Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 23

Chapter 233,547 wordsPublic domain

Que je porte d'envie à cette illustre sœur, 45 Quoique j'aye à craindre pour elle Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle! Mais quel qu'en soit enfin le mérite et l'honneur, J'aurai du moins cet avantage[550], Que déjà je le vois, que déjà je lui plais, 50 Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits Déjà dans ses pareils je lui trace une image. Je lui montre Pompée, Alexandre, César, Mais comme des héros attachés à son char[551]; Et tout ce haut éclat où je les fais paroître 55 Lui peint plus qu'ils n'étoient, et moins qu'il ne doit être.

LE SOLEIL.

Il en effacera les plus glorieux noms, Dès qu'il pourra lui-même animer son armée; Et tout ce que d'eux tous a dit la renommée Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons. 60 Son père et son aïeul tous rayonnants de gloire, Ces grands rois qu'en tous lieux a suivi la Victoire, Lui voyant emporter sur eux le premier rang, En deviendroient jaloux s'il n'étoit pas leur sang. Mais vole dans mon char, muse; je veux t'apprendre 65 Tout l'avenir d'un roi qui t'est si précieux.

MELPOMÈNE.

Je sais déjà ce qu'on doit en attendre[552], Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.

LE SOLEIL.

Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde; Qu'unissant ensemble nos voix, 70 Nous fassions résonner sur la terre et sur l'onde Qu'il est et le plus jeune et le plus grand des rois.

MELPOMÈNE.

Soleil, j'y vole; attends-moi donc, de grâce.

LE SOLEIL.

Viens, je t'attends, et te fais place.

MELPOMÈNE vole dans le char du Soleil, et y ayant pris place auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la louange du Roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par le chœur de la musique.

Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes; 75 Et vous, antres et bois, Affreux déserts, rochers battus des ondes[553], Redites après nous d'une commune voix: «Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.»

La majesté qui déjà l'environne 80 Charme tous ses François; Il est lui seul digne de sa couronne; Et quand même le ciel l'auroit mise à leur choix, Il seroit le plus jeune et le plus grand des rois[554].

C'est à vos soins, Reine, qu'on doit la gloire 85 De tant de grands exploits; Ils sont partis suivis de la victoire; Et l'ordre merveilleux dont vous donnez ses lois Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.

LE SOLEIL.

Voilà ce que je dis sans cesse 90 Dans tout mon large tour. Mais c'est trop retarder le jour; Allons, muse, l'heure me presse, Et ma rapidité Doit regagner le temps que sur cette province, 95 Pour contempler ce prince, Je me suis arrêté.

(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans son char, pour aller publier ensemble la même chose au reste de l'univers.)

FIN DU PROLOGUE.

[544] Dans l'édition de 1663, toutes les décorations précèdent la liste des acteurs.

[545] VAR. (Dessein): L'ouverture du théâtre fait voir aux spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant successivement au-dessus les uns des autres, portent le faîte jusqu'aux nues. Le pied de cette montagne est percé à jour, à la façon de celle qu'on rencontre sur le chemin de Rome à Naples[545-a], et cette ouverture paroît comme une grotte profonde, qui fait voir la mer en éloignement. Des deux côtés du théâtre en bas est une forêt d'arbres entrelacés les uns dans les autres, etc.

[545-a]: Corneille veut sans doute parler du Pausilippe, montagne traversée par une grotte de sept cents mètres de long, sur le chemin de Naples à Pouzzoles.

[546] L'édition de 1682 porte, évidemment par erreur: «tiré par quatre chevaux, etc.»

[547] Les éditions de 1651-56 écrivent ainsi ce mot: «annoblira.»

[548] _Var._ Et lui faire avec joie attendre les années. (1651-56)

[549] _Var._ J'aurai sur elle au moins cet avantage. (1651-64)

[550] Dans un _Remerciement au Roi_, composé à l'occasion des gratifications de 1662 et publié dans les _Délices de la poésie galante_ vers la fin de l'année suivante, Corneille cite ainsi avec complaisance ces vers du prologue d'_Andromède_:

On y voit le Soleil instruire Melpomène Et lui dire qu'un jour Alexandre et César Sembleroient des vaincus attachés à ton char.

C'est sans doute ce qui les a rappelés à Boileau, lorsqu'il a dit en 1669, dans sa première épître, adressée au Roi:

Ce n'est pas qu'aisément, comme un autre, à ton char Je ne pusse attacher Alexandre et César.

[551] _Var._ Je sais déjà ce qu'on en doit attendre. (1655)

[552] _Var._ Et vous, rochers battus des ondes. (Dessein)

[553] «Racine a heureusement imité cet endroit dans sa _Bérénice_ (acte I, scène V):

Parle, peut-on le voir sans penser comme moi, Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître?»

(_Voltaire._)

ACTE I.

DÉCORATION DU PREMIER ACTE.

Cette grande masse de montagne et ces rochers élevés les uns sur les autres qui la composoient, ayant disparu en un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville capitale du royaume de Céphée[554], ou plutôt la place publique de cette ville. Les deux côtés et le fond du théâtre sont des palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui gardent admirablement l'égalité et les justesses de la perspective[555]. Après que les yeux ont eu loisir de se satisfaire à considérer leur beauté, la reine Cassiope paroît comme passant par cette place pour aller au temple[556]: elle est conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un cavalier de grand mérite, qu'elle entretient des malheurs publics, attendant que le Roi la rejoigne pour aller à ce temple de compagnie.

SCÈNE PREMIÈRE.

CASSIOPE, PERSÉE, SUITE DE LA REINE.

CASSIOPE.

Généreux inconnu, qui chez tous les monarques Portez de vos vertus les éclatantes marques, Et dont l'aspect suffit pour convaincre nos yeux 100 Que vous sortez du sang ou des rois ou des Dieux, Puisque vous avez vu le sujet de ce crime Que chaque mois expie une telle victime, Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le Roi, Soyez-y juste juge entre les Dieux et moi. 105 Jugez de mon forfait, jugez de leur colère; Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mère, S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant.

PERSÉE.

J'en ai déjà jugé, Reine, en vous imitant; Et si de vos malheurs la cause ne procède, 110 Que d'avoir fait justice aux beautés d'Andromède, Si c'est là ce forfait digne d'un tel courroux, Je veux être à jamais coupable comme vous. Mais comme un bruit confus m'apprend ce mal extrême, Ne le puis-je, Madame, apprendre de vous-même 115 Pour mieux renouveler ce crime glorieux Où soudain la raison est complice des yeux?

CASSIOPE.

Écoutez: la douleur se soulage à se plaindre; Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye à craindre, Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié 120 Semble en notre faveur en prendre la moitié. Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée: Nos peuples, tous ravis de ces illustres nœuds, Sur les bords de la mer dressèrent force jeux; 125 Elle en donnoit les prix. Dispensez ma tristesse De vous dépeindre ici la publique allégresse[557]; On décrit mal la joie au milieu des malheurs, Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs. O jour, que ta mémoire encore m'est cruelle! 130 Andromède jamais ne me parut si belle; Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux: «Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l'onde, Et promit à ses yeux la conquête du monde, 135 Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau Les miroirs vagabonds de son flottant berceau.» A ce fameux spectacle on vit les Néréides Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides, Et pour nouvelle pompe à ces nobles ébats 140 A l'envi de la Terre étaler leurs appas. Elles virent ma fille; et leurs regards à peine Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine, Que par des traits plus forts se sentant effacer, Éblouis et confus je les vis s'abaisser, 145 Examiner les leurs, et sur tous leurs visages En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages. Je les vis se choisir jusqu'à cinq et six fois, Et rougir aussitôt nous comparant leur choix; Et cette vanité qu'en toutes les familles 150 On voit si naturelle aux mères pour leurs filles, Leur cria par ma bouche: En est-il parmi vous, O nymphes! qui ne cède à des attraits si doux? Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles[558], Qu'entre nous la nature en forme de plus belles?» 155 Je m'emportois sans doute, et c'en étoit trop dit: Je les vis s'en cacher de honte et de dépit; J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles: L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles[559]; J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux 160 Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous. C'eût été peu des flots: la soudaine tempête, Qui trouble notre joie et dissipe la fête, Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords Un monstre contre nous armé de mille morts. 165 Nous fuyons, mais en vain; il suit, il brise, il tue; Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue. Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts; Son haleine est poison, et poison ses regards: Il ravage, il désole et nos champs et nos villes[560], 170 Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles. Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus, Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus, Nous courons à l'oracle en de telles alarmes; Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes: 175 «Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois Au monstre qui le venge une fille à son choix, Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède; Le sort vous montrera Celle qu'il agréera: 180 Différez cependant les noces d'Andromède.» Comme dans un grand mal un moindre semble doux, Nous prenons pour faveur ce reste de courroux. Le monstre disparu nous rend un peu de joie: On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie, 185 Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement: Si l'on souffre un peu moins, on craint également; Et toutes nous tremblons devant une infortune Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une. La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois; 190 J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois. Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées, Mais des beautés, hélas! dignes d'être adorées, Et de qui tous les traits, pleins d'un céleste feu, Ne cédoient qu'à ma fille, et lui cédoient bien peu; 195 Comme si choisissant de plus belle en plus belle, Le sort par ces degrés tâchoit d'approcher d'elle, Et que pour élever ses traits jusques à nous, Il essayât sa force et mesurât ses coups. Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare; 200 Et le sixième choix aujourd'hui se prépare: On le va faire au temple; et je sens malgré moi Des mouvements secrets redoubler mon effroi. Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice, Qui jamais à mes vœux ne parut si propice; 205 Et toutefois mon cœur, à force de trembler, Semble prévoir le coup qui le doit accabler. Vous donc, qui connoissez et mon crime et sa peine, Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine, Et si le ciel devoit tant de sévérité 210 Aux premiers mouvements d'un peu de vanité.

PERSÉE.

Oui, Madame, il est juste; et j'avouerai moi-même Qu'en le blâmant tantôt j'ai commis un blasphème. Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement, Quel grand crime il punit d'un si grand châtiment. 215 Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères Qu'il veuille s'abaisser à suivre leurs colères; Et quand votre mépris en fit comparaison, Il voyoit mieux que vous que vous aviez raison. Il venge, et c'est de là que votre mal procède, 220 L'injustice rendue aux beautés d'Andromède. Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit! Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit, Aux Dieux qu'elle captive; et ces rivaux célestes S'opposent à des nœuds à sa gloire funestes, 225 En sauvent les appas qui les ont éblouis, Punissent vos sujets qui s'en sont réjouis. Jupiter, résolu de l'ôter à Phinée, Exprès par son oracle en défend l'hyménée. A sa flamme peut-être il veut la réserver; 230 Ou s'il peut se résoudre enfin à s'en priver, A quelqu'un de ses fils sans doute il la destine; Et voilà de vos maux la secrète origine. Faites cesser l'offense, et le même moment Fera cesser ici son juste châtiment. 235

CASSIOPE.

Vous montrez pour ma fille une trop haute estime, Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime, Dont la civilité me force de juger Que vous ne m'accusez qu'afin de m'obliger. Si quelquefois les Dieux pour des beautés mortelles 240 Quittent de leur séjour les clartés éternelles, Ces mêmes Dieux aussi, de leur grandeur jaloux, Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous; Et quand pour l'espérer, je serois assez folle, Le Roi, dont tout dépend, est homme de parole; 245 Il a promis sa fille, et verra tout périr Avant qu'à se dédire il veuille recourir. Il tient cette alliance et glorieuse et chère: Phinée est de son sang, il est fils de son frère.

PERSÉE.

Reine, le sang des Dieux vaut bien celui des rois.... 250 Mais nous en parlerons encor quelque autre fois. Voici le Roi qui vient.

SCÈNE II.

CÉPHÉE, CASSIOPE, PHINÉE, PERSÉE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CÉPHÉE.

N'en parlons plus, Phinée, Et laissons d'Andromède aller la destinée, Votre amour fait pour elle un inutile effort: Je la dois comme une autre au triste choix du sort. 255 Elle est cause du mal, puisqu'elle l'est du crime: Peut-être qu'il la veut pour dernière victime, Et que nos châtiments deviendroient éternels, S'ils ne pouvoient tomber sur les vrais criminels.

PHINÉE.

Est-ce un crime en ces lieux, Seigneur, que d'être belle?

CÉPHÉE.

Elle a rendu par là sa mère criminelle.

PHINÉE.

C'est donc un crime ici que d'avoir de bons yeux Qui sachent bien juger d'un tel présent des cieux?

CÉPHÉE.

Qui veut en bien juger n'a point le privilége D'aller jusqu'au blasphème et jusqu'au sacrilège. 265

CASSIOPE.

Ce blasphème, Seigneur, de quoi vous m'accusez....

CÉPHÉE.

Madame, après les maux que vous avez causés, C'est à vous à pleurer, et non à vous défendre. Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre; Et ne laissez paroître en cette occasion 270 Que larmes, que soupirs, et que confusion.

(A Phinée.)

Je vous le dis encore, elle la crut trop belle; Et peut-être le sort l'en veut punir en elle: Dérober Andromède à cette élection, C'est dérober sa mère à sa punition. 275

PHINÉE.

Déjà cinq fois, Seigneur, à ce choix exposée, Vous voyez que cinq fois le sort l'a refusée.

CÉPHÉE.

Si le courroux du ciel n'en veut point à ses jours, Ce qu'il a fait cinq fois il le fera toujours.

PHINÉE.

Le tenter si souvent, c'est lasser sa clémence: 280 Il pourra vous punir de trop de confiance: Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander, Et c'est un crime enfin que de tant hasarder[561]. Mais quoi? n'est-il, Seigneur, ni bonté paternelle, Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle? 285

CÉPHÉE.

Ah! ne m'arrachez point mon sentiment secret, Phinée, il est tout vrai, je l'expose à regret. J'aime que votre amour en sa faveur me presse; La nature en mon cœur avec lui s'intéresse; Mais elle ne sauroit mettre d'accord en moi 290 Les tendresses d'un père et les devoirs d'un roi; Et par une justice à moi-même sévère, Je vous refuse en roi ce que je veux en père.

PHINÉE.

Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois Dont l'aveugle rigueur s'étend jusques aux rois? 295

CÉPHÉE.

Celles que font les Dieux, qui, tous rois que nous sommes, Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes, Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir Que pour le mesurer aux règles du devoir. Que diroient mes sujets si je me faisois grâce, 300 Et si, durant qu'au monstre on expose leur race, Ils voyoient, par un droit tyrannique et honteux, Le crime en ma maison, et la peine sur eux?

PHINÉE.

Heureux sont les sujets, heureuses les provinces Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes! 305

CÉPHÉE.

Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets, Quand il se fait justice ainsi qu'à ses sujets! Notre oracle, après tout, n'excepte point ma fille: Ses termes généraux comprennent ma famille; Et ne confondre pas ce qu'il a confondu, 310 C'est se mettre au-dessus du dieu qui l'a rendu.

PERSÉE.

Seigneur, s'il m'est permis d'entendre votre oracle, Je crois qu'à sa prière il donne peu d'obstacle; Il parle d'Andromède, il la nomme, il suffit, Arrêtez-vous pour elle à ce qu'il vous en dit: 315 La séparer longtemps d'un amant si fidèle, C'est tout le châtiment qu'il semble vouloir d'elle. Différez son hymen sans l'exposer au choix. Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois, Quand il leur a montré quelque légère haine, 320 Répand sur leurs sujets le reste de leur peine.

CÉPHÉE.

Vous prenez mal l'oracle; et pour l'expliquer mieux, Sachez[562].... Mais quel éclat vient de frapper mes yeux? D'où partent ces longs traits de nouvelles lumières?

(Le ciel s'ouvre durant cette contestation du Roi avec Phinée, et fait voir dans un profond éloignement l'étoile de Vénus, qui sert de machine pour apporter cette déesse jusqu'au milieu du théâtre. Elle s'avance lentement sans que l'œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue; et cependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.)

PERSÉE.

Du ciel qui vient d'ouvrir ses luisantes barrières, 325 D'où quelque déité vient, ce semble, ici-bas Terminer elle-même entre vous ces débats.

CASSIOPE.

Ah! je la reconnois, la déesse d'Éryce; C'est elle, c'est Vénus, à mes vœux si propice: Je vois dans ses[563] regards mon bonheur renaissant, 330 Peuple, faites des vœux, tandis qu'elle descend.

SCÈNE III.

VÉNUS, CÉPHÉE, CASSIOPE, PERSÉE, PHINÉE. CHŒUR DE MUSIQUE, SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CHŒUR[564].

Reine de Paphe et d'Amathonte, Mère d'Amour, et fille de la mer, Peux-tu voir sans un peu de honte Que contre nous elle ait voulu s'armer, 335 Et que du même sein qui fut ton origine Sorte notre ruine?

Peux-tu voir que de la même onde Il ose naître un tel monstre après toi? Que d'où vient tant de bien au monde 340 Il vienne enfin tant de mal et d'effroi, Et que l'heureux berceau de ta beauté suprême Enfante l'horreur même?

Venge l'honneur de ta naissance Qu'on a souillé par un tel attentat; 345 Rends-lui sa première innocence, Et tu rendras le calme à tout l'État[565]; Et nous dirons enfin que d'où le mal procède Part aussi le remède.

CASSIOPE.

Peuple, elle veut parler: silence à la Déesse; 350 Silence, et préparez vos cœurs à l'allégresse. Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer; Écoutez-en l'effet qu'elle va prononcer.

VÉNUS, au milieu de l'air.

Ne tremblez plus, mortels; ne tremble plus, ô mère! On va jeter le sort pour la dernière fois, 355 Et le ciel ne veut plus qu'un choix Pour apaiser de tout point sa colère. Andromède ce soir aura l'illustre époux Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne. Préparez son hymen, où, pour faveur insigne, 360 Les Dieux ont résolu de se joindre avec vous.

PHINÉE, à Céphée.

Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse, Seigneur, l'heureux arrêt qu'a donné la Déesse.

CÉPHÉE.

Allez, l'impatience est trop juste aux amants.

CASSIOPE, voyant remonter Vénus[566].

Suivons-la dans le ciel par nos remercîments; 365 Et d'une voix commune adorant sa puissance, Montrons à ses faveurs notre reconnoissance.

CHŒUR[567].

Ainsi toujours sur tes autels Tous les mortels Offrent leurs cœurs en sacrifice! 370 Ainsi le Zéphyre en tout temps Sur tes palais de Cythère et d'Éryce Fasse régner les grâces du printemps! Daigne affermir l'heureuse paix Qu'à nos souhaits 375 Vient de promettre ton oracle; Et fais pour ces jeunes amants, Pour qui tu viens de faire ce miracle, Un siècle entier de doux ravissements.

Dans nos campagnes et nos bois 380 Toutes nos voix Béniront tes douces atteintes; Et dans les rochers d'alentour, La même Écho qui redisoit nos plaintes Ne redira que des soupirs d'amour. 385

CÉPHÉE.

C'est assez.... la Déesse est déjà disparue; Ses dernières clartés se perdent dans la nue; Allons jeter le sort pour la dernière fois. Malheureux le dernier que foudroiera son choix, Et dont en ce grand jour la perte domestique 390 Souillera de ses pleurs l'allégresse publique! Madame, cependant, songez à préparer Cet hymen que les Dieux veulent tant honorer: Rendez-en l'appareil digne de ma puissance, Et digne, s'il se peut, d'une telle présence. 395

CASSIOPE.

J'obéis avec joie, et c'est me commander Ce qu'avec passion j'allois vous demander.

SCÈNE IV.

CASSIOPE, PERSÉE, SUITE DE LA REINE.

CASSIOPE.

Eh bien! vous le voyez, ce n'étoit pas un crime, Et les Dieux ont trouvé cet hymen légitime, Puisque leur ordre exprès nous le fait achever, 400 Et que par leur présence ils doivent l'approuver. Mais quoi? vous soupirez?

PERSÉE.

J'en ai bien lieu, Madame.

CASSIOPE.

Le sujet?

PERSÉE.

Votre joie.

CASSIOPE.

Elle vous gêne l'âme?

PERSÉE.