Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 24
Après ce que j'ai dit, douter d'un si beau feu, Reine, c'est ou m'entendre ou me croire bien peu. 405 Mais ne me forcez pas du moins à vous le dire, Quand mon âme en frémit et mon cœur en soupire. Pouvois-je avoir des yeux et ne pas l'adorer? Et pourrois-je la perdre et n'en pas soupirer?
CASSIOPE.
Quel espoir formiez-vous, puisqu'elle étoit promise, 410 Et qu'en vain son bonheur domptoit votre franchise?
PERSÉE.
Vouloir que la raison règne sur un amant, C'est être plus que lui dedans l'aveuglement. Un cœur digne d'aimer court à l'objet aimable, Sans penser au succès dont sa flamme est capable; 415 Il s'abandonne entier, et n'examine rien: Aimer est tout son but, aimer est tout son bien; Il n'est difficulté ni péril qui l'étonné. «Ce qui n'est point à moi n'est encore à personne, Disois-je; et ce rival qui possède sa foi, 420 S'il espère un peu plus, n'obtient pas plus que moi.» Voilà durant vos maux de quoi vivoit ma flamme, Et les douces erreurs dont je flattois mon âme. Pour nourrir des desirs d'un beau feu trop contents, C'étoit assez d'espoir que d'espérer au temps; 425 Lui qui fait chaque jour tant de métamorphoses, Pouvoit en ma faveur faire beaucoup de choses[568]. Mais enfin la Déesse a prononcé ma mort, Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort. J'étois indigne d'elle et de son hyménée, 430 Et toutefois, hélas! je valois bien Phinée.
CASSIOPE.
Vous plaindre en cet état, c'est tout ce que je puis.
PERSÉE.
Vous vous plaindrez peut-être apprenant qui je suis. Vous ne vous trompiez point touchant mon origine, Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine: 435 Mon père est.... Mais pourquoi contre vous l'animer? Puisqu'il nous faut mourir, mourons sans le nommer; Il vengeroit ma mort, si j'avois fait connoître De quel illustre sang j'ai la gloire de naître; Et votre grand bonheur seroit mal assuré, 440 Si vous m'aviez connu sans m'avoir préféré. C'est trop perdre de temps, courons à votre joie, Courons à ce bonheur que le ciel vous envoie; J'en veux être témoin, afin que mon tourment Puisse par ce poison finir plus promptement. 445
CASSIOPE.
Le temps vous fera voir pour souverain remède Le peu que vous perdez en perdant Andromède; Et les Dieux, dont pour nous vous voyez la bonté, Vous rendront bientôt plus qu'ils ne vous ont ôté.
PERSÉE.
Ni le temps ni les Dieux ne feront ce miracle. 450 Mais allons: à votre heur je ne mets point d'obstacle, Reine; c'est l'affoiblir que de le retarder; Et les Dieux ont parlé, c'est à moi de céder.
FIN DU PREMIER ACTE.
[554] VAR. (Dessein): ayant disparu en un moment, laissent voir en leur place la ville capitale où régnoit Céphée.
[555] VAR. (Dessein): tous différents, mais qui gardent toutefois merveilleusement l'égalité de la perspective.
[556] VAR. (édit. de 1651-1656): par cette place publique pour aller au temple.
[557] _Var._ De vous dépeindre ici leur publique allégresse. (1651-56)
[558] _Var._ Et nierez-vous encor, vous autres immortelles. (1651-56)
[559] «Ce vers est comme le précurseur de celui de Racine (_Phèdre_, acte V, scène VI):
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.»
(_Voltaire._)
[560] _Var._ Il rompt, il force tout, et sa fureur, qui vole, Nos villes et nos champs de jour en jour désole. (1651-56)
[561] _Var._ Et c'est un crime à vous que de tant hasarder. Mais quoi? Seigneur, enfin pour cette fille unique Point de pitié n'agit, point d'amour ne s'explique? (1651-56)
[562] Dans les éditions de 1663-82, c'est à ce mot _sachez_ que se rattache par un renvoi le jeu de scène qui suit le vers 324; dans les éditions antérieures, il se trouve tout à la fin de la scène.
[563] Les éditions de 1664-82 portent _ces_, pour _ses_.
[564] Dans les éditions de 1651-60: CHŒUR DE MUSIQUE, _cependant que Vénus s'avance_.
[565] _Var._ Et tu rendras le calme à cet État; Et nous dirons que d'où le mal procède. (Dessein et 1651-64)
[566] _Var._ _Vénus remonte._ (1663, en marge.)
[567] Dans les éditions de 1651-60: CHŒUR DE MUSIQUE, _cependant que Vénus remonte_.
[568] _Var._ Pouvoit en ma faveur faire d'étranges choses. (1651-56)
ACTE II.
DÉCORATION DU SECOND ACTE.
Cette place publique s'évanouit[569] en un instant pour faire place à un jardin délicieux; et ces grands palais sont changés en autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les uns des statues d'où sortent[570] autant de jets d'eau, les autres des myrtes, des jasmins et d'autres arbres de cette nature. De chaque côté se détache un rang d'orangers dans de pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu'au milieu du théâtre, et le séparent ainsi en trois allées, que l'artifice ingénieux de la perspective fait paroître longues de plus de mille pas. C'est là qu'on voit Andromède avec ses nymphes, qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande dont cette princesse veut couronner Phinée, pour le récompenser, par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu'il lui vient d'apporter.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES[571].
ANDROMÈDE.
Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée; Et devant qu'il soit peu nous reverrons Phinée, 455 Que de ma propre main j'en voulois couronner Pour les heureux avis qu'il vient de me donner. Toutefois la faveur ne seroit pas bien grande, Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande. Dans l'état où le ciel nous a mis aujourd'hui, 460 C'est l'unique présent qui soit digne de lui. Quittez, Nymphes, quittez ces peines inutiles; L'augure déplairoit de tant de fleurs stériles: Il faut à notre hymen des présages plus doux. Dites-moi cependant laquelle d'entre vous.... 465 Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.
AGLANTE.
Quoi? Madame.
ANDROMÈDE.
A tes yeux je vois que tu devines. Dis-moi donc d'entre vous laquelle a retenu En ces lieux jusqu'ici cet illustre inconnu; Car enfin ce n'est point sans un peu de mystère 470 Qu'un tel héros s'attache à la cour de mon père: Quelque chaîne l'arrête et le force à tarder. Qu'on ne perde point temps à s'entre-regarder: Parlez, et d'un seul mot éclaircissez mes doutes. Aucune ne répond, et vous rougissez toutes! 475 Quoi? toutes, l'aimez-vous? Un si parfait amant Vous a-t-il su charmer toutes également? Il n'en faut point rougir, il est digne qu'on l'aime: Si je n'aimois ailleurs, peut-être que moi-même, Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né, 480 Il auroit eu mon cœur, s'il n'eût été donné. Mais j'aime trop Phinée, et le change est un crime.
AGLANTE.
Ce héros vaut beaucoup, puisqu'il a votre estime; Mais il sait ce qu'il vaut, et n'a jusqu'à ce jour A pas une de nous daigné montrer d'amour. 485
ANDROMÈDE.
Que dis-tu?
AGLANTE.
Pas fait même une offre de service.
ANDROMÈDE.
Ah! c'est de quoi rougir toutes avec justice; Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur, Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur.
CÉPHALIE.
Où les vôtres, Madame, épandent leur lumière, 490 Cette honte pour nous est assez coutumière[572]. Les plus vives clartés s'éteignent auprès d'eux, Comme auprès du soleil meurent les autres feux; Et pour peu qu'on vous voie et qu'on vous considère[573] Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire. 495
ANDROMÈDE.
Vous êtes une adroite; achevez, achevez: C'est peut-être en effet vous qui le captivez; Car il aime, et j'en vois la preuve trop certaine. Chaque fois qu'il me parle il semble être à la gêne; Son visage et sa voix changent à tout propos; 500 Il hésite, il s'égare au bout de quatre mots; Ses discours vont sans ordre; et plus je les écoute, Plus j'entends des soupirs dont j'ignore la route. Où vont-ils, Céphalie? où vont-ils? répondez.
CÉPHALIE.
C'est à vous d'en juger, vous qui les entendez. 505
UN PAGE, chantant sans être vu[574],
Qu'elle est lente, cette journée!
ANDROMÈDE.
Taisons-nous: cette voix me parle pour Phinée; Sans doute il n'est pas loin, et veut à son retour Que des accents si doux m'expliquent son amour.
PAGE[575].
Qu'elle est lente, cette journée 510 Dont la fin me doit rendre heureux! Chaque moment à mon cœur amoureux Semble durer plus d'une année. O ciel! quel est l'heur d'un amant, Si quand il en a l'assurance 515 Sa juste impatience Est un nouveau tourment?
Je dois posséder Andromède: Juge, Soleil, quel est mon bien! Vis-tu jamais amour égal au mien? 520 Vois-tu beauté qui ne lui cède? Puis donc que la longueur du jour De mon nouveau mal est la source, Précipite ta course, Et tarde ton retour. 525
Tu luis encore, et ta lumière Semble se plaire à m'affliger. Ah! mon amour te va bien obliger A quitter soudain ta carrière. Viens, Soleil, viens voir la beauté 530 Dont le divin éclat me dompte; Et tu fuiras de honte D'avoir moins de clarté.
SCÈNE II.
PHINÉE, ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE.
PHINÉE.
Ce n'est pas mon dessein, Madame, de surprendre, Puisque avant que d'entrer je me suis fait entendre. 535
ANDROMÈDE.
Vos vœux pour les cacher n'étoient pas criminels, Puisqu'ils suivent des Dieux les ordres éternels.
PHINÉE.
Que me direz-vous donc de leur galanterie?
ANDROMÈDE.
Que je vais vous payer de votre flatterie.
PHINÉE.
Comment?
ANDROMÈDE.
En vous donnant de semblables témoins, Si vous aimez beaucoup, que je n'aime pas moins. Approchez, Liriope, et rendez-lui son change; C'est vous, c'est votre voix que je veux qui me venge. De grâce, écoutez-la; nous avons écouté, Et demandons silence après l'avoir prêté. 545
LIRIOPE chante.
Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle, Bien qu'ici-bas tout cède à ses attraits; Comme il n'est point de si doux traits, Il n'est point de cœur si fidèle. De mille appas son visage semé 550 La rend une merveille[576]; Mais quoiqu'elle soit sans pareille, Phinée est encor plus aimé.
Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime On la préfère aux nymphes de la mer, 555 Ce n'est que de savoir aimer Qu'elle-même veut qu'on l'estime; Chacun, d'amour pour elle consumé, D'un cœur lui fait un temple; Mais quoiqu'elle soit sans exemple, 560 Phinée est encor plus aimé.
Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle, C'est un miracle aussi que son amour, Pour qui Vénus en ce beau jour A prononcé ce digne oracle: 565 Le ciel lui-même, en la voyant, charmé, La juge incomparable; Mais quoiqu'il l'ait faite adorable, Phinée est encor plus aimé.
(Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique, dont chaque couplet a pour refrain l'oracle que Vénus a prononcé au premier acte en faveur de ces deux amants, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique.)
PAGE.
Heureux amant!
LIRIOPE.
Heureuse amante! 570
PAGE.
Ils n'ont qu'une âme.
LIRIOPE[577].
Ils n'ont tous deux qu'un cœur.
PAGE.
Joignons nos voix pour chanter leur bonheur.
LIRIOPE.
Joignons nos voix pour bénir leur attente.
PAGE ET LIRIOPE[578].
Andromède ce soir aura l'illustre époux Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.
CHŒUR[579].
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.
PAGE.
Le ciel le veut.
LIRIOPE.
Vénus l'ordonne. 580
PAGE.
L'amour les joint.
LIRIOPE.
L'hymen va les unir.
PAGE.
Douce union que chacun doit bénir!
LIRIOPE.
Heureuse amour qu'un tel succès couronne[580]!
PAGE ET LIRIOPE[581].
Andromède ce soir aura l'illustre époux Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.
CHŒUR[582].
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne, Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.
ANDROMÈDE.
Il n'en faut point mentir, leur accord m'a surprise. 590
PHINÉE.
Madame, c'est ainsi que tout me favorise, Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux Après l'heureux effet de cet arrêt des Dieux, Que leurs souhaits unis....
SCÈNE III.
PHINÉE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE.
TIMANTE.
Ah! Seigneur, ah! Madame.
PHINÉE.
Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton âme?
TIMANTE.
Le pire des malheurs.
PHINÉE.
Le Roi seroit-il mort?
TIMANTE.
Non, Seigneur; mais enfin le triste choix du sort Vient de tomber.... Hélas! pourrai-je vous le dire?
ANDROMÈDE.
Est-ce sur quelque objet pour qui ton cœur soupire?
TIMANTE.
Soupirer à vos yeux du pire de ses coups, 600 N'est-ce pas dire assez qu'il est tombé sur vous?
PHINÉE.
Qui te fait nous donner de si vaines alarmes?
TIMANTE.
Si vous n'en croyez pas mes soupirs et mes larmes, Vous en croirez le Roi, qui bientôt à vos yeux La va livrer lui-même aux ministres des Dieux. 605
PHINÉE.
C'est nous faire, Timante, un conte ridicule; Et je tiendrois le Roi bien simple et bien crédule, Si plus qu'une déesse il en croyoit le sort.
TIMANTE.
Le Roi non plus que vous ne l'a pas cru d'abord: Il a fait par trois fois essayer sa malice, 610 Et l'a vu par trois fois faire même injustice: Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.
PHINÉE.
Et toutes les trois fois le sort en a menti. Le ciel a fait pour vous une autre destinée: Son ordre est immuable, il veut notre hyménée: 615 Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux; Et ce n'est pas au sort à démentir les Dieux.
ANDROMÈDE.
Assez souvent le ciel par quelque fausse joie Se plaît à prévenir les maux qu'il nous envoie; Du moins il m'a rendu quelques moments bien doux 620 Par ce flatteur espoir que j'allois être à vous. Mais puisque ce n'étoit qu'une trompeuse attente, Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.
PHINÉE.
Et vous mourrez contente! Et j'ai pu mériter Qu'avec contentement vous puissiez me quitter! 625 Détacher sans regret votre âme de la mienne! Vouloir que je le voie, et que je m'en souvienne! Et mon fidèle amour qui reçut votre foi Vous trouve indifférente entre la mort et moi! Oui, je m'en souviendrai, vous le voulez, Madame; J'accepte le supplice où vous livrez mon âme; Mais quelque peu d'amour que vous me fassiez voir, Le mien n'oubliera pas les lois de son devoir. Je dois, malgré le sort, je dois, malgré vous-même, Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime, Et faire reconnoître aux yeux qui m'ont charmé Que j'étois digne au moins d'être un peu mieux aimé. Vous l'avouerez bientôt, et j'aurai cette gloire, Qui dans tout l'avenir suivra notre mémoire, Que pour se voir quitter avec contentement, 640 Un amant tel que moi n'en est pas moins amant.
ANDROMÈDE.
C'est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches, Si vous ne les croissez par d'injustes reproches! Vous quitter sans regret! les Dieux me sont témoins Que j'en montrerois plus si je vous aimois moins. 645 C'est pour vous trop aimer que je parois toute autre: J'étouffe ma douleur pour n'aigrir pas la vôtre; Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher, Et me montre insensible afin de moins toucher. Hélas! si vous savez faire voir comme on aime, 650 Du moins vous voyez mal quand l'amour est extrême; Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort, Lequel m'est plus cruel, ou de vous, ou du sort.
PHINÉE.
Hélas! qu'il étoit grand quand je l'ai cru s'éteindre, Votre amour! et qu'à tort ma flamme osoit s'en plaindre! Princesse, vous pouvez me quitter sans regret: Vous ne perdez en moi qu'un amant indiscret, Qu'un amant téméraire, et qui même a l'audace D'accuser votre amour quand vous lui faites grâce, Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison, 660 Qui perds en vous perdant et lumière et raison, Je n'ai que ma douleur qui m'aveugle et me guide: Dessus toute mon âme elle seule préside[583]; Elle y règne, et je cède entier à son transport; Mais je ne cède pas aux caprices du sort[584]. 665 Que le Roi par scrupule à sa rigueur défère, Qu'une indigne équité le fasse injuste père. La Reine et mon amour sauront bien empêcher Qu'un choix si criminel ne coûte un sang si cher. J'ose tout, je puis tout après un tel oracle. 670
TIMANTE.
La Reine est hors d'état d'y joindre aucun obstacle: Surprise comme vous d'un tel événement, Elle en a de douleur perdu tout sentiment; Et sans doute le Roi livrera la Princesse Avant qu'on l'ait pu voir sortir de sa foiblesse. 675
PHINÉE.
Eh bien! mon amour seul saura jusqu'au trépas, Malgré tous....
ANDROMÈDE.
Le Roi vient; ne vous emportez pas.
SCÈNE IV.
CÉPHÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, PERSÉE, TIMANTE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DU ROI ET DE PHINÉE.
CÉPHÉE.
Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes De ce dernier effort des colères célestes, Si tu sais de ton sort l'impitoyable cours, 680 Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours, Épargne ma douleur, juges-en par sa cause, Et va sans me forcer à te dire autre chose.
ANDROMÈDE.
Seigneur, je vous l'avoue, il est bien rigoureux[585] De tout perdre au moment qu'on se doit croire heureux; Et le coup qui surprend un espoir légitime Porte plus d'une mort au cœur de la victime. Mais enfin il est juste, et je le dois bénir: La cause des malheurs les doit faire finir. Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses, 690 Verra plus de constance en moi qu'en ses promesses: Heureuse, si mes jours un peu précipités Satisfont à ces Dieux pour moi seule irrités, Si je suis la dernière à leur courroux offerte, Si le salut public peut naître de ma perte! 695 Malheureuse pourtant de ce qu'un si grand bien[586] Vous a déjà coûté d'autre sang que le mien, Et que je ne suis pas la première et l'unique Qui rende à votre État la sûreté publique!
PHINÉE.
Quoi? vous vous obstinez encore à me trahir? 700
ANDROMÈDE.
Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir.
PHINÉE.
Honteuse obéissance à qui votre amour cède!
CÉPHÉE.
Obéissance illustre, et digne d'Andromède! Son nom comblé par là d'un immortel honneur....
PHINÉE.
Je l'empêcherai bien, ce funeste bonheur. 705 Andromède est à moi, vous me l'avez donnée; Le ciel pour notre hymen a pris cette journée; Vénus l'a commandé: qui me la peut ôter? Le sort auprès des Dieux se doit-il écouter? Ah! si j'en vois ici les infâmes ministres 710 S'apprêter aux effets de ses ordres sinistres....
CÉPHÉE.
Apprenez que le sort n'agit que sous les Dieux, Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux. Votre perte n'est rien au prix de ma misère: Vous n'êtes qu'amoureux, Phinée, et je suis père[587]. 715 Il est d'autres objets dignes de votre foi[588]; Mais il n'est point ailleurs d'autres filles pour moi[589]. Songez donc mieux qu'un père à ces affreux ravages Que partout de ce monstre épandirent les rages; Et n'en rappelez pas l'épouvantable horreur, 720 Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.
PHINÉE.
Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terres Fasse à tous vos sujets d'impitoyables guerres, Le sang de tout un peuple est trop bien employé Quand celui de ses rois en peut être payé; 725 Et je ne connois point d'autre perte publique Que celle où vous condamne un sort si tyrannique.
CÉPHÉE.
Craignez ces mêmes Dieux qui président au sort.
PHINÉE.
Qu'entre eux-mêmes ces Dieux se montrent donc d'accord. Quelle crainte après tout me pourroit y résoudre? 730 S'ils m'ôtent Andromède, ont-ils quelque autre foudre? Il n'est plus de respect qui puisse rien sur moi; Andromède est mon sort, et mes Dieux, et mon roi; Punissez un impie, et perdez un rebelle; Satisfaites le sort en m'exposant pour elle: 735 J'y cours; mais autrement je jure ses beaux yeux, Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux[590]....
(Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruit, et accompagné d'éclairs redoublés avec tant de promptitude, que cette feinte donne de l'épouvante aussi bien que de l'admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre Éole avec huit vents, dont quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux au milieu de l'air sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite: ce qui n'empêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes.)
SCÈNE V.
ÉOLE, HUIT VENTS, CÉPHÉE, PERSÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, CHŒUR DE NYMPHES, SUITE DU ROI ET DE PHINÉE.
CÉPHÉE.
Arrêtez: ce nuage enferme une tempête Qui peut-être déjà menace votre tête. N'irritez plus les Dieux déjà trop irrités. 740
PHINÉE.
Qu'il crève, ce nuage, et que ces déités....
CÉPHÉE.
Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde....
PHINÉE.
A les trop irriter qu'est-ce que je hasarde? Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu? Tombe, tombe sur moi leur foudre, s'il m'est dû! 745 Mais s'il est quelque main assez lâche et traîtresse Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse, Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux, Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux....
ÉOLE, au milieu de l'air.
Téméraire mortel, n'en dis pas davantage; 750 Tu n'obliges que trop les Dieux à te haïr: Quoi que pense attenter l'orgueil de ton courage, Ils ont trop de moyens de se faire obéir. Connois-moi pour ton infortune; Je suis Éole, roi des vents. 755 Partez, mes orageux suivants, Faites ce qu'ordonne Neptune.