Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 31

Chapter 313,631 wordsPublic domain

Je sais ce que tu dis, et n'irai pas de front Faire un commandement qu'ils prendroient pour affront. Lorsque le déshonneur souille l'obéissance[761], Les rois peuvent douter de leur toute-puissance: Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user, 455 Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser. Je romprai ce combat feignant de le permettre, Et je le tiens rompu si je puis le remettre[762]. Les reines d'Aragon pourront même m'aider. Voici déjà Carlos que je viens de mander: 460 Demeure, et tu verras avec combien d'adresse[763] Ma gloire de mon âme est toujours la maîtresse.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Vous avez bien servi, marquis, et jusqu'ici Vos armes ont pour nous dignement réussi: Je pense avoir aussi bien payé vos services. 465 Malgré vos envieux et leurs mauvais offices, J'ai fait beaucoup pour vous, et tout ce que j'ai fait Ne vous a pas coûté seulement un souhait. Si cette récompense est pourtant si petite Qu'elle ne puisse aller jusqu'à votre mérite, 470 S'il vous en reste encor quelque autre à souhaiter, Parlez, et donnez-moi moyen de m'acquitter.

CARLOS.

Après tant de faveurs à pleines mains versées, Dont mon cœur n'eût osé concevoir les pensées, Surpris, troublé, confus, accablé de bienfaits, 475 Que j'osasse former encor quelques souhaits!

D. ISABELLE.

Vous êtes donc content; et j'ai lieu de me plaindre.

CARLOS.

De moi?

D. ISABELLE.

De vous, marquis. Je vous parle sans feindre: Écoutez. Votre bras a bien servi l'État, Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat; 480 Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne Le droit de disposer de ma propre personne, Ce même bras s'apprête à troubler son repos, Comme si le marquis cessoit d'être Carlos, Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage 485 Qui dût à sa ruine armer votre courage. Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens: Vous attaquez en eux ses appuis et les miens; C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre; Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre, Puisque ce même État, me demandant un roi, Les a jugés eux trois les plus dignes de moi. Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête: Vous en avez suivi la première chaleur; 495 Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur[764]? N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue? Ils ont fait peu d'état d'une race inconnue, Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher: Quand un doute si juste auroit dû vous toucher, 500 J'avois pris quelque soin de vous venger moi-même. Remettre entre vos mains le don du diadème, Ce n'étoit pas, marquis, vous venger à demi. Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi, Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, 505 C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire. C'est votre seul avis, non leur sang que je veux; Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux. N'auriez-vous point pensé que si ce grand courage Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage, On diroit que l'État, me cherchant un époux, N'en auroit pu trouver de comparable à vous? Ah! si je vous croyois si vain, si téméraire....

CARLOS.

Madame, arrêtez là votre juste colère; Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé, 515 Sans choisir pour me perdre un crime supposé. Je ne me défends point des sentiments d'estime Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime. Lorsque je vois en vous les célestes accords Des grâces de l'esprit et des beautés du corps, 520 Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie, Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie; Je puis contre le ciel en secret murmurer De n'être pas né roi pour pouvoir espérer; Et les yeux éblouis de cet éclat suprême, 525 Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même; Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs, Un ridicule espoir, de criminels desirs!... Je vous aime, Madame, et vous estime en reine; Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, 530 Si votre âme, sensible à ces indignes feux, Se pouvoit oublier jusqu'à souffrir mes vœux; Si par quelque malheur que je ne puis comprendre, Du trône jusqu'à moi je la voyois descendre, Commençant aussitôt à vous moins estimer, 535 Je cesserois sans doute aussi de vous aimer. L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire: Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire; Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir; 540 Et tiendrois mon destin assez digne d'envie, S'il le faisoit connoître aux dépens de ma vie. Seroit-ce à vos faveurs répondre pleinement Que hasarder ce choix à mon seul jugement? Il vous doit un époux, à la Castille un maître: 545 Je puis en mal juger, je puis les mal connoître. Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos États: Mais du moins, si le sort des armes journalières En laisse par ma mort de mauvaises lumières, 550 Elle m'en ôtera la honte et le regret; Et même si votre âme en aime un en secret, Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre, Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre, Reprocher à Carlos par de muets soupirs 555 Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs.

D. ISABELLE.

Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme, Marquis; je puis aimer, puisqu'enfin je suis femme; Mais, si j'aime, c'est mal me faire votre cour Qu'exposer au trépas l'objet de mon amour; 560 Et toute votre ardeur se seroit modérée A m'avoir dans ce doute assez considérée: Je le veux éclaircir, et vous mieux éclairer, Afin de vous apprendre à me considérer. Je ne le cèle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime; 565 Mais l'amour de l'État, plus fort que de moi-même, Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux, Le plus digne héros de régner en ces lieux; Et craignant que mes feux osassent me séduire, J'ai voulu m'en remettre à vous pour m'en instruire. 570 Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour Perde le trône et moi sans perdre encor le jour; Et mon cœur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes, Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.

CARLOS.

Ah! si le ciel tantôt me daignoit inspirer 575 En quel heureux amant je vous dois révérer, Que par une facile et soudaine victoire....

D. ISABELLE.

Ne pensez qu'à défendre et vous et votre gloire[765]. Quel qu'il soit, les respects qui l'auroient épargné Lui donneroient un prix qu'il auroit mal gagné; 580 Et céder à mes feux plutôt qu'à son mérite Ne seroit que me rendre au juge que j'évite. Je n'abuserai point du pouvoir absolu, Pour défendre un combat entre vous résolu; Je blesserois par là l'honneur de tous les quatre: 585 Les lois vous l'ont permis, je vous verrai combattre; C'est à moi, comme reine, à nommer le vainqueur. Dites-moi, cependant, qui montre plus de cœur? Qui des trois le premier éprouve la fortune?

CARLOS.

Don Alvar.

D. ISABELLE.

Don Alvar!

CARLOS.

Oui, don Alvar de Lune. 590

D. ISABELLE.

On dit qu'il aime ailleurs.

CARLOS.

On le dit; mais enfin[766] Lui seul jusqu'ici tente un si noble destin.

D. ISABELLE.

Je devine à peu près quel intérêt l'engage; Et nous verrons demain quel sera son courage.

CARLOS.

Vous ne m'avez donné que ce jour pour ce choix. 595

D. ISABELLE.

J'aime mieux au lieu d'un vous en accorder trois.

CARLOS.

Madame, son cartel marque cette journée.

D. ISABELLE.

C'est peu que son cartel, si je ne l'ai donnée; Qu'on le fasse venir pour la voir différer. Je vais pour vos combats faire tout préparer. 600 Adieu: souvenez-vous surtout de ma défense; Et vous aurez demain l'honneur de ma présence.

SCÈNE III.

CARLOS.

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu? Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu? N'ai-je point à rougir de cette déférence 605 Que[767] d'un combat illustre achète la licence? Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi. La Reine a-t-elle droit de te faire la loi? Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître[768]. O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paroître! 610 Et je puis, sous les noms de comte et de marquis, D'un malheureux pêcheur reconnoître le fils! Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre! Injurieux destin, qui seul me rends à plaindre! Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer, 615 Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer. Ton cruel souvenir sans fin me persécute; Du rang où l'on m'élève il me montre la chute. Lasse-toi désormais de me faire trembler; Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler[769]. 620 Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes, Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes. Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé Tout cet indigne sang dont tu m'avois formé; J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine, 625 Et ne puis.... Mais voici ma véritable reine.

SCÈNE IV.

D. ELVIRE, CARLOS.

D. ELVIRE

Ah! Carlos, car j'ai peine à vous nommer marquis, Non qu'un titre si beau ne vous soit bien acquis, Non qu'avecque justice il ne vous appartienne, Mais parce qu'il vous vient d'autre main que la mienne, Et que je présumois n'appartenir qu'à moi D'élever votre gloire au rang où je la voi. Je me consolerois toutefois avec joie Des faveurs que sans moi le ciel sur vous déploie, Et verrois sans envie agrandir un héros, 635 Si le marquis tenoit ce qu'a promis Carlos, S'il avoit comme lui son bras à mon service. Je venois à la Reine en demander justice; Mais puisque je vous vois, vous m'en ferez raison. Je vous accuse donc, non pas de trahison, 640 Pour un cœur généreux cette tache est trop noire, Mais d'un peu seulement de manque de mémoire.

CARLOS.

Moi, Madame?

D. ELVIRE.

Écoutez mes plaintes en repos. Je me plains du marquis, et non pas de Carlos: Carlos de tout son cœur me tiendroit sa parole[770]; 645 Mais ce qu'il m'a donné, le marquis me le vole: C'est lui seul qui dispose ainsi du bien d'autrui, Et prodigue son bras quand il n'est plus à lui. Carlos se souviendroit que sa haute vaillance Doit ranger don Garcie à mon obéissance, 650 Qu'elle doit affermir mon sceptre dans ma main, Qu'il doit m'accompagner peut-être dès demain; Mais ce Carlos n'est plus, le marquis lui succède, Qu'une autre soif de gloire, un autre objet possède, Et qui du même bras que m'engageoit sa foi[771], 655 Entreprend trois combats pour une autre que moi. Hélas! si ces honneurs dont vous comble la Reine Réduisent mon espoir en une attente vaine; Si les nouveaux desseins que vous en concevez Vous ont fait oublier ce que vous me devez, 660 Rendez-lui ces honneurs qu'un tel oubli profane, Rendez-lui Pennafiel, Burgos, et Santillane; L'Aragon a de quoi vous payer ces refus, Et vous donner encor quelque chose de plus.

CARLOS.

Et Carlos, et marquis, je suis à vous, Madame: 665 Le changement de rang ne change point mon âme; Mais vous trouverez bon que par ces trois défis Carlos tâche à payer ce que doit le marquis. Vous réserver mon bras noirci d'une infamie, Attireroit sur vous la fortune ennemie, 670 Et vous hasarderoit, par cette lâcheté, Au juste châtiment qu'il auroit mérité. Quand deux occasions pressent un grand courage[772], L'honneur à la plus proche avidement l'engage, Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant, 675 Celle qui se présente à celle qui l'attend. Ce n'est pas, toutefois, Madame, qu'il l'oublie, Mais bien que je vous doive immoler don Garcie[773], J'ai vu que vers la Reine on perdoit le respect, Que d'un indigne amour son cœur étoit suspect; 680 Pour m'avoir honoré je l'ai vue outragée, Et ne puis m'acquitter qu'après l'avoir vengée.

D. ELVIRE.

C'est me faire une excuse où je ne comprends rien, Sinon que son service est préférable au mien, Qu'avant que de me suivre on doit mourir pour elle, Et qu'étant son sujet, il faut m'être infidèle[774].

CARLOS.

Ce n'est point en sujet que je cours au combat: Peut-être suis-je né dedans quelque autre État; Mais par un zèle entier et pour l'une et pour l'autre, J'embrasse également son service et le vôtre, 690 Et les plus grands périls n'ont rien de hasardeux Que j'ose refuser pour aucune des deux. Quoique engagé demain à combattre pour elle, S'il falloit aujourd'hui venger votre querelle, Tout ce que je lui dois ne m'empêcheroit pas 695 De m'exposer pour vous à plus de trois combats. Je voudrois toutes deux pouvoir vous satisfaire[775], Vous, sans manquer vers elle; elle, sans vous déplaire: Cependant je ne puis servir elle ni vous Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux. 700 Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines, Et tel pour deux beautés que je suis pour deux reines, Se verroit déchiré par un égal amour, Tel que sont mes respects dans l'une et l'autre cour: L'âme d'un tel amant, tristement balancée, 705 Sur d'éternels soucis voit flotter sa pensée; Et ne pouvant résoudre à quels vœux se borner, N'ose rien acquérir, ni rien abandonner: Il n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avec crainte; Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte; 710 Ses hommages partout ont de fausses couleurs, Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.

D. ELVIRE.

Aussi sont-ce d'amour les premières maximes, Que partager son âme est le plus grand des crimes. Un cœur n'est à personne alors qu'il est à deux; 715 Aussitôt qu'il les offre il dérobe ses vœux; Ce qu'il a de constance, à choisir trop timide[776], Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide; Et comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mépris[777] Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix[778], 720 Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme, En servant, un regard; en mourant, une larme.

CARLOS.

Vous seriez bien sévère envers un tel amant[779].

D. ELVIRE.

Allons voir si la Reine agiroit autrement, S'il en devroit attendre un plus léger supplice. 725

Cependant don Alvar le premier entre en lice; Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir[780].

CARLOS.

Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.

D. ELVIRE.

Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime, Et ménagez son sang comme le vôtre même. 730

CARLOS.

Quoi? m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi?

D. ELVIRE.

Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.

FIN DU SECOND ACTE.

[756] _Var._ Voilà, voilà que c'est, Blanche, que d'être reine. (1650-60)

[757] _Var._ Et n'ai mis en ces mains ce don du diadème. (1650, 53 et 56-64)

[758] _Var._ N'a consenti jamais à la moindre pensée. (1650-56)

[759] _Var._ De venger les mépris qu'on fait de sa valeur. (1650-56)

[760] _Var._ Ont daigné bien souvent honorer de leurs yeux. (1650-56)

[761] «A une représentation de la pièce dont nous fûmes témoin et qui eut lieu à l'époque où les parlements refusaient d'enregistrer quelques édits de Louis XV, ces vers furent applaudis de manière à donner de l'inquiétude au gouvernement, qui les fit supprimer à la représentation suivante.» (_Note de Palissot._)

[762] _Var._ Et je le tiens rompu si je le puis remettre. (1650-56).

[763] _Var._ Demeure, et sois témoin avec combien d'adresse. (1650-63).

[764] _Var._ Mais ont-ils méprisé vous ou votre valeur? (1650 in-4º et in-12 et 53-64) _Var._ Mais ont-ils méprisé vous et votre valeur? (1650 in-8º)

[765] _Var._ Ne songez qu'à défendre et vous et votre gloire. (1650 in-4º et in-8º)

[766] _Var._ Peut-être a-t-il changé; Mais du moins jusqu'ici lui seul s'est engagé. (1650-56)

[767] L'édition de 1655 porte _qui_, pour _que_.

[768] _Var._ Tu n'es point son sujet, l'Aragon t'a vu naître. (1655)

[769] _Var._ Je parle à mon honneur, ne le viens point troubler. (1650-56)

[770] _Var._ Carlos de tout son cœur me garderoit parole. (1650-63)

[771] _Var._ Et qui, du même bras qui m'étoit engagé, Entreprend trois combats, même sans mon congé. (1650-56)

[772] _Var._ Dans les occasions, sans craindre aucun reproche, L'honneur avidement s'attache à la plus proche, Et préfère sans honte et sans être inconstant. (1650-56)

[773] _Var._ Je sais que je vous dois le sang de don Garcie; Mais j'ai vu qu'à la Reine on perdoit le respect, Que d'une indigne amour son cœur étoit suspect. (1650-56)

[774] _Var._ Et qu'étant mon sujet, il faut m'être infidèle, (1655 et 56)

[775] _Var._ Je voudrois toutes deux vous pouvoir satisfaire. (1655 et 56)

[776] _Var._ Et sa triste constance, à choisir trop timide. (1650-56)

[777] _Var._ Et comme il n'est enfin ni rigueur, ni mépris. (1663 et 64)

[778] _Var._ Qui pour un tel amant ne soient un digne prix. (1650 in-4º et in-8º)

[779] _Var._ Vous seriez bien sévère envers ce pauvre amant. (1650-56)

[780] _Var._ Vous savez quel amour il m'a toujours fait voir. (1650-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ELVIRE, D. ALVAR.

D. ELVIRE.

Vous pouvez donc m'aimer, et d'une âme bien saine Entreprendre un combat pour acquérir la Reine! Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur, 735 Qu'il force votre bras à trahir votre cœur? L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse. Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse; Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour, Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour. 740 Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle: Si vous m'aimez encor, que prétendez-vous d'elle? Et si vous l'acquérez, que voulez-vous de moi? Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi? La mépriserez-vous quand vous l'aurez acquise? 745

D. ALVAR.

Qu'étant né son sujet jamais je la méprise!

D. ELVIRE.

Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos, Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos? En serez-vous plus digne? et par cette victoire, Répandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire? 750

D. ALVAR.

Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux!

D. ELVIRE.

Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?

D. ALVAR.

Que vous preniez pitié de l'état déplorable Où votre long refus réduit un misérable. Mes vœux mieux écoutés, par un heureux effet, 755 M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait; Et l'État par son choix ne m'eût pas mis en peine De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine. Votre refus m'expose à cette dure loi D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi: J'en crains également l'une et l'autre fortune. Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune? Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous: Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux; Et le destin m'y traite avec tant d'injustice, 765 Que son plus beau succès me tient lieu de supplice. Aussi, quand mon devoir ose la disputer, Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter, Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne, Et me pouvois ailleurs promettre une couronne. 770 Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir[781], Ou ne la mériter que pour vous acquérir!

D. ELVIRE.

Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle Où votre gloire oppose un invincible obstacle; Et la Reine pour moi vous saura bien payer 775 Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer. Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie; L'avantage du change en ôte l'infamie. Allez; n'en perdez pas la digne occasion, Poursuivez-la sans honte et sans confusion. 780 La légèreté même où tant d'honneur engage Est moins légèreté que grandeur de courage; Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

D. ALVAR.

Ah! laissez-moi, Madame, adorer ce courroux. J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime; 785 Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime, Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir, Vous m'estimez assez pour vous en ressentir. De ce crime vers vous quels que soient les supplices, Du moins il m'a valu plus que tous mes services, 790 Puisqu'il me fait connoître, alors qu'il vous déplaît, Que vous daignez en moi prendre quelque intérêt.

D. ELVIRE.

Le crime, don Alvar, dont je semble irritée, C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée; Et pour vous dire encor quelque chose de plus[782], 795 Je me fâche d'entendre accuser mes refus. Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre; Le pouvoir m'en est dû, le temps en est l'arbitre. Si vous m'avez servie en généreux amant Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, 800 J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime Que pouvoit en attendre un cœur si magnanime. Pouvois-je en cet exil davantage sur moi? Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi; Et je n'ai pas une âme assez basse et commune 805 Pour en faire un appui de ma triste fortune. C'est chez moi, don Alvar, dans la pompe et l'éclat, Que me le doit choisir le bien de mon État. Il falloit arracher mon sceptre à mon rebelle, Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle: 810 Je vous aurois peut-être alors considéré Plus que ne m'a permis un sort si déploré; Mais une occasion plus prompte et plus brillante A surpris cependant votre amour chancelante; Et soit que votre cœur s'y trouvât disposé, 815 Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé, Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée: De plus constants que vous l'auroient bien écoutée. Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur[783], Vous pouviez[784] l'embrasser avec moins de chaleur, 820 Combattre le dernier, et par quelque apparence, Témoigner que l'honneur vous faisoit violence: De cette illusion l'artifice secret M'eût forcée à vous plaindre et vous perdre à regret; Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie 825 Que vos vœux mal reçus m'échappent avec joie!

D. ALVAR.

Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix Eût montré votre amant le plus lâche des trois? Que pour lui cette gloire eût eu trop peu d'amorces, Jusqu'à ce qu'un rival eût épuisé ses forces? 830 Que....

D. ELVIRE.