Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 6
[132] _Var._ Qui veut que je le trompe a droit de me tromper. (1655)
[133] Voyez tome I, p. 169, note 1.
[134] _Var._ Et je devrois juger, dans mon sort rigoureux. (1660)
[135] _Var._ Les hommes généreux jugent tout par eux-mêmes. (1646-63)
[136] _Var._ Et de leurs ennemis.... (1646-56)
[137] _Var._ Ne craignez plus, Seigneur. (1646-56)
[138] Voltaire a changé la construction et donne: _Elle a fait plus encore_.
[139] _Var._ Quoi qu'à votre faveur Marcelle lui dispute. (1655)
[140] _Var._ Où sa bonté paroît avecque trop d'excès. (1646-56)
[141] Voltaire a supprimé ces mots, et il fait de la fin de cette scène la scène III.
[142] _Var._ Fais-lui donc quelque excuse au gré de son envie. (1646-56)
[143] VAR. STÉPHANIE _rentre_. (1646-60)
[144] L'édition de 1655 porte:
Dis-moi si je me dois immoler après elle,
ce qui n'offre pas un sens raisonnable.
[145] Les éditions de 1682 et de 1692 ont _juste_, au lieu de _injuste_.
[146] _Var._ Et vous étiez le dieu, dedans mes déplaisirs, Qu'en secret pour les rompre invoquoient mes soupirs. (1646-64)
[147] _Var._ Que je vois des soldats la troupe mutinée. (1656-60)
[148] _Var._ Joindre en ces mêmes lieux sa peine à son forfait. (1646)
[149] _Var._ A peine est-il sorti qu'avecque violence Je vois de ces mutins renaître l'insolence. (1646-56)
[150] _Var._ Sans doute il n'est entré qu'afin de l'en tirer. (1646-56)
[151] _Var._ Montroit-il de l'audace ou bien du repentir? (1646-56)
[152] Voyez tome I, p. 150, note 1.
[153] _Var._ J'ai sans vous, grâce aux Dieux, assez d'amis fidèles. (1646-56)
[154] _Var._ C'est une nouveauté qui semble assez étrange. (1646-64)
[155] _Var._ Non, non, le téméraire, au hasard de sa vie, A mis en sûreté la fleur qu'il a cueillie. (1646-56)
[156] _Son malheur_ est le texte de toutes les éditions, y compris celle de 1692. Voltaire y a substitué _son amour_.
[157] _Var._ Sauroit bien, sans mon bras, la tirer de ce lieu; Et sûre qu'elle étoit du secours de Didyme. (1646-56)
[158] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute, «où me le caches-tu?»
[159] _Var._ La mort, que comme tel je ne puis éviter. (1646-56)
[160] _Var._ J'ai sauvé son honneur d'une rage insensée, Mais sans l'avoir souillé de la moindre pensée. (1646-56)
[161] _Var._ Quoi? sans en rien tirer; quoi? sans en rien prétendre. (1646-56)
[162] _Var._ Tout ce que vous croirez de coupable en sa fuite. (1646-64)
[163] _Var._ C'est par ce moyen seul qu'on vous peut garantir. (1646-56)
[164] _Tua vestis me verum militem faciet, mea te virginem._ (_Saint Ambroise._) Voyez ci-après, p. 110.
[165] _Sume pileum quod tegat crines, abscondat ora. Solent erubescere qui lupanar intraverint._ (_Saint Ambroise._) Voyez ci-après, p. 110.
[166] _Var._ Tu vivras; mais, ô Dieux! défendrai-je ta tête. (1646-56)
[167] _Var._ Et que cette beauté qui me tient sous la loi. (1646)
[168] _Var._ J'aurai devant mes yeux ce que tu m'as rendu. (1655)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
PAULIN, CLÉOBULE.
PAULIN.
Oui, Valens pour Placide a beaucoup d'indulgence; Il est même en secret de son intelligence: C'étoit par cet arrêt lui qu'il considéroit, Et je vous ai conté ce qu'il en espéroit. Mais il hait des chrétiens l'opiniâtre zèle, 1495 Et s'il aime Placide, il redoute Marcelle; Il en sait le pouvoir, il en voit la fureur, Et ne veut pas se perdre auprès de l'Empereur: Il[169] ne veut pas périr pour conserver Didyme; Puisqu'il s'est laissé prendre, il paiera pour son crime. Valens saura punir son illustre attentat[170] Par inclination et par raison d'État; Et si quelque malheur ramène Théodore[171], A moins qu'elle renonce à ce Dieu qu'elle adore, Dût Placide lui-même après elle en mourir, 1505 Par les mêmes motifs il la fera périr[172]. Dans l'âme il est ravi d'ignorer sa retraite, Il fait des vœux au ciel pour la tenir secrète; Il craint qu'un indiscret la vienne révéler, Et n'osera rien plus que de dissimuler. 1510
CLÉOBULE.
Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime[173], Ce qu'a juré Placide en faveur de Didyme. Piqué contre Marcelle, il cherche à la braver, Et hasardera tout afin de le sauver. Il a des amis prêts, il en assemble encore; 1515 Et si quelque malheur vous rendoit Théodore, Je prévois des transports en lui si violents, Que je crains pour Marcelle et même pour Valens. Mais a-t-il condamné ce généreux coupable?
PAULIN.
Il l'interroge encor, mais en juge implacable[174]. 1520
CLÉOBULE.
Il m'a permis pourtant de l'attendre en ce lieu, Pour tâcher à le vaincre, ou pour lui dire adieu. Ah! qu'il dissiperoit un dangereux orage, S'il vouloit à nos Dieux rendre le moindre hommage!
PAULIN.
Quand de sa folle erreur vous l'auriez diverti, 1525 En vain de ce péril vous le croiriez sorti. Flavie est aux abois, Théodore échappée D'un mortel désespoir jusqu'au cœur l'a frappée; Marcelle n'attend plus que son dernier soupir: Jugez à quelle rage ira son déplaisir; 1530 Et si, comme on ne peut s'en prendre qu'à Didyme, Son époux lui voudra refuser sa victime.
CLÉOBULE.
Ah! Paulin, un chrétien à nos autels réduit Fait auprès des Césars un trop précieux bruit: Il leur devient trop cher pour souffrir qu'il périsse. 1535 Mais je le vois déjà qu'on amène au supplice.
SCÈNE II.
PAULIN, CLÉOBULE, LYCANTE, DIDYME.
CLÉOBULE.
Lycante, souffre ici l'adieu de deux amis, Et me donne un moment que Valens m'a promis.
LYCANTE.
J'en ai l'ordre, et je vais disposer ma cohorte A garder cependant les dehors de la porte[175]. 1540 Je ne mets point d'obstacle à vos derniers secrets; Mais tranchez promptement d'inutiles regrets.
SCÈNE III.
CLÉOBULE, DIDYME, PAULIN.
CLÉOBULE.
Ce n'est point, cher ami, le cœur troublé d'alarmes Que je t'attends ici pour te donner des larmes; Un astre plus bénin vient d'éclairer tes jours: 1545 Il faut vivre, Didyme, il faut vivre.
DIDYME.
Et j'y cours. Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice, C'est courir à la vie, et non pas au supplice.
CLÉOBULE.
Peut-être dans ta secte est-ce une vision; Mais l'heur que je t'apporte est sans illusion. 1550 Théodore est à toi: ce dernier témoignage Et de ta passion et de ton grand courage A si bien en amour changé tous ses mépris, Qu'elle t'attend chez moi pour t'en donner le prix.
DIDYME.
Que me sert son amour et sa reconnoissance, 1555 Alors que leur effet n'est plus en sa puissance? Et qui t'amène ici par ce frivole attrait Aux douceurs de ma mort mêler un vain regret, Empêcher que ma joie à mon heur ne réponde, Et m'arracher encore un regard vers le monde? 1560 Ainsi donc Théodore est cruelle à mon sort Jusqu'à persécuter et ma vie et ma mort: Dans sa haine et sa flamme également à craindre, Et moi dans l'une et l'autre également à plaindre!
CLÉOBULE.
Ne te figure point d'impossibilité 1565 Où tu fais, si tu veux, trop de facilité, Où tu n'as qu'à te faire un moment de contrainte. Donne à ton Dieu ton cœur, aux nôtres quelque feinte. Un peu d'encens offert aux pieds de leurs autels Peut égaler ton sort au sort des immortels. 1570
DIDYME.
Et pour cela vers moi Théodore t'envoie? Son esprit adouci me veut par cette voie?
CLÉOBULE.
Non, elle ignore encor que tu sois arrêté; Mais ose en sa faveur te mettre en liberté; Ose te dérober aux fureurs de Marcelle, 1575 Et Placide t'enlève en Égypte avec elle, Où son cœur généreux te laisse entre ses bras Être avec sûreté tout ce que tu voudras.
DIDYME.
Va, dangereux ami que l'enfer me suscite, Ton damnable artifice en vain me sollicite: 1580 Mon cœur, inébranlable aux plus cruels tourments[176], A presque été surpris de tes chatouillements; Leur mollesse a plus fait que le fer ni la flamme: Elle a frappé mes sens, elle a brouillé mon âme; Ma raison s'est troublée, et mon foible a paru; 1585 Mais j'ai dépouillé l'homme, et Dieu m'a secouru. Va revoir ta parente, et dis-lui qu'elle quitte Ce soin de me payer par delà mon mérite. Je n'ai rien fait pour elle, elle ne me doit rien; Ce qu'elle juge amour n'est qu'ardeur de chrétien: 1590 C'est la connoître mal que de la reconnoître; Je n'en veux point de prix que du souverain maître; Et comme c'est lui seul que j'ai considéré, C'est lui seul dont j'attends ce qu'il m'a préparé. Si pourtant elle croit me devoir quelque chose, 1595 Et peut avant ma mort souffrir que j'en dispose[177], Qu'elle paye à Placide, et tâche à conserver Des jours que par les miens je viens de lui sauver; Qu'elle fuie avec lui, c'est tout ce que veut d'elle Le souvenir mourant d'une flamme si belle. 1600 Mais elle-même vient, hélas! à quel dessein?
SCÈNE IV.
DIDYME, THÉODORE, CLÉOBULE, PAULIN, LYCANTE.
(Lycante suit Théodore, et entre incontinent chez Marcelle, sans rien dire.)
DIDYME.
Pensez-vous m'arracher la palme de la main, Madame, et mieux que lui m'expliquant votre envie, Par un charme plus fort m'attacher à la vie?
THÉODORE.
Oui, Didyme, il faut vivre et me laisser mourir: 1605 C'est à moi qu'on en veut, c'est à moi de périr.
CLÉOBULE, à Théodore.
O Dieux! quelle fureur aujourd'hui vous possède?
(A Paulin.)
Mais prévenons le mal par le dernier remède: Je cours trouver Placide; et toi, tire en longueur De Valens, si tu peux, la dernière rigueur. 1610
SCÈNE V.
DIDYME, THÉODORE, PAULIN.
DIDYME.
Quoi? ne craignez-vous point qu'une rage ennemie Vous fasse de nouveau traîner à l'infamie?
THÉODORE.
Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur Dédaigne un châtiment qui m'a fait tant d'horreur; Je n'en ai rien à craindre, et Dieu me le révèle: 1615 Ce n'est plus que du sang que veut cette cruelle; Et quelque cruauté qu'elle veuille essayer, S'il ne faut que du sang j'ai trop de quoi payer. Rends-moi, rends-moi ma place assez et trop gardée. Pour me sauver l'honneur je te l'avois cédée: 1620 Jusque-là seulement j'ai souffert ton secours; Mais je la viens reprendre alors qu'on veut mes jours. Rends, Didyme, rends-moi le seul bien où j'aspire: C'est le droit de mourir, c'est l'honneur du martyre. A quel titre peux-tu me retenir mon bien? 1625
DIDYME.
A quel droit voulez-vous vous emparer du mien? C'est à moi qu'appartient, quoi que vous puissiez dire, Et le droit de mourir, et l'honneur du martyre; De sort comme d'habits nous avons su changer, Et l'arrêt de Valens me le vient d'adjuger. 1630
THÉODORE.
Il ne t'a condamné qu'au lieu de Théodore[178]; Mais si l'arrêt t'en plaît, l'effet m'en déshonore. Te voir au lieu de moi payer Dieu de ton sang[179], C'est te laisser au ciel aller prendre mon rang. Je ne souffrirai point, quoi que Valens ordonne, 1635 Qu'en me rendant ma gloire on m'ôte ma couronne: J'en appelle à Marcelle, et sans plus t'abuser, Vois comme ce grand Dieu lui-même en vient d'user. De cette même honte il sauve Agnès dans Rome[180], Il daigne s'y servir d'un ange au lieu d'un homme; 1640 Mais si dans l'infamie il vient la secourir, Sitôt qu'on veut son sang il la laisse mourir.
DIDYME.
Sur cet exemple donc ne trouvez pas étrange, Puisqu'il se sert ici d'un homme au lieu d'un ange, S'il daigne mettre au rang de ces esprits heureux 1645 Celui dont pour sa gloire il se sert au lieu d'eux. Je n'ai regardé qu'elle en conservant la vôtre, Et ne lui donne pas mon sang au lieu d'un autre, Quand ce qu'il m'a fait faire a pu m'en acquérir Et l'honneur du martyre et le droit de mourir. 1650
THÉODORE.
Tu t'obstines en vain, la haine de Marcelle....
SCÈNE VI.
MARCELLE, THÉODORE, DIDYME, PAULIN, LYCANTE, STÉPHANIE.
MARCELLE, à Lycante.
Avec quelque douceur j'en reçois la nouvelle: Non que mes déplaisirs s'en puissent soulager, Mais c'est toujours beaucoup que se pouvoir venger.
THÉODORE.
Madame, je vous viens rendre votre victime; 1655 Ne le retenez plus, ma fuite est tout son crime: Ce n'est qu'au lieu de moi qu'on le mène à l'autel, Et puisque je me montre, il n'est plus criminel, C'est pour moi que Placide a dédaigné Flavie[181]; C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie. 1660
DIDYME.
Non: c'est moi seul, Madame, et vous l'avez pu voir, Qui sauvant sa rivale, ai fait son désespoir. C'est moi de qui l'audace a terminé sa vie, C'est moi par conséquent qui vous ôte Flavie, Et sur qui doit verser ce courage irrité 1665 Tout ce que la vengeance a de sévérité[182].
MARCELLE.
O couple de ma perte également coupable! Sacriléges auteurs du malheur qui m'accable, Qui dans ce vain débat vous vantez à l'envi, Lorsque j'ai tout perdu de me l'avoir ravi! 1670 Donc jusques à ce point vous bravez ma colère, Qu'en vous faisant périr je ne vous puis déplaire, Et que loin de trembler sous la punition, Vous y courez tous deux avec ambition! Elle semble à tous deux porter un diadème; 1675 Vous en êtes jaloux comme d'un bien suprême; L'un et l'autre de moi s'efforce à l'obtenir: Je puis vous immoler et ne puis vous punir; Et quelque sang qu'épande une mère affligée, Ne vous punissant pas elle n'est pas vengée. 1680 Toutefois Placide aime, et votre châtiment Portera sur son cœur ses coups plus puissamment; Dans ce gouffre de maux c'est lui qui m'a plongée, Et si je l'en punis, je suis assez vengée.
THÉODORE, à Didyme.
J'ai donc enfin gagné, Didyme, et tu le vois: 1685 L'arrêt est prononcé, c'est moi dont on fait choix, C'est moi qu'aime Placide, et ma mort te délivre.
DIDYME[183].
Non, non: si vous mourez, Didyme vous doit suivre.
MARCELLE.
Tu la suivras, Didyme, et je suivrai tes vœux: Un déplaisir si grand n'a pas trop de tous deux. 1690 Que ne puis-je aussi bien immoler à Flavie Tous les chrétiens ensemble, et toute la Syrie! Ou que ne peut ma haine avec un plein loisir Animer les bourreaux qu'elle sauroit choisir, Repaître mes douleurs d'une mort dure et lente, 1695 Vous la rendre à la fois et cruelle et traînante, Et parmi les tourments soutenir votre sort, Pour vous faire sentir chaque jour une mort! Mais je sais le secours que Placide prépare; Je sais l'effort pour vous que fera ce barbare; 1700 Et ma triste vengeance a beau se consulter, Il me faut ou la perdre ou la précipiter. Hâtons-la donc, Lycante, et courons-y sur l'heure: La plus prompte des morts est ici la meilleure; N'avoir pour y descendre à pousser qu'un soupir, 1705 C'est mourir doucement, mais c'est enfin mourir; Et lorsqu'un, grand obstacle à nos fureurs s'oppose, Se venger à demi, c'est du moins quelque chose[184]. Amenez-les tous deux..
PAULIN.
Sans l'ordre de Valens? Madame, écoutez moins des transports si bouillants: Sur son autorité c'est beaucoup entreprendre.
MARCELLE.
S'il en demande compte, est-ce à vous de le rendre? Paulin, portez ailleurs vos conseils indiscrets, Et ne prenez souci que de vos intérêts.
THÉODORE, à Didyme.
Ainsi de ce combat que la vertu nous donne, 1715 Nous sortirons tous deux avec une couronne[185].
DIDYME.
Oui, Madame, on exauce et vos vœux et les miens: Dieu....
MARCELLE.
Vous suivrez ailleurs de si doux entretiens. Amenez-les tous deux.
PAULIN, seul.
Quel orage s'apprête! Que je vois se former une horrible tempête! 1720 Si Placide survient, que de sang répandu! Et qu'il en répandra s'il trouve tout perdu! Allons chercher Valens: qu'à tant de violence Il oppose, non plus une molle prudence, Mais un courage mâle, et qui d'autorité, 1725 Sans rien craindre....
SCÈNE VII.
VALENS, PAULIN.
VALENS.
Ah! Paulin, est-ce une vérité, Est-ce une illusion, est-ce une rêverie? Viens-je d'ouïr la voix de Marcelle en furie Ose-t-elle traîner Théodore à la mort?
PAULIN.
Oui, si Valens n'y fait un généreux effort. 1730
VALENS.
Quel effort généreux veux-tu que Valens fasse, Lorsque de tous côtés il ne voit que disgrâce?
PAULIN.
Faites voir qu'en ces lieux c'est vous qui gouvernez, Qu'aucun n'y doit périr si vous ne l'ordonnez, La Syrie à vos lois est-elle assujettie, 1735 Pour souffrir qu'une femme y soit juge et partie? Jugez de Théodore.
VALENS.
Et qu'en puis-je ordonner Qui dans mon triste sort ne serve à me gêner? Ne la condamner pas, c'est me perdre avec elle, C'est m'exposer en butte aux fureurs de Marcelle, 1740 Au pouvoir de son frère, au courroux des Césars, Et pour un vain effort courir mille hasards. La condamner d'ailleurs, c'est faire un parricide, C'est de ma propre main assassiner Placide, C'est lui porter au cœur d'inévitables coups. 1745
PAULIN.
Placide donc, Seigneur, osera plus que vous. Marcelle a fait armer Lycante et sa cohorte; Mais sur elle et sur eux il va fondre à main-forte, Résolu de forcer pour cet objet charmant Jusqu'à votre palais et votre appartement. 1750 Prévenez ce désordre, et jugez quel carnage Produit le désespoir qui s'oppose à la rage, Et combien des deux parts l'amour et la fureur Étaleront ici de spectacles d'horreur.
VALENS.
N'importe: laissons faire et Marcelle et Placide: 1755 Que l'amour en furie ou la haine en décide; Que Théodore en meure ou ne périsse pas[186], J'aurai lieu d'excuser sa vie ou son trépas. S'il la sauve peut-être on trouvera dans Rome Plus de cœur que de crime à l'ardeur d'un jeune homme. Je l'en désavouerai, j'irai l'en accuser, Les pousser par ma plainte à le favoriser, A plaindre son malheur en blâmant son audace: César même pour lui me demandera grâce; Et cette illusion de ma sévérité 1765 Augmentera ma gloire et mon autorité.
PAULIN.
Et s'il ne peut sauver cet objet qu'il adore? Si Marcelle à ses yeux fait périr Théodore?
VALENS.
Marcelle aura sans moi commis cet attentat; J'en saurai près de lui faire un crime d'État, 1770 A ses ressentiments égaler ma colère, Lui promettre vengeance et trancher du sévère, Et n'ayant point de part en cet événement, L'en consoler en père un peu plus aisément. Mes soins avec le temps pourront tarir ses larmes. 1775
PAULIN.
Seigneur d'un mal si grand c'est prendre peu d'alarmes. Placide est violent, et pour la secourir Il périra lui-même, ou fera tout périr. Si Marcelle y succombe, appréhendez son frère, Et si Placide y meurt, les déplaisirs d'un père. 1780 De grâce, prévenez ce funeste hasard. Mais que vois-je? peut-être il est déjà trop tard. Stéphanie entre ici, de pleurs toute trempée.
VALENS.
Théodore à Marcelle est sans doute échappée, Et l'amour de Placide a bravé son effort. 1785
SCÈNE VIII.
VALENS, PAULIN, STÉPHANIE.
VALENS, à Stéphanie.
Marcelle a donc osé les traîner à la mort Sans mon su, sans mon ordre? et son audace extrême....
STÉPHANIE.
Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-même.
VALENS.
Elle est morte!
STÉPHANIE.
Elle l'est.
VALENS.
Et Placide a commis....
STÉPHANIE.
Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis; 1790 Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause.
VALENS.
Ah! pour moi l'un et l'autre est une même chose; Et puisque c'est l'effet de leur inimitié, Je dois venger sur lui[187] cette chère moitié. Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue.
STÉPHANIE.
De l'escalier à peine elle étoit descendue, Qu'elle aperçoit Placide aux portes du palais, Suivi d'un gros armé d'amis et de valets; Sur les bords du perron soudain elle s'avance, Et pressant sa fureur qu'accroît cette présence: 1800 «Viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours;» Et sans perdre le temps en de plus longs discours[188], Ayant fait avancer l'une et l'autre victime, D'un côté Théodore, et de l'autre Didyme, Elle lève le bras, et de la même main 1805 Leur enfonce à tous deux un poignard dans le sein.
VALENS.
Quoi? Théodore est morte!
STÉPHANIE.
Et Didyme avec elle.
VALENS.
Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle? Ah! tout est pardonnable aux douleurs d'un amant, Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment.... 1810
STÉPHANIE.
Il n'a rien fait, Seigneur; mais écoutez le reste: Il demeure immobile à cet objet funeste; Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur[189], Pour en avoir la force il a trop de douleur; Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, 1815 Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme. Cependant, triomphante entre ces deux mourants, Marcelle les contemple à ses pieds expirants, Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide En cherche les douceurs jusqu'au cœur de Placide; 1820 Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs, Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs, Y mesure sa joie, et trouve plus charmante La douleur de l'amant que la mort de l'amante, Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, 1825 Pour être trop sensible il sent trop peu son mal; En hait sa pâmoison qui la laisse impunie, Au péril de ses jours la souhaite finie[190]. Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix: «Je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, 1830 Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie Que ta rage insolente ordonne de ma vie.» A ces mots, furieuse, et se perçant le flanc De ce même poignard fumant d'un autre sang, Elle ajoute: «Va, traître, à qui j'épargne un crime; Si tu veux te venger, cherche une autre victime. Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux Dieux, Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux.» Lors même, dans la mort conservant son audace, Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, 1840 D'où son œil semble encore à longs traits se soûler Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.
VALENS.
Et Placide?
STÉPHANIE.
J'ai fui voyant Marcelle morte, De peur qu'une douleur et si juste et si forte Ne vengeât.... Mais, Seigneur, je l'aperçois qui vient.
VALENS.
Arrête: de foiblesse à peine il se soutient; Et d'ailleurs à ma vue il saura se contraindre. Ne crains rien. Mais, ô Dieux! que j'ai moi-même à craindre!
SCÈNE IX.
VALENS, PLACIDE, CLÉOBULE, PAULIN, STÉPHANIE, TROUPE.
VALENS.
Cléobule, quel sang coule sur ses habits?
CLÉOBULE.
Le sien propre, Seigneur.
VALENS.
Ah, Placide! ah, mon fils! 1850
PLACIDE.
Retire-toi, cruel.
VALENS.
Cet ami si fidèle N'a pu rompre le coup qui t'immole à Marcelle! Qui sont les assassins?
CLÉOBULE.
Son propre désespoir.
VALENS.