amoureux d'une comédienne, et en eut don Juan d'Autriche. _Il devint dévot et n'alla plus au spectacle_ après la mort d'Élisabeth. Or Élisabeth mourut en 1644, et _mon savant prétend_ que la _Famosa Comedia_, jouée en 1640, fut imprimée en 1643; mais _comme mon exemplaire est sans date_, il faut en croire mon savant _sur sa parole_. Le fait est que cette tragédie est à faire mourir de rire d'un bout à l'autre.... etc.»

«Quelques semaines après (15 juin), Voltaire, se souvenant de ses obligations à don Gregorio Mayans, lui écrit une lettre de remercîments, qui est une perle d'impertinence demi-railleuse, où il dit entre autres choses: «Entre nous, je crois que Corneille a puisé _tout_ le sujet d'_Héraclius_ dans Calderon. Ce Calderon me paraît une tête si chaude (sauf respect), si extravagante, et quelquefois _si sublime_, qu'il est impossible que ce ne soit pas la nature _pure_.» Plus loin, il ajoute innocemment: «Je crois qu'il suffit de mettre sous les yeux la _Famosa Comedia_, pour faire voir que Calderon _ne l'a pas volée_.» Mais voici le meilleur: «Le point important est de savoir en quelle année la _Famosa Comedia_ fut jouée devant _ambas Magestades_. _C'est ce que je vous ai demandé, et je vois qu'il est impossible de le savoir._»

«Cela est clair: le blanc et le noir ne peuvent s'appliquer plus nettement sur un même fait. Voici maintenant la demi-teinte employée à l'usage du public, dans la _Dissertation sur l'Héraclius espagnol_. Je soupçonnerais que Mayans, passant condamnation dans sa réponse sur l'époque trop réelle de la pièce _imprimée_ (1664), ne pouvait pas être mis en avant sur ce point; mais il avait bien pu, à l'aide d'arguments très-puérils, se retrancher sur la possibilité de la pièce _jouée_ dès avant 1646. La ressource est chétive, mais Voltaire saura bien en tirer parti. «_On_ ne sait _pas précisément_ en quelle année la _Famosa Comedia_[230] fut _jouée_; mais _on_ est _sûr_ que ce ne peut être plus tôt qu'en 1637, et plus tard qu'en 1640. Elle se trouve citée, _dit-on_, dans _des romances de 1641_.» Ce _dit-on_ est charmant, ainsi que ces romances citant ces représentations.... Mayans aurait cité infailliblement, et Voltaire aurait transcrit la citation décisive; il en aurait parlé à l'Académie, s'il n'y avait pas là une de ces erreurs bénévoles que personne ne viendra contrôler, du moins on l'espère, et dont on se réserve l'excuse à la faveur d'une méprise de détail. Il paraît que Mayans avait répondu en latin, par courtoisie; ses termes de littérature moderne devaient être un peu confus. Mais après cette preuve, qui, si elle était sérieuse, serait péremptoire, autant Voltaire vient de glisser rapidement sur le point décisif, autant il s'étendra sur l'argument le plus futile. Celui-là, il le doit réellement à don Gregorio: il lui demande dans sa lettre la permission de s'en servir, indice de la réserve presque honteuse du critique espagnol, réduit à de pareilles inductions. C'est une phrase d'un éloge de Calderon, composé après sa mort par un prêtre de ses amis; un de ces éloges qu'on fabriquait pour les approbations de livres, et auprès desquels nos plus mauvaises amplifications de rhétorique sont des modèles de simplicité.

«Ce que j'admire le plus dans ce rare génie, dit le panégyriste de Calderon, c'est qu'_il n'imita personne_.»

«Voyez dans Voltaire le soin avec lequel il développe ce grave argument en faveur de l'_Héraclius_ espagnol, et dites si vous croyez qu'il pût en être dupe. Il oublie d'ailleurs de donner au public cette date triomphante de l'impression, 1643, qu'il a donnée à l'Académie selon son bon plaisir, ou sur la foi de _son savant_, quoique son exemplaire soit sans date. Le public se contentera des romances de 1641....