Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 19
Persée, demeuré seul avec ce déplorable père, l'assure qu'il la va secourir. Ce monarque l'en veut détourner sur l'impossibilité de l'entreprise, en laquelle vingt amants avoient succombé pour Nérée il n'y avoit qu'un mois; mais ce héros, loin de s'étonner, lui dit hautement qu'il trouvera des chemins inconnus aux hommes, pour faire en sorte que l'oracle de Vénus ait son effet, et l'expliquant à son avantage, il ajoute que les vents n'arrachent point Andromède à Phinée pour la perdre, mais seulement pour la rendre à un époux plus digne d'elle. Après cela, il quitte le Roi sans se faire connoître davantage, et ce monarque se retire pour aller faire des vœux qu'il ne croit pas qu'on veuille exaucer.
[465] Après les mots: «de plus de mille pas;» voyez ci-après, p. 335.
[466] Voyez p. 338.
[467] Voyez p. 339.
[468] Voyez p. 340.
ACTE III.
SCÈNE I.
....[469] Timante vient sur le rivage, suivi d'un gros de peuple qui cherche ce que sa princesse est devenue. Ils la découvrent, comme ces vents se retirent après l'avoir attachée, et lui entendant pousser quelques soupirs, ils prêtent silence à ses plaintes. Andromède les continue; mais elle n'a plus cette fermeté de courage qu'elle avoit montrée en la présence de son père et de son amant. L'abandonnement où elle se voit, et les approches d'une mort aussi infaillible qu'épouvantable, ébranlent son grand cœur, et sa foiblesse paroîtroit toute entière si elle n'étoit interrompue par les désespoirs de la Reine.
SCÈNE II.
Cette déplorable mère se fait voir toute furieuse, et sa fureur garde encore le caractère de la vanité qui l'a précipitée en des malheurs si grands. Après avoir accusé les Dieux d'injustice de punir la fille des crimes dont sa mère est seule coupable, elle en impute la cause à leur jalousie, et à la juste crainte qu'ils doivent avoir qu'Andromède n'eût plus d'autels qu'eux s'ils la laissoient vivre. Elle leur reproche ensuite leur aveuglement ou stupidité, de ce qu'ils ne sont pas tous assez amoureux de sa fille pour la sauver; elle soutient que Jupiter a changé de forme pour des beautés moindres; elle dit la même chose de Neptune, d'Apollon et des autres; il n'est pas jusques aux Tritons qu'elle ne fasse criminels de n'avoir point d'amour pour elle, et de n'écraser pas leur monstre à ses pieds en dépit de leurs Néréides.
SCÈNE III[470].
Il semble que ces impiétés hâtent ce monstre de paroître; on le voit dans l'éloignement, bondissant au milieu des flots, et cependant qu'il s'avance, la Reine, au défaut des Dieux, appelle Phinée au secours. Andromède l'excuse d'une voix languissante, et veut persuader à sa mère qu'il est mort de douleur, puisqu'il ne se présente pas pour la défendre. Le dernier recours de cette désespérée est à cet illustre inconnu, qu'elle avoit entendu se vanter d'une si haute naissance et de tant d'amour pour la princesse sa fille. Elle la lui offre, quoiqu'elle ne le voie pas. Cependant le monstre approche et personne ne vient au secours. Elle veut se jeter dans la mer, pour être du moins dévorée la première; mais comme elle s'élance,
SCÈNE IV.
Timante la retient et lui fait voir Persée monté sur le cheval Pégase, qui fond du haut des nues pour combattre ce monstre. Elle l'encourage au combat par l'assurance qu'elle lui donne qu'Andromède sera pour lui, s'il en sort victorieux. Le peuple, pour l'encourager aussi de sa part, l'anime par ces paroles qu'il chante durant son combat, et qui ne sont qu'une répétition des promesses de la Reine:
CHŒUR DE MUSIQUE.
Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête[471]....
Cet air chanté, on voit Persée victorieux, le monstre mort, la Reine ravie, et Andromède qui commence à respirer. Après quelques civilités, Persée, suivant le pouvoir qu'il avoit obtenu de son père Jupiter, commande aux vents de rendre Andromède au lieu même d'où ils l'ont enlevée. Ils obéissent aussitôt, et on les voit reporter cette princesse au-dessus des flots par le même chemin qu'ils l'avoient apportée au commencement de cet acte. Ensuite Persée revole en haut sur son cheval ailé, et après avoir fait un caracol admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparoître la Princesse. Tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de ce chant de victoire:
Le monstre est mort, crions victoire[472]....
SCÈNE V.
Sitôt que cette musique a cessé, la Reine et le peuple se retirent, et trois Néréides s'élèvent du milieu des flots. Leur entretien n'est que de l'affront qu'elles viennent de recevoir par la mort du monstre qui les vengeoit, et par la délivrance de leur victime; elles en veulent aller faire leurs plaintes au palais de Neptune, mais
SCÈNE VI.
Ce Dieu les prévient et se fait voir sur une conque de nacre tirée par deux chevaux marins. Il leur témoigne d'abord qu'il est encore plus en colère qu'elles, de ce que Jupiter, son frère, l'envoie braver jusque dans son empire par un de ses fils; il leur promet d'intéresser Pluton et Junon avec lui pour les venger, et les assure qu'il a su du Destin qu'Andromède n'auroit jamais de mari en terre: si bien que ces nymphes, consolées par cette assurance qu'il leur donne, se replongent avec lui dans la mer, et l'acte finit.
[469] Après les mots: «au pied d'un de ces rochers;» voyez ci-après, p. 352.
[470] Dans le _Dessein_, Corneille coupe en deux la scène II de la tragédie.
[471] Voyez scène III, p. 359.
[472] Voyez scène III, p. 361.
ACTE IV.
....[473] C'est dans cette salle qu'Andromède reçoit les adorations de son libérateur:
SCÈNE I.
J'appelle ainsi les submissions que lui fait ce héros. Vénus a prononcé pour lui; le Roi et la Reine viennent de se déclarer en sa faveur; cependant il est si généreux qu'il renonce à tous ces avantages, et lui en fait un sacrifice pour remettre tout à son choix et ne l'obtenir que d'elle-même. Il mourra de douleur s'il la voit possédée par un autre; mais il préfère cette mort à la gloire de la posséder contre son inclination. Cette mort même lui sera douce, si elle épargne quelques soupirs à sa princesse, et la défait d'un obstacle à ses contentements. Ce grand respect achève de la gagner; mais comme elle est prête de lui avouer qu'elle n'est pas insensible pour lui, ce même respect ne peut souffrir qu'elle décide de sa fortune qu'il ne soit parti. Il ne veut pas que sa vue entretienne dans son esprit le souvenir du service qu'il lui vient de rendre; il craint que sa présence ne l'oblige à faire par civilité quelque violence à ses sentiments, et ne soit cause que la reconnoissance l'emporte au préjudice de l'amour; il la conjure de ne penser qu'à se satisfaire, sans prendre aucun soin de lui, et après lui avoir protesté de nouveau qu'il mourra trop content pourvu qu'elle vive contente, il la quitte sans lui donner le loisir de lui répondre autre chose, sinon qu'un homme qui a tout mérité doit tout espérer.
SCÈNE II.
Andromède s'étonne avec ses filles du prompt changement qu'elle reconnoît en son cœur, et ne peut comprendre comme en moins d'un jour elle peut aimer si fortement un autre que Phinée. Une d'elles l'assure qu'il n'est pas plus difficile aux Dieux de changer son cœur, qu'il leur a été de changer son destin, et lui dit que l'estime qu'elle a témoignée pour ce héros dès le second acte étoit un principe de l'amour qu'elle ressent maintenant pour lui, ou plutôt un amour secret dont elle ne s'apercevoit pas, et qui n'attendoit que l'occasion de pouvoir éclater avec honneur. Une autre prend le parti de Phinée, et ne fait qu'irriter cette princesse. Enfin
SCÈNE III.
Ce malheureux amant se présente devant elle, et n'en reçoit que des mépris. Elle lui reproche qu'il a mauvaise grâce de prétendre qu'elle lui doive encore de l'amour après l'avoir abandonnée dans le péril. Il peut bien (à ce qu'elle dit) la céder à Persée, après qu'il l'a cédée au monstre. Il a beau s'excuser sur l'impossibilité de l'entreprise, et s'appuyer sur l'exemple de vingt amants qui voulant secourir Nérée, furent tous dévorés par le monstre; elle en prend occasion de le maltraiter davantage, et s'estime d'autant plus malheureuse que cette Nérée, en ce que vingt amants n'ont pas voulu lui survivre, et qu'elle n'en avoit qu'un qui n'a pas daigné hasarder sa vie pour la garantir. Il devoit courir à sa perte, quoique certaine, et se faisant dévorer à ses yeux, lui rendre la mort souhaitable, d'horrible qu'elle lui étoit. Elle eût aimé les approches de ce monstre, qu'elle eût pris pour un vivant sépulcre, où son amour eût été ravi de l'aller rejoindre; elle eût refusé même le secours de Persée, et quand il l'auroit sauvée malgré elle, elle se fût aussitôt immolée de sa propre main aux mânes d'un amant si généreux. Enfin elle le quitte dédaigneusement, après l'avoir assuré que quand même l'amour lui parleroit encore en sa faveur, elle ne peut disposer des conquêtes de Persée.
SCÈNE IV.
Phinée, piqué jusqu'au vif du changement et des reproches d'Andromède, se résout à la violence contre Persée. Ammon lui représente en vain que ce héros est fils de Jupiter, et qu'il doit craindre le foudre de son père. Rien ne l'ébranle, il espère même que quelques-uns des Dieux se mettront de son parti, et que du moins Junon prendra sa querelle contre un bâtard de son Jupiter.
SCÈNE V.
Il n'est pas trompé dans cette espérance: cette déesse paroît dans un char tiré par deux paons, et si bien enrichi qu'il paroît digne de la majesté de la Déesse qui daigne s'y faire porter. Ce char lui fait faire trois tours au milieu de l'air, cependant qu'elle assure Phinée non-seulement de son secours, mais aussi de celui de Neptune et de Pluton. Cette promesse opiniâtre ce prince dans sa résolution et raffermit le courage de ses amis étonnés. La Déesse regagne le ciel avec un mouvement rapide, et cet amant disgracié quitte la place au Roi, qui entre dans cette salle.
SCÈNE VI.
Ce monarque est suivi de la Reine, de Persée, d'Andromède et de toute sa cour. Timante lui porte la parole au nom de son peuple, dont tous les déplaisirs sont changés en allégresse, qu'il exprime par ce chant nuptial:
Vivez, vivez, heureux amants[474]....
Ces acclamations finies, ces princes se séparent pour aller sacrifier chacun de son côté, le Roi à Jupiter, la Reine et la Princesse aux Néréides, et Persée à Junon, les derniers pour apaiser la jalousie et le ressentiment de ces déités mal favorables à leurs intentions, et le premier pour obtenir de ce monarque du ciel son consentement au mariage qu'ils se proposent de faire, et le prier de ne s'offenser pas de cette union de son sang avec celui des rois d'Éthiopie.
[473] Après les mots: «s'enfonce à perte de vue;» voyez ci-après, p. 365.
[474] Voyez p. 377.
ACTE V.
SCÈNE I.
....[475] Phinée y paroît le premier, mais un peu refroidi de la violence de ses derniers sentiments. Ammon a beau lui donner avis que Persée est presque seul dans le temple de Junon, et qu'il peut aisément l'immoler à cette déesse, qui ne manquera pas d'agréer cette victime: la seule pensée que ce sacrifice déplairoit à la divinité qu'il adore lui fait rejeter ou du moins retarder l'exécution de ce dessein. Il veut faire encore un effort auprès d'elle avant que de courir à sa vengeance. Il s'imagine qu'elle l'aime encore dans l'âme, que quatre ans de service ne sont pas si aisément effacés, et que le trouble où elle étoit au sortir du péril, le commandement de ses parents, et sa reconnoissance envers son libérateur, ont plus agi que son inclination, en tout ce qu'elle a fait à son préjudice. Il espère que ses soupirs et ses larmes pourront encore toucher un cœur qui a été longtemps à lui, et s'il peut gagner sur elle que son mariage se diffère d'un jour ou deux, il ne doute point qu'ensuite il n'ait assez de pouvoir pour le rompre tout à fait. Il ne quitte pas toutefois la résolution de se venger sur son rival, s'il ne peut rien obtenir d'Andromède, et dans cette pensée il congédie Ammon à la vue de la Reine et de cette princesse, et l'envoie tenir ses amis tous prêts pour en venir aux extrémités, s'il en est besoin.
SCÈNE II.
Il fait de nouvelles submissions à ce cher objet, et en est d'autant plus maltraité qu'elles sont deux à le mépriser. Il mourra content, pourvu qu'Andromède lui veuille dire seulement qu'elle change forcée, et qu'il y a plus d'obéissance que d'amour en son changement; mais il perd temps, et cette foible satisfaction lui est refusée. La Reine surtout l'outrage avec excès, en lui reprochant qu'il a renoncé lâchement au pouvoir qu'Andromède lui avoit donné dans son cœur, et qu'il a mieux aimé sortir de la place que de la défendre; mais ce reproche l'irrite bien moins que l'estime qu'elle fait de Persée. Ce nom seul rejette la fureur dans son âme: il s'oppose violemment à ce qu'elle dit de son mérite, et ravale autant qu'il peut sa victoire, qu'il ne sauroit croire glorieuse, puisqu'elle étoit sans péril pour lui, et que ce cheval ailé le mettoit hors des atteintes de ce monstre. La Reine lui réplique que les Dieux n'auroient pas manqué de le favoriser d'un pareil secours, s'ils avoient vu en lui autant de vertu qu'en ce héros. Andromède prend la parole, et proteste à ce malheureux qu'elle veut oublier la victoire de son rival, et le péril dont il l'a garantie, pour ne juger de l'un et de l'autre que par ce qui s'est passé depuis le combat. Elle fait voir la différence de leur mérite par celle qui se rencontre entre les respects extraordinaires de ce héros victorieux et les violences de Phinée, qui veut l'obtenir malgré les Dieux, malgré ses parents, et malgré elle. Elle passe ensuite à de nouveaux dédains, par lesquels elle achève de mettre au désespoir ce furieux, qui se retire en menaçant, et fait place au Roi qui sort du temple.
SCÈNE III.
Le Roi et la Reine s'entre-rendent compte de leurs sacrifices, dont ils n'ont rapporté que des présages heureux et des auspices favorables.
SCÈNE IV.
Aglante, une des filles de la Reine, trouble leur joie en leur apprenant que Persée a été environné par les amis de son rival, comme il sortoit du temple de Junon, et que ceux qui l'accompagnoient se sont incontinent rendus, à la réserve de deux ou trois, sur qui Phinée a crié main basse en arrivant. Le Roi tâche à remettre l'esprit de ces princesses par cette considération, que les Dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait, et qu'ils feront encore un miracle pour ce héros. Il leur parle en vain jusqu'à ce que
SCÈNE V.
Phorbas arrive, et leur apporte une autre nouvelle, qui les réjouit. Il leur dit que ce héros, prêt à succomber sous le nombre, s'est enfin servi de sa monstrueuse tête de Méduse, dont la vue a aussitôt converti en pierre tous ces assassins.
SCÈNE VI.
Persée le suit, et à peine a-t-il ouvert la bouche pour demander pardon au Roi de la perte d'un prince de son sang, à laquelle il a été forcé par sa violence, que ce monarque ne peut souffrir cette submission, et l'assure que cet attentat l'avoit dégradé du rang que sa naissance lui donnoit. Loin de se fâcher de son malheur, il ne témoigne que joie de sa punition, et convie ce héros avec ces princesses à venir dans ce temple achever leur bonheur par un mariage si desiré; mais sitôt qu'ils se présentent pour y entrer, les portes se ferment d'elles-mêmes; et comme ils sont étonnés de ce nouveau prodige,
SCÈNE VII.
Mercure descend au milieu de l'air, pour leur dire que ce n'est qu'une marque d'un bonheur plus grand, qu'ils vont apprendre de Jupiter même, et regagne aussitôt le ciel avec la même vitesse qu'il étoit descendu. Après quoi le chœur de la musique redouble ses vœux par cet hymne, qu'il adresse à ce Dieu, qu'ils attendent tous avec impatience:
Maître des Dieux, hâte-toi de paroître[476]...
SCÈNE VIII.
Jupiter demeure au milieu de l'air, d'où il apprend à ces princes et à leurs peuples que la terre n'est pas digne des noces de son fils, et que cet honneur appartient au ciel, où ils doivent servir de nouvelles constellations. Junon, pour marque de son consentement, fait prendre place au Roi et à ce héros auprès d'elle; Neptune fait le même honneur à la Reine et à sa fille, et tous ensemble remontent dans ce ciel qui les attend, cependant que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers, qui viennent d'être prononcés par Jupiter:
Allez, amants, allez sans jalousie[477]....
Voilà une simple et nue description, tant des machines que des théâtres, qui ont ravi tout le monde à la représentation d'_Andromède_. Toute la gloire en est due au sieur Torelli[478], qui s'est surpassé lui-même en l'exécution des desseins que je lui ai proposés, et je me suis souvent étonné comme il s'est pu si heureusement démêler sans confusion d'un si grand embarras. Ceux qui en voudront un récit plus étendu et plus riche, le trouveront dans l'Extraordinaire qu'en a dressé le sieur Renaudot avec beaucoup d'éloquence et de doctrine[479]. Aussi l'a-t-il fait pour être conservé dans ses mémoires, et porter jusqu'aux étrangers[480] la nouvelle de la pompe où nous savons faire monter les spectacles publics. J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la pièce entière, pour servir à soulager la plupart de mes spectateurs, qui pour mieux satisfaire la vue par les grâces de la perspective, se placent dans les loges les plus éloignées, où beaucoup de vers échappant à leur oreille ne leur laissent pas bien comprendre la suite de mon dessein. J'y ai mêlé les paroles qui se chantent en musique, et qu'il est impossible d'entendre quand plusieurs voix ensemble les prononcent, et j'ai cru être d'autant plus obligé à donner ceci sans aucuns ornements de l'éloquence, que c'est en faire un mauvais usage, que de les employer à décrire et exagérer l'excellence de son propre travail, n'y ayant rien de si bienséant à un homme qui parle de soi-même que la modestie.
[475] Après les mots: «que représente le théâtre;» voyez ci-après, p. 380.
[476] Voyez p. 394.
[477] Voyez p. 396.
[478] Jacques Torelli, né à Fano en 1608, s'acquit une grande réputation à Venise, par les perfectionnements qu'il apporta aux machines des théâtres. C'est à lui que l'on doit le mécanisme à l'aide duquel on peut changer en un instant toute la scène à l'aide d'un treuil, d'un levier et d'un contre-poids. On l'avait surnommé le _grand Sorcier_. Appelé à Paris par Mazarin, il y exécuta les décorations de la _Finta pazza_, les fit graver et les offrit à la Reine sous le titre suivant: _Feste theatrali per la Finta pazza, drama del sigr Giulio Strozzi, rappresentate nel piccolo Borbone in Parigi quest anno_ M.DC.XLV. _et da Giacomo Torelli da Fano, inventore, dedicate ad Anna d'Austria._ Il est aussi l'auteur des machines d'_Orphée_, qu'il accommoda à la pièce d'_Andromède_ (voyez la _Notice_, p. 248). Il retourna en Italie en 1663, bâtit le magnifique théâtre de Fano, et mourut en 1678.
[479] Voyez ci-après l'_Appendice_, p. 279-290.
[480] Voyez ci-après, p. 281.
APPENDICE.
L'_ANDROMÈDE_,
REPRÉSENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE AU PETIT-BOURBON,
AVEC L'EXPLICATION DE SES MACHINES[481].
Que la Grèce ne se vante plus d'avoir inventé, Rome d'avoir mis au dernier point le théâtre, l'un des plus agréables objets des deux plus nobles sens, et la peinture parlante de toutes les passions humaines! Nous pouvons dire aujourd'hui ce que le plus célèbre auteur des épigrammes latins disoit en faveur des spectacles de son temps, que ces miracles d'Égypte se doivent désormais taire[482].
Le poëme dramatique qui ravissoit d'admiration notre enfance dans les ouvrages des premiers auteurs françois a maintenant honte de paroître sous ses anciens ornements, et n'ose plus s'exposer même au jugement du simple populaire.
Ces premières pièces confondoient non-seulement les actions et les lieux, mais aussi les jours et les années, nous représentant ce qui s'étoit passé en divers climats et en des temps différents sur une même scène, employant souvent une seule personne à représenter divers personnages, et leur suffisant de la déguiser d'habits différents: ce qui, bien loin d'imprimer le sujet dans les sens par ses apparences, ôtoit toute créance à une représentation qui ne contentoit les yeux et les oreilles que par la richesse de ses habits et l'harmonie de ses concerts; au lieu que les lois du théâtre bien observées rangent les événements plus irréguliers sous l'un ou l'autre des deux vraisemblables. Et il y a de quoi s'étonner comment ces premiers auteurs, ayant trouvé de si bons principes chez les Grecs, et de si beaux exemples chez les Romains, ont si peu profité de tous les deux, si ce n'est par le sort commun à toutes les choses humaines, qui étant venues d'une foible origine à leur période, déclinent par une nécessité inséparable de leur condition. Ainsi, les mêmes Grecs et Romains ayant eu par succession de temps d'excellents peintres et statuaires, les siècles suivants les ont vus déchoir jusqu'à la honte, et se relever depuis en ce haut point auquel ils se sont fait estimer de nos aïeuls par leurs ouvrages, qui nous tiennent encore en admiration.
Quoi qu'il en soit, cet excellent emploi du théâtre est à présent venu au comble de sa perfection, et pour parler avec les astrologues, en son apogée: ce qui nous fait espérer qu'il pourra produire le même effet dans les esprits de ce temps qu'il faisoit autrefois en ceux qui ont longtemps donné des lois au reste du monde, qu'il ne récréoit pas seulement, mais les apprivoisoit et rendoit plus traitables.
Il y a déjà quelques années que la France a produit des ouvrages approchant de cette perfection, depuis que les plus grands, au lieu de dédaigner le théâtre, l'ont honoré de leur présence et tiré de cet insupportable mépris dans lequel l'ignorance grossière de quelques censeurs l'avoit jeté; mais il faut que les plus critiques confessent que l'_Andromède_ du sieur Corneille, aujourd'hui reconnu pour l'un des plus excellents auteurs en ce genre de poésie, et ici représentée dans les machines du sieur Torelli, Italien, par la troupe royale, dans la salle du Petit-Bourbon, s'est montrée si puissante à charmer ses spectateurs, qu'il lui est arrivé, ce qu'on n'a pu dire jusques ici que de fort peu de pièces, et possible d'aucune, à savoir, que de plusieurs milliers d'assistants de toutes conditions, personne ne s'en est retourné que très-satisfait, sans en excepter ceux qui l'ont vu représenter dix ou douze fois; car il s'y découvre tous les jours tant de nouvelles grâces qu'elles ne peuvent être goûtées dans le temps de trois heures qu'elle dure, et qui semble toujours trop court.
Non que je me veuille ici constituer juge de cette sorte de poésie, où je confesse m'être le moins exercé; mais comme chacun prend la liberté de dire son sentiment des actions publiques, croyant que l'on peut plus innocemment juger de celle-ci que de beaucoup d'autres, je ne fais point de difficulté d'en dire mon avis et préférer cette scène à toutes celles que j'ai jamais vues, ni entendu louer de ceux qui ont le plus fréquenté le théâtre, confessant néanmoins mon ignorance par la raison de cette admiration qu'Aristote dit en être l'effet.
Voire je soutiens qu'il y a quelque espèce de plaisir à ignorer les mouvements ravissants de ces superbes machines qui animent avec tant de majesté tous les actes de ce théâtre et surprennent les esprits avec tant d'artifice; et s'il est vrai que la première superstition vient d'une automate représentant la personne du roi Belus, ses adorateurs ne pouvant concevoir qu'autre chose qu'un Dieu pût faire mouvoir la tête, les yeux et les autres parties d'une statue dont les ressorts leur étoient cachés, il eût été impossible à tous ceux qui n'auroient point été éclairés de la foi, voyant ces mouvements si extraordinaires dans l'air, de se garantir d'idolâtrie.