Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 18
Dans une pièce de ce genre, le véritable auteur n'est ni le poëte, ni le musicien: c'est le machiniste. Aussi les contemporains ne tarissent-ils pas sur les merveilles dont Torelli a enrichi cet ouvrage. Nous n'avons pas du reste à insister ici sur ce point; nous renvoyons le lecteur au _Dessein d'Andromède_ de Corneille, et à la relation fort élogieuse que Renaudot a faite de cet ouvrage dans sa _Gazette_, suivant notre poëte[446], «avec beaucoup d'éloquence et de doctrine.» On trouvera ces deux morceaux à la suite de la présente notice. Remarquons seulement qu'on lit dans un article de de Visé, inséré dans le _Mercure_ de juillet 1682, et sur lequel nous aurons tout à l'heure à revenir, que les machines d'_Andromède_ «parurent si belles, aussi bien que les décorations, qu'elles furent gravées en taille-douce.»
Ces planches, de format petit in-folio, sont au nombre de six, et représentent chacune des décorations de la pièce au moment où les Dieux apparaissent, et où par conséquent les machines occupent la scène. Elles ont été gravées par Chauveau, et semblent avoir été publiées isolément[447]. Quand on les considère avec attention, on est frappé de la beauté des points de vue, de l'harmonie de l'ensemble, de l'étendue de la perspective; mais la disposition générale offre une régularité fatigante, qu'on retrouverait tout au plus aujourd'hui dans les théâtres de marionnettes: toutes les coulisses se répètent symétriquement à droite et à gauche, et aboutissent à une toile de fond qui continue à l'infini la perspective. On ne trouve ni dans ces décorations, ni dans aucune de celles de ce temps, rien d'analogue aux ingénieux artifices qui de nos jours permettent aux machinistes et aux décorateurs de varier à l'infini les sites et d'échapper, par la disposition savante des premiers plans, à la monotonie que semble imposer la construction même de la scène. Torelli d'ailleurs se trouvait sans doute gêné par le mécanisme de son invention, qui faisait changer la scène entière en même temps par un système de contre-poids habilement mis en œuvre. Il était difficile de se soustraire à la nécessité d'une construction uniforme pour des décors destinés à se remplacer successivement à l'aide d'un procédé mécanique.
Quoique nous possédions sur cet ouvrage des renseignements forts abondants et provenant de sources très-diverses, nous ne trouvons l'indication d'aucun des acteurs qui y ont joué d'original. Il semble hors de doute que la pièce a dû être représentée par la troupe royale. On a supposé sans preuves qu'elle s'était peut-être adjoint quelques comédiens de l'illustre théâtre[448]; mais si la troupe de Molière ne prit pas part aux premières représentations d'_Andromède_, il paraît du moins assuré que plus tard elle représenta cet ouvrage. On trouve dans le catalogue de la _Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne_[449], la description d'un exemplaire de l'_Andromède_ in-4º, de 1651, qui provenait de la bibliothèque de Pont-de-Vesle, et fut adjugé au prix, alors assez élevé, de cinq cent vingt-neuf francs, à cause des particularités curieuses qu'il présentait. Sur la liste placée en tête de la pièce, Molière, lui-même, suivant toute apparence, avait écrit en regard du nom de chaque personnage celui de l'acteur qui le représentait. Voici la distribution de rôles que ces renseignements nous font connaître:
DU PARC, _Jupiter_; Mlle BÉJART, _Junon_ et _Andromède_; DE BRIE, _Neptune_; L'ÉGUISÉ, _Mercure_ et _un page de Phinée_; BÉJART, _le Soleil_ et _Timante_; Mlle DE BRIE, _Vénus_, _Cymodoce_ et _Aglante_; Mlle HERVÉ, _Melpomène_ et _Céphalie_; VAUSELLE, _Éole_ et _Ammon_; Mlle MENOU, _Éphyre_; Mlle MAGDELON, _Cydippe_ et _Liriope_; VALETS, _huit Vents_; DUFRESNE, _Céphée_; Mlle VAUSELLE, _Cassiope_; CHASTEAUNEUF, _Phinée_; MOLIÈRE, _Persée_, L'ESTANG, _Chœur de peuple_.
Le rôle de Phinée était d'abord donné à Molière et celui de Persée à Chasteauneuf, mais cette distribution a été remplacée par celle que nous indiquons. Le nom de Phorbas, qui ne figure pas dans la liste imprimée des personnages, y a été ajouté, et ce rôle a été attribué à Mlle Hervé, déchargée sans doute de celui de Céphalie, dont le nom a été remplacé à la main dans le courant de l'ouvrage par celui d'Aglante; dans la dernière scène Jupiter a été substitué à Junon. Ces arrangements ont été sans doute pratiqués par Molière lorsqu'il parcourait la province; mais il est difficile d'en préciser l'époque.
L'_Andromède_ de Corneille semblait oubliée lorsqu'on joua sur le théâtre de l'Académie royale de musique, le samedi 18 avril 1682, le _Persée_ de Quinault, avec musique de Lully. Le grand concours de monde qu'attira cet ouvrage engagea les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, réunis depuis le 25 août 1680 à ceux de la rue Mazarine[450], à remettre au théâtre la pièce de Corneille. Elle fut jouée avec un grand succès le dimanche 19 juillet 1682. Voici en quels termes de Visé rend compte de la première représentation[451]:
«Les grands applaudissements que reçut cette belle tragédie portèrent les comédiens du Marais à la remettre sur pied après qu'on eut abattu le Petit-Bourbon. Ils réussirent dans cette dépense, qu'ils ont faite trois ou quatre fois, et elle vient d'être renouvelée par la grande troupe avec beaucoup de succès. Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on a représenté le cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avoit jamais été vu en France. Il joue admirablement son rôle et fait en l'air tous les mouvements qu'il pourroit faire sur terre. Je sais que l'on voit souvent des chevaux vivants dans les opéras d'Italie; mais si nous voulons croire ceux qui les ont vus, ils y paroissent liés d'une manière qui ne leur laissant aucune action, produit un effet peu agréable à la vue.»
Les frères Parfait, qui rapportent ce passage du _Mercure_, ajoutent ici en note[452]: «Une personne qui a vu la représentation de cette remise nous a instruits de la façon dont on s'étoit pris pour faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière. Un jeûne austère auquel on le réduisoit lui donnoit un grand appétit; et lorsqu'on le faisoit paroître, un gagiste étoit dans une coulisse, où il vannoit de l'avoine. Ce cheval, pressé par la faim, hennissoit, trépignoit des pieds, et répondoit ainsi parfaitement au dessein qu'on avoit. On ajoute que c'est le sieur Dauvilliers qui joua le rôle de Persée. Ce jeu de théâtre du cheval contribua fort au succès qu'eut alors cette tragédie. Tout le monde s'empressoit de voir les mouvements singuliers de cet animal, qui remplissent de mieux en mieux ses devoirs.»
Nous lisons dans la _Gazette_ de 1682[453]:
«Le Dauphin va le 18 août 1682 à la foire Saint-Laurent, et ensuite au faubourg S. Germain, voir représenter la Tragédie d'_Andromède_, du Sr Corneille.» De leur côté les frères Parfait complètent ainsi la relation de de Visé: «_Andromède_ fut jouée à cette reprise trente-trois fois de suite, jusqu'au quatrième jour d'octobre suivant: on la continua le vendredi 22 janvier 1683 jusqu'au 3 février de la même année, jour de la trente-neuvième représentation. La quarantième est du samedi 20 mars, et la quarante-cinquième et dernière, le 4 avril.» Enfin Jolly parle ainsi, dans l'_Avertissement_ de son édition de Corneille[454], d'une sorte de programme publié pour ces représentations: «Suivant un imprimé in-4º (_Paris_, 1682), les comédiens du Roi, entretenus par Sa Majesté, remirent en 1682 la tragédie d'_Andromède_ sur leur théâtre, rue de Guénégaud; cette entreprise fut conduite par le sieur Dufort, _ingénieur et machiniste des comédiens_; le titre en parle ainsi. M. Corneille fit alors quelques augmentations dans les vers que des comédiens et des comédiennes chantaient; ils y sont nommés. Cette pièce eut un grand succès.»
Nous ne connaissons point d'édition d'_Andromède_ antérieure à 1651; celle qu'on a toujours regardée comme la première est intitulée:
ANDROMEDE, TRAGEDIE. Représentée avec les machines sur le théâtre royal de Bourbon.--_A. Rouen, chez Laurens Maurry, près le Palais, avec priuilége du Roy,_ M. DC.LI, _et se vend à Paris, chez Charles de Sercy, au Palais...._
Le volume, de format in-4º, se compose de 5 feuillets et de 123 pages. En tête se trouve un frontispice de Chauveau représentant la fête des fiançailles de Phinée et d'Andromède, au moment où les Néréides sortent des eaux pour y assister, et où Cassiope déclare la beauté de sa fille supérieure à celle de ces nymphes, ainsi que cela est raconté dans la première scène de l'ouvrage[455]. Le privilége, commun à _Andromède_ et à _Nicomède_, ainsi qu'au _Feint Astrologue_ et aux _Engagements du hasard_, les deux premières comédies de Thomas Corneille, est du 12 mars 1651, et l'Achevé d'imprimer du 13 août de la même année.
Dans l'édition originale de _Don Sanche_, on trouve un autre privilége, daté «du IIe jour d'avril de l'an de grâce mil six cent cinquante,» et commun à _Don Sanche_ et à _Andromède_; mais il est probable que ce privilége antérieur n'a pas été employé pour la seconde de ces pièces, et cela explique pourquoi Corneille a fait figurer de nouveau cette tragédie lyrique dans le privilége de _Nicomède_. Il est vrai que, dans l'édition collective de 1654, _Andromède_ est suivie du privilége de 1650, au bas duquel est un Achevé d'imprimer du 13 août 1650; mais si l'on songe que l'Achevé d'imprimer de 1661 est du même mois et du même jour, on sera porté à ne voir qu'une confusion ou une faute typographique dans cette date du 13 août 1650 (pour 1651).
[417] _Choix de Mazarinades_, publié par M. Moreau, tome I, p. 99.
[418] _Ibidem_, p. 51.
[419] _Choix de Mazarinades_, tome I, p. 322 et 323.
[420] _La Mazarinade. Choix de Mazarinades_, tome II, p. 243.
[421] _La vérité toute nue. Choix de Mazarinades_, tome II, p. 411.
[422] _Gazette_ de 1647, p. 202.
[423] _Ibidem_, p. 212.
[424] _Lettres familières de M. Conrart à M. Félibien,_ p. 110 et 111.
[425] Sur Torelli, voyez ci-après, p. 277, note 2.
[426] Manuscrit de la bibliothèque Mazarine, in-fol. H, nº 1765.
[427] M.DC.XLIX, in-4º, 11 pages et 1 feuillet blanc.
[428] Voyez tome IV, p. 407.
[429] «Ce mot se dit de certains chevaux noirs, et veut dire un cheval qui est d'un poil noir fort vif: _cheval moreau_.» (Richelet, _Dictionnaire françois_, 1680.)
[430] Il y a _font_ dans le texte, mais il est impossible d'imaginer à quel point ces pièces sont défigurées par des fautes d'impression. Quatre vers plus haut, on lit: _sur la Seine_, au lieu de _sur la scène_.
[431] Voyez tome VI, p. 123-125.
[432] _Lettre à M. le cardinal burlesque. Choix de Mazarinades_, tome I, p. 300.
[433] _Le courrier burlesque de la guerre de Paris. Ibidem_, tome II, p. 167.
[434] Voyez ci-après, p. 277 et 278.
[435] _De la langue de Corneille_, p. 46 et 47.
[436] Voyez ci-après, p. 279-290.
[437] Voyez ci-après, p. 280 et 281.
[438] Voyez ci-après, p. 290.
[439] Année 1550, p. 184.
[440] Voyez la _Biographie de Corneille_, en tête du tome I.
[441] _Gazette_, année 1650, p. 308.
[442] _Note_ sur la scène III de l'acte Ier, édition de 1764, p. 38.
[443] Voyez ci-après, p. 284.
[444] _La Jeunesse de Molière_, p. 173.
[445] Page xc en tête de _Corneille à la butte Saint-Roch_.
[446] Voyez ci-après, p. 277.
[447] Toutefois celle qui représente la décoration du quatrième acte porte en bas, à droite, l'indication suivante, que nous n'avons pu nous expliquer: «Fol. 77.»
[448] _Molière et sa troupe_, par M. Soleirol, 1858, in-8º, p. 6. Voyez encore ci-après, p. 292, note 494.
[449] Tome I, p. 251-253.
[450] _Histoire du Théâtre français_, tome XII, p. 192 et suivantes.
[451] _Mercure galant_ de juillet 1682, p. 359 et 360.
[452] _Histoire du Théâtre françois_, tome XII, p. 321, note _a_.
[453] Page 490.
[454] Page L.
[455] Voyez ci-après, p. 321 et 322.
DESSEIN
DE LA TRAGÉDIE D'_ANDROMÈDE_,
REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE ROYAL DE BOURBON[456]; CONTENANT L'ORDRE DES SCÈNES, LA DESCRIPTION DES THÉATRES ET DES MACHINES, ET LES PAROLES QUI SE CHANTENT EN MUSIQUE[457].
PROLOGUE.
.... En haut paroît d'un côté le Soleil naissant, dans un char tout lumineux tiré par les quatre chevaux qu'Ovide lui donne[458]; et de l'autre, sur un des sommets de la montagne, Melpomène, la muse de la tragédie, qui lui emprunte ses rayons pour éclairer le théâtre qu'elle a préparé pour divertir le Roi[459]. C'est ce qui fait tomber leur discours sur les louanges de notre jeune monarque, par le commandement duquel cet ouvrage a été entrepris. Après que l'un et l'autre en ont fait quelques éloges, le Soleil invite Melpomène à voler dans son char, pour apprendre en un seul jour à toute la terre les rares qualités que le ciel a départies à ce jeune prince. Cette muse y vole, et ayant pris place auprès du Soleil, ils commencent un air à sa louange, dont les derniers vers sont répétés par le chœur de musique. En voici les paroles:
Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes[460]....
Cet air chanté, le Soleil part avec rapidité, enlevant Melpomène avec lui, pour aller publier la même chose au reste de l'univers.
En tête du _Dessein_ se trouve l'_Argument_, puis, au commencement du prologue et de chacun des actes, la description des décorations, et enfin, à leur place dans l'analyse, les morceaux de chant. Nous n'avons pas cru devoir imprimer ici les parties de l'ouvrage qui auraient fait double emploi dans notre édition; mais seulement, d'une part, les morceaux qui ne sont que dans le _Dessein_ et ne répondent à rien de ce qui est compris dans le texte d'_Andromède_ ou joint à ce texte; et, d'autre part, ceux qui présentent des diversités trop nombreuses ou trop notables pour être indiquées commodément, comme variantes, au bas des pages. Quant aux différences qui peuvent être indiquées ainsi et qui affectent des endroits communs au _Dessein_ et au texte ou aux annexes d'_Andromède_, elles seront relevées soigneusement et figureront chacune à sa place, à titre de _variantes_, au-dessous du texte de la tragédie.
[456] Ce théâtre, situé rue des Poulies, vis-à-vis le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, sur l'emplacement d'une partie de la colonnade du Louvre, servit d'abord aux comédiens mandés par le Roi; en 1653, il fut donné à une troupe italienne avec laquelle Molière eut, lors de son arrivée à Paris, l'autorisation d'alterner; enfin il fut démoli vers la fin d'octobre 1660. Voyez l'_Histoire du Théâtre françois_, tome VIII, p. 238, note _a_.
[457] Le volume dont nous venons de reproduire, dans ces cinq lignes, le titre exact, se compose de 68 pages; il est de format in-8º et porte à l'adresse: «Imprimé à ROVEN, aux despens de l'Autheur. M.DC.L. Auec Priuilege du Roy. Et se vend à PARIS, chez Augustin Courbé, Imprimeur et Libraire ordinaire de M. le Duc d'Orléans, au Palais, à la Palme.» Par le privilége, «donné à Paris le 12 d'octobre 1649,» et imprimé en extrait au verso du titre, «il est permis au sieur Corneille de faire imprimer, vendre et distribuer le _Dessein d'Andromède_, tragédie par lui composée, durant le temps et espace de cinq ans à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer.» On lit au-dessous de cet _Extrait_...: «Acheué d'imprimer ce troisiesme de Mars 1650.» L'unique exemplaire connu de ce volume se trouve à la Bibliothèque impériale dans la Poésie, sous le no Y 5564--Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 251 et 252.
[458] Voyez les _Métamorphoses_ d'Ovide, livre II, vers 153 et 154.
[459] Cette phrase vient après les mots: «et entrelacés les uns dans les autres;» voyez ci-après, p. 315.
[460] Voyez p. 318.
ACTE I.
....[465] C'est sur ce pompeux théâtre que
SCÈNE I[462].
La reine Cassiope paroît conduite par Persée, chevalier inconnu, comme passant par cette place pour aller au temple jeter le sort pour la sixième fois; et en attendant que le Roi la joigne, elle raconte à ce héros l'histoire de ses malheurs. Persée l'ayant apprise de sa bouche, en attribue la cause, non pas à ce qu'elle a préféré la beauté d'Andromède à celle des Néréides, mais à ce qu'elle l'a promise à Phinée, qui n'est qu'un homme mortel. Il ajoute que les Dieux, amoureux de cette princesse, vengent l'injustice qu'on lui a rendue, et que sans doute Jupiter même, épris d'une beauté si merveilleuse, la réserve pour lui, ou du moins la destine à quelqu'un de ses fils, parlant obscurément de lui-même; sur quoi
SCÈNE II.
Le Roi sort, contestant avec Phinée sur le sujet d'Andromède, que cet amant prétend ne devoir plus être exposée au sort. Persée même se joint avec lui, et soutient qu'il suffit de différer son mariage jusques à la fin des malheurs publics; mais le Roi persiste toujours à leur maintenir que l'oracle n'ayant point excepté sa fille, ce n'est pas à eux à lui donner ce privilége, qui seroit un attentat contre la volonté des Dieux. Sur leur dispute, le ciel s'ouvre, et fait voir un éloignement où paroît une déité dans une étoile, que la Reine reconnoît incontinent pour Vénus, à qui elle avoit offert un sacrifice pour la Princesse, dont tous les auspices avoient été favorables. Cette déesse s'avance peu à peu jusques au milieu du théâtre, sans que les yeux découvrent à quoi est suspendue cette étoile qui la porte, et cependant qu'elle s'avance, le chœur de la musique chante cet hymne:
SCÈNE III.
Reine de Paphe et d'Amathonte[463]....
Vénus, au milieu de l'air, apprend à ces princes que leurs malheurs vont finir, qu'on ne jettera plus le sort que cette fois, qu'Andromède aura dans ce jour-là même l'époux digne d'elle, et leur ordonne d'aller préparer les noces, où les Dieux veulent assister. Phinée, qui prend cet oracle pour lui, va tout impatient porter cette bonne nouvelle à sa maîtresse, et cependant que Vénus remonte dans le ciel, le chœur chante encore cet hymne de réjouissance:
Ainsi toujours sur tes autels[464]....
Vénus disparue, le Roi s'en va faire jeter le sort, et donne ordre à la Reine de faire préparer la pompe des noces.
SCÈNE IV.
Persée, demeuré seul avec la Reine et ses filles, lui témoigne sa passion pour Andromède, et ses déplaisirs de la voir si près d'être possédée par un autre. Il lui avoue qu'il est de haute naissance, et même au-dessus de Phinée, sans se déclarer toutefois. La Reine tâche à le consoler, et s'étant retirés ensemble, l'acte finit.
[461] Après les mots: «l'égalité de la perspective;» voyez ci-après, p. 320.
[462] Nous ne faisons ici et dans les cas analogues que reproduire scrupuleusement la disposition bizarre des alinéas dans l'impression faite sous les yeux de Corneille. Le but de cet arrangement est de faire bien comprendre où commence chaque scène.--Dans l'édition originale elles sont indiquées seulement en manchette à la marge.
[463] Voyez p. 329.
[464] Voyez p. 331.
ACTE II.
....[465] Du milieu d'une de ces allées
SCÈNE I.
Andromède sort toute enjouée et ravie des bonnes nouvelles que Phinée lui vient d'apporter. Attendant qu'il la revienne voir, elle demande aux nymphes qui l'accompagnent qui d'entre elles oblige cet illustre inconnu (c'est Persée dont elle entend parler) à demeurer si longtemps dans la cour de son père. Elle en montre dès lors une si haute estime, qu'elle avoue même que si son cœur n'eût point été donné avant sa venue, elle eût eu peine à le défendre des mérites de ce cavalier. Comme toutes ses nymphes l'assurent qu'il n'a fait aucune offre de service à pas une d'elles, elle se persuade que quelqu'une en fait la fine, et qu'infailliblement ce héros est amoureux. Elle dit qu'elle le remarque assez par les inquiétudes qui paroissent dans son discours quand il l'entretient, qu'il rêve, qu'il s'égare, qu'il soupire à tous moments. Elle en diroit davantage si ce discours n'étoit interrompu par une voix qui chante derrière un de ces arbres. Cette princesse la reconnoît incontinent pour celle d'un page de Phinée. On lui fait silence, et il poursuit à faire entendre la passion qu'a son maître pour Andromède, et son impatience de la posséder, qu'il explique en ces termes:
Quelle est lente cette journée[466]....
SCÈNE II.
Phinée se montre avec le même page qui vient de chanter pour lui; et après les premières civilités, Andromède lui fait rendre le change de sa galanterie par une de ses filles, qui lui témoigne par ces paroles que son amour pour ce prince n'est pas moindre que celui qu'il a pour elle:
Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle[467]....
Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique sur le bonheur de ces deux amants, dont chaque couplet a pour refrain l'oracle que Vénus a prononcé en leur faveur, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique, en cette forme:
LE PAGE.
Heureux amant!
LA NYMPHE.
Heureuse amante[468]!...
SCÈNE III.
La joie de ces amants est troublée par une fâcheuse nouvelle que Timante leur apporte, que le sort est tombé sur Andromède. Phinée d'abord n'en veut rien croire; mais après que ce funeste messager l'a assuré que le Roi va bientôt venir pour livrer lui-même cette précieuse victime aux ministres des Dieux, il proteste qu'il ne le souffrira jamais, et s'emporte avec beaucoup de violence. Andromède montre assez de résolution, accompagnée toutefois de beaucoup de déplaisir de se voir séparée d'un amant si cher, dans le même temps que l'oracle de Vénus lui avoit fait espérer d'être unie avec lui par un illustre hyménée.
SCÈNE IV.
Le Roi entre, suivi de Persée.
Cette princesse lui témoigne beaucoup de générosité: dans sa douleur, elle lui avoue qu'il est juste que la cause des malheurs les fasse finir, et que tout son regret est que la tranquillité publique dont il va jouir lui a coûté d'autre sang que le sien, et qu'elle n'a pas été la seule que le ciel ait choisie pour rendre le calme à ses États par sa mort. Le Roi l'exhorte à obéir aux Dieux avec courage. Phinée s'y oppose; et plus le Roi lui représente la nécessité de céder aux arrêts du ciel, plus il s'emporte dans les impiétés et dans les blasphèmes. Il passe jusques à protester qu'il ne connoît ni rois ni Dieux qu'Andromède, et quoiqu'il entende rouler le tonnerre, il défie ces mêmes Dieux de le lancer sur lui. Cependant
SCÈNE V.
Au milieu de ce tonnerre qui gronde et des éclairs qui brillent continuellement, Éole descend dans un nuage avec huit vents qui l'accompagnent. Quatre de ces vents sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux, au milieu de l'air, sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite. Éole demeure à la même hauteur sans descendre plus bas, et c'est de là qu'il interrompt les blasphèmes de Phinée, et que lui ayant dit impérieusement que les Dieux savent bien se faire obéir, il commande à ces vents d'exécuter les ordres de Neptune, dont il est le premier ministre. Ce commandement produit aussitôt un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble: les deux vents qui étoient à ses côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à droite; deux autres remontent avec lui vers le ciel sur le même nuage qui les vient d'apporter; deux autres qui étoient à sa main gauche sur les ailes du théâtre s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède, et l'ayant saisie chacun par un bras, l'enlèvent de l'autre côté jusque dans les nues. Le Roi s'écrie d'étonnement; Phinée court après cette princesse, que les vents emportent, et
SCÈNE VI.