Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 25

Chapter 253,522 wordsPublic domain

(Ce commandement d'Éole produit[591] un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble. Les deux vents qui étoient à ses côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à droit[592]; deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le même nuage qui les vient d'apporter; deux autres, qui étoient à sa main gauche sur les ailes du théâtre, s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède, et l'ayant saisie chacun par un bras, ils l'enlèvent[593] de l'autre côté jusque dans les nues.)

ANDROMÈDE[594].

O ciel!

CÉPHÉE.

Ils l'ont saisie, et l'enlèvent en l'air.

PHINÉE[595].

Ah! ne présumez pas ainsi me la voler: Je vous suivrai partout malgré votre surprise[596] 760

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, PERSÉE, SUITE DU ROI.

PERSÉE.

Seigneur, un tel péril ne veut point de remise; Mais espérez encor, je vole à son secours, Et vais forcer le sort à prendre un autre cours.

CÉPHÉE.

Vingt amants pour Nérée en firent l'entreprise; Mais il n'est point d'effort que ce monstre ne brise. 765 Tous voulurent sauver ses attraits adorés, Tous furent avec elle à l'instant dévorés.

PERSÉE.

Le ciel aime Andromède, il veut son hyménée, Seigneur; et si les vents l'arrachent à Phinée, Ce n'est que pour la rendre à quelque illustre époux 770 Qui soit plus digne d'elle, et plus digne de vous; A quelque autre par là les Dieux l'ont réservée. Vous saurez qui je suis quand je l'aurai sauvée. Adieu: par des chemins aux hommes inconnus Je vais mettre en effet l'oracle de Vénus. 775 Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles.

CÉPHÉE.

Moi, qui ne puis former d'espérances frivoles, Pour ne voir point courir ce grand cœur au trépas, Je vais faire des vœux qu'on n'écoutera pas.

FIN DU SECOND ACTE.

[569] VAR. (édit. de 1651-1660): Cette place publique, dont la Reine et Persée viennent de sortir, s'évanouit....

[570] VAR. (Dessein): Cette ville, qui faisoit le théâtre de l'autre acte, devient en un moment un jardin délicieux; et ces grands palais sont changés en autant de vases, qui rangés des deux côtés de la scène, portent alternativement, les uns des statues de pierre d'où sortent...

[571] _Var._ CHŒUR DES NYMPHES. (1656)

[572] _Var._ Le moyen qu'on nous voie, ou qu'on nous considère? (1651-56)

[573] Var._ Et depuis qu'un amant à vous voir se hasarde, Il ne voit plus qu'une ombre alors qu'il nous regarde, Tant il est ébloui des charmes tout-puissants Qui lui pénètrent l'âme et dérobent les sens. Il n'a plus d'yeux pour nous, et partout où vous êtes Il nous est défendu de faire des conquêtes. (1651-56)

[574] _Var._ UN PAGE DE PHINÉE, _chantant sans être vu_. (1651-60) _Var._ PAGE. _Il chante sans être vu._ (1663, en marge.)

[575] _Var._ PAGE, _chantant sans être vu_. (1651-60)

[576] _Var._ La rend toute merveille. (Dessein et 1651-56)

[577] _Var._ Au lieu de LIRIOPE, le _Dessein_ porte LA NYMPHE, ici et dans le reste de la scène.

[578] _Var._ TOUS DEUX ENSEMBLE. (Dessein et 1651-60)

[579] _Var._ LE CHŒUR DE LA MUSIQUE _répète ces deux derniers vers_. (Dessein) _Var._ LE CHŒUR DE LA MUSIQUE. (1651 in-4º) _Var._ CHŒUR DE MUSIQUE. (1651 in-12-60)

[580] _Var._ Heureux amour qu'un tel succès couronne. (Dessein)

[581] _Var._ TOUS DEUX ENSEMBLE. (Dessein et 1651-60)

[582] _Var._ LE CHŒUR DE LA MUSIQUE. (Dessein) _Var._ CHŒUR DE MUSIQUE. (1651-60)

[583] _Var._ Qui sur toute mon âme elle seule préside. (1651-56)

[584] Les éditions de 1654, de 1660 et de 1663 portent «de sort,» pour «du sort.»

[585] _Var._ Seigneur, je vous l'avoue, il est bien douloureux. (1651-56)

[586] _Var._ Malheureuse pourtant qu'un si précieux bien. (1651-56)

[587] _Var._ Si vous êtes amant, Phinée, je suis père. (1651, 54 et 56) _Var._ Si vous êtes amant, Phinée, je suis le père. (1655)

[588] Voyez tome III, p. 162, note 4.

[589] _Var._ Mais il n'est point ailleurs d'autre fille pour moi. (1651-56)

[590] Comparez _Polyeucte_, acte IV, scène V, vers 1329 et 1330.

[591] _Var._ _Ce commandement d'Éole produit aussitôt...._ (1651-60)

[592] Les éditions de 1655, de 1682 et de 1692 donnent ainsi _à droit_[592-a]; les autres, _à droite_.

[592-a] _A droit_ était alors fort en usage. Voyez le _Lexique_.

[593] _Var._ _Et l'ayant saisie chacun par un bras, l'enlèvent...._ (1651-55)

[594] Dans les éditions de 1651-60: ANDROMÈDE, _enlevée par les vents_.

[595] Dans les éditions de 1651-60: PHINÉE, _courant après elle, et tâchant de la retenir_.

[596] «Souvent, dit d'Aubignac dans sa _Pratique du théâtre_ (p. 75),.... les choses ne s'expliquent pas quand elles se font, mais longtemps après, selon que le poëte le juge plus commode à son sujet, et qu'il le peut faire avec moins d'affectation, à quoi ceux qui lisent les poëtes ou qui veulent jouer des comédies bien régulières doivent soigneusement prendre garde. Je n'en donnerai point d'autre exemple que celui de M. Corneille en son _Andromède_, où lorsque les vents enlèvent cette jeune princesse, Phinée est renversé d'un coup de tonnerre, sans qu'il en soit rien dit; mais cela se connoît dans l'acte suivant, où Phinée rendant compte de la violence des Dieux contre les efforts qu'il avoit faits pour sauver Andromède, dit qu'ils avoient été contraints de le renverser par terre, et de prendre occasion de sa chute pour l'emporter.»--Voyez ci-après, vers 1210 et 1211, et ci-dessus, p. 285.

ACTE III.

DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Il se fait ici une si étrange métamorphose, qu'il semble qu'avant que de sortir de ce jardin Persée ait découvert[597] cette monstrueuse[598] tête de Méduse qu'il porte partout sous son bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composoient sont devenus des rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribué que l'art à les placer ainsi des deux côtés du théâtre: c'est en quoi l'artifice de l'ouvrier est merveilleux, et se fait voir d'autant plus, qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu'elles laissent pour leur servir de rivage; elles sont dans une agitation continuelle, et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs[599] de falaises; on en voit l'embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paroît si vaste et d'une si grande étendue, qu'on jureroit que les vaisseaux qui flottent près de l'horizon[600], dont la vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n'y a personne qui ne juge que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l'injustice des Dieux et du supplice d'Andromède; aussi la voit-on au haut des nues, d'où les deux vents[601] qui l'ont enlevée l'apportent avec impétuosité et l'attachent[602] au pied d'un de ces rochers.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, au pied d'un rocher; DEUX VENTS qui l'y attachent; TIMANTE; CHŒUR DE PEUPLE sur le rivage.

TIMANTE.

Allons voir, chers amis, ce qu'elle est devenue, 780 La Princesse, et mourir, s'il se peut, à sa vue.

CHŒUR[603].

La voilà que ces vents achèvent d'attacher, En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher.

TIMANTE.

Oui, c'est elle sans doute. Ah! l'indigne spectacle!

CHŒUR.

Si le ciel n'est injuste, il lui doit un miracle. 785

(Les vents s'envolent.)

TIMANTE.

Il en fera voir un, s'il en croit nos desirs.

ANDROMÈDE.

O Dieux!

TIMANTE.

Avec respect écoutons ses soupirs; Et puissent les accents de ses premières plaintes Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes!

ANDROMÈDE.

Affreuse image du trépas 790 Qu'un triste honneur m'avoit fardée, Surprenantes horreurs, épouvantable idée, Qui tantôt ne m'ébranliez pas, Que l'on vous conçoit mal quand on vous envisage Avec un peu d'éloignement! 795 Qu'on vous méprise alors! qu'on vous brave aisément! Mais que la grandeur du courage Devient d'un difficile usage Lorsqu'on touche au dernier moment!

Ici seule, et de toutes parts 800 A mon destin abandonnée, Ici que je n'ai plus ni parents, ni Phinée, Sur qui détourner mes regards[604], L'attente de la mort de tout mon cœur s'empare, Il n'a qu'elle à considérer; 805 Et quoi que de ce monstre il s'ose figurer, Ma constance qui s'y prépare Le trouve d'autant plus barbare Qu'il diffère à me dévorer.

Étrange effet de mes malheurs! 810 Mon âme traînante, abattue, N'a qu'un moment à vivre, et ce moment me tue A force de vives douleurs. Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes, Cependant que la mort me fuit: 815 Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit; Et mes espérances éteintes N'attendent la fin de mes craintes Que du monstre qui les produit.

Qu'il tarde à suivre mes desirs! 820 Et que sa cruelle paresse A ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse Coûte d'amers et longs soupirs! O toi, dont jusqu'ici la douleur m'a suivie, Va-t'en, souvenir indiscret; 825 Et cessant de me faire un entretien secret De ce prince qui m'a servie, Laisse-moi sortir de la vie Avec un peu moins de regret.

C'est assez que tout l'univers 830 Conspire à faire mes supplices; Ne les redouble point, toi qui fus mes délices, En me montrant ce que je perds; Laisse-moi....

SCÈNE II.

CASSIOPE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE PEUPLE.

CASSIOPE.

Me voici, qui seule ait fait le crime; Me voici, justes Dieux, prenez votre victime: 885 S'il est quelque justice encore parmi vous, C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux. Punir les innocents, et laisser les coupables, Inhumains! est-ce en être, est-ce en être capables? A moi tout le supplice, à moi tout le forfait. 840 Que faites-vous, cruels? qu'avez-vous presque fait? Andromède est ici votre plus rare ouvrage; Andromède est ici votre plus digne image; Elle rassemble en soi vos attraits divisés: On vous connoîtra moins si vous la détruisez. 845 Ah! je découvre enfin d'où provient tant de haine: Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine; Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants, Elle auroit plus que vous et d'autels et d'encens; Chacun préféreroit le portrait au modèle, 850 Et bientôt l'univers n'adoreroit plus qu'elle.

ANDROMÈDE.

En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux, Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous? Faut-il encor ce comble à des malheurs extrêmes? Qu'espérez-vous, Madame, à force de blasphèmes? 855

CASSIOPE.

Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi; Mais je ne les irrite, hélas! que contre toi: Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes; Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes; Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels Dieux, 860 Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux. Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie, C'est percer de mon cœur la plus tendre partie; Que je souffre bien plus en te voyant périr, Et qu'ils me feroient grâce en me faisant mourir. 865 Ma fille, c'est donc là cet heureux hyménée, Cette illustre union par Vénus ordonnée, Qu'avecque tant de pompe il falloit préparer, Et que ces mêmes Dieux devoient tant honorer! Ce que nos yeux ont vu n'étoit-ce donc qu'un songe, Déesse? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge? Nous aurois-tu parlé sans l'aveu du Destin? Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une fin? Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses? Si contre elle l'envie émeut quelques déesses, 875 L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de Dieux? Sont-ils tous devenus ou sans cœur, ou sans yeux? Le maître souverain de toute la nature Pour de moindres beautés a changé de figure; Neptune a soupiré pour de moindres appas; 880 Elle en montre à Phébus que Daphné n'avoit pas; Et l'Amour en Psyché voyoit bien moins de charmes, Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes. Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer, Ma fille? au vif éclat qu'ils sèment dans la mer, 885 Les tritons amoureux, malgré leurs Néréides, Devroient déjà sortir de leurs grottes humides, Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer, Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser, Et de ses os brisés, de sa rage étouffée, 890 Au pied de ton rocher t'élever un trophée.

ANDROMÈDE, voyant venir le monstre de loin.

Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir? Vous hâtez mon supplice au lieu de m'affranchir. Vous appelez le monstre. Ah! du moins à sa vue Quittez la vanité qui m'a déjà perdue. 895 Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir. Il vient: consolez-vous, et me laissez mourir.

CASSIOPE.

Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phinée, Pour sauver la beauté qui t'étoit destinée; Parois, il en est temps; viens en dépit des Dieux 900 Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux; L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie; Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie?

ANDROMÈDE.

Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur; Mais sans doute, Madame, il est mort de douleur; 905 Et comme il a du cœur et sait que je l'adore, Il périroit ici, s'il respiroit encore.

CASSIOPE.

Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter. Toi donc, qui plus que lui t'osois tantôt vanter, Viens, amant inconnu, dont la haute origine, 910 Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine; Viens en donner la preuve, et par un prompt secours, Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours; Supplante ton rival par une illustre audace; Viens à droit de conquête en occuper la place: 915 Andromède est à toi si tu l'oses gagner[605]. Quoi? lâches, le péril vous la fait dédaigner! Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes! Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes Faire servir l'effort de nos bras impuissants 920 D'exemple et de reproche à leurs feux languissants; Faisons ce que tous deux devroient faire avec joie; Détournons sa fureur dessus une autre proie: Heureuse si mon sang la pouvoit assouvir! Allons. Mais qui m'arrête? Ah! c'est mal me servir. 925

(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)

SCÈNE III.

ANDROMÈDE, attachée au rocher; PERSÉE, en l'air, sur le cheval Pégase; CASSIOPE, TIMANTE, ET LE CHŒUR, sur le rivage.

TIMANTE, montrant Persée à Cassiope, et l'empêchant de se jeter à la mer.

Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide? Voyez par quels chemins on secourt Andromède; Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé....

CASSIOPE.

Ah! c'est cet inconnu par mes cris appelé, C'est lui-même, Seigneur, que mon âme étonnée.... 930

PERSÉE, en l'air, sur le Pégase[606].

Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée, Si j'étois moins que lui digne de votre choix, Et si le sang des Dieux cède à celui des rois.

CASSIOPE.

Rien n'égale, Seigneur, un amour si fidèle[607]; Combattez donc pour vous en combattant pour elle: 935 Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.

PERSÉE, à Andromède.

Adorable princesse, avouez-en mon bras.

CHŒUR DE MUSIQUE, cependant que Persée combat le monstre.[608]

Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête; Et jamais amant ni guerrier Ne vit ceindre sa tête 940 D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier.

UNE VOIX seule.

Andromède est le prix qui suit votre victoire: Combattez, combattez; Et vos plaisirs et votre gloire Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez. 945

LE CHŒUR répète.

Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête[609]; Et jamais amant ni guerrier Ne vit ceindre sa tête D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier[610].

TIMANTE, à la Reine.

Voyez de quel effet notre attente est suivie, 950 Madame: elle est sauvée, et le monstre est sans vie.

PERSÉE, ayant tué le monstre.

Rendez grâces au dieu qui m'en a fait vainqueur[611].

CASSIOPE.

O ciel! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur! L'oracle de Vénus enfin s'est fait entendre: Voilà ce dernier choix qui nous devoit tout rendre; 955 Et vous êtes, Seigneur, l'incomparable époux Par qui le sang des Dieux se doit joindre avec nous[612]. Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée: C'est à ce grand héros que le sort t'a donnée; C'est pour lui que le ciel te destine aujourd'hui; 960 Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.

PERSÉE.

Il faut la mériter par mille autres services; Un peu d'espoir suffit pour de tels sacrifices. Princesse, cependant quittez ces tristes lieux[613], Pour rendre à votre cour tout l'éclat de vos yeux. 965 Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée, Vont rendre de tout point ma victoire achevée: L'ordre que leur prescrit mon père Jupiter Jusqu'en votre palais les force à vous porter, Les force à vous remettre où tantôt leur surprise[614].... 970

ANDROMÈDE.

D'une frayeur mortelle à peine encor remise, Pardonnez, grand héros, si mon étonnement N'a pas la liberté d'aucun remercîment.

PERSÉE.

Venez, tyrans des mers, réparer votre crime, Venez restituer cette illustre victime; 975 Méritez votre grâce, impétueux mutins, Par votre obéissance au maître des destins.

(Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée; et on les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter par-dessus les flots jusqu'au lieu[615] d'où ils l'avoient apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole en haut sur son cheval ailé; et après avoir fait un caracol admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparaître la Princesse: tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de chants de victoire.)

CASSIOPE, voyant Persée revoler en haut après sa victoire.

Peuple, qu'à pleine voix l'allégresse publique Après un tel miracle en triomphe s'explique, Et fasse retentir sur ce rivage heureux 980 L'immortelle valeur d'un bras si généreux.

CHŒUR[616].

Le monstre est mort, crions victoire, Victoire tous, victoire à pleine voix; Que nos campagnes et nos bois Ne résonnent que de sa gloire. 985 Princesse, elle vous donne enfin l'illustre époux Qui seul étoit digne de vous.

Vous êtes sa digne conquête. Victoire tous, victoire à son amour! C'est lui qui nous rend ce beau jour, 990 C'est lui qui calme la tempête; Et c'est lui qui vous donne enfin l'illustre époux Qui seul étoit digne de vous.

CASSIOPE, après que Persée est disparu.

Dieux! j'étois sur ces bords immobile de joie. Allons voir où ces vents ont reporté leur proie, 995 Embrasser ce vainqueur, et demander au Roi L'effet du juste espoir qu'il a reçu de moi[617].

SCÈNE IV.

CYMODOCE, ÉPHYRE, CYDIPPE.

(Ces trois Néréides s'élèvent du milieu des flots[618].)

CYMODOCE.

Ainsi notre colère est de tout point bravée; Ainsi notre victime à nos yeux enlevée Va croître les douceurs de ses contentements 1000 Par le juste mépris de nos ressentiments[619].

ÉPHYRE.

Toute notre fureur, toute notre vengeance Semble avec son destin être d'intelligence, N'agir qu'en sa faveur; et ses plus rudes coups Ne font que lui donner un plus illustre époux. 1005

CYDIPPE.

Le sort, qui jusqu'ici nous a donné le change, Immole à ses beautés le monstre qui nous venge; Du même sacrifice, et dans le même lieu, De victime qu'elle est, elle devient le dieu. Cessons dorénavant, cessons d'être immortelles, 1010 Puisque les immortels trahissent nos querelles, Qu'une beauté commune est plus chère à leurs yeux; Car son libérateur est sans doute un des Dieux. Autre qu'un dieu n'eût pu nous ôter cette proie Autre qu'un dieu n'eût pu prendre une telle voie; 1015 Et ce cheval ailé fût péri mille fois, Avant que de voler sous un indigne poids.

CYMODOCE.

Oui, c'est sans doute un dieu qui vient de la défendre: Mais il n'est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre; Et puisqu'un dieu pour elle ose nous outrager, Il faut trouver aussi des dieux à nous venger. Du sang de notre monstre encore toutes teintes, Au palais de Neptune allons porter nos plaintes, Lui demander raison de l'immortel affront Qu'une telle défaite imprime à notre front. 1025

CYDIPPE.

Je crois qu'il nous prévient; les ondes en bouillonnent; Les conques des tritons dans ces rochers résonnent: C'est lui-même, parlons.

SCÈNE V.

NEPTUNE, LES TROIS NÉRÉIDES[620].

NEPTUNE, dans son char formé d'une grande conque de nacre, et tiré par deux chevaux marins.

Je sais vos déplaisirs, Mes filles; et je viens au bruit de vos soupirs, De l'affront qu'on vous fait plus que vous en colère. C'est moi que tyrannise un superbe de frère, Qui dans mon propre État m'osant faire la loi, M'envoie un de ses fils pour triompher de moi. Qu'il règne dans le ciel, qu'il règne sur la terre; Qu'il gouverne à son gré l'éclat de son tonnerre; 1035 Que même du Destin il soit indépendant; Mais qu'il me laisse à moi gouverner mon trident[621]. C'est bien assez pour lui d'un si grand avantage, Sans me venir braver encor dans mon partage. Après cet attentat sur l'empire des mers, 1040 Même honte à leur tour menace les enfers; Aussi leur souverain prendra notre querelle: Je vais l'intéresser avec Junon pour elle; Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un, Nous saurons bien dompter notre tyran commun. 1045 Adieu: consolez-vous, nymphes trop outragées; Je périrai moi-même, ou vous serez vengées; Et j'ai su du Destin, qui se ligue avec nous, Qu'Andromède ici-bas n'aura jamais d'époux.

(Il fond au milieu de la mer.)

CYMODOCE.

Après le doux espoir d'une telle promesse, 1050 Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse.

(Les Néréides se plongent aussi dans la mer.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[597] VAR. (Dessein et édit. de 1651-1660): Voici une étrange métamorphose. Sans doute qu'avant que de sortir de ce jardin, Persée a découvert....

[598] Le mot _monstrueuse_ manque dans le _Dessein_.

[599] VAR. (édit. de 1656): comme un golfe entre ces deux rangs....

[600] Toutes les éditions écrivent _orizon_, sans _h_.