Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 34

Chapter 343,722 wordsPublic domain

Je suis bien malheureux, si je vous fais pitié; Reprenez votre orgueil et votre inimitié. Après que ma fortune a soûlé votre envie, Vous plaignez aisément mon entrée à la vie; Et me croyant par elle à jamais abattu, 1635 Vous exercez sans peine une haute vertu. Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne. La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne; Mais son plus bel éclat seroit trop acheté, Si je le retenois par une lâcheté. 1640 Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache: Puisque vous la savez[815], je veux bien qu'on la sache. Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur, De deux comtes jadis fut le libérateur; Sanche, fils d'un pêcheur, mettoit naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain; Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. 1650 Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux Un cœur que ravaloit le nom de ses aïeux. La gloire qui m'en reste après cette disgrâce Éclate encore assez pour honorer ma race, Et paroîtra plus grande à qui comprendra bien 1655 Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

D. LOPE.

Cette noble fierté désavoue un tel père, Et par un témoignage à soi-même contraire, Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci. Non, le fils d'un pêcheur ne parle point ainsi, 1660 Et son âme paroît si dignement formée, Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée. Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils: La justice du ciel ne peut l'avoir permis; Les tendresses du sang vous font une imposture, 1665 Et je démens pour vous la voix de la nature. Ne vous repentez point de tant de dignités Dont il vous plut orner ses rares qualités: Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage, Madame; il les relève avec ce grand courage; 1670 Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui, Puisque même le sort est au-dessous de lui.

D. ISABELLE.

La générosité qu'en tous les trois j'admire Me met en un état de n'avoir que leur dire. Et dans la nouveauté de ces événements, 1675 Par un illustre effort prévient mes sentiments. Ils paroîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent A lui rendre l'honneur que ses hauts faits méritent, Et ne dédaigner pas l'illustre et rare objet D'une haute valeur qui part d'un sang abjet[816]: 1680 Vous courez au-devant avec tant de franchise, Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise. Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu, Miraculeux héros dont la gloire refuse 1685 L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse, Parmi les déplaisirs que vous en recevez, Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez? Puis-je vous demander ce que je vous vois faire? Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père; 1690 Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père, et de n'en rougir point, Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encor si haut une telle naissance.

SCÈNE VI.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE.

D. ALVAR.

Princesses, admirez l'orgueil d'un prisonnier, 1695 Qu'en faveur de son fils on veut calomnier. Ce malheureux pêcheur, par promesse ni crainte, Ne sauroit se résoudre à souffrir une feinte. J'ai voulu lui parler, et n'en fais que sortir; J'ai tâché, mais en vain, de lui faire sentir 1700 Combien mal à propos sa présence importune D'un fils si généreux renverse la fortune, Et qu'il le perd d'honneur, à moins que d'avouer Que c'est un lâche tour qu'on le force à jouer; J'ai même à ces raisons ajouté la menace: 1705 Bien ne peut l'ébranler, Sanche est toujours sa race, Et quant à ce qu'il perd de fortune et d'honneur, Il dit qu'il a de quoi le faire grand seigneur[817], Et que plus de cent fois il a su de sa femme (Voyez qu'il est crédule et simple au fond de l'âme) 1710 Que voyant ce présent, qu'en mes mains il a mis, La reine d'Aragon agrandiroit son fils.

(A D. Léonor.)

Si vous le recevez avec autant de joie, Madame, que par moi ce vieillard vous l'envoie, Vous donnerez sans doute à cet illustre fils 1715 Un rang encor plus haut que celui de marquis. Ce bonhomme en paroît l'âme toute comblée.

(D. Alvar présente à D. Léonor un petit écrin, qui s'ouvre sans clef, au moyen d'un ressort secret.)

D. ISABELLE.

Madame, à cet aspect vous paraissez troublée.

D. LÉONOR.

J'ai bien sujet de l'être en recevant ce don, Madame: j'en saurai si mon fils vit ou non[818]; 1720 Et c'est où le feu Roi, déguisant sa naissance, D'un sort si précieux mit la reconnoissance. Disons ce qu'il enferme avant que de l'ouvrir. Ah! Sanche, si par là je puis le découvrir[819], Vous pouvez être sûr d'un entier avantage 1725 Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage; Et qu'après ce trésor que vous m'aurez rendu, Vous recevrez le prix qui vous en sera dû[820]. Mais à ce doux transport c'est déjà trop permettre. Trouvons notre bonheur avant que d'en promettre. 1730 Ce présent donc enferme un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux, Son portrait et le mien, deux pierres les plus rares Que forme le soleil sous les climats barbares, Et pour un témoignage encore plus certain, 1735 Un billet que lui-même écrivit de sa main.

UN GARDE.

Madame, don Raymond vous demande audience.

D. LÉONOR.

Qu'il entre. Pardonnez à mon impatience, Si l'ardeur de le voir et de l'entretenir Avant votre congé l'ose faire venir. 1740

D. ISABELLE.

Vous pouvez commander dans toute la Castille, Et je ne vous vois plus qu'avec des yeux de fille.

SCÈNE VII.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE, D. RAYMOND.

D. LÉONOR.

Laissez là, don Raymond, la mort de nos tyrans, Et rendez seulement don Sanche à ses parents. Vit-il? peut-il braver nos fières destinées? 1745

D. RAYMOND.

Sortant d'une prison de plus de six années, Je l'ai cherché, Madame, où pour les mieux braver, Par l'ordre du feu Roi je le fis élever, Avec tant de secret, que même un second père, Qui l'estime son fils, ignore ce mystère. 1750 Ainsi qu'en votre cour Sanche y fut son vrai nom, Et l'on n'en retrancha que cet illustre don. Là j'ai su qu'à seize ans son généreux courage S'indigna des emplois de son faux parentage; Qu'impatient déjà d'être si mal tombé, 1755 A sa fausse bassesse il s'étoit dérobé; Que déguisant son nom et cachant sa famille, Il avoit fait merveille aux guerres de Castille, D'où quelque sien voisin, depuis peu de retour, L'avoit vu plein de gloire, et fort bien en la cour[821]; 1760 Que du bruit de son nom elle étoit toute pleine, Qu'il étoit connu même et chéri de la Reine: Si bien que ce pêcheur, d'aise tout transporté, Avoit couru chercher ce fils si fort vanté.

D. LÉONOR.

Don Raymond, si vos yeux pouvoient le reconnoître....

D. RAYMOND.

Oui, je le vois, Madame. Ah! Seigneur, ah! mon maître!

D. LOPE.

Nous l'avions bien jugé: grand prince, rendez-vous; La vérité paroît; cédez aux vœux de tous.

D. LÉONOR.

Don Sanche, voulez-vous être seul incrédule?

CARLOS.

Je crains encor du sort un revers ridicule. 1770 Mais, Madame, voyez si le billet du Roi Accorde à don Raymond ce qu'il vous dit de moi.

D. LÉONOR ouvre l'écrin, et en tire un billet qu'elle lit.

_Pour tromper un tyran je vous trompe vous-même, Vous reverrez ce fils que je vous fais pleurer: Cette erreur lui peut rendre un jour le diadème; 1775 Et je vous l'ai caché pour le mieux assurer. Si ma feinte vers vous passe pour criminelle, Pardonnez-moi les maux quelle vous fait souffrir, De crainte que les soins de l'amour maternelle Par leurs empressements le fissent découvrir. 1780 Nugne, un pauvre pêcheur, s'en croit être le père; Sa femme en son absence accouchant d'un fils mort, Elle reçut le vôtre, et sut si bien se taire, Que le père et le fils en ignorent le sort. Elle-même l'ignore; et d'un si grand échange 1785 Elle sait seulement qu'il n'est pas de son sang, Et croit que ce présent par un miracle étrange, Doit un jour par vos mains lui rendre son vrai rang. A ces marques, un jour, daignez le reconnoître; Et puisse l'Aragon, retournant sous vos lois, 1790 Apprendre ainsi que vous, de moi qui l'ai vu naître, Que Sanche, fils de Nugne, est le sang de ses rois[822]!_

_D. FERNAND D'ARAGON._

D. LÉONOR, après avoir lu.

Ah! mon fils, s'il en faut encore davantage, Croyez-en vos vertus et votre grand courage.

CARLOS, à D. Léonor[823].

Ce seroit mal répondre à ce rare bonheur 1795 Que vouloir me défendre encor d'un tel honneur,

(à D. Isabelle.)

Je reprends toutefois Nugne pour mon vrai père, Si vous ne m'ordonnez, Madame, que j'espère.

D. ISABELLE.

C'est trop peu d'espérer, quand tout vous est acquis. Je vous avois fait tort en vous faisant marquis; 1800 Et vous n'aurez[824] pas lieu désormais de vous plaindre De ce retardement où j'ai su vous contraindre. Et pour moi, que le ciel destinoit pour un roi, Digne de la Castille et digne encor de moi, J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes 1805 Pour la rendre à don Sanche, et joindre nos couronnes.

CARLOS.

Je ne m'étonne plus de l'orgueil de mes vœux, Qui, sans le partager, donnoient mon cœur à deux: Dans les obscurités d'une telle aventure, L'amour se confondoit avecque la nature. 1810

D. ELVIRE.

Le nôtre y répondoit sans faire honte au rang, Et le mien vous payoit ce que devoit le sang.

CARLOS, à D. Elvire.

Si vous m'aimez encore, et m'honorez en frère, Un époux de ma main pourrait-il vous déplaire?

D. ELVIRE.

Si don Alvar de Lune est cet illustre époux, 1815 Il vaut bien à mes yeux tout ce qui n'est point vous.

CARLOS, à D. ELVIRE.

Il honoroit[825] en moi la vertu toute nue.

(A D. Manrique et à D. Lope.)

Et vous, qui dédaigniez ma naissance inconnue, Comtes, et les premiers en cet événement Jugiez en ma faveur si véritablement, 1820 Votre dédain fut juste autant que son estime: C'est la même vertu sous une autre maxime.

D. RAYMOND, à D. Isabelle.

Souffrez qu'à l'Aragon il daigne se montrer. Nos députés, Madame, impatients d'entrer....

D. ISABELLE.

Il vaut mieux leur donner audience publique, 1825 Afin qu'aux yeux de tous ce miracle s'explique. Allons; et cependant qu'on mette en liberté Celui par qui tant d'heur nous vient d'être apporté; Et qu'on l'amène ici, plus heureux qu'il ne pense, Recevoir de ses soins la digne récompense. 1830

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[808] _Var._ Que s'il devient mon roi, vous pouvez espérer. (1650-56)

[809] _Var._ Vu que depuis un mois qu'il vint des députés. (1655)

[810] «Un jour que j'étois devant l'entrée du palais royal, au milieu d'une foule de courtisans qui suivoient ma faveur, un vieux paysan m'envisagea de loin, et fendant la presse, se vint jeter à mon col, les yeux baignés de larmes. On le voulut repousser; mais il s'attacha si fermement à moi, qu'à moins de le mettre en pièces, il n'étoit pas possible de l'en arracher. Bien que cette nouveauté me surprît, si est-ce que mon étonnement ne fut pas si grand que celui des autres. Je connus aussitôt d'où procédoit sa tendresse; je connus, dis-je, que c'étoit Hipparque, ce bon vieillard qui m'avoit nourri parmi ses autres enfants, et que j'estimois alors mon père: ainsi j'empêchai qu'on ne l'outrageât, et ce bon homme reprenant haleine: «O mon fils, s'écria-t-il, est-ce vous? est-il possible que je vous trouve environné de tant de pompe? O mon fils, ne me rebutez point, ne refusez pas de me reconnoître, souffrez que j'achève à vos pieds le reste de mes jours: je suis votre père, le sang ne vous émeut-il point? Mon fils, souffrez que je vous embrasse.» J'interrompis à même temps ce bon vieillard, et contre l'opinion de tous les assistants, qui s'imaginoient que j'allois le désavouer et possible le maltraiter: «Oui, mon père, lui dis-je en le baisant, je vous reconnois.» A peine eus-je proféré ces trois ou quatre mots, que ma confusion me ferma la bouche: je m'éloignai du palais, et ne pouvant pas me résoudre même à demeurer dans la ville, après que j'eus fait accroire au pauvre Hipparque, pour me défaire de lui, que j'irois le voir au premier jour dans sa maison, j'allai m'enfermer dans une chambre de mon logis avec mon frère.» (_Dom Pélage_, livre V, seconde partie, p. 210-212.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727.

[811] L'édition de 1655 porte seule: «Vous m'aviez perdu!»

[812] _Var._ Un grand peuple amassé ne veut pas qu'on les croie. (1650-56)

[813] _Var._ Et rien.... Mais le voici qui s'en vient plaindre à vous. (1650-56)

[814] _Var._ A fait trembler le More et ployer sous nos rois. (1650-56)

[815] On lit dans l'édition de 1682: «Puisque vous _le_ savez.»

[816] _Var._ D'une haute valeur qu'affronte un sang abjet. (1650-56)

[817] «Hipparque ne m'eut pas sitôt abandonné qu'il courut au logis de la princesse Benilde, qui depuis la mort de son mari se tenoit à Tolède avec Ormisinde sa fille, et demandant à parler au même Oronte, des mains duquel sa femme m'avoit reçu pour me nourrir: «Monsieur, lui dit-il, je suis le plus heureux homme du monde; enfin après beaucoup d'inutiles recherches le ciel m'a fait retrouver le précieux trésor que vous aviez autrefois commis à ma garde.--Que veux-tu dire? interrompit Oronte sans le connoître.--Ha, Monsieur, lui répondit ce bon vieillard, avez-vous perdu la mémoire d'Hipparque?» A ce nom Oronte, revenant à soi, considéra ce visage, et connut que c'étoit véritablement le nourricier du fils unique de la Princesse. Alors se jetant à son col: «Oui, lui dit-il, Hipparque, je me souviens qui vous êtes, mais je n'ai pas bien conçu ce que vous venez de me dire.--Je vous ai dit, ajouta le vieillard, qu'aujourd'hui j'ai retrouvé dans Tolède votre enfant, que j'avois perdu depuis neuf ou dix années.--Est-il bien vrai?» lui répondit Oronte. Et là-dessus, courant à la chambre de la Princesse: «Madame, lui dit-il tout hors de soi, je vous apporte la plus heureuse nouvelle que vous pourriez souhaiter; votre fils le jeune prince dom Pélage, la perte duquel vous pleurez à toute heure, est aujourd'hui dans Tolède.» Là-dessus il fit entrer Hipparque, et ce bon vieillard, se jetant aux pied de Benilde, lui confirma naïvement la nouvelle d'Oronte.» (_Dom Pélage_, livre V, seconde partie, p. 214-216.)--Voyez ci-dessus, p. 414, note 727, et p. 483, note 810.

[818] _Var._ Madame: j'y saurai si mon fils vit ou non. (1655)

[819] _Var._ Ah! Sanche, si par là je le puis découvrir, Vous pouvez être sûr que vous et votre père Aurez dans l'Aragon une puissance entière. (1650-56)

[820] _Var._ Il n'est aucun espoir qui vous soit défendu. (1650-56)

[821] _Var._ L'avoit vu plein de gloire et fort bien dans la cour. (1650-63)--L'édition de 1692 porte _à la cour_.

[822] L'édition de 1692 a changé _ses rois_ en _nos rois_.

[823] _Var._ CARLOS, _reconnu pour D. Sanche, à D. Léonor_. (1650-60)

[824] L'édition de 1656 porte _vous n'avez_, pour _vous n'aurez_.

[825] L'édition de 1692 a changé _honoroit_ en _adoroit_.

NICOMÈDE TRAGÉDIE 1651

NOTICE.

Cette pièce est, comme le remarque Corneille dans l'avis _Au lecteur_ et dans l'_Examen_[826], «la vingt et unième» qu'il ait fait voir sur le théâtre[827]; les frères Parfait la font figurer parmi les ouvrages représentés en 1652: c'est une inadvertance qu'on ne s'explique guère, car l'Achevé d'imprimer de l'édition originale est du 29 novembre 1651.

Suivant Jolly, dont l'opinion paraît très-vraisemblable, cette tragédie fut jouée avant que les princes eussent été rendus à la liberté, c'est-à-dire antérieurement au 13 février. «Les Princes, dit-il, étant sortis de prison dans le temps qu'on représentent _Nicomède_, quelques vers donnèrent matière à des applications qui augmentèrent le succès de cette tragédie[828].»

D'après l'auteur du _Journal du Théâtre françois_[829], _Nicomède_ fut joué par les comédiens du Roi, mais on ne trouve ni dans cet ouvrage, ni dans aucun de ceux que nous avons consultés, le moindre renseignement sur la manière dont les rôles furent distribués. Les troupes de province conservèrent cette pièce dans leur répertoire. C'est elle que Molière représenta dans une circonstance des plus importantes. «Le 24 octobre 1658, dit Lagrange, cette troupe (_celle de Molière_) commença de paroître devant Leurs Majestés et toute la cour, sur un théâtre que le Roi avoit fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. _Nicomède_, tragédie de M. de Corneille l'aîné, fut la pièce qu'elle choisit pour cet éclatant début. Ces nouveaux acteurs ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des femmes. Les fameux comédiens qui faisoient alors si bien valoir l'hôtel de Bourgogne étoient présents à cette représentation. La pièce étant achevée, M. de Molière vint sur le théâtre, et après avoir remercié Sa Majesté en des termes très modestes.... il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation[830].» La proposition fut acceptée. Molière joua avec grand succès le Docteur amoureux; et à partir de ce jour, sa troupe s'établit à Paris.

Une fois en possession de la faveur publique, sa modestie diminua; il témoigna beaucoup moins de respect aux «excellents originaux» que Sa Majesté avait à son service; et en 1663, dans l'_Impromptu de Versailles_, où il les attaqua si vivement, il critiqua en particulier d'une façon très fine le jeu de Montfleury dans le rôle de Prusias. Après avoir expliqué fort sommairement à ses camarades le plan de la comédie qu'il prétend avoir en tête: «Là-dessus, dit-il, le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du Roi, de _Nicomède_:

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi; Augmentant mon pouvoir[831]....

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte: Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi:

(Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne.)

Te le dirai-je, Araspe? etc. Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha.--Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun _Ah_[832]!»

On a remarqué que dans ces imitations d'acteurs Floridor est épargné. Cela s'explique facilement: ce comédien, qui comprenait admirablement ses rôles et les interprétait avec justesse, prêtait beaucoup moins à la critique que la plupart de ses camarades; de plus il était chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, et Molière trouvait sans doute convenable de ménager un rival dont il honorait à coup sûr le caractère et le talent. Il est bien probable que Floridor jouait Nicomède; ce qui le fait croire, c'est que Baron, qui en 1673 lui succéda dans tout son emploi à l'hôtel de Bourgogne, remplit ce personnage avec le plus grand éclat.

«Il faut, dit Lekain[833], un grand art à l'acteur chargé de ce rôle pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et c'est ce qui constitue le génie et le vrai talent.»

En 1691, la retraite de Baron jeta la comédie dans le plus grand embarras. Beaubourg, qui débuta le samedi 17 décembre 1691 dans ce rôle de Nicomède, où son illustre prédécesseur s'était montré inimitable, satisfit assez le public pour se faire agréer[834].

Nous ne mentionnerons qu'en passant le début de Dufey dans ce rôle, le 2 mai 1694, car cet acteur, en le jouant, ne faisait que remplir la formalité nécessaire pour être admis dans un emploi fort secondaire[835]; mais nous nous arrêterons un peu à la reprise de _Nicomède_ par Grandval en 1754, que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner dans notre précédente notice[836]. Elle produisit une impression vive et durable.

«Nous nous souvenons encore, lit-on dans les _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil_[837], avec quelle noble ironie, avec quelle finesse de nuance, Grandval, qui jouait supérieurement le rôle de Nicomède, disait, en adressant la parole à Attale dans la scène II du Ier acte, le couplet qui commence par ce vers:

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute.»

C'est probablement, malgré la différence des dates, de cette même reprise que Voltaire entend parler quand il dit: «Lorsqu'on rejoua, en 1756, _Nicomède_, oublié pendant plus de quatre-vingts ans, les comédiens du Roi ne l'annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie[838].»

«Il devait ajouter, dit Palissot, qu'elle reparut d'une manière si brillante que bientôt on ne lui donna plus sur les affiches que le titre de tragédie, titre que Corneille lui avait donné dans son origine.» Dans la note dont nous extrayons ce passage, Palissot prédit, quelques lignes plus haut, que cette pièce «se soutiendra avec éclat au théâtre, tant qu'il restera des acteurs qui réuniront, comme le célèbre Lekain, à une grande supériorité d'intelligence et de talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dignité le beau personnage de Nicomède.»

Un autre grand comédien, Molé, joua ce rôle après Lekain, mais la nature de son talent ne lui permettait guère de le remplir avec succès. «Molé, dit Lemazurier[839], transportait dans le genre sérieux toutes les habitudes, toutes les manières qui lui réussissaient avec raison dans l'autre: elles y étaient complétement déplacées. Ce n'est pas en jouant Nicomède qu'il faut hésiter, bégayer ou parler avec volubilité, ce qui est un autre excès.»

Moins heureux que Lekain, lorsqu'il s'agissait de représenter les tragédies de Corneille, Molé du moins savait les apprécier avec un goût plus réel et surtout plus respectueux; et il s'étonnait à bon droit que cet acteur, si peu disposé à accepter les corrections faites par Marmontel au _Venceslas_ de Rotrou, en proposât de si nombreuses pour le _Nicomède_[840] de Corneille.