Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 33
Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris Sont plus injurieux encor que vos mépris. Je pense avoir rendu mon nom assez illustre 1225 Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre. Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part. J'imputois ce faux bruit aux fureurs du hasard, Et doutois qu'il pût être une âme assez hardie Pour ériger Carlos en roi de comédie; 1230 Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur, Sachez que les vaillants honorent la valeur, Et que tous vos pareils auroient quelque scrupule A faire de la mienne un éclat ridicule. Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux, 1235 Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux: La raillerie est belle après une victoire; On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire. Mais vous précipitez un peu trop ce dessein; La bague de la Reine est encore en ma main; 1240 Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille, Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille. Ce bras, qui vous sauva de la captivité, Peut s'opposer encore à votre avidité[803].
D. MANRIQUE.
Pour n'être que Carlos, vous parlez bien en maître, Et tranchez bien du prince en déniant de l'être. Si nous avons tantôt jusqu'au bout défendu L'honneur qu'à notre rang nous voyions[804] être dû, Nous saurons bien encor jusqu'au bout le défendre; Mais ce que nous devons, nous aimons à le rendre. 1250 Que vous soyez don Sanche ou qu'un autre le soit, L'un et l'autre de nous lui rendra ce qu'il doit. Pour le nouveau marquis, quoique l'honneur l'irrite, Qu'il sache qu'on l'honore autant qu'il le mérite; Mais que, pour nous combattre, il faut que le bon sang Aide un peu sa valeur à soutenir ce rang. Qu'il n'y prétende point, à moins qu'il se déclare; Non que nous demandions qu'il soit Guzman ou Lare: Qu'il soit noble, il suffit pour nous traiter d'égal; Nous le verrons tous deux comme un digne rival; 1260 Et si don Sanche enfin n'est qu'une attente vaine, Nous lui disputerons cet anneau de la Reine. Qu'il souffre cependant, quoique brave guerrier, Que notre bras dédaigne un simple aventurier. Nous vous laissons, Madame, éclaircir ce mystère. Le sang à des secrets qu'entend mieux une mère; Et dans les différends qu'avec lui nous avons, Nous craignons d'oublier ce que nous vous devons.
SCÈNE III.
D. LÉONOR, CARLOS.
CARLOS.
Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite: Pour me faire un honneur, on veut que je l'achète; 1270 Mais s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans, Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps.
D. LÉONOR.
Laissons là ce combat, et parlons de don Sanche. Ce bruit est grand pour vous, toute la cour y penche: De grâce, dites-moi, vous connoissez-vous bien? 1275
CARLOS.
Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien! Si j'étois quelque enfant épargné des tempêtes, Livré dans un désert à la merci des bêtes, Exposé par la crainte ou par l'inimitié, Rencontré par hasard et nourri par pitié, 1280 Mon orgueil à ce bruit prendroit quelque espérance Sur votre incertitude et sur mon ignorance; Je me figurerois ces destins merveilleux, Qui tiroient du néant les héros fabuleux, Et me revêtirois des brillantes chimères 1285 Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères; Car enfin je suis vain, et mon ambition Ne peut s'examiner sans indignation; Je ne puis regarder sceptre ni diadème, Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même: 1290 Inutiles élans d'un vol impétueux Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux, Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre, Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre! Je ne suis point don Sanche, et connois mes parents; Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends; Gardez-le pour ce prince: une heure ou deux peut-être Avec vos députés vous le feront connoître. Laissez-moi cependant à cette obscurité Qui ne fait que justice à ma témérité. 1300
D. LÉONOR.
En vain donc je me flatte, et ce que j'aime à croire N'est qu'une illusion que me fait votre gloire? Mon cœur vous en dédit: un secret mouvement, Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément; Mais je ne puis juger quelle source l'anime, 1305 Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime; Si la nature agit, ou si c'est le desir; Si c'est vous reconnoître, ou si c'est vous choisir. Je veux bien toutefois étouffer ce murmure Comme de vos vertus une aimable imposture, 1310 Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux; Mais où sera mon fils s'il ne vit point en vous? On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe: On connoît, hormis vous, quiconque en seroit digne; Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, 1315 Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu: Il porte sur le front un luisant caractère Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire; Et celui que le ciel sur le vôtre avoit mis Pouvoit seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. 1320 Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites; Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites. Souffrez que j'en demeure à cette obscurité. Je ne condamne point votre témérité: Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante, Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon cœur n'y consente: Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer, Et je vous donne après liberté d'espérer. Que si même à ce prix vous cachez votre race, Ne me refusez point du moins une autre grâce: 1330 Ne vous préparez plus à nous accompagner; Nous n'avons plus besoin de secours pour régner. La mort de don Garcie a puni tous ses crimes, Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes; N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos vœux, Ne me contraignez point à plus que je ne veux. Le prix de la valeur doit avoir ses limites; Et je vous crains enfin avec tant de mérites. C'est assez vous en dire. Adieu: pensez-y bien, Et faites-vous connoître, ou n'aspirez à rien. 1340
SCÈNE IV.
CARLOS, BLANCHE.
BLANCHE.
Qui ne vous craindra point, si les reines vous craignent?
CARLOS.
Elles se font raison lorsqu'elles me dédaignent.
BLANCHE.
Dédaigner un héros qu'on reconnoît pour roi!
CARLOS.
N'aide point à l'envie à se jouer de moi, Blanche, si tu te plais à seconder sa haine[805], 1345 Du moins respecte en moi l'ouvrage de ta reine[806].
BLANCHE.
La Reine même en vous ne voit plus aujourd'hui Qu'un prince que le ciel nous montre malgré lui; Mais c'est trop la tenir dedans l'incertitude; Ce silence vers elle est une ingratitude: 1350 Ce qu'a fait pour Carlos sa générosité Méritoit de don Sanche une civilité.
CARLOS.
Ah! nom fatal pour moi, que tu me persécutes, Et prépares mon âme à d'effroyables chutes!
SCÈNE V.
D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.
CARLOS.
Madame, commandez qu'on me laisse en repos, 1355 Qu'on ne confonde plus don Sanche avec Carlos; C'est faire au nom d'un prince[807] une trop longue injure: Je ne veux que celui de votre créature; Et si le sort jaloux, qui semble me flatter, Veut m'élever plus haut pour m'en précipiter, 1360 Souffrez qu'en m'éloignant je dérobe ma tête A l'indigne revers que sa fureur m'apprête. Je le vois de trop loin pour l'attendre en ce lieu; Souffrez que je l'évite en vous disant adieu; Souffrez....
D. ISABELLE.
Quoi? ce grand cœur redoute une couronne! Quand on le croit monarque, il frémit, il s'étonne! Il veut fuir cette gloire, et se laisse alarmer De ce que sa vertu force d'en présumer!
CARLOS.
Ah! vous ne voyez pas que cette erreur commune N'est qu'une trahison de ma bonne fortune; 1370 Que déjà mes secrets sont à demi trahis. Je lui cachois en vain ma race et mon pays; En vain sous un faux nom je me faisois connoître, Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait naître; Elle a déjà trouvé mon pays et mon nom. 1375 Je suis Sanche, Madame, et né dans l'Aragon; Et je crois déjà voir sa malice funeste Détruire votre ouvrage en découvrant le reste, Et faire voir ici, par un honteux effet, Quel comte et quel marquis votre faveur a fait. 1380
D. ISABELLE.
Pourrois-je alors manquer de force ou de courage Pour empêcher le sort d'abattre mon ouvrage? Ne me dérobez point ce qu'il ne peut ternir; Et la main qui l'a fait saura le soutenir. Mais vous vous en formez une vaine menace 1385 Pour faire un beau prétexte à l'amour qui vous chasse. Je ne demande plus d'où partoit ce dédain, Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main. Allez dans l'Aragon suivre votre princesse, Mais allez-y du moins sans feindre une foiblesse; 1390 Et puisque ce grand cœur s'attache à ses appas, Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas.
CARLOS.
Ah! Madame, plutôt apprenez tous mes crimes; Ma tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes. Tout chétif que je suis, je dois vous avouer 1395 Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer: S'il m'a fait en naissant quelque désavantage, Il m'a donné d'un roi le nom et le courage; Et depuis que mon cœur est capable d'aimer, A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer: 1400 Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m'a fait infidèle, ou vous, ou donne Elvire; Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé, Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé, Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, 1405 Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre. Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir; Et ce choix eût été du moins quelque desir, Quelque espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle, Et j'ai cru moins de crime à paroître infidèle. 1410 Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux, Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux: Voilà mon second crime; et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance, Je ne puis sans mourir d'un désespoir jaloux, 1415 Voir dans les bras d'un autre, on donne Elvire, ou vous. Voyant que votre choix m'apprêtoit ce martyre, Je voulois m'y soustraire en suivant donne Elvire, Et languir auprès d'elle, attendant que le sort Par un semblable hymen m'eût envoyé la mort. 1420 Depuis, l'occasion que vous-même avez faite, M'a fait quitter le soin d'une telle retraite. Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur; J'ai cru par ces combats reculer mon malheur. Le coup de votre perte est devenu moins rude, 1425 Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude, Et que j'ai pu me faire une si douce loi Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi. Mais je n'ai plus, Madame, aucun combat à faire. Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire; 1430 Car ce n'est point l'amour qui fait l'hymen des rois: Les raisons de l'État règlent toujours leur choix; Leur sévère grandeur jamais ne se ravale, Ayant devant les yeux un prince qui l'égale; Et puisque le saint nœud qui le fait votre époux 1435 Arrête comme sœur donne Elvire avec vous, Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue, Permettez que j'évite une fatale vue, Et que je porte ailleurs les criminels soupirs D'un reste malheureux de tant de déplaisirs. 1440
D. ISABELLE.
Vous m'en dites assez pour mériter ma haine, Si je laissois agir les sentiments de reine; Par un trouble secret je les sens confondus; Partez, je le consens, et ne les troublez plus. Mais non: pour fuir don Sanche, attendez qu'on le voie; Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie. Que dis-je? Allez, marquis, j'y consens de nouveau; Mais avant de partir donnez-lui mon anneau; Si ce n'est toutefois une faveur trop grande Que pour tant de faveurs une reine demande. 1450
CARLOS.
Vous voulez que je meure, et je dois obéir, Dût cette obéissance à mon sort me trahir: Je recevrai pour grâce un si juste supplice, S'il en rompt la menace et prévient la malice, Et souffre que Carlos en donnant cet anneau, 1455 Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau. C'est l'unique bonheur où ce coupable aspire.
D. ISABELLE.
Que n'êtes-vous don Sanche! Ah ciel! qu'osé-je dire? Adieu: ne croyez pas ce soupir indiscret.
CARLOS.
Il m'en a dit assez pour mourir sans regret. 1460
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[799] _Var._ Ce prince qu'il nous rend après tant de travaux. (1655)
[800] _Var._ Mais jugez-en vous-même, et me daignez apprendre. (1650-60)
[801] _Var._ Qu'il l'amenoit ici reconnoître une mère. (1650-60)
[802] _Var._ Madame, après cela j'ose vous dire encore. (1650-56)
[803] _Var._ Peut s'opposer encore à cette avidité. (1650-56)
[804] L'édition de 1655 porte seule _voyons_, et non _voyions_.
[805] _Var._ Blanche, ou si tu te plais à seconder sa haine. (1650 in-4º et in-8º)
[806] _Var._ Du moins respecte en moi l'ouvrage de la Reine. (1650 in-12 et 53-56)
[807] L'édition de 1692 a changé _d'un prince_ en _du Prince_.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
D. ALVAR, D. ELVIRE.
D. ALVAR.
Enfin, après un sort à mes vœux si contraire, Je dois bénir le ciel qui vous renvoie un frère; Puisque de notre reine il doit être l'époux, Cette heureuse union me laisse tout à vous. Je me vois affranchi d'un honneur tyrannique, 1465 D'un joug que m'imposoit cette faveur publique, D'un choix qui me forçoit à vouloir être roi: Je n'ai plus de combat à faire contre moi, Plus à craindre le prix d'une triste victoire; Et l'infidélité que vous faisoit ma gloire 1470 Consent que mon amour, de ses lois dégagé, Vous rende un inconstant qui n'a jamais changé.
D. ELVIRE.
Vous êtes généreux, mais votre impatience Sur un bruit incertain prend trop de confiance; Et cette prompte ardeur de rentrer dans mes fers 1475 Me console trop tôt d'un trône que je perds. Ma perte n'est encor qu'une rumeur confuse Qui du nom de Carlos, malgré Carlos, abuse; Et vous ne savez pas, à vous en bien parler, Par quelle offre et quels vœux on m'en peut consoler. Plus que vous ne pensez la couronne m'est chère; Je perds plus qu'on ne croit, si Carlos est mon frère. Attendez les effets que produiront ces bruits; Attendez que je sache au vrai ce que je suis, Si le ciel m'ôte ou laisse enfin le diadème, 1485 S'il vous faut m'obtenir d'un frère ou de moi-même, Si par l'ordre d'autrui je vous dois écouter, Ou si j'ai seulement mon cœur à consulter.
D. ALVAR.
Ah! ce n'est qu'à ce cœur que le mien vous demande, Madame, c'est lui seul que je veux qui m'entende; 1490 Et mon propre bonheur m'accableroit d'ennui, Si je n'étois à vous que par l'ordre d'autrui. Pourrois-je de ce frère implorer la puissance, Pour ne vous obtenir que par obéissance, Et par un lâche abus de son autorité, 1495 M'élever en tyran sur votre volonté?
D. ELVIRE.
Avec peu de raison vous craignez qu'il arrive Qu'il ait des sentiments que mon âme ne suive: Le digne sang des rois n'a point d'yeux que leurs yeux, Et leurs premiers sujets obéissent le mieux. 1500 Mais vous êtes étrange avec vos déférences, Dont les submissions cherchent des assurances, Vous ne craignez d'agir contre ce que je veux, Que pour tirer de moi que j'accepte vos vœux, Et vous obstineriez dans ce respect extrême 1505 Jusques à me forcer à dire: «Je vous aime.» Ce mot est un peu rude à prononcer pour nous; Souffrez qu'à m'expliquer j'en trouve de plus doux. Je vous dirai beaucoup, sans pourtant rien vous dire. Je sais depuis quel temps vous aimez donne Elvire; Je sais ce que je dois, je sais ce que je puis; Mais, encore une fois, sachons ce que je suis; Et si vous n'aspirez qu'au bonheur de me plaire, Tâchez d'approfondir ce dangereux mystère. Carlos a tant de lieu de vous considérer, 1515 Que s'il devient mon roi, vous devez espérer[808].
D. ALVAR.
Madame....
D. ELVIRE.
En ma faveur, donnez-vous cette peine, Et me laissez, de grâce, entretenir la Reine.
D. ALVAR.
J'obéis avec joie, et ferai mon pouvoir A vous dire bientôt ce qui s'en peut savoir. 1520
SCÈNE II.
D. LÉONOR, D. ELVIRE.
D. LÉONOR.
Don Alvar me fuit-il?
D. ELVIRE.
Madame, à ma prière, Il va dans tous ces bruits chercher quelque lumière. J'ai craint, en vous voyant, un secours pour ses feux, Et de défendre mal mon cœur contre vous deux.
D. LÉONOR.
Ne pourra-t-on jamais gagner votre courage? 1525
D. ELVIRE.
Il peut tout obtenir, ayant votre suffrage.
D. LÉONOR.
Je lui puis donc enfin promettre votre foi?
D. ELVIRE.
Oui, si vous lui gagnez celui du nouveau roi.
D. LÉONOR.
Et si ce bruit est faux? si vous demeurez reine?
D. ELVIRE.
Que vous puis-je répondre, en étant incertaine? 1530
D. LÉONOR.
En cette incertitude on peut faire espérer.
D. ELVIRE.
On peut attendre aussi pour en délibérer: On agit autrement quand le pouvoir suprême....
SCÈNE III.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE.
D. ISABELLE.
J'interromps vos secrets, mais j'y prends part moi-même; Et j'ai tant d'intérêt de connoître ce fils, 1535 Que j'ose demander ce qui s'en est appris.
D. LÉONOR.
Vous ne m'en voyez pas davantage éclaircie.
D. ISABELLE.
Mais de qui tenez-vous la mort de don Garcie, Vu que depuis un mois qu'il vient des députés[809], On parloit seulement de peuples révoltés? 1540
D. LÉONOR.
Je vous puis sur ce point aisément satisfaire: Leurs gens m'en ont donné la raison assez claire. On assiégeoit encor, alors qu'ils sont partis, Dedans leur dernier fort don Garcie et son fils. On l'a pris tôt après; et soudain par sa prise 1545 Don Raymond prisonnier recouvrant sa franchise, Les voyant tous deux morts, publie à haute voix Que nous avions un roi du vrai sang de nos rois, Que don Sanche vivoit, et part en diligence Pour rendre à l'Aragon le bien de sa présence. 1550 Il joint nos députés hier sur la fin du jour, Et leur dit que ce prince étoit en votre cour. C'est tout ce que j'ai pu tirer d'un domestique: Outre qu'avec ces gens rarement on s'explique, Comme ils entendent mal, leur rapport est confus; 1555 Mais bientôt don Raymond vous dira le surplus. Que nous veut cependant Blanche toute étonnée?
SCÈNE IV.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.
BLANCHE.
Ah! Madame!
D. ISABELLE.
Qu'as-tu?
BLANCHE.
La funeste journée! Votre Carlos....
D. ISABELLE.
Eh bien?
BLANCHE.
Son père est en ces lieux, Et n'est....
D. ISABELLE.
Quoi?
BLANCHE.
Qu'un pêcheur.
D. ISABELLE.
Qui te l'a dit?
BLANCHE.
Mes yeux.
D. ISABELLE.
Tes yeux?
BLANCHE.
Mes propres yeux.
D. ISABELLE.
Que j'ai peine à les croire!
D. LÉONOR.
Voudriez-vous, Madame, en apprendre l'histoire?
D. ELVIRE.
Que le ciel est injuste!
D. ISABELLE.
Il l'est, et nous fait voir Par cet injuste effet son absolu pouvoir, Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, 1565 Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle. Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.
BLANCHE.
Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur. Du haut de l'escalier je le voyois descendre; En vain de ce faux bruit il se vouloit défendre; 1570 Votre cour, obstinée à lui changer de nom, Murmuroit tout autour: «Don Sanche d'Aragon!» Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse[810]. Lui qui le reconnoît frémit de sa disgrâce; Puis laissant la nature à ses pleins mouvements, 1575 Répond avec tendresse à ses embrassements. Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère; On n'entend que soupirs: «Ah! mon fils!--Ah! mon père! --Oh! jour trois fois heureux! moment trop attendu! Tu m'as rendu la vie!» et: «Vous m'avez perdu[811]!» Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie, Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie[812]; Il s'aveugle soi-même; et ce pauvre pêcheur, En dépit de Carlos, passe pour imposteur. Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes: 1585 C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes. Eux-mêmes (admirez leur générosité) S'efforcent d'affermir cette incrédulité; Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques; Mais ils en font auteur un de leurs domestiques, 1590 Qui pensant bien leur plaire, a si mal à propos Instruit ce malheureux pour affronter Carlos. Avec avidité cette histoire est reçue: Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue; Et pour plus de croyance à cette trahison, 1595 Les comtes font traîner ce bonhomme en prison. Carlos rend témoignage en vain contre soi-même; Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème, Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui, Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui. 1600 Il tempête, il menace, et bouillant de colère, Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père: On tremble devant lui sans croire son courroux; Et rien.... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous[813].
SCÈNE V.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.
CARLOS.
Eh bien! Madame, enfin on connoît ma naissance: 1605 Voilà le digne fruit de mon obéissance. J'ai prévu ce malheur, et l'aurois évité, Si vos commandements ne m'eussent arrêté. Ils m'ont livré, Madame, à ce moment funeste; Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste! 1610 On me vole mon père! on le fait criminel! On attache à son nom un opprobre éternel! Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme: La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme; Et je renonce aux noms de comte et de marquis 1615 Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils: Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père. Ce doit leur être assez de savoir qui je suis, Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis. 1620
D. MANRIQUE.
Forcez ce grand courage à conserver sa gloire, Madame, et l'empêchez lui-même de se croire. Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois A fait trembler le More et triompher nos rois[814], Reçût de sa naissance une tache éternelle: 1625 Tant de valeur mérite une source plus belle. Aidez ainsi que nous ce peuple à s'abuser; Il aime son erreur, daignez l'autoriser: A tant de beaux exploits rendez cette justice, Et de notre pitié soutenez l'artifice. 1630
CARLOS.