Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 28

Chapter 283,472 wordsPublic domain

(Tandis qu'on chante, Jupiter descend du ciel dans un trône tout éclatant d'or et de lumières, enfermé dans un nuage qui l'environne. A ses deux côtés, deux autres nuages apportent jusqu'à terre Junon et Neptune, apaisés par les sacrifices des amants; ils se déploient en rond autour de celui de Jupiter, et occupant toute la face du théâtre, ils font le plus agréable spectacle de toute cette représentation[677].)

SCÈNE VIII.

JUPITER, JUNON, NEPTUNE, CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

JUPITER, dans son trône au milieu de l'air.

Des noces de mon fils la terre n'est pas digne, La gloire en appartient aux cieux, Et c'est là ce bonheur insigne Qu'en vous fermant mon temple ont annoncé les Dieux. Roi, Reine, et vous amants, venez sans jalousie 1745 Vivre à jamais en ce brillant séjour, Où le nectar et l'ambrosie Vous seront comme à nous prodigués chaque jour; Et quand la nuit aura tendu ses voiles, Vos corps semés de nouvelles étoiles, 1750 Du haut du ciel éclairant aux mortels, Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

JUNON, à Persée.

Junon même y consent, et votre sacrifice A calmé les fureurs de son esprit jaloux.

NEPTUNE, à Cassiope.

Neptune n'est pas moins propice, 1755 Et vos encens désarment son courroux.

JUNON.

Venez, héros, et vous Céphée, Prendre là-haut vos places de ma main.

NEPTUNE.

Reines, venez; que ma haine étouffée Vous conduise elle-même à cet heur souverain. 1760

PERSÉE.

Accablés et surpris d'une faveur si grande[678]....

JUNON.

Arrêtez là votre remercîment: L'obéissance est le seul compliment Qu'agrée un Dieu quand il commande.

(Sitôt que Junon a dit ces vers, elle fait prendre place au Roi et à Persée auprès d'elle. Neptune fait le même honneur à la Reine et à la princesse Andromède; et tous ensemble remontent dans le ciel qui les attend, cependant[679] que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers qui viennent d'être prononcés par Jupiter.)

CHŒUR.

Allez, amants, allez sans jalousie 1765 Vivre à jamais en ce brillant séjour, Où le nectar et l'ambrosie Vous seront comme aux Dieux prodigués chaque jour; Et quand la nuit aura tendu ses voiles, Vos corps semés de nouvelles étoiles, 1770 Du haut du ciel éclairant aux mortels, Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[652] VAR. (Dessein): Notre architecte ne s'est pas épuisé en la structure de ce palais du Roi.--Les éditions de 1651-1660 terminent ainsi la phrase: «de ce palais royal qui vient de disparoître.

[653] Toutes les éditions écrivent _colomnes_, avec une _m_.

[654] La fin de cette phrase, «dont la gravure, etc.,» manque dans le _Dessein_.

[655] _Var._ Ce n'est pas le chemin de regagner son âme. (1651-56)

[656] L'édition de 1692 a corrigé ici _les yeux_ en _ses yeux_, et un peu plus loin, au vers 1478, _mes désespoirs_ en _mon désespoir_.

[657] _Var._ Que s'emparer d'un lieu dont vous étiez sorti? (1651-56)

[658] _Var._ Oui, sorti lâchement de peur de la défendre. (1655)

[659] _Quam tibi non Perseus, verum si quæris, ademit;_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Sed quæ visceribus veniebat bellua ponti Exsaturanda meis...._

(Ovide, _Métamorphoses_, livre V, vers 16-19.)

[660] _Scilicet haud satis est quod, te spectante, revincta est, Et nullam quod opem patruus sponsusve tulisti; Insuper a quoquam quod sit servata dolebis?_

(Ovide, _Métamorphoses_, livre V, vers 22-24.)

[661] _Var._ Ce désespoir illustre et ces dignes regrets. (1651)

[662] _Var._ C'est par là que leur roi vient d'avouer leur race. (1651-56)

[663] _Var._ Au péril de tout perdre, il met tout en mon choix. (1651)

[664] _Var._ Sous ombre d'une foi que vous n'avez pu suivre, Je dois à votre amour ce qu'un autre délivre. (1651-56)

[665] _Præmiaque eripies? quæ si tibi magna videntur, Ex illis scopulis, ubi erant affixa, petisses._

(Ovide, _Métamorphoses_, livre V, vers 25 et 26.)

[666] _Var._ Mourir avecque vous que vivre avecque lui. (1651-60)

[667] L'édition de 1692 a substitué ici _son cheval_ à _ce cheval_, et un peu plus loin, au vers 1622, _s'il permet_ à _s'il consent_.

[668] Les éditions de 1663-1692 donnent _aversaire_.

[669] _Var._ Vous entendrez tomber le foudre de son père. (1651-64)

[670] _«Auxilium Perseus, quoniam sic cogitis ipsi, Dixit, ab hoste petam. Vultus avertite vestros, Si quis amicus adest;» et Gorgonis extulit ora._

(Ovide, _Métamorphoses_, livre V, vers 178-180.)

[671] _. . . . . . . . . . . . . . Pars ultima vocis In medio suppressa sono est, adapertaque velle Ora loqui credas, nec sunt ea pervia verbis._

(Ovide, _Métamorphoses_, livre V, vers 192-194.)

[672] _Pœnitet injusti tunc denique Phinea belli._

(_Ibidem_, vers 210.)

[673] _. . . . Utque manu jaculum fatale parabat Mittere, in hoc hæsit signum de marmore gestu._

(_Ibidem_, vers 182 et 183.)

[674] _Var._ Dans ces excès de joie à craindre nous oblige? (1654 et 56)

[675] _Var._ CHŒUR. _Il chante._ (1663, en marge.)

[676] _Var._ Pour ceux que tu fais naître. (Dessein)

[677] _Var._ _Par les sacrifices de nos amants, et se déployant en demi-rond autour de celui de Jupiter, font le plus agréable spectacle de toute cette représentation, et occupent toute la face du théâtre._ (Dessein et 1651-60)--L'édition de 1651 donne en outre ici la phrase suivante: «_Jupiter demeure au milieu de l'air, d'où il parle à ces princes_,» sans préjudice du jeu de scène du commencement de la scène VIII.

[678] _Var._ Accablés et confus d'une faveur si grande.... (1651)

[679] Ici encore l'édition de 1692 a corrigé _cependant que_ en _pendant que_.

DON SANCHE D'ARAGON COMÉDIE HÉROÏQUE. 1650

NOTICE.

Dans toutes les éditions que Corneille a données de son théâtre, il place _Andromède_ avant _Don Sanche_; Thomas Corneille suit son exemple en 1692, et les éditeurs qui se sont succédé depuis lors se sont conformés à cet usage, auquel nous n'avons pas cru non plus devoir nous soustraire. Il y a toutefois plus d'un motif de douter de l'antériorité d'_Andromède_. Dans la liste qu'a donnée Pellisson en 1653[680], trois ans seulement après la représentation d'_Andromède_, liste que Moréri reproduit en la complétant et en faisant remarquer que les pièces qui y sont contenues sont placées «selon l'ordre des temps où elles ont été composées,» _Don Sanche_ figure le premier. Il est vrai qu'_Andromède_, quoique imprimée, suivant toute apparence, beaucoup plus tard que _Don Sanche_[681], est nommée d'abord dans le privilége commun à ces deux pièces, qui est ainsi conçu: «Notre cher et bien-amé le sieur Corneille nous a fait remontrer qu'il a composé deux pièces de théâtre, l'une intitulée _Andromède_ et l'autre _Don Sanche d'Arragon_, lesquelles il est sollicité de faire imprimer pour les donner au public; et d'autant que cela ne se peut sans grands frais, il nous a supplié de lui accorder nos lettres sur ce nécessaires.» Mais ce privilége a été «donné à Paris le onzième jour d'avril l'an de grâce mil six cent cinquante,» et on lit au bas de l'extrait imprimé pour _Don Sanche_: «Achevé d'imprimer à Rouen par Laurens Maury, le quatorzième de mai mil six cent cinquante.» Si l'on regarde cet ouvrage comme joué après _Andromède_, c'est-à-dire postérieurement au mois de janvier de 1650, il reste donc entre la représentation et l'impression un intervalle beaucoup plus court que pour les pièces précédentes. Enfin, suivant Corneille, «le refus d'un illustre suffrage» dissipa les applaudissements que le public avait donnés à cet ouvrage; et dans l'édition de 1722 des _Jugements des savants_, de Baillet, où cette phrase est citée, la Monnoye, dont le témoignage a une grande valeur, nous apprend qu'il s'agit de «Louis de Bourbon, prince de Condé[682].» Or le grand Condé, arrêté le 18 janvier 1650, passa treize mois dans les prisons de Vincennes, de Marcoussy et du Havre; il ne pourrait donc avoir manifesté son opinion sur _Don Sanche_ que si cette pièce avait été représentée à la fin de 1649 ou dès les premiers jours de 1650. On a, il est vrai, suspecté cette interprétation, et l'on a dit que le suffrage qui manqua à Corneille fut celui de la Reine ou de Mazarin, et que «Cromwell tua don Sanche[683].» Cette supposition toute gratuite, toute moderne, ne repose sur aucun témoignage, sur aucune induction; et il est bien plus naturel de croire avec la Monnoye, Joly, Voltaire et M. Guizot, qu'il s'agit du grand Condé, alors, il est vrai, déterminé frondeur, mais fort jaloux en même temps de ses prérogatives, et aussi dédaigneux à l'égard du fils d'un pêcheur, que don Lope, don Manrique et don Alvar. Néanmoins, malgré l'importance qu'ont à nos yeux les observations que nous venons de soumettre au lecteur, comme il est certain que Corneille était déjà occupé d'_Andromède_ dès 1648, que cette pièce a été certainement composée bien avant _Don Sanche_, et que si _Don Sanche_ l'a précédée au théâtre, comme tout le fait supposer, ce ne peut être que de fort peu de temps, nous avons jugé convenable de respecter l'arrangement adopté par Corneille.

Nous savons très-peu de chose sur l'histoire des premières représentations de _Don Sanche_; et ce peu, c'est de Corneille que nous le tenons. Après avoir parlé dans son _Examen_ du tort que fit à cette pièce «le refus d'un illustre suffrage,» il ajoute qu'une telle disgrâce «anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avaient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre.» C'est en 1660 que Corneille a écrit ces mots, et il les a maintenus dans toutes les réimpressions, jusqu'en 1682, ce qui fait penser qu'à cette dernière date _Don Sanche_ n'avait pas encore reparu à Paris. Vers 1770, au contraire, cet ouvrage était considéré comme faisant partie du répertoire de la Comédie; en effet, nous lisons dans le _Journal du Théâtre françois_[684]: «La.... troupe royale représenta.... une comédie héroïque nouvelle de Corneille, intitulée _Don Sanche d'Aragon_. Cette pièce eut d'abord un grand succès, mais à la quatrième représentation elle attira si peu de monde, que malgré tout ce que les comédiens alléguèrent pour la continuer, l'auteur la retira.... Cependant, ayant été reprise quelques années après à cause du succès qu'elle avait eu dans les provinces, elle fit tant de plaisir qu'elle fut fort suivie, et malgré les critiques elle est restée au théâtre....»

Déjà en 1754 on lit dans le _Dictionnaire portatif des théâtres_, à l'article consacré à cette pièce: «Elle a.... été reprise de temps en temps.» La plus célèbre de ces reprises est celle de 1753. Nicolas Racot de Grandval, qui n'est plus guère connu que comme auteur du poëme intitulé _Cartouche ou le vice puni_, joua alors don Sanche avec un grand éclat. Forcé d'abandonner à Lekain, qui parut en 1750, les premiers rôles tragiques, «il se dédommagea, dit Lemazurier[685], aux reprises de _Don Sanche d'Aragon_ en 1753, de _Nicomède_ en 1754, et de _Sertorius_ en 1758. Il y joua les principaux rôles de chacune de ces pièces, avec autant de succès que dans ses plus beaux jours.» Il remplissait encore le rôle de don Sanche au mois de février 1765; mais bientôt, en 1768, il prit sa retraite définitivement, et l'œuvre de Corneille demeura sans interprète.

Après un long oubli, il fut question, au commencement de 1814, de faire de nouveau figurer _Don Sanche_ au répertoire de la Comédie française. Les deux principaux rôles devaient être joués par Fleury et Mlle Mars, doublés au besoin par Talma et Mlle Duchesnois. La reprise tarda, les événements politiques marchèrent au contraire avec une effrayante rapidité, et la Restauration triomphante ne voulut pas permettre à Carlos de fournir des allusions inquiétantes à un public qui les aurait saisies avec transport.

Il fallut une révolution politique et une révolution littéraire pour qu'il pût se remontrer; mais, qui le croirait? en 1833, on n'osa présenter à un public accoutumé déjà aux hardiesses bien autrement étranges du drame moderne, _Don Sanche_ complet, et tel que Corneille l'avait compris; non-seulement il fut mis en trois actes, mais M. Planat, qui se chargea de ce travail, en ayant soin de se déguiser sous le pseudonyme de Mégalbe, s'attaqua au fond même de l'ouvrage, et fit du hardi soldat de fortune un prince, qui se connaît pour tel et s'amuse à cacher son nom et sa naissance. Cette fois cela passa; en 1837 encore, à une nouvelle reprise, on ne dit trop rien; mais en 1844, lorsque Mlle Rachel, en rendant au rôle d'Isabelle son éclat perdu, eut attiré l'attention générale sur la pièce, on fut surpris de l'étrange travestissement qu'elle avait subi, et les critiques, qui commençaient à comprendre toute l'importance du respect des textes, réclamèrent avec vivacité[686]. Rien ne fut changé pourtant; mais une nouvelle reprise (nous craignons qu'elle ne se fasse bien longtemps attendre) ne serait plus possible dans de pareilles conditions.

Après avoir fait l'histoire sommaire des représentations de la pièce, il nous reste à donner, suivant notre habitude, la description bibliographique du volume.

Nous avons eu occasion de rappeler en commençant les dates du privilége et de l'Achevé d'imprimer. Le titre exact est:

D. SANCHE D'ARRAGON, comedie heroique.--_Imprimé à Roüen et se vend à Paris, chez Augustin Courbé au Palais...._ M.DC.L.

Le volume, de format in-4º, se compose de 8 feuillets et de 116 pages. Courbé a fait paraître en outre une petite édition in-8º dans le courant de la même année. Nous n'avons pas à nous préoccuper de la dénomination de _comédie héroïque_, que nous rencontrons pour la première fois, car Corneille, dans sa dédicace[687] à M. de Zuylichem, dont nous avons déjà vu le nom en tête du _Menteur_[688], explique tout au long les motifs qui la lui ont fait choisir. La particularité la plus remarquable que nous offrent les préliminaires de _Don Sanche_, c'est la présence d'un _Argument_. Nous n'en avons trouvé dans le théâtre de Corneille, depuis _Mélite_, _Clitandre_ et _la Veuve_, ses trois premières comédies, qu'en tête d'_Andromède_, qui est une pièce à machines. Ce n'est point ici d'ailleurs un retour à une ancienne habitude, car après _Don Sanche_ nous n'en revoyons plus que pour _la Conquête de la Toison d'or_. Il y aurait donc lieu d'être quelque peu surpris de cette singularité, si une lettre que Corneille adresse le 28 mai 1650 à M. de Zuylichem, en même temps que son nouvel ouvrage, ne nous apprenait que ce seigneur avait réclamé le rétablissement des arguments en tête des pièces de théâtre. Cette lettre, qui sera publiée pour la première fois dans notre édition, renferme, à ce sujet, toute une curieuse dissertation de Corneille, à laquelle nous nous contentons ici de renvoyer.

[680] Voyez tome IV, p. 400, note.

[681] Voyez ci-dessus, p. 257.

[682] Tome V, p. 354, note.

[683] _L'esprit du grand Corneille_ par François de Neufchâteau, p. 190.

[684] Tome II, fol. 987 recto.--Ce qui nous fait adopter la date de 1770 pour ce manuscrit, c'est que, dans l'article consacré au _Menteur_, l'auteur dit que cette pièce plaît encore «après cent vingt-huit ans.»

[685] Tome I, p. 272.

[686] Voyez sur les reprises de _Don Sanche_ l'intéressant compte rendu de M. Magnin dans la _Revue des Deux-Mondes_ de 1844, 4e année, nouvelle série, tome V, p. 892 et suivantes.

[687] Voyez ci-après, p. 409 et 410.

[688] Tome IV, p. 133, note 1.

A MONSIEUR DE ZUYLICHEM,

CONSEILLER ET SECRÉTAIRE DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE[694].

MONSIEUR,

Voici un poëme d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez les anciens. Vous connoissez l'humeur de nos François; ils aiment la nouveauté; et je hasarde _non tam meliora quam nova_, sur l'espérance de les mieux divertir. C'étoit l'humeur[690] des Grecs dès le temps d'Eschyle, _apud quos_

_Illecebris erat et grata novitate morandus Spectator_[691];

et si je ne me trompe, c'étoit aussi celle des Romains.

_Vel qui prætextas, vel qui docuere togatas[692]; Nec minimum meruere decus, vestigia Græca Ausi deserere[693]...._

Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bonhomme Plaute, qui n'y cherchoit point d'autre finesse: par ce qu'il y a des dieux et des rois dans son _Amphitryon_, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir[694]. Mais c'est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action. Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la tragédie[695], où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là; et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint[696] cette sorte de poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes qui fût capable d'une action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit. Cependant quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs[697]. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon[698]; il le demande persécuté par quelqu'un, de ses plus proches; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver[699]; et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer, à moins qu'ils ayent accablé quelqu'une de ces grandes têtes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire et semble commander de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase[700], qui n'étoit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère: quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas:

_Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri_[701].

Je dirai plus, MONSIEUR: la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte[702], et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre dans sa définition[703]. Or s'il est vrai que ce dernier sentiment ne s'excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables[704], et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice: ce qui ne se rencontre pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, _a simili_, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions[705], et non pas des hommes, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce est un poëme dramatique. Voilà, MONSIEUR, bien du discours, dont il n'étoit pas besoin[706] pour vous attirer à mon parti, et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à _Don Sanche_. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s'il vous plaît, et lui dirai que _Don Sanche_ est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne, puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucune risque[707]. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur l'incertitude de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qu'il est véritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la Reine; et quand même elle s'achèveroit par la perte de sa vie, la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses:

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines[708];