Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 35
Du reste, quelles qu'aient été la variété de leurs aptitudes et la divergence de leurs opinions, les grands comédiens qui ont abordé le rôle si difficile de Nicomède l'ont presque tous rempli, on le voit, de façon à laisser de vifs souvenirs; le rôle secondaire de Laodice a trouvé aussi des interprètes éminentes, parmi lesquelles nous rencontrons Mlle Lecouvreur, Mlle Clairon et Mme Vestris[841].
L'édition originale de cet ouvrage, imprimée en vertu d'un privilége qui lui est commun avec _Andromède_[842], porte les mêmes adresses. En voici le titre: NICOMEDE, TRAGEDIE. _A Rouen, chez Laurens Maurry...._ M.DC.LI. _Et se vend à Paris, chez Charles de Sercy...._ L'Achevé d'imprimer est du 29 novembre. Le volume se compose de 4 feuillets et de 124 pages in-4º.
[826] Voyez ci-après, p. 501 et 505.
[827] L'édition Lefèvre la place au vingtième rang, avant _Don Sanche_, mais ce n'est là qu'une simple erreur matérielle, car sur les faux titres chaque pièce a bien la date qu'elle doit porter.
[828] _Avertissement_ du _Théâtre de Corneille_, 1738, p. III.
[829] Tome II, fol. 991 verso.
[830] _Les œuvres de Monsieur Moliere_.... Paris, D. Thierry, M.DC.LXXXII, tome I, 4e feuillet recto.
[831] Acte II, scène 1, vers 413 et 414.
[832] Scène 1.
[833] _Mémoires_, p. 125.
[834] Lemazurier, tome I, p. 123.
[835] _Ibidem_, p. 250.
[836] Voyez ci-dessus, p. 401.
[837] Pages 144 et 147.
[838] _Théâtre de P. Corneille avec des commentaires_ (1764). _Préface de Nicomède._
[839] Tome I, p. 384 et 385.
AU LECTEUR.
Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce la vingt et unième que j'ai fait voir sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée de Justin; et voici comme il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre[843]:
«En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils, qu'il avoit eus d'une autre femme, et qu'il faisoit élever à Rome; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux même qui l'avoient entrepris; ils firent plus, ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu'il lui avoit préparées, et n'eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avoit appelé auprès de lui, il fut proclamé roi; et Prusias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prît à se cacher, fut enfin tué par ce fils[844], et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu'il avoit commis en donnant les ordres de l'assassiner[845].»
J'ai ôté de ma scène l'horreur d'une catastrophe si barbare, et n'ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourris à Rome. Cela fait deux effets; car d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse; et de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.
La représentation n'en a point déplu; et comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j'ai sujet d'espérer que la lecture n'ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu'il s'est acquise jusqu'ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l'ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs alliés; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier pour leurs misères. Il est bon de hasarder un peu, et ne s'attacher pas toujours si servilement à ces préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace:
_Et mihi res, non me rebus, submittere conor_[846]; mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d'être fort heureux.
[840] _Observations sur la tragédie de Nicomède_ dans les _Mémoires de Henri-Louis Lekain_, p. 102-162.
[841] Lemazurier, tome II, p. 257.
[842] Voyez ci-dessus, p. 257.
[843] «Eodem fere tempore Prusias, rex Bithyniæ, consilium cepit interficiendi Nicomedis filii, dum consulere studet minoribus filiis, quos ex noverca ejus susceperat et Romæ habebat; sed res adolescenti ab his qui facinus susceperant proditur; hortatique sunt «ut crudelitate patris provocatus, occupet insidias, et in auctorem retorqueat scelus;» nec difficilis persuasio fuit. Igitur, quum accitus in patris regnum venisset, statim rex appellatur. Prusias, regno spoliatus a filio, privatusque redditus, etiam a servis deseritur. Quum in latebris ageret, non minori scelere, quam filium occidi jusserat, a filio interficitur.» (Lib. XXXIV, cap. IV.)--Appien (_de la guerre de Mithridate_, chapitres II-VII) et Diodore de Sicile (fragments des livres XXX et XXXII) racontent aussi les mêmes faits, et insistent sur les honteuses flatteries que Prusias adressait aux puissants de Rome.
[844] VAR. (édit. de 1651 in-12-1656): par l'ordre de son fils.
[845] VAR. (édit. de 1651 in-12-1656): qu'il avoit commis en le voulant faire assassiner.
[846] Ire épître du Ier livre, vers 19.--Il y a _subjungere_, au lieu de _submittere_, dans Horace.--Nous avons vu déjà Corneille considérer cette sentence morale comme un précepte littéraire. Voyez tome I, p. 261, note 1.
EXAMEN.
Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce la vingt et unième que j'ai mise[847] sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.
L'histoire[848] qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée du trente-quatrième[849]livre de Justin.
J'ai ôté de ma scène l'horreur de sa catastrophe, où le fils fait assassiner son père, qui lui en avoit voulu faire autant, et n'ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, reine d'Arménie, afin que l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la Reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourris[850] à Rome. Cela fait deux effets; car d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse; et de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant[851] dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.
La représentation n'en a point déplu, et ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs alliés; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, à qui j'oppose[852] un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et qui brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses infortunes; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. Il en fait naître toutefois quelqu'une, mais elle ne va pas jusques à tirer des larmes. Son effet se borne à mettre les auditeurs dans les intérêts de ce prince, et à leur faire former des souhaits pour ses prospérités.
Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions dont n'a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité[853]; et la généreuse reconnoissance d'Héraclius, qui expose sa vie pour Martian, à qui il est redevable de la sienne, nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.
Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je que ce défaut de la fin, qui va trop vite, comme je l'ai dit ailleurs[854], et où l'on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias et Flaminius, qui après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en assez méchante posture, voyant réunir toute la famille royale, malgré les soins qu'il avoit pris de la diviser, et les instructions qu'il en avoit apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avoit choisis pour instrument à traverser sa grandeur, et semble n'être revenu que pour être témoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord j'avois fini la pièce sans les faire revenir, et m'étois contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du Roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obéissances. Cela ne démentoit point l'effet historique, puisqu'il laissoit sa mort en incertitude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poëmes, fut cause de ce changement, où je me résolus pour leur donner plus de satisfaction, bien qu'avec moins de régularité[855].
[847] Dans ce premier paragraphe, l'_Examen_ ne diffère de l'avis _Au lecteur_ que par la variante «j'ai mise,» pour «j'ai fait voir,» et l'addition de _qui_, au dernier membre de phrase.
[848] Corneille a notablement modifié le commencement de cet alinéa, mais à partir des mots «donnât plus d'ombrage,» jusqu'à la fin du troisième paragraphe, il n'a plus rien changé.
[849] On lit dans toutes les éditions, même dans celles de Th. Corneille et de Voltaire: «du 4.» ou «du quatrième.» C'est une erreur matérielle, qui ne doit être imputée qu'aux imprimeurs, car dans l'avis _Au lecteur_ (p. 502), c'est bien le trente-quatrième livre qui est cité.
[850] Thomas Corneille a mis, mais à tort, _nourri_ dans l'édition de 1692. Voyez ci-dessus, p. 502, et la note 843.
[851] Dans l'avis _Au lecteur_ (1651-1656), il y a _rendants_, _demeurants_; dans l'_Examen_ (1660-1692), _rendant_, _demeurant_, sans accord.
[852] Corneille, qui a beaucoup abrégé la première phrase de ce paragraphe, a remplacé ici: «qui rencontre» par «à qui j'oppose;» puis il a ajouté _qui_ à la ligne suivante; substitué, quatre lignes plus bas, _infortunes à malheurs_; et entièrement changé la fin de la phrase. Pour toute la suite, il n'y a plus de rapport entre l'avis _Au lecteur_ et l'_Examen_.
[853] VAR. (édit. de 1663); une aversion contre la pusillanimité.
[854] _Discours des trois unités_, tome I, p. 115.
[855] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): plus de satisfaction et moins de régularité.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _NICOMÈDE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1651, in-4º; 1652 in-12, de Sercy; 1652 in-12, de Luynes; 1653 in-12, Courbé; 1653 in-12, de Luynes[856];
RECUEILS.
1654 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
[856] Nous distinguerons par les lettres A. et B. les deux éditions de 1652; nous n'avons pas trouvé de différences, dignes d'être relevées, entre les deux de 1653.
ACTEURS.
PRUSIAS, roi de Bithynie[857]. FLAMINIUS, ambassadeur de Rome[858]. ARSINOÉ, seconde femme de Prusias[859]. LAODICE, reine d'Arménie. NICOMÈDE, fils aîné de Prusias, sorti du premier lit[860]. ATTALE, fils de Prusias et d'Arsinoé[861]. ARASPE, capitaine des gardes de Prusias. CLÉONE, confidente d'Arsinoé.
La scène est à Nicomédie.
[857] Prusias II, le chasseur, régna de 192 à 148 avant J. C.
[858] Titus Quinctius Flaminius, ou mieux Flamininus, fut consul en 198 avant J. C. Son ambassade eut lieu en l'année 183; on en trouve le récit dans les chapitres XXXIX et suivants de sa vie écrite par Plutarque. Voyez encore ci-après, p. 525, note 890.
[859] Les historiens disent bien que Prusias eut deux femmes, mais ils ne les nomment pas.
[860] Nicomède II, surnommé par dérision Philopator, fut roi de Bithynie de 148 à 90 avant J. C., après la mort de Prusias.
[861] Justin parle en termes généraux des fils de la seconde femme de Prusias, élevés à Rome, mais il n'en nomme aucun. Voyez ci-dessus, p. 502, note 843.
NICOMÈDE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
NICOMÈDE, LAODICE.
LAODICE.
Après tant de hauts faits, il m'est bien doux, Seigneur[862], De voir encor mes yeux régner sur votre cœur; De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tête, Un si grand conquérant être encor ma conquête[863], Et de toute la gloire acquise à ses travaux 5 Faire un illustre hommage à ce peu que je vaux. Quelques biens[864] toutefois que le ciel me renvoie, Mon cœur épouvanté se refuse à la joie: Je vous vois à regret, tant mon cœur amoureux[865] Trouve la cour pour vous un séjour dangereux. 10 Votre marâtre y règne, et le Roi votre père Ne voit que par ses yeux, seule la considère, Pour souveraine loi n'a que sa volonté: Jugez après cela de votre sûreté. La haine que pour vous elle a si naturelle 15 A mon occasion encor se renouvelle. Votre frère son fils, depuis peu de retour....
NICOMÈDE.
Je le sais, ma princesse, et qu'il vous fait la cour; Je sais que les Romains, qui l'avoient en otage, L'ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage; 20 Que ce don à sa mère étoit le pris fatal Dont leur Flaminius marchandoit Annibal; Que le Roi par son ordre eût livré ce grand homme, S'il n'eût par le poison lui-même évité Rome, Et rompu par sa mort les spectacles pompeux 25 Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux. Par mon dernier combat je voyois réunie La Cappadoce entière[866] avec la Bithynie, Lorsqu'à cette nouvelle, enflammé de courroux D'avoir perdu mon maître et de craindre pour vous, 30 J'ai laissé mon armée aux mains de Théagène, Pour voler en ces lieux au secours de ma reine. Vous en aviez besoin, Madame, et je le voi, Puisque Flaminius obsède encor le Roi. Si de son arrivée Annibal fut la cause, 35 Lui mort, ce long séjour prétend quelque autre chose; Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter, Pour aider à mon frère à vous persécuter.
LAODICE.
Je ne veux point douter que sa vertu romaine[867] N'embrasse avec chaleur l'intérêt de la Reine: 40 Annibal, qu'elle vient de lui sacrifier, L'engage en sa querelle et m'en fait défier. Mais, Seigneur, jusqu'ici j'aurois tort de m'en plaindre; Et quoi qu'il entreprenne, avez-vous lieu de craindre? Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi, 45 S'il faut votre présence à soutenir ma foi, Et si je puis tomber en cette frénésie De préférer Attale au vainqueur de l'Asie: Attale, qu'en otage ont nourri les Romains, Ou plutôt qu'en esclave ont façonné leurs mains, 50 Sans lui rien mettre au cœur qu'une crainte servile Qui tremble à voir un aigle, et respecte un édile!
NICOMÈDE.
Plutôt, plutôt la mort que mon esprit jaloux Forme des sentiments si peu dignes de vous. Je crains la violence, et non votre foiblesse[868]; 55 Et si Rome une fois contre nous s'intéresse....
LAODICE.
Je suis reine, Seigneur; et Rome a beau tonner, Elle ni votre roi n'ont rien à m'ordonner: Si de mes jeunes ans il est dépositaire, C'est pour exécuter les ordres de mon père; 60 Il m'a donnée à vous, et nul autre que moi N'a droit de l'en dédire, et me choisir un roi. Par son ordre et le mien, la reine d'Arménie Est due à l'héritier du roi de Bithynie, Et ne prendra jamais un cœur assez abjet 65 Pour se laisser réduire à l'hymen d'un sujet. Mettez-vous en repos.
NICOMÈDE.
Et le puis-je, Madame, Vous voyant exposée aux fureurs d'une femme, Qui pouvant tout ici, se croira tout permis Pour se mettre en état de voir régner son fils[869]? 70 Il n'est rien de si saint qu'elle ne fasse enfreindre. Qui livroit Annibal pourra bien vous contraindre, Et saura vous garder même fidélité[870] Qu'elle a gardée aux droits de l'hospitalité.
LAODICE.
Mais ceux de la nature ont-ils un privilége 75 Qui vous assure d'elle après ce sacrilége? Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups[871], Vous expose vous-même, et m'expose après vous. Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime; Et vous serez bientôt la première victime[872] 80 Que la mère et le fils, ne pouvant m'ébranler, Pour m'ôter mon appui se voudront immoler. Si j'ai besoin de vous de peur qu'on me contraigne[873], J'ai besoin que le Roi, qu'elle-même vous craigne. Retournez à l'armée, et pour me protéger 85 Montrez cent mille bras tout prêts à me venger. Parlez la force en main, et hors de leur atteinte: S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte; Et ne vous flattez point ni sur votre grand cœur, Ni sur l'éclat d'un nom cent et cent fois vainqueur; 90 Quelque haute valeur que puisse être la vôtre, Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un autre; Et fussiez-vous du monde et l'amour et l'effroi, Quiconque entre au palais porte sa tête au Roi. Je vous le dis encor, retournez à l'armée; 95 Ne montrez à la cour que votre renommée; Assurez votre sort pour assurer le mien; Faites que l'on vous craigne, et je ne craindrai rien.
NICOMÈDE.
Retourner à l'armée! ah! sachez que la Reine[874] La sème d'assassins achetés par sa haine. 100 Deux s'y sont découverts, que j'amène avec moi Afin de la convaincre et détromper le Roi. Quoiqu'il soit son époux, il est encor mon père; Et quand il forcera la nature à se taire, Trois sceptres à son trône attachés par mon bras 105 Parleront au lieu d'elle, et ne se tairont pas. Que si notre fortune à ma perte animée La prépare à la cour aussi bien qu'à l'armée, Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux M'envierez-vous l'honneur de mourir à vos yeux? 110
LAODICE.