Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 30
Dites, dites plutôt qu'aujourd'hui, grandes reines, Je m'impose à vos yeux la plus dure des gênes, Et fais dessus moi-même un illustre attentat 95 Pour me sacrifier au repos de l'État. Que c'est un sort fâcheux et triste que le nôtre, De ne pouvoir régner que sous les lois d'un autre; Et qu'un sceptre soit cru d'un si grand poids pour nous, Que pour le soutenir il nous faille un époux! 100 A peine ai-je deux mois porté le diadème, Que de tous les côtés j'entends dire qu'on m'aime, Si toutefois sans crime et sans m'en indigner Je puis nommer amour une ardeur de régner. L'ambition des grands à cet espoir ouverte 105 Semble pour m'acquérir s'apprêter à ma perte; Et pour trancher le cours de leurs dissensions, Il faut fermer la porte à leurs prétentions; Il m'en faut choisir un; eux-mêmes m'en convient, Mon peuple m'en conjure, et mes États m'en prient; Et même par mon ordre ils m'en proposent trois, Dont mon cœur à leur gré peut faire un digne choix. Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare, Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare; Mais que me sert ce choix qu'on fait en leur faveur, 115 Si pas un d'eux enfin n'a celui de mon cœur?
D. LÉONOR.
On vous les a nommés, mais sans vous les prescrire; On vous obéira, quoi qu'il vous plaise élire: Si le cœur a choisi, vous pouvez faire un roi.
D. ISABELLE.
Madame, je suis reine, et dois régner sur moi. 120 Le rang que nous tenons, jaloux de notre gloire, Souvent dans un tel choix nous défend de nous croire, Jette sur nos desirs un joug impérieux, Et dédaigne l'avis et du cœur et des yeux. Qu'on ouvre. Juste ciel, vois ma peine et m'inspire 125 Et ce que je dois faire, et ce que je dois dire.
SCÈNE III.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, CARLOS.
D. ISABELLE.
Avant que de choisir je demande un serment, Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément; Que les deux méprisés, et tous les trois peut-être, De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître; 130 Car enfin je suis libre à disposer de moi; Le choix de mes États ne m'est point une loi; D'une troupe importune il m'a débarrassée, Et d'eux tous sur vous trois détourné ma pensée, Mais sans nécessité de l'arrêter sur vous. 135 J'aime à savoir par là qu'on vous préfère à tous; Vous m'en êtes plus chers et plus considérables: J'y vois de vos vertus les preuves honorables; J'y vois la haute estime où sont vos grands exploits; Mais quoique mon dessein soit d'y borner mon choix, 140 Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire. Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire, Et que vous avouiez que pour devenir roi, Quiconque me plaira n'a besoin que de moi.
D. LOPE.
C'est une autorité qui vous demeure entière; 145 Votre État avec vous n'agit que par prière, Et ne vous a pour nous fait voir ses sentiments Que par obéissance à vos commandements. Ce n'est point ni son choix ni l'éclat de ma race Qui me font, grande reine, espérer cette grâce: 150 Je l'attends de vous seule et de votre bonté, Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité, Et dont, sans regarder service, ni famille[740], Vous pouvez faire part au moindre de Castille. C'est à nous d'obéir, et non d'en murmurer; 155 Mais vous nous permettrez toutefois d'espérer Que vous ne ferez choir cette faveur insigne, Ce bonheur d'être à vous, que sur le moins indigne; Et que votre vertu vous fera trop savoir Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir. 160 Voilà mon sentiment.
D. ISABELLE.
Parlez, vous, don Manrique.
D. MANRIQUE.
Madame, puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique[741], Quoique votre discours nous ai fait des leçons Capables d'ouvrir l'âme à de justes soupçons, Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine, 165 Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine, Que vous laisser borner, c'est vous-même affoiblir La dignité du rang qui le doit ennoblir; Et qu'à prendre pour loi le choix qu'on vous propose, Le roi que vous feriez vous devroit peu de chose, 170 Puisqu'il tiendroit les noms de monarque et d'époux Du choix de vos États aussi bien que de vous. Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne, Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre personne, Que même le feu Roi daigna considérer 175 Jusqu'à souffrir ma flamme et me faire espérer, J'oserai me promettre un sort assez propice De cet aveu d'un frère et quatre ans de service; Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir, Puisque vous le voulez, je jure d'obéir. 180
D. ISABELLE.
C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune?
D. ALVAR.
Je ne vous ferai point de harangue importune. Choisissez hors des trois, tranchez absolument: Je jure d'obéir, Madame, aveuglément.
D. ISABELLE.
Sous les profonds respects de cette déférence 185 Vous nous cachez peut-être un peu d'indifférence; Et comme votre cœur n'est pas sans autre amour, Vous savez des deux parts faire bien votre cour.
D. ALVAR.
Madame....
D. ISABELLE.
C'est assez; que chacun prenne place.
(Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil[742], et après que les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide, s'y veut seoir, et D. Manrique l'en empêche.)
D. MANRIQUE.
Tout beau, tout beau, Carlos! d'où vous vient cette audace? Et quel titre en ce rang a pu vous établir[743]?
CARLOS.
J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.
D. MANRIQUE.
Un soldat bien remplir une place de comte!
CARLOS.
Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte. Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat 195 Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat: J'en avois pour témoin le feu Roi votre frère, Madame; et par trois fois....
D. MANRIQUE.
Nous vous avons vu faire, Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.
D. ISABELLE.
Vous en êtes instruits, et je ne la suis pas[744]: 200 Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques, De les savoir connoître, et ne pas ignorer Ceux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.
D. MANRIQUE.
Je ne me croyois pas être ici pour l'entendre. 205
D. ISABELLE.
Comte, encore une fois, laissez-le me l'apprendre. Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Carlos.
CARLOS.
Je dirai qui je suis, Madame, en peu de mots. On m'appelle soldat: je fais gloire de l'être[745]; Au feu Roi par trois fois je le fis bien paroître. 210 L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé, Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé: Cette seule action rétablit la bataille, Fit rechasser le More au pied de sa muraille, Et rendant le courage aux plus timides cœurs, 215 Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs. Ce même roi me vit dedans l'Andalousie Dégager sa personne en prodiguant ma vie, Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts, Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, 220 Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées, Celles qui l'enfermoient furent sacrifiées; Et le même escadron qui vint le secourir[746] Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir. Je montai le premier sur les murs de Séville, 225 Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille. Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits, Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois. Tel me voit et m'entend, et me méprise encore, Qui gémiroit sans moi dans les prisons du More. 230
D. MANRIQUE.
Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?
CARLOS.
Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi, Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience. Voilà dont le feu Roi me promit récompense; Mais la mort le surprit comme il la résolvoit. 235
D. ISABELLE.
Il se fût acquitté de ce qu'il vous devoit; Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne, Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne. Seyez-vous[747], et quittons ces petits différends.
D. LOPE.
Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents. 240 Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance, Madame; et s'il en faut notre reconnoissance, Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers; Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race, 245 N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.
CARLOS.
Se pare qui voudra des noms de ses aïeux: Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu sans les faire connoître. 250 Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits: Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
D. LOPE.
Vous le voyez, Madame, et la preuve en est claire: Sans doute il n'est pas noble.
D. ISABELLE.
Eh bien! je l'anoblis[748], 255 Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils. Qu'on ne conteste plus.
D. MANRIQUE.
Encore un mot, de grâce.
D. ISABELLE.
Don Manrique, à la fin, c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?
D. MANRIQUE.
Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; 260 Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.
D. ISABELLE, à Carlos.
Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme? 265
(D. Manrique et D. Lope se lèvent, et Carlos se sied.)
D. MANRIQUE.
Achevez, achevez; faites-le roi, Madame: Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous, C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous. Ce préambule adroit n'étoit pas sans mystère; Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire 270 Montroient bien dans votre âme un tel choix préparé. Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré. Je suis prêt d'obéir; et loin d'y contredire, Je laisse entre ses mains et vous et votre empire. Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, 275 Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.
D. ISABELLE.
Arrêtez, insolent: votre reine pardonne Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne; Et pour la démentir, veut bien vous assurer Qu'au choix de ses États elle veut demeurer[749]; 280 Que vous tenez encor même rang dans son âme; Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme, Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux, Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.
D. MANRIQUE.
Madame, excusez donc si quelque antipathie.... 285
D. ISABELLE.
Ne faites point ici de fausse modestie: J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier, Et sais bien les moyens de vous humilier. Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime Je rende à ses vertus un honneur légitime, 290 Vous devez respecter, quels que soient mes desseins, Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains. Je l'ai fait votre égal; et quoiqu'on s'en mutine, Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine. Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi: J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi. S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites, Il sait quelle est la vôtre, et connoît vos mérites, Et jugera de vous avec plus de raison Que moi, qui n'en connois que la race et le nom. 300 Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque. Je vous laisse y penser tout ce reste du jour. Rivaux, ambitieux, faites-lui votre cour[750]: Qui me rapportera l'anneau que je lui donne 305 Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne[751]. Allons, reines, allons, et laissons-les juger De quel côté l'amour avoit su m'engager.
SCÈNE IV.
D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, CARLOS.
D. LOPE.
Eh bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce[752], Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu'on fasse? Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.
CARLOS.
Vous y pourriez peut-être assez mal réussir. Quittez ces contre-temps de froide raillerie.
D. MANRIQUE.
Il n'en est pas saison, quand il faut qu'on vous prie.
CARLOS.
Ne raillons, ni prions, et demeurons amis. 315 Je sais ce que la Reine en mes mains a remis; J'en userai fort bien: vous n'avez rien à craindre, Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre. Je n'entreprendrai point de juger entre vous Qui mérite le mieux le nom de son époux: 320 Je serois téméraire, et m'en sens incapable; Et peut-être quelqu'un m'en tiendroit récusable. Je m'en récuse donc, afin de vous donner Un juge que sans honte on ne peut soupçonner; Ce sera votre épée et votre bras lui-même. 325 Comtes, de cet anneau dépend le diadème: Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur, Et je le garde....
D. LOPE.
A qui, Carlos?
CARLOS.
A mon vainqueur. Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la Reine: Ce sera du plus digne une preuve certaine. 330 Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu; Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.
SCÈNE V.
D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.
D. LOPE.
Vous voyez l'arrogance[753].
D. ALVAR.
Ainsi les grands courages Savent en généreux repousser les outrages.
D. MANRIQUE.
Il se méprend pourtant, s'il pense qu'aujourd'hui 335 Nous daignions mesurer notre épée avec lui.
D. ALVAR.
Refuser un combat!
D. LOPE.
Des généraux d'armée, Jaloux de leur honneur et de leur renommée, Ne se commettent point contre un aventurier.
D. ALVAR.
Ne mettez point si bas un si vaillant guerrier: 340 Qu'il soit ce qu'en voudra présumer votre haine, Il doit être pour nous ce qu'a voulu la Reine[754].
D. LOPE.
La Reine qui nous brave, et sans égard au sang, Ose souiller ainsi l'éclat de notre rang!
D. ALVAR.
Les rois de leurs faveurs ne sont jamais comptables; 345 Ils font, comme il leur plaît, et défont nos semblables.
D. MANRIQUE.
Envers les majestés[755] vous êtes bien discret. Voyez-vous cependant qu'elle l'aime en secret?
D. ALVAR.
Dites, si vous voulez, qu'ils sont d'intelligence, Qu'elle a de sa valeur si haute confiance, 350 Qu'elle espère par là faire approuver son choix, Et se rendre avec gloire au vainqueur de tous trois, Qu'elle nous hait dans l'âme autant qu'elle l'adore: C'est à nous d'honorer ce que la Reine honore.
D. MANRIQUE.
Vous la respectez fort; mais y prétendez-vous? 355 On dit que l'Aragon a des charmes si doux....
D. ALVAR.
Qu'ils me soient doux ou non, je ne crois pas sans crime Pouvoir de mon pays désavouer l'estime; Et puisqu'il m'a jugé digne d'être son roi, Je soutiendrai partout l'état qu'il fait de moi. 360 Je vais donc disputer, sans que rien me retarde, Au marquis don Carlos cet anneau qu'il nous garde; Et si sur sa valeur je le puis emporter, J'attendrai de vous deux qui voudra me l'ôter: Le champ vous sera libre.
D. LOPE.
A la bonne heure, comte; Nous vous irons alors le disputer sans honte: Nous ne dédaignons point un si digne rival; Mais pour votre marquis, qu'il cherche son égal.
FIN DU PREMIER ACTE.
[736] L'édition de 1682 porte par erreur: «en nos tyrans.»
[737] _Var._ Et vous ne manquez pas d'amants dignes de vous. (1650-56)
[738] On lit: «de _ses_ affections,» dans l'impression de 1650 in-8, leçon reproduite par l'édition de 1692.
[739] _Var._ Vous rendre les respects dus à votre naissance. (1655)
[740] _Var._ Et dont, sans regarder services, ni famille, (1650 in-4º et in-12, 53 et 55)
[741] _Var._ Puisque vous m'ordonnez, Reine, que je m'explique. (1650-56)
[742] _Var._ _Ici les trois princesses prennent chacun un fauteuil._ (1650-56)--Voyez tome I, p. 228, note 3.
[743] _Var._ Et quel titre en ce rang a su vous établir? (1650-56)
[744] _Var._ Vous en êtes instruits, et je ne le suis pas. (1660 et 63)--Cette leçon a été reproduite par l'édition de 1692.
[745] Vous m'appelez soldat, et je le suis sans doute, dit du Guesclin dans le _Don Pèdre_ de Voltaire (acte IV, scène II).
[746] _Var._ Et le même escadron qui le vint secourir. (1650-56)
[747] Ici et plus loin, au vers 262, les éditions de 1653 et de 1655 portent seules: «Soyez-vous.»
[748] On lit ici, et au vers 259, _ennoblir_, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. On ne distinguait pas alors _anoblir_ d'_ennoblir_. Voyez le _Lexique_, et ci-dessus, p. 317, note 547.
[749] L'édition de 1655 porte: «qu'aux choix,» au pluriel.
[750] Molière paraît s'être rappelé cette scène en écrivant la première du troisième acte des _Amants magnifiques_:
«ARISTIONE. Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là-dessus; et, parmi ces deux princes, votre inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais.
ÉRIPHILE. Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule, agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer.
ARISTIONE. Quoi, ma fille?
ÉRIPHILE. Que Sostrate décide de cette préférence.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . IPHICRATE. C'est-à-dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à Sostrate? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . SOSTRATE. Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je, Seigneur, quelque intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de votre amour. Peut-être ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes épris....
IPHICRATE. Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même cet ami dont vous prenez les intérêts.»
[751] _Var._ Recevra sur-le-champ ma main et la couronne. (1650 in-4º et in-8º)
[752] _Var._ Eh bien! seigneur marquis, qu'est-il besoin qu'on fasse Pour avoir quelque part en votre bonne grâce? (1650-56)
[753] _Var._ Voyez-vous l'arrogance? (1650-56)--Thomas Corneille dans l'édition de 1692, a changé _vous voyez_ en _vous oyez_.
[754] Il doit être pour vous ce qu'a voulu la Reine. (1653-56)
[755] L'édition de 1692 a corrigé _les majestés_ en _leurs majestés_.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
D. ISABELLE, BLANCHE.
D. ISABELLE.
Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère? Tu vois tous mes desirs condamnés à se taire, 370 Mon cœur faire un beau choix sans l'oser accepter, Et nourrir un beau feu sans l'oser écouter. Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine[756]: Comptable de moi-même au nom de souveraine, Et sujette à jamais du trône où je me voi, 375 Je puis tout pour tout autre et ne puis rien pour moi. O sceptres! s'il est vrai que tout vous soit possible, Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible? Pourquoi permettez-vous qu'il soit d'autres appas, Ou que l'on ait des yeux pour ne les croire pas? 380
BLANCHE.
Je présumois tantôt que vous les alliez croire: J'en ai plus d'une fois tremblé pour votre gloire. Ce qu'à vos trois amants vous avez fait jurer Au choix de don Carlos sembloit tout préparer: Je le nommois pour vous. Mais enfin par l'issue 385 Ma crainte s'est trouvée heureusement déçue; L'effort de votre amour a su se modérer; Vous l'avez honoré sans vous déshonorer, Et satisfait ensemble, en trompant mon attente, La grandeur d'une reine et l'ardeur d'une amante. 390
D. ISABELLE.
Dis que pour honorer sa générosité, Mon amour s'est joué de mon autorité, Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente, Le pouvoir de la Reine au courroux de l'amante. D'abord par ce discours, qui t'a semblé suspect, 395 Je voulois seulement essayer leur respect, Soutenir jusqu'au bout la dignité de reine; Et comme enfin ce choix me donnoit de la peine, Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard: J'allois nommer pourtant, et nommer au hasard; 400 Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes, Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes. Certes, il est bien dur à qui se voit régner De montrer quelque estime, et la voir dédaigner. Sous ombre de venger sa grandeur méprisée, 405 L'amour à la faveur trouve une pente aisée; A l'intérêt du sceptre aussitôt attaché, Il agit d'autant plus qu'il se croit bien caché, Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien paroître Que ce change de nom ne fasse méconnoître. 410 J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur; Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur: M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue; Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue: C'étoit plus les punir que le favoriser. 415 L'amour me parloit trop, j'ai voulu l'amuser; Par ces profusions j'ai cru le satisfaire, Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire; Mais, hélas! en mon cœur il avoit tant d'appui, Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, 420 Et n'ai mis en ses mains ce don du diadème[757] Qu'afin de l'obliger à s'exclure lui-même. Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur, Mon refus a porté les marques de faveur; Et revêtant de gloire un invisible outrage, 425 De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage: Outre qu'indifférente aux vœux de tous les trois J'espérois que l'amour pourrait suivre son choix, Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable, Recevroit de sa main la qualité d'aimable. 430 Voilà, Blanche, où j'en suis; voilà ce que j'ai fait; Voilà les vrais motifs dont tu voyois l'effet; Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée, Ne sauroit se permettre une indigne pensée[758]; Et je mourrois encore avant que m'accorder 435 Ce qu'en secret mon cœur ose me demander. Mais enfin je vois bien que je me suis trompée De m'en être remise à qui porte une épée, Et trouve occasion, dessous cette couleur, De venger le mépris qu'on fait de sa valeur[759]. 440 Je devois par mon choix étouffer cent querelles; Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles, Et jette entre les grands, amoureux de mon rang, Une nécessité de répandre du sang. Mais j'y saurai pourvoir.
BLANCHE.
C'est un pénible ouvrage 445 D'arrêter un combat qu'autorise l'usage, Que les lois ont réglé, que les rois vos aïeux Daignoient assez souvent honorer de leurs yeux[760]: On ne s'en dédit point sans quelque ignominie, Et l'honneur aux grands cœurs est plus cher que la vie.
D. ISABELLE.