Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 29
mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleurs ne préparant aucun effet tragique, on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende: il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais en cet état même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs: celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger _inter communia utriusque dramatis_, aussi bien que la reconnoissance qui fait le dénouement de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit; elle n'est pas pour lui, elle est pour nous; et se produisant par une prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne Averroès[709], qui l'appelle simplement «un art de louer[710].» En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurois mauvaise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une traduction latine; et puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article, au lieu de l'étendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aye hésité quelque temps sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu'ici[711] tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru qu'il étoit aussi de son essence; et je serois encore dans ce scrupule, si je n'en avois été guéri par votre Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que _movere risum non constituit comœdiam, sed plebis aucupium est, et abusus_[712]. Après l'autorité d'un si grand homme, je serois coupable de chercher d'autres raisons et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épithète de _héroïque_[713], pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages, qui pourroit sembler profanée par la bassesse d'un titre que jamais on n'a appliqué si haut[714]. Mais, après tout, MONSIEUR, ce n'est qu'un _interim_, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner entièrement; et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme, comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé[715], ils peuvent le faire voir[716] à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l'arrêt que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec impatience, pour m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations: elles flotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder[717] la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté, vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m'ôterez[718] toutes les deux, je m'en consolerai fort aisément, parce que je suis très-assuré que vous ne m'en sauriez ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse: c'est celle d'être toute ma vie,
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
[689] Voyez tome IV, p. 133, note 1.--Cette _Épître_ ne se trouve, ainsi que l'_Argument_ qui la suit, que dans les éditions antérieures à 1660.
[690] Les éditions de 1653 et de 1655 donnent, par erreur évidemment, _honneur_, au lieu de _humeur_.
[691] Horace, _Art poétique_, vers 223 et 224.
[692] _Ibidem_, vers 288.
[693] _Ibidem_, vers 286 et 287.
[694] Voyez tome III, p. 117, note 1 et note _a_.
[695] Voyez le chapitre VI de la _Poétique_.
[696] Dans les éditions de 1654 et de 1656, ce mot est écrit _rétraint_. Voyez tome I, p. 35, note 2, et p. 54, note 1.
[697] VAR. (édit. de 1650 in-8º): qu'aux incidents de sa vie et de ses mœurs.
[698] Voyez tome I, p. 56.
[699] Voyez tome I, p. 65.
[700] Voyez tome I, p. 55, note 1.
[701] Horace, _Art poétique_, vers 95.
[702] Voyez tome I, p. 52.
[703] VAR. (édit. de 1650 in-8º): puisqu'il entre dans la définition.
[704] Voyez tome I, p. 53.
[705] (Grec: Estin oun tragôdia mimêsis praxeôs) (_Poétique_, chapitre VI.)
[706] VAR. (édit. de 1650 in-8º): dont il n'est pas besoin.
[707] VAR. (édit. de 1650 in-8º): aucun risque.--Le mot _risque_ était alors des deux genres.
[708] Acte II, scène IV, vers 701.
[709] Ibn Roschd Averroès, né à Cordoue, mort à Maroc en 1192.
[710] «Mores.... et animæ sententiæ sunt insigniores tragœdiæ partes: ars enim laudandi non est ars confingens hominum substantiam....» (_Paraphrases Averrois in librum Poeticæ Aristotelis, Abrahamo de Balmes interprete_, cap. IV.)
[711] VAR. (édit. de 1650 in-8º): jusques ici.
[712] _Ad Horatii de Plauto et Terentio judicium, Dissertatio._
[713] Tel est le texte de toutes les éditions; c'est aussi celui de Voltaire (1764).
[714] Voyez tome I, p. 25.
[715] Voyez tome IV, p. 134, note 2.
[716] VAR. (édit. de 1655): ils le peuvent faire voir.
[717] VAR. (édit. de 1650 in-8º): et si vous ne pouvez m'accorder.
[718] «Vous m'ôterez» est le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Voltaire y a substitué: «vous m'ôteriez.»
ARGUMENT.
D. Fernand, roi d'Aragon, chassé de ses États par la révolte de D. Garcie d'Ayala, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obéissance que la ville de Catalaïud et le territoire des environs, lorsque la reine D.[719] Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nommé D. Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier, trouvant dans le village de Bubierça la femme d'un pêcheur nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donne celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il étoit; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feroient Grand lorsqu'elle leur feroit présenter par lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme étoit pour lors à la guerre, si bien que revenant au bout d'un an, il prit aisément cet enfant pour sien, et l'éleva comme s'il en eût été le père. La Reine ne put jamais savoir du Roi où il avoit fait porter son fils: et tout ce qu'elle en tira, après beaucoup de prières, ce fut qu'elle le reconnoîtroit un jour quand on lui présenteroit cet écrin, où il auroit mis[720] leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque; mais voyant qu'elle continuoit toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il étoit mort. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la Reine grosse, à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et se réfugier en Castille: elle exécuta ses ordres, et y accoucha d'une fille nommée D. Elvire, qu'elle y éleva jusques à l'âge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche, qui se croyoit fils d'un pêcheur, dès qu'il en eut atteint seize, se dérobe de ses parents et se jette dans les armées du roi de Castille, qui avoit de grandes guerres contre les Maures[721]; et de peur d'être connu pour ce qu'il pensoit être[722], il quitte le nom de Sanche qu'on lui avoit laissé, et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse, à qui il sauve la vie en un jour de bataille; mais comme ce monarque étoit près de le récompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa sœur et son héritière, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que l'admiration de ses belles actions avoit portées toutes deux jusques à l'aimer[723], mais d'un amour étouffé par le souvenir de ce qu'elles devoient à la dignité de leur naissance. Lui-même avoit conçu aussi de la passion pour toutes deux, sans oser prétendre à pas une, se croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine, prétendent à l'envi l'un de l'autre à son mariage, et étant près de former une guerre civile pour ce sujet, les états du royaume la supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu'ils en prévoyoient devoir naître. Elle s'en excuse comme ne connoissant pas assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande de choisir[724] eux-mêmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes, les assurant que s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui elle puisse prendre quelque inclination, elle l'épousera. Ils obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et D. Alvar de Lune, qui bien que passionné pour la princesse D. Elvire, eût cru faire une lâcheté et offenser sa reine, s'il eût rejeté l'honneur qu'il recevoit de son pays par cette nomination. D'autre côté, les Aragonois, ennuyés de la tyrannie de D. Garcie et de D. Ramire, son fils, les chassent de Saragosse; et les ayant assiégés dans la forteresse de Jaca, envoient des députés à leurs princesses, réfugiées[725] en Castille, pour les prier de revenir prendre possession d'un royaume qui leur appartenoit. Depuis leur départ, ces deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond, qu'ils y tenoient prisonnier depuis six ans, apprend à ces peuples que D. Sanche, leur prince, étoit vivant, et part aussitôt pour le chercher à Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyoit son fils, l'avoit perdu depuis huit ans, et l'étoit allé chercher en Castille, sur quelques nouvelles qu'il en avoit eues par un soldat qui avoit servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et joint les députés comme ils étoient près d'arriver. C'est par son arrivée que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche; après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même des trois que ses états lui avoient nommés; et D. Alvar en obtient la princesse D. Elvire, qui par cette reconnoissance se trouve être sa sœur.
[719] Dans les préliminaires du _Cid_, au tome III, nous avons imprimé _Dona_. Nous aurions dû, à l'exemple des éditions publiées du vivant de Corneille, nous contenter, comme nous faisons ici, de l'abréviation D.; car nous ne savons pas si le mot employé par notre poëte était l'espagnol _Dona_, ou la forme francisée _Donne_, que nous trouvons dans _Don Sanche_, au vers 837 et en sept autres endroits. Le mot est écrit ainsi en toutes lettres (_Donne_) dans les éditions de 1663-1682; les précédentes, et celle de 1692, n'ont, même dans les vers, que l'initiale D.
[720] VAR. (édit. de 1650 in-12 et de 1654-1656): où il avoit mis.
[721] L'impression de 1650 in-4º donne seule ici _Mores_. Dans les vers de la pièce, où le mot revient plusieurs fois, certaines éditions donnent _Maures_, d'autres _Mores_. De 1663 à 1692 aucune n'a constamment partout la même orthographe pour ce mot.--Voyez ci-dessus, p. 296 et tome III, p. 136, note 2.
[722] VAR. (édit. de 1650 in-8º): connu ce qu'il pensoit être.
[723] VAR. (édit. de 1650 in-8º): jusqu'à l'aimer.
[724] VAR. (édit. de 1650 in-4º et in-8º): et leur commande choisir.
[725] Le mot _réfugiées_ est omis dans l'édition de 1650 in-8º.
EXAMEN.
Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie espagnole, intitulée _el Palacio confuso_[726]; et la double reconnoissance qui finit le cinquième est prise du roman de D. Pélage[727]. Elle eut d'abord grand éclat sur le théâtre; mais une disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage[728] dissipa les applaudissements que le public lui avoit donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avoient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre.
Le sujet n'a pas grand artifice. C'est un inconnu, assez honnête homme pour se faire aimer de deux reines. L'inégalité des conditions met un obstacle au bien qu'elles lui veulent durant quatre actes et demi; et quand il faut de nécessité finir la pièce, un bon homme[729] semble tomber des nues pour faire développer le secret de sa naissance, qui le rend mari de l'une, en le faisant reconnoître pour frère de l'autre:
_Hæc eadem a summo exspectes minimoque poeta_[730].
D. Raymond et ce pêcheur ne suivent point la règle que j'ai voulu établir, de n'introduire aucun acteur qui ne fut insinué dès le premier acte, ou appelé par quelqu'un de ceux qu'on y a connus. Il m'étoit aisé d'y faire dire à la reine D. Léonor ce qu'elle dit à l'entrée du quatrième; mais si elle eût fait savoir qu'elle eût eu un fils, et que le Roi, son mari, lui eût appris en mourant que D. Raymond avoit un secret à lui révéler, on eût trop tôt deviné que Carlos étoit ce prince. On peut dire de D. Raymond qu'il vient avec les députés d'Aragon dont il est parlé au premier acte, et qu'ainsi il satisfait aucunement à cette règle; mais ce n'est que par hasard qu'il vient avec eux. C'étoit le pêcheur qu'il étoit allé chercher, et non pas eux; et il ne les joint sur le chemin qu'à cause de ce qu'il a appris chez ce pêcheur, qui de son côté vient en Castille de son seul mouvement, sans y être amené par aucun incident dont on aye parlé dans la protase[731]; et il n'a point de raison d'arriver ce jour-là plutôt qu'un autre, sinon que la pièce n'auroit pu finir s'il ne fût arrivé.
L'unité de jour y est si peu violentée, qu'on peut soutenir que l'action ne demande pour sa durée que le temps de sa représentation. Pour celle de lieu, j'ai déjà dit que je n'en parlerois plus sur les pièces qui restent à examiner en ce volume[732]. Les sentiments du second acte ont autant ou plus de délicatesse qu'aucuns que j'aye mis sur le théâtre. L'amour des deux reines pour Carlos y paroît très-visible, malgré le soin et l'adresse que toutes les deux apportent à le cacher dans leurs différents caractères, dont l'un marque plus d'orgueil, et l'autre plus de tendresse. La confidence qu'y fait celle de Castille avec Blanche est assez ingénieuse; et par une réflexion sur ce qui s'est passé au premier acte, elle prend occasion de faire savoir aux spectateurs sa passion pour ce brave inconnu, qu'elle a si bien vengé du mépris qu'en ont fait les comtes. Ainsi on ne peut dire qu'elle choisisse sans raison ce jour-là plutôt qu'un autre pour lui en confier le secret, puisqu'il paroît qu'elle le sait déjà, et qu'elles ne font que raisonner ensemble sur ce qu'on vient de voir représenter.
[726] Les bibliographes et les critiques sont très-divisés au sujet de cet ouvrage. La Huerta, dans le _Catalogo alphabetico de las comedias_ (Madrid, 1785, in-16) qui fait partie de son _Theatro hespañol_, indique (p. 137) deux comédies différentes sous le même titre: _el Palacio confuso_ de Mira de Mescua, _el Palacio confuso_ de Lope; mais le même la Huerta déclare, dans une préface citée par M. Harzenbusch au tome IV de son Calderon, qu'il n'a vu que le _Palacio confuso_ de Mira de Mescua, dont l'action se passe en Italie, et qu'il n'a jamais pu se procurer la pièce de Lope. M. de Schack pense qu'il n'existe qu'une seule comédie sous ce titre et croit pouvoir affirmer, à la page 44 de son _Supplément_, que le _Palacio confuso_ attribué à Mescua est de Lope. Nous avons vainement parcouru les bibliothèques de Paris; un instant nous avons cru tenir les deux comédies; d'anciens catalogues manuscrits nous ont indiqué ici _le Palacio confuso_ de Lope, là celui de Mira de Mescua; mais, malgré les recherches les plus persévérantes, les volumes ainsi désignés n'ont pu être trouvés. On voit du reste, par ce que dit Corneille, que le rapprochement que nous aurions voulu présenter au lecteur n'auroit guère porté que sur une scène du premier acte.
[727] _Dom Pelage ou l'entrée des Maures en Espagne...._ par le sieur de Iuuenel. A Paris, chez Guillaume Macé.... M.DC.XLV, 2. vol. in-8º.--Voyez ci-après, p. 483, note 810. et p. 489, note 817.
[728] Voyez la _Notice_, p. 400.
[729] Dans l'édition de 1692: «un homme.»
[730] _Exspectes eadem a summo...._ (Juvénal, _Satire_ 1, vers 14.)
[731] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 101.
[732] Dans l'édition de 1692: «qui restoient à examiner.» Voyez ci-dessus, p. 153, note 271, quel est, dans les diverses impressions, le contenu du volume où se trouve _Don Sanche_.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _DON SANCHE D'ARAGON_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1650 in-4º; 1650 petit in-8º; 1650 in-12; 1653 in-12;
RECUEILS.
1654 in-12[733]; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
[733] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer de _Don Sanche_ porte la date du 13 août 1650. Voyez ci-dessus, p. 257, et p. 313, note 540.
ACTEURS.
D.[734] ISABELLE, reine de Castille. D. LÉONOR, reine d'Aragon. D. ELVIRE, princesse d'Aragon. BLANCHE, dame d'honneur de la reine de Castille. CARLOS, cavalier[735] inconnu, qui se trouve être D. Sanche, roi d'Aragon. D. RAYMOND DE MONCADE, favori du défunt roi d'Aragon. D. LOPE DE GUSMAN, } D. MANRIQUE DE LARE, } grands de Castille. D. ALVAR DE LUNE, }
La scène est à Valladolid.
[734] Voyez ci-dessus, p. 411, note 719.
[735] L'édition de 1692 donne _chevalier_, au lieu de _cavalier_.
DON SANCHE D'ARAGON.
COMÉDIE HÉROIQUE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
D. LÉONOR, D. ELVIRE.
D. LÉONOR.
Après tant de malheurs, enfin le ciel propice S'est résolu, ma fille, à nous faire justice: Notre Aragon, pour nous presque tout révolté, Enlève à nos tyrans[736] ce qu'ils nous ont ôté, Brise les fers honteux de leurs injustes chaînes, 5 Se remet sous nos lois, et reconnoît ses reines; Et par ses députés, qu'aujourd'hui l'on attend, Rend d'un si long exil le retour éclatant. Comme nous, la Castille attend cette journée Qui lui doit de sa reine assurer l'hyménée: 10 Nous l'allons voir ici faire choix d'un époux. Que ne puis-je, ma fille, en dire autant de vous! Nous allons en des lieux sur qui vingt ans d'absence Nous laissent une foible et douteuse puissance: Le trouble règne encore où vous devez régner; 15 Le peuple vous rappelle, et peut vous dédaigner, Si vous ne lui portez, au retour de Castille, Que l'avis d'une mère et le nom d'une fille. D'un mari valeureux les ordres et le bras Sauroient bien mieux que nous assurer vos États, 20 Et par des actions nobles, grandes et belles, Dissiper les mutins, et dompter les rebelles. Vous ne pouvez manquer d'amants dignes de vous[737]; On aime votre sceptre, on vous aime; et sur tous, Du comte don Alvar la vertu non commune 25 Vous aima dans l'exil et durant l'infortune. Qui vous aima sans sceptre et se fit votre appui, Quand vous le recouvrez, est bien digne de lui.
D. ELVIRE.
Ce comte est généreux, et me l'a fait paroître; Aussi le ciel pour moi l'a voulu reconnoître; 30 Puisque les Castillans l'ont mis entre les trois Dont à leur grande reine ils demandent le choix; Et comme ses rivaux lui cèdent en mérite, Un espoir à présent plus doux le sollicite; Il régnera sans nous. Mais, Madame, après tout, 35 Savez-vous à quel choix l'Aragon se résout, Et quels troubles nouveaux j'y puis faire renaître, S'il voit que je lui mène un étranger pour maître? Montons, de grâce, au trône; et de là beaucoup mieux Sur le choix d'un époux nous baisserons les yeux. 40
D. LÉONOR.
Vous les abaissez trop; une secrète flamme A déjà malgré moi fait ce choix dans votre âme: De l'inconnu Carlos l'éclatante valeur Aux mérites du comte a fermé votre cœur. Tout est illustre en lui, moi-même je l'avoue; 45 Mais son sang, que le ciel n'a formé que de boue, Et dont il cache exprès la source obstinément....
D. ELVIRE.
Vous pourriez en juger plus favorablement; Sa naissance inconnue est peut-être sans tache: Vous la présumez basse à cause qu'il la cache; 50 Mais combien a-t-on vu de princes déguisés Signaler leur vertu sous des noms supposés, Dompter des nations, gagner des diadèmes, Sans qu'aucun les connût, sans se connoître eux-mêmes!
D. LÉONOR.
Quoi? voilà donc enfin de quoi vous vous flattez! 55
D. ELVIRE.
J'aime et prise en Carlos ses rares qualités. Il n'est point d'âme noble à qui tant de vaillance N'arrache cette estime et cette bienveillance; Et l'innocent tribut de ces affections[738] Que doit toute la terre aux belles actions, 60 N'a rien qui déshonore une jeune princesse. En cette qualité, je l'aime et le caresse; En cette qualité, ses devoirs assidus Me rendent les respects à ma naissance dus. Il fait sa cour chez moi comme un autre peut faire: 65 Il a trop de vertus pour être téméraire; Et si jamais ses vœux s'échappoient jusqu'à moi, Je sais ce que je suis, et ce que je me doi.
D. LÉONOR.
Daigne le juste ciel vous donner le courage De vous en souvenir et le mettre en usage! 70
D. ELVIRE.
Vos ordres sur mon cœur sauront toujours régner.
D. LÉONOR.
Cependant ce Carlos vous doit accompagner, Doit venir jusqu'aux lieux de votre obéissance, Vous rendre ces respects dus à votre naissance[739], Vous faire, comme ici, sa cour tout simplement? 75
D. ELVIRE.
De ses pareils la guerre est l'unique élément: Accoutumés d'aller de victoire en victoire, Ils cherchent en tous lieux les dangers et la gloire, La prise de Séville, et les Mores défaits, Laissent à la Castille une profonde paix: 80 S'y voyant sans emploi, sa grande âme inquiète Veut bien de don Garcie achever la défaite, Et contre les efforts d'un reste de mutins De toute sa valeur hâter nos bons destins.
D. LÉONOR.
Mais quand il vous aura dans le trône affermie, 85 Et jeté sous vos pieds la puissance ennemie, S'en ira-t-il soudain aux climats étrangers Chercher tout de nouveau la gloire et les dangers?
D. ELVIRE.
Madame, la Reine entre.
SCÈNE II.
D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.
D. LÉONOR.
Aujourd'hui donc, Madame, Vous allez d'un héros rendre heureuse la flamme, 90 Et d'un mot satisfaire aux plus ardents souhaits Que poussent vers le ciel vos fidèles sujets.
D. ISABELLE.