Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 21

Chapter 213,925 wordsPublic domain

Il ne reste plus qu'à me défendre du blâme que je prévois de quelques censeurs, qui trouveront mauvais que j'emploie mon style, destiné au récit de la vérité, à exprimer des feintes; mais outre l'exemple qu'ils en ont déjà en mes ouvrages, comme au récit que je fis il y a quelques années de ce qui fut représenté en la tragi-comédie d'_Orphée_[492], je les prie de croire qu'un auteur ne doit pas toujours demeurer dans le sérieux, qui lasseroit autrement bientôt son lecteur, au lieu de le tenir en haleine, comme j'estime avoir fait près de vingt années, et qu'un historien ne blesse point la vérité quand il raconte les choses ainsi qu'elles se sont faites: étant vrai de dire que l'action dont je vous viens d'entretenir s'est ainsi passée, et que comme lorsque Dieu nous aura donné la paix, les joutes, les carrousels, les tournois et les autres guerres feintes ne mériteront pas moins de vous désennuyer par leur lecture, qu'ils feront les plus dignes personnes de l'État par leur représentation, et que font à présent les exploits véritables, aussi ne doit-on pas trouver étrange que je fasse part aux absents d'un divertissement que le plus grand roi du monde n'a pas jugé indigne de sa présence.

Je dois ma recommandation à tous ceux qui l'ont méritée du public; et ayant vu que Cicéron a défendu le comédien Roscius de la même ardeur qu'il avoit employée pour le roi Déjotare, je ne vois pas que mes héros, non plus que les rois et les empereurs mêmes, les actions desquels je donne au public, se doivent offenser que j'imite en mes petits ouvrages ce père de l'éloquence.

* * * * *

A Paris, du Bureau d'Adresse aux Galeries du Louvre, devant la rue S. Thomas, le 18 février 1650. Avec privilége.

[481] Cette relation, qui occupe tout un Extraordinaire de la _Gazette_, forme le nº 27, p. 245-260, de l'année 1650. Voyez ci-dessus, p. 252.

[482]

_Barbara pyramidum sileat miracula Memphis_; . . . . . . . . . . . . . . _Omnis Cæsareo cedat labor amphitheatro._

(Martial, _Épigramme_ I.)

[483] Voyez ci-dessus, p. 277.

[484] Allusion au récit fréquemment répété de la lutte de Parrhasius et Zeuxis. Ce dernier offrit aux regards un tableau présentant une corbeille pleine de raisins, qui avait trompé les oiseaux mêmes; Parrhasius montra à son tour son ouvrage, et Zeuxis s'écria: «Tirez donc ce rideau.» Or le rideau était le tableau lui-même.

[485] Marcus Æmilius Scaurus fit construire, l'an 675 de Rome, soixante-dix-huit ans avant Jésus-Christ, pour le seul temps de son édilité, un théâtre dont la scène se composait de trois ordres d'architecture: le premier de marbre, le second de verre, et le troisième doré.

[486] Ce mot est ici au masculin. Remarquons toutefois que les dictionnaires du dix-septième siècle le font féminin.

[487] Voyez la _Notice_, p. 252 et 253.

[488] Salmonée, fils d'Éole, foudroyé par Jupiter.

[489] . . . . . . . . . . . . _Et fortasse cupressum Scis simulare; quid hoc si fractis enatat exspes Navibus, ære dato qui pingitur?......._

(_Art poétique_, vers 19.)

[490] Il y a _summissions_ dans le texte de Renaudot.

[491] L'_h_ de _héros_ n'est aspirée ni ici, ni dans la page suivante (dernier paragraphe).

[492] Voyez la _Notice_, p. 246.

EPÎTRE

A

M. M. M. M.[493].

MADAME,

C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi, et je m'assure que vous aurez de la peine vous-même à reconnoître que c'est vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à l'exécution de vos commandements. Vous l'avez voulu, et j'obéis; je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-même; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c'est à vous que ce compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois[494]. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapports ses aventures ont avec les vôtres: ce seroit vous faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l'attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

MADAME,

Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,

CORNEILLE[495].

[493] On a supposé qu'_Andromède_ avait été jouée pour la première fois sur le théâtre du Petit-Bourbon par les troupes réunies de Molière et de Dufresne, que Madeleine Béjart remplissait le rôle de Vénus et que la pièce lui était dédiée. «Ces quatre lettres hiéroglyphiques..., dit M. Paul Lacroix dans _la Jeunesse de Molière_ (p. 73), pourraient être ainsi interprétées en forme de rébus: _Ah! aime, aime, aime, aime!_ Elles signifieraient d'ailleurs plus naturellement: _A Mademoiselle Madeleine, Madame Modène_.» Hâtons-nous d'ajouter que le savant bibliophile déclare lui-même la conjecture «un peu aventurée» (p. 70).--L'_Épître_ et l'_Argument_ ne se trouvent que dans les éditions antérieures à 1660. Les deux premiers tiers de l'_Argument_ sont aussi dans l'édition du _Dessein_.

[494] L'édition de 1654 porte, par erreur sans doute: «que vous en dois.»

[495] Par une faute singulière, l'_Épître_, dans l'édition de 1656, est signée T. CORNEILLE.

ARGUMENT

TIRÉ DU QUATRIÈME ET CINQUIÈME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE.

«Cassiope, femme de Céphée, roi d'Éthiopie, fut si vaine de sa beauté, qu'elle osa la préférer à celle des Néréides, dont ces nymphes irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l'obéissance du Roi son mari, que les forces humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on recourut à l'oracle de Jupiter Ammon. La réponse qu'en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d'exposer à ce monstre Andromède, leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter ce triste arrêt; et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n'attendoit que la mort, lorsque Persée, fils de Jupiter et de Danaé, passant par hasard, jeta les yeux sur elle: il revenoit de la conquête glorieuse de la tête de Méduse, qu'il portoit sous son bouclier, et voloit au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avoit attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint Mercure. Ce fut d'elle-même qu'il apprit la cause de sa disgrâce; et l'amour que ses premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étoient devenus si précieux. Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seroient pour lui, et reçut les effets de cette promesse sitôt qu'il eut tué le monstre. Le Roi et la Reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur; mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée, frère du Roi, et oncle de la Princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés; et Persée s'en défendit quelque temps sans autre secours[496] que celui de sa valeur et de quelques amis généreux; mais se voyant près de succomber sous le nombre[497], il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu'il tira de sous[498] son bouclier; et l'exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivoient, cette fatale vue les convertit en autant de statues de pierre, qui servirent d'ornement au même palais qu'ils vouloient teindre du sang de ce héros[499].»

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j'ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l'art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d'agrément.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on tirât au sort pour voir celle qui lui devoit être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième.

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusques à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paroître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter[500] Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne[501].

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure[502], je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel climat[503]. La topographie moderne de ces contrées-là[504] n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ce n'est pas que les Mores[505] les plus noirs n'ayent leurs beautés à leur mode; mais il n'est pas vraisemblable que Persée, qui étoit Grec, et né dans Argos[506], fût devenu amoureux d'Andromède, si elle eût été de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres et surtout l'autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d'Andromède[507]. Ma scène sera donc, s'il vous plaît, dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer; et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira[508].

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n'ai employée[509] qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre; mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important[510]. Il n'en va pas de même des machines, qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments[511] détachés; elles en font le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires, que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poëme; mais aussi faut-il que j'avoue que le sieur Torrelli[512] s'est surmonté lui-même à en exécuter les desseins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos: de sorte que s'il m'est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce, il lui en est dû bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l'air dans cette magnifique étoile, avec tant d'art et de pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiration. Il en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a inventé l'exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il sera malaisé d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que, quelque effort d'imagination que j'aye fait depuis, je n'ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d'ornements extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse; je n'en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire de ce que j'avance. En attendant, recevez celui-ci comme le plus achevé qui aye encore paru sur nos théâtres; et souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans _Cinna_ ou dans _Rodogune_, parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aye fui ou négligé aucunes occasions; mais il s'en est rencontré si peu, que j'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pour les yeux.

[496] VAR. (Dessein): sans aucun secours.

[497] VAR. (Dessein): sous le nombre des autres.

[498] VAR. (édit. de 1655): de dessous.

[499] Ce premier paragraphe de l'_Argument_ n'est pas une traduction, mais une rapide analyse de la fin du livre IV et du commencement du livre V des _Métamorphoses_.

[500] VAR. (Dessein): ne manquent point à nous représenter.

[501] VAR. (Dessein): n'en eût pas été digne.

[502] VAR. (Dessein): cette histoire.

[503] Voyez ci-après, p. 301 et 302.

[504] VAR. (Dessein): de ces contrées.

[505] Telle est l'orthographe du mot dans toutes les éditions. Voyez tome III, p. 136, note 2.

[506] VAR. (Dessein): qui étoit Grec, né dans Argos.

[507] «Vous ayant enfantée blanche, qui est couleur estrange aux Æthiopiens, quant à moy j'en congneu bien la cause, que c'estoit pour avoir eu tout droit devant mes yeux la pourtraiture d'Andromeda toute nue, telle comme si Perseus l'eust n'agueres retirée du rocher, là où elle avoit esté exposée au monstre marin, qui fut la cause que vous fustes sur le champ conceuë et formée à la mal'heure toute semblable à elle.» (_L'Histoire æthiopique de Heliodorus_.... nouvellement traduite de Grec en François (par Jacques Amyot).--Paris, J. Longis, 1547, in-fol., fol. 57 recto.)

[508] L'édition du _Dessein_ a ici de plus ces cinq mots: «Je passe à nos machines,» par lesquels elle termine l'_Argument_.

[509] Telle est l'orthographe de toutes les éditions.

[510] Voyez ci-dessus, p. 278.

[511] Dans l'édition de 1655 il y a «les agréments;» c'est sans doute une faute.

[512] L'édition de 1655 donne seule _Torelli_, avec une seule _r_.

EXAMEN.

Le sujet de cette pièce est si connu par ce qu'en dit Ovide au 4. et 5. livre de ses _Métamorphoses_, qu'il n'est point besoin d'en importuner le lecteur. Je me contenterai de lui rendre compte de ce que j'y ai changé, tant par la liberté de l'art, que par la nécessité de l'ordre du théâtre, et pour donner plus d'éclat à sa représentation.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté est plus parfaite, et que le jugement étant moins formé donne plus de lieu[517] à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on jetât le sort pour voir celle qui lui devoit être livrée; et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième, qui par là devient un jour illustre, remarquable, et attendu non-seulement par tous les acteurs de la tragédie, mais par tous les sujets d'un roi[514].

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusqu'à la fin[511] des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût paru un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire voir[516] leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire, merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, et que sa ville capitale fût sur le bord de la mer.

Je sais bien, qu'au rapport de Pline[517] les habitants de Joppé, qu'on nomme aujourd'hui Jaffa dans la Palestine, ont prétendu que cette histoire s'étoit passée chez eux: ils envoyèrent à Rome des os de poisson d'une grandeur extraordinaire, qu'ils disoient être du monstre à qui Andromède avoit été exposée. Ils montraient un rocher proche de leur ville, où ils assuroient qu'elle avoit été attachée; et encore maintenant ils se vantent de ces marques d'antiquité à nos pèlerins qui vont en Jérusalem, et prennent terre en leur port. Il se peut faire que cela parte d'une affectation autrefois assez ordinaire aux peuples du paganisme, qui s'attribuoient à haute gloire d'avoir chez eux ces vestiges de la vieille fable, que l'erreur commune y faisoit passer pour histoire. Ils se croyoient par là bien fondés à se donner cette prérogative d'être d'une origine plus ancienne que leurs voisins, et prenoient avidement toute sorte d'occasions de satisfaire à cette ambition. Ainsi il n'a fallu que la rencontre par hasard de ces os monstreux que la mer avoit jetés sur leurs rivages, pour leur donner lieu de s'emparer de cette fiction, et de placer la scène de cette aventure au pied de leurs rochers. Pour moi, je me suis attaché à Ovide, qui la fait arriver en Éthiopie, où il met le royaume de Céphée par ces vers:

_Æthiopum populos, Cepheaque conspicit arva; Illic immeritam maternæ pendere linguæ Andromedam pœnas_, etc.[518]

Il se pouvoit faire que Céphée eût conquis cette ville de Joppé, et la Syrie même, où elle est située. Pline l'assure au 29. chapitre du 6. livre, par cette raison que l'histoire d'Andromède s'y est passée: _Æthiopiam imperitasse Syriæ, Cephei regis ætate, patet Andromedæ fabulis_[519]. Mais ceux qui voudront contester cette opinion peuvent répondre que ce n'est que prouver une erreur par une autre erreur, et éclaircir une chose douteuse par une encore plus incertaine. Quoi qu'il en soit, celle d'Ovide ne peut subsister avec celle-là; et quelques bons yeux qu'eût Persée, il est impossible qu'il découvrît d'une seule vue l'Éthiopie et Joppé, ce qu'il auroit dû faire, si ce qu'entend le poëte par _Cephea arva_ n'étoit autre chose que son territoire.

Le même Ovide, dans quelqu'une de ses épîtres, ne fait pas Andromède blanche, mais basanée:

_Andromede patriæ fusca colore suæ_[520].

Néanmoins, dans la Métamorphose, il nous en donne une autre idée à former, lorsqu'il dit que, n'eût été ses cheveux qui voltigeoient au gré du vent, et les larmes qui lui couloient des yeux, Persée l'eût prise pour une statue de marbre:

_Marmoreum ratus esset opus_[521];