Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 4

Chapter 43,602 wordsPublic domain

Il est en votre choix: Suivez-moi dans le temple, ou subissez nos lois.

THÉODORE.

De ces indignités vos juges sont capables[96]!

PAULIN.

Ils égalent la peine aux crimes des coupables.

THÉODORE.

Si le mien est trop grand pour le dissimuler, 725 N'est-il point de tourments qui puissent l'égaler?

PAULIN.

Comme dans les tourments vous trouvez des délices, Ils ont trouvé pour vous ailleurs de vrais supplices[97], Et par un châtiment aussi grand que nouveau, De votre vertu même ils font votre bourreau[98]. 730

THÉODORE.

Ah! qu'un si détestable et honteux sacrifice Est pour elle en effet un rigoureux supplice!

PAULIN.

Ce mépris de la mort qui partout à nos yeux Brave si hautement et nos lois et nos Dieux, Cette indigne fierté ne seroit pas punie 735 A ne vous ôter rien de plus cher que la vie: Il faut qu'on leur immole, après de tels mépris[99], Ce que chez votre sexe on met à plus haut prix, Ou que cette fierté, de nos lois ennemie[100], Cède aux justes horreurs d'une pleine infamie, 740 Et que votre pudeur rende à nos immortels L'encens que votre orgueil refuse à leurs autels.

THÉODORE.

Valens me fait par vous porter cette menace; Mais s'il hait les chrétiens, il respecte ma race: Le sang d'Antiochus n'est pas encor si bas 745 Qu'on l'abandonne en proie aux fureurs des soldats[101].

PAULIN.

Ne vous figurez point qu'en un tel sacrilège Le sang d'Antiochus ait quelque privilège. Les Dieux sont au-dessus des rois dont vous sortez, Et l'on vous traite ici comme vous les traitez: 750 Vous les déshonorez, et l'on vous déshonore.

THÉODORE.

Vous leur immolez donc l'honneur de Théodore, A ces Dieux dont enfin la plus sainte action N'est qu'inceste, adultère et prostitution? Pour venger les mépris que je fais de leurs temples, 755 Je me vois condamnée à suivre leurs exemples, Et dans vos dures lois je ne puis éviter Ou de leur rendre hommage, ou de les imiter? Dieu de la pureté, que vos lois sont bien autres!

PAULIN.

Au lieu de blasphémer, obéissez aux nôtres, 760 Et ne redoublez point par vos impiétés La haine et le courroux de nos Dieux irrités: Après nos châtiments ils ont encor leur foudre. On vous donne de grâce une heure à vous résoudre; Vous savez votre arrêt, vous avez à choisir: 765 Usez utilement de ce peu de loisir.

THÉODORE.

Quelles sont vos rigueurs, si vous le nommez grâce, Et quel choix voulez-vous qu'une chrétienne fasse, Réduite à balancer son esprit agité Entre l'idolâtrie et l'impudicité? 770 Le choix est inutile où les maux sont extrêmes. Reprenez votre grâce, et choisissez vous-mêmes: Quiconque peut choisir consent à l'un des deux, Et le consentement est seul lâche et honteux. Dieu, tout juste et tout bon, qui lit[102] dans nos pensées, N'impute point de crime aux actions forcées. Soit que vous contraigniez pour vos Dieux impuissants Mon corps à l'infamie ou ma main à l'encens, Je saurai conserver d'une âme résolue A l'époux sans macule une épouse impollue. 780

SCÈNE II.

PLACIDE, THÉODORE, PAULIN.

THÉODORE.

Mais que vois-je? Ah, Seigneur! est-ce Marcelle ou vous Dont sur mon innocence éclate le courroux? L'arrêt qu'a contre moi prononcé votre père, Est-ce pour la venger, ou pour vous satisfaire? Est-ce mon ennemie ou mon illustre amant 785 Qui du nom de vos Dieux abuse insolemment[103]? Vos feux de sa fureur se sont-ils faits complices? Sont-ils d'intelligence à choisir mes supplices? Étouffent-ils si bien vos respects généreux, Qu'ils fassent mon bourreau d'un héros amoureux? 790

PLACIDE.

Retirez-vous, Paulin.

PAULIN.

On me l'a mise en garde.

PLACIDE.

Je sais jusqu'à quel point ce devoir vous regarde; Prenez soin de la porte, et sans me répliquer: Ce n'est pas devant vous que je veux m'expliquer.

PAULIN.

Seigneur....

PLACIDE.

Laissez-nous, dis-je, et craignez ma colère; Je vous garantirai de celle de mon père.

SCÈNE III.

PLACIDE, THÉODORE.

THÉODORE.

Quoi? vous chassez Paulin, et vous craignez ses yeux, Vous qui ne craignez pas la colère des cieux?

PLACIDE.

Redoublez vos mépris, mais bannissez des craintes Qui portent à mon cœur les plus rudes atteintes; 800 Ils sont encor plus doux que les indignités Qu'imputent vos frayeurs à mes témérités; Et ce n'est pas contre eux que mon âme s'irrite. Je sais qu'ils font justice à mon peu de mérite; Et lorsque vous pouviez jouir de vos dédains, 805 Si j'osois les nommer quelquefois inhumains, Je les justifiois dedans ma conscience, Et je n'attendois rien que de ma patience, Sans que pour ces grandeurs qui font tant de jaloux, Je me sois jamais cru moins indigne de vous. 810 Aussi ne pensez pas que je vous importune De payer mon amour, ou de voir ma fortune: Je ne demande pas un bien qui leur soit dû; Mais je viens pour vous rendre un bien presque perdu, Encor le même amant qu'une rigueur si dure 815 A toujours vu brûler et souffrir sans murmure, Qui plaint du sexe en vous les respects violés, Votre libérateur enfin, si vous voulez.

THÉODORE.

Pardonnez donc, Seigneur, à la première idée Qu'a jeté[104] dans mon âme une peur mal fondée, 820 De mille objets d'horreur mon esprit combattu Auroit tout soupçonné de la même vertu. Dans un péril si proche et si grand pour ma gloire, Comme je dois tout craindre, aussi je puis tout croire; Et mon honneur timide, entre tant d'ennemis, 825 Sur les ordres du père a mal jugé du fils. Je vois, grâces au ciel, par un effet contraire, Que la vertu du fils soutient celle du père, Qu'elle ranime en lui la raison qui mouroit, Qu'elle rappelle en lui l'honneur qui s'égaroit, 830 Et le rétablissant dans une âme si belle, Détruit heureusement l'ouvrage de Marcelle. Donc à votre prière il s'est laissé toucher?

PLACIDE.

J'aurois touché plutôt un cœur tout de rocher: Soit crainte, soit amour qui possède son âme, 835 Elle est toute asservie aux fureurs d'une femme. Je le dis à ma honte, et j'en rougis pour lui, Il est inexorable, et j'en mourrois d'ennui, Si nous n'avions l'Égypte où fuir l'ignominie Dont vous veut lâchement combler sa tyrannie. 840 Consentez-y, Madame, et je suis assez fort Pour rompre vos prisons et changer votre sort; Ou si votre pudeur au peuple abandonnée[105] S'en peut mieux affranchir que par mon hyménée, S'il est quelque autre voie à vous sauver l'honneur, 845 J'y consens, et renonce à mon plus doux bonheur[106]; Mais si contre un arrêt à cet honneur funeste, Pour en rompre le coup ce moyen seul vous reste, Si refusant Placide, il vous faut être à tous, Fuyez cette infamie en suivant un époux: 850 Suivez-moi dans des lieux où je serai le maître[107], Où vous serez sans peur ce que vous voudrez être; Et peut-être, suivant ce que vous résoudrez, Je n'y serai bientôt que ce que vous voudrez[108]. C'est assez m'expliquer; que rien ne vous retienne: 855 Je vous aime, Madame, et vous aime chrétienne. Venez me donner lieu d'aimer ma dignité, Qui fera mon bonheur et votre sûreté.

THÉODORE.

N'espérez pas, Seigneur, que mon sort déplorable Me puisse à votre amour rendre plus favorable, 860 Et que d'un si grand coup mon esprit abattu Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu. Je l'ai toujours connue et toujours estimée; Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée; Et par tous ces dédains où j'ai su recourir, 865 J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir. Louez-en le dessein, en apprenant la cause: Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose[109]. Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux.... Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas[110] jaloux. 870 Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome, Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme: C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois, C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix; Et c'est enfin à lui que mes vœux ont donnée 875 Cette virginité que l'on a condamnée. Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien à donner? Et par où votre amour se peut-il couronner, Si pour moi votre hymen n'est qu'un lâche adultère, D'autant plus criminel qu'il seroit volontaire, 880 Dont le ciel puniroit les sacriléges nœuds, Et que ce Dieu jaloux vengeroit sur tous deux? Non, non, en quelque état que le sort m'ait réduite, Ne me parlez, Seigneur, ni d'hymen ni de fuite: C'est changer d'infamie, et non pas l'éviter; 885 Loin de m'en garantir, c'est m'y précipiter. Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte, Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte, Que dans l'éternité j'aurois lieu de bénir: La mort; et c'est de vous que je dois l'obtenir. 890 Si vous m'aimez encor, comme j'ose le croire, Vous devez cette grâce à votre propre gloire; En m'arrachant la mienne on la va déchirer; C'est votre choix, c'est vous qu'on va déshonorer[111]. L'amant si fortement s'unit à ce qu'il aime, 895 Qu'il en fait dans son cœur une part de lui-même: C'est par là qu'on vous blesse, et c'est par là, Seigneur, Que peut jusques à vous aller mon déshonneur[112]. Tranchez donc cette part par où l'ignominie Pourroit souiller l'éclat d'une si belle vie: 900 Rendez à votre honneur toute sa pureté, Et mettez par ma mort son lustre en sûreté. Mille dont votre Rome adore la mémoire Se sont bien tous entiers[113] immolés à leur gloire: Comme eux, en vrai Romain de la vôtre jaloux, 905 Immolez cette part trop indigne de vous; Sauvez-la par sa perte, ou si quelque tendresse A ce bras généreux imprime sa foiblesse, Si du sang d'une fille il craint de se rougir[114], Armez, armez le mien, et le laissez agir. 910 Ma loi me le défend, mais mon Dieu me l'inspire: Il parle, et j'obéis à son secret empire; Et contre l'ordre exprès de son commandement, Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement. Pour le suivre, Seigneur, souffrez que votre épée[115] 915 Me puisse....

PLACIDE.

Oui, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée; Et votre bras du moins en recevra du mien Le glorieux exemple avant que le moyen.

THÉODORE.

Ah! ce n'est pas pour vous un mouvement à suivre; C'est à moi de mourir, mais c'est à vous de vivre. 920

PLACIDE.

Ah! faites-moi donc vivre, ou me laissez mourir; Cessez de me tuer ou de me secourir. Puisque vous n'écoutez ni mes vœux ni mes larmes, Puisque la mort pour vous a plus que moi de charmes, Souffrez que ce trépas, que vous trouvez si doux, 925 Ait à son tour pour moi plus de douceur que vous. Puis-je vivre et vous voir morte ou déshonorée, Vous que de tout mon cœur j'ai toujours adorée, Vous qui de mon destin réglez le triste cours, Vous, dis-je, à qui j'attache et ma gloire et mes jours[116]? Non, non, s'il vous faut voir déshonorée ou morte, Souffrez un désespoir où la raison me porte: Renoncer à la vie avant de tels malheurs, Ce n'est que prévenir l'effet de mes douleurs. En ces extrémités, je vous conjure encore, 935 Non par ce zèle ardent d'un cœur qui vous adore, Non par ce vain éclat de tant de dignités, Trop au-dessous du sang des rois dont vous sortez, Non par ce désespoir où vous poussez ma vie; Mais par la sainte horreur que vous fait l'infamie, 940 Par ce Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez[117]. Et par ce même bien que vous lui conservez, Daignez en éviter la perte irréparable, Et sous les saints liens d'un nœud si vénérable Mettez en sûreté ce qu'on va vous ravir. 945

THÉODORE.

Vous n'êtes pas celui dont Dieu s'y veut servir: Il saura bien sans vous en susciter un autre, Dont le bras moins puissant, mais plus saint que le vôtre, Par un zèle plus pur se fera mon appui, Sans porter ses desirs sur un bien tout à lui. Mais parlez à Marcelle. 950

SCÈNE IV.

MARCELLE, PLACIDE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

PLACIDE.

Ah, Dieux, quelle infortune! Faut-il qu'à tous moments....

MARCELLE.

Je vous suis importune De mêler ma présence aux secrets des amants, Qui n'ont jamais besoin de pareils truchements.

PAULIN.

Madame, on m'a forcé de puissance absolue. 955

MARCELLE, à Paulin.

L'ayant soufferte ainsi, vous l'avez bien voulue: Ne me répliquez plus, et me la renfermez.

SCÈNE V.

MARCELLE, PLACIDE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ainsi donc vos desirs en sont toujours charmés, Et quand un juste arrêt la couvre d'infamie, Comme de tout l'empire et des Dieux ennemie, 960 Au milieu de sa honte elle plaît à vos yeux, Et vous fait l'ennemi de l'empire et des Dieux? Tant les illustres noms d'infâme et de rebelle Vous semblent précieux à les porter pour elle[118]! Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu 965 Cet objet de vos vœux encor digne d'un Dieu? J'ai conservé son sang de peur de vous déplaire, Et pour ne forcer pas votre juste colère A ce serment conçu par tous les immortels De venger son trépas jusque sur les autels. 970 Vous vous étiez par là fait une loi si dure, Que sans moi vous seriez sacrilège ou parjure: Je vous en ai fait grâce en lui laissant le jour, Et j'épargne du moins un crime à votre amour.

PLACIDE.

Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paroître 975 Moins insensible aux maux que vous avez fait naître. En l'état où je suis, c'est une lâcheté D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté; Et l'amertume enfin de cette raillerie Tourneroit aisément ma douleur en furie[119]. 980 Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux, Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous, En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence, En vous, de qui la haine a tant de violence. Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, 985 J'espère encore en vous trouver quelque bonté; Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière Du haut de son orgueil descend à la prière, Après tant de mépris s'abaisse pleinement, Et de votre triomphe achève l'ornement. 990 Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre[120], Ce que jamais mon cœur n'auroit cru se permettre: Placide suppliant, Placide à vos genoux Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux; Et c'est par la douceur de ce même spectacle 995 Que mon cœur vous demande un aussi grand miracle. Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt. Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne, Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne; S'il faut qu'elle subisse une si rude loi, Toute l'ignominie en rejaillit sur moi; Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice, Et de l'illustre objet de mes plus saints desirs 1005 Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs. S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie, Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie[121]; Et songez que l'affront où vous m'abandonnez Déshonore l'époux que vous lui destinez. 1010 Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte: Ne désespérez pas une âme qui se dompte, Et par le noble effort d'un généreux emploi, Triomphez de vous-même aussi bien que de moi. Théodore est pour vous une utile ennemie; 1015 Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie, Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir, Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir[122]. Le temps ne la rendra que plus inexorable; Le temps détrompera peut-être un misérable. 1020 Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir, Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir.

MARCELLE.

Quoi? vous voulez enfin me devoir votre gloire! Certes un tel miracle est difficile à croire, Que vous, qui n'aspiriez qu'à ne me devoir rien[123], 1025 Vous me vouliez devoir un si précieux bien[124]. Mais comme en ses desirs aisément on se flatte, Dussé-je contre moi servir une âme ingrate, Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser, Je vous aime encor trop pour vous rien refuser. 1030 Oui, puisque Théodore enfin me rend capable De vous rendre une fois un office agréable[125], Puisque son intérêt vous force à me traiter Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mériter, Et par soin de vous plaire et par reconnoissance 1035 Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance, Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu, Rendre à mes ennemis l'honneur presque perdu. Je vais d'un juste juge adoucir la colère, Rompre le triste effet d'un arrêt trop sévère, 1040 Répondre à votre attente, et vous faire éprouver Cette bonté qu'en moi vous espérez trouver. Jugez par cette épreuve, à mes vœux si cruelle, Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle, Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant, 1045 Quand vous y pouvez tout même en la méprisant. Mais pourrai-je à mon tour vous faire une prière?

PLACIDE.

Madame, au nom des Dieux, faites-moi grâce entière: En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir, Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir; 1050 Je ne vous puis donner qu'une attente frivole; Ne me réduisez point à manquer de parole; Je crains, mais j'aime encore, et mon cœur amoureux....

MARCELLE.

Le mien est raisonnable autant que généreux. Je ne demande pas que vous cessiez encore 1055 Ou de haïr Flavie, ou d'aimer Théodore: Ce grand coup doit tomber plus insensiblement, Et je me défierois d'un si prompt changement. Il faut languir encor dedans l'incertitude, Laisser faire le temps et cette ingratitude[126]: 1060 Je ne veux à présent qu'une fausse pitié, Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amitié[127]. Un moment de visite à la triste Flavie Des portes du trépas rappelleroit sa vie. Cependant que pour vous je vais tout obtenir, 1065 Pour soulager ses maux allez l'entretenir; Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espère, Et trompez-la du moins pour la rendre à sa mère: Un coup d'œil y suffit, un mot ou deux plus doux. Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous; Daignez pour Théodore un moment vous contraindre.

PLACIDE.

Un moment est bien long à qui ne sait pas feindre; Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant Pour ne rencontrer pas un cœur obéissant. J'y vais; mais par pitié souvenez-vous vous-même 1075 Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime, Et qui n'a pas pour feindre assez de liberté, Tant que pour son objet il est inquiété.

MARCELLE.

Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle.

SCÈNE VI.

MARCELLE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Enfin vous triomphez de cet esprit rebelle? 1080

MARCELLE.

Quel triomphe!

STÉPHANIE.

Est-ce peu que de voir à vos pieds Sa haine et son orgueil enfin humiliés?

MARCELLE.

Quel triomphe, te dis-je, et qu'il a d'amertumes! Et que nous sommes loin de ce que tu présumes! Tu le vois à mes pieds pleurer, gémir, prier; 1085 Mais ne crois pas pourtant le voir s'humilier: Ne crois pas qu'il se rende aux bontés qu'il implore; Mais vois de quelle ardeur il aime Théodore, Et juge quel pouvoir cet amour a sur lui, Puisqu'il peut le réduire à chercher mon appui. 1090 Que n'oseront ses feux entreprendre pour elle, S'ils ont pu l'abaisser jusqu'aux pieds de Marcelle; Et que dois-je espérer d'un cœur si fort épris, Qui même en m'adorant me fait voir ses mépris? Dans ses submissions vois ce qui l'y convie: 1095 Mesure à son amour sa haine pour Flavie, En voyant l'un et l'autre en son abaissement, Juge de mon triomphe un peu plus sainement; Vois dans son triste effet sa ridicule pompe. J'ai peine en triomphant d'obtenir qu'il me trompe, 1100 Qu'il feigne par pitié, qu'il donne un faux espoir.

STÉPHANIE.

Et vous l'allez servir de tout votre pouvoir?

MARCELLE.

Oui, je vais le servir, mais comme il le mérite[128]. Toi, va par quelque adresse amuser sa visite, Et sous un faux appas prolonger l'entretien. 1105

STÉPHANIE.

Donc....

MARCELLE.

Le temps presse: va, sans t'informer de rien.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[96] _Var._ De cette indignité Valens est donc capable! PAUL. Il égale la peine au crime du coupable. (1646-56)

[97] _Var._ Il veut dans les plaisirs vous trouver des supplices. (1646-56)

[98] _Var._ De votre vertu même il fait votre bourreau. THÉOD. Ah! que c'est en effet un étrange supplice Quand la vertu se voit sacrifiée au vice! (1646-56)

[99] _Var._ Il faut vous arracher, pour punir ces mépris. (1646-56)

[100] _Var._ Ou qu'enfin ce grand cœur, que feu ni fer ne dompte, Soit dompté par l'effort d'une louable honte. (1646-56)

[101] _Var._ Qu'on l'abandonne en proie aux plaisirs des soldats. (1646-56)

[102] Tel est le texte de toutes les éditions, y compris celles de Th. Corneille et de Voltaire. Des impressions récentes ont changé _lit_ en _lis_, et fait de cette phrase une apostrophe.

[103] _Var._ Qui du nom de ses Dieux abuse insolemment[103-a]? Ou si vos feux enfin, de sa haine complices, Me voyant accusée ont choisi mes supplices, Et changeant en fureur vos respects généreux, Font mon premier bourreau d'un héros amoureux? PLAC. Laissez-nous seuls, Paulin. (1646-56)

[103-a] Qui du nom de ces Dieux abuse insolemment? (1655)

[104] Il y a _jeté_, sans accord, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. L'impression de 1692 commencé ainsi le vers: «Qu'a mise dans mon âme.» Voltaire a conservé _jeté_.

[105] _Var._ Que si votre pudeur au peuple abandonnée. (1646-56)

[106] _Var._ J'y consens, et renonce encore à mon bonheur. (1646-56)

[107] _Var._ Suivez-moi dans les lieux où je serai le maître. (1652-63)

[108] _Var._ Je ne serai bientôt que ce que vous voudrez [108-a]. (1646-60)

[108-a] Cette variante se trouve aussi dans l'édition de 1663, mais a été corrigée dans l'_errata_.

[109] Voyez la _Notice_, p. 4 et 5.

[110] Voltaire (1764) a changé _pas_ en _point_.

[111] _Var._ Et c'est vous que par moi l'on va déshonorer. (1646-56)

[112] _Var._ Que peut jusques à vous aller le déshonneur. (1646-63)

[113] Voltaire (1764) a gardé la leçon _tous entiers_.