Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 17

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Voyez d'autre côté quelle est ma destinée, 1815 Madame: dans le cours d'une seule journée, Je suis Héraclius, Léonce et Martian; Je sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran. De tous trois ce désordre en un jour me fait naître, Pour me faire mourir enfin sans me connoître. 1820

PULCHÉRIE.

Cédez, cédez tous deux aux rigueurs de mon sort: Il a fait contre vous un violent effort. Votre malheur est grand; mais quoi qu'il en succède, La mort qu'on me refuse en sera le remède; Et moi.... Mais que nous veut ce perfide[411]?

SCÈNE VI.

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE, AMYNTAS.

AMYNTAS.

Mon bras 1825 Vient de laver ce nom dans le sang de Phocas.

HÉRACLIUS.

Que nous dis-tu?

AMYNTAS.

Qu'à tort vous nous prenez pour traîtres; Qu'il n'est plus de tyran; que vous êtes les maîtres.

HÉRACLIUS.

De quoi?

AMYNTAS.

De tout l'empire.

MARTIAN.

Et par toi?

AMYNTAS.

Non, Seigneur: Un autre en a la gloire, et j'ai part à l'honneur. 1830

HÉRACLIUS.

Et quelle heureuse main finit notre misère?

AMYNTAS.

Princes, l'auriez-vous cru? c'est la main d'Exupère.

MARTIAN.

Lui, qui me trahissoit?

AMYNTAS.

C'est de quoi s'étonner: Il ne vous trahissoit que pour vous couronner.

HÉRACLIUS.

N'a-t-il pas des mutins dissipé la furie? 1835

AMYNTAS.

Son ordre excitoit seul cette mutinerie.

MARTIAN.

Il en a pris les chefs, toutefois?

AMYNTAS.

Admirez Que ces prisonniers même avec lui conjurés Sous cette illusion couroient à leur vengeance: Tous contre ce barbare étant d'intelligence[412], 1840 Suivis d'un gros d'amis nous passons librement Au travers du palais à son appartement. La garde y restoit foible, et sans aucun ombrage; Crispe même à Phocas porte notre message: Il vient; à ses genoux on met les prisonniers, 1845 Qui tirent pour signal leurs poignards les premiers. Le reste, impatient dans sa noble colère, Enferme la victime; et soudain Exupère: «Qu'on arrête, dit-il; le premier coup m'est dû; C'est lui qui me rendra l'honneur presque perdu.» 1850 Il frappe, et le tyran tombe aussitôt sans vie, Tant de nos mains la sienne est promptement suivie. Il s'élève un grand bruit, et mille cris confus Ne laissent discerner que «Vive Héraclius!» Nous saisissons la porte, et les gardes se rendent. 1855 Mêmes cris aussitôt de tous côtés s'entendent; Et de tant de soldats qui lui servoient d'appui, Phocas, après sa mort, n'en a pas un pour lui.

PULCHÉRIE.

Quel chemin Exupère a pris pour sa ruine!

AMYNTAS.

Le voici qui s'avance avecque Léontine. 1860

SCÈNE VII.

HÉRACLIUS, MARTIAN, LÉONTINE, PULCHÉRIE, EUDOXE, EXUPÈRE, AMYNTAS, TROUPE[413].

HÉRACLIUS, à Léontine.

Est-il donc vrai, Madame? et changeons-nous de sort? Amyntas nous fait-il un fidèle rapport?

LÉONTINE.

Seigneur, un tel succès à peine est concevable; Et d'un si grand dessein la conduite admirable....

HÉRACLIUS, à Exupère.

Perfide généreux, hâte-toi d'embrasser 1865 Deux princes impuissants à te récompenser.

EXUPÈRE, à Héraclius.

Seigneur, il me faut grâce ou de l'un ou de l'autre: J'ai répandu son sang, si j'ai vengé le vôtre.

MARTIAN.

Qui que ce soit des deux, il doit se consoler De la mort d'un tyran qui vouloit l'immoler: 1870 Je ne sais quoi pourtant dans mon cœur en murmure.

HÉRACLIUS.

Peut-être en vous par là s'explique la nature; Mais, Prince, votre sort n'en sera pas moins doux: Si l'empire est à moi, Pulchérie est à vous. Puisque le père est mort, le fils est digne d'elle. 1875

(A Léontine.)

Terminez donc, Madame, enfin notre querelle.

LÉONTINE.

Mon témoignage seul peut-il en décider?

MARTIAN.

Quelle autre sûreté pourrions-nous demander?

LÉONTINE.

Je vous puis être encor suspecte d'artifice. Non, ne m'en croyez pas: croyez l'Impératrice. 1880

(A Pulchérie, lui donnant un billet.)

Vous connoissez sa main, Madame; et c'est à vous Que je remets le sort d'un frère et d'un époux. Voyez ce qu'en mourant me laissa votre mère.

PULCHÉRIE.

J'en baise en soupirant le sacré caractère.

LÉONTINE.

Apprenez d'elle enfin quel sang vous a produits, 1885 Princes.

HÉRACLIUS, à Eudoxe.

Qui que je sois, c'est à vous que je suis.

BILLET DE CONSTANTINE[414].

PULCHÉRIE lit.

_Parmi tant de malheurs mon bonheur est étrange: Après avoir donné son fils au lieu du mien, Léontine à mes yeux, par un second échange, Donne encore à Phocas mon fils au lieu du sien. 1890 -Vous qui pourrez douter d'un si rare service, Sachez qu'elle a deux fois trompé notre tyran: Celui qu'on croit Léonce est le vrai Martian, Et le faux Martian est vrai fils de Maurice._

_CONSTANTINE._

PULCHÉRIE, à Héraclius.

Ah! vous êtes mon frère!

HÉRACLIUS, à Pulchérie.

Et c'est heureusement 1895 Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.

LÉONTINE, à Héraclius.

Vous en saviez assez pour éviter l'inceste, Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(A Martian.)

Mais pardonnez, Seigneur, à mon zèle parfait Ce que j'ai voulu faire, et ce qu'un autre a fait. 1900

MARTIAN.

Je ne m'oppose point à la commune joie; Mais souffrez des soupirs que la nature envoie. Quoique jamais Phocas n'ait mérité d'amour, Un fils ne peut moins rendre à qui l'a mis au jour: Ce n'est pas tout d'un coup qu'à ce titre on renonce.

HÉRACLIUS.

Donc, pour mieux l'oublier, soyez encor Léonce: Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis, Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils!

(A Eudoxe.)

Vous, Madame, acceptez et ma main et l'empire En échange d'un cœur pour qui le mien soupire. 1910

EUDOXE, à Héraclius.

Seigneur, vous agissez en prince généreux.

HÉRACLIUS, à Exupère et Amyntas.

Et vous dont la vertu me rend ce trouble heureux, Attendant les effets de ma reconnoissance, Reconnoissons, amis, la céleste puissance: Allons lui rendre hommage, et d'un esprit content[415] 1915 Montrer Héraclius au peuple qui l'attend[416].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[390] «On a presque toujours retranché aux représentations ces stances.» (_Voltaire._)

[391] _Var._ Cette grâce qu'il me veut faire. (1647-56)

[392] _Var._ Et je n'ose plus croire rien. (1647-56)

[393] _Var._ Il le pense, Seigneur, et le brutal espère. (1647-56)

[394] _Var._ Puisse-t-il par un trait de lumière plus belle. (1647-56)

[395] _Var._ Ah! Prince, il ne faut point de plus belle lumière. (1647-56)

[396] _Var._ Quelque haine qu'il doive, il ne se peut défendre, Quand il se voit aimé, d'aimer et de le rendre. (1647-56)

[397] _Var._ MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)--Ces éditions ont même variante partout, jusqu'à la fin de la pièce, excepté au dernier couplet que dit Martian.

[398] _Var._ Toutes les fois, Seigneur, qu'on se laisse adopter. (1647-56)

[399] _Var._ Il faut que cette grâce un peu plus haut nous monte, Qu'elle nous fasse honneur, et non pas de la honte. (1647-65)

[400] _Var._ Et je vous la promets, ferme, pleine, sincère, Autant qu'Héraclius la rendroit à son père. (1647-56)

[401] _Var._ Ce qu'aura fait sur lui leur indigne colère. (1647-56)

[402] L'indication des personnages de cette scène n'est correcte que dans les éditions de 1647, 1652 et 1655. Dans toutes les autres impressions, y compris celle de 1692, elle est incomplète ou inexacte.

[403] _Var._ _Et Phocas continue à parler à Héraclius._ (1647-56)

[404] _Var._ Autrement, si leur sort est encore douteux. (1647-56)

[405] _Var._ Je ne veux point d'un fils qui tient ce nom à honte, Que mon sang déshonore, et que mon trône affronte. (1647-56)

[406] _Var._ A mourir! jusque-là je te pourrois chérir! (1647-56)

[407] _Var._ Et du moins, quelque erreur qui me puisse troubler. (1647-56)

[408] _Var._ A peine est-il sorti de ses lâches terreurs. (1647-63)

[409] _Var._ Que pouvons-nous tous deux, quand on tranche nos jours? (1647-56)

[410] _Var._ Ah! princes, votre cœur ne se peut démentir. (1647-56)

[411] «Il est hors de doute que depuis que Phocas est sorti au cinquième d'_Héraclius_ jusqu'à ce qu'Amyntas vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur.» (_Discours des trois unités_, tome I, p. 115.)

[412] _Var._ Tous dessous cette feinte étant d'intelligence, Suivis d'un gros d'amis, de peuple, et de valets, Nous passons librement les portes du palais. (1647-56)

[413] Au mot TROUPE. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont substitué GARDES.

[414] Ce titre manque dans les éditions de 1647-60, et dans celle de Voltaire (1764).

[415] _Var._ Allons lui rendre grâce, et d'un esprit content. (1647-56)

[416] _Var._ Montrons Héraclius au peuple qui l'attend. (1647-60)

ANDROMÈDE TRAGÉDIE 1650

NOTICE.

Les reproches et les invectives dont les pamphlétaires de la Fronde poursuivaient Mazarin à cause de son goût pour les pièces à grand spectacle et des prodigalités auxquelles cette passion l'entraînait, sont un des lieux communs qui reparaissent le plus souvent dans leurs écrits.

«Qui ne sait, lit-on dans la _Lettre d'un religieux envoyée à Monseigneur le prince de Condé_, ce que coûtent à la France les comédiens chanteurs qu'il a fait venir d'Italie[421]?»

Adieu, maître des Trivelins; Adieu, grand faiseur de machines; Adieu, cause de nos ruines,

s'écrie l'auteur de la pièce intitulée _le Passe-port et l'Adieu de Mazarin_[418].

Dans le _Sommaire de la doctrine curieuse du cardinal Mazarin par lui déclarée en une lettre qu'il écrit à un sien confident pour se purger de l'arrêt du Parlement_, le Cardinal est censé se proposer de répondre, comme on va le voir, à la question qu'il prévoit au sujet de ces folles dépenses:

«_Interrogatoire._ Si je n'ai pas diverti le fonds des finances du Roi et employé plus d'argent aux machines de théâtres et ballets qu'à celles de la guerre?

«_Réponse._ Que ce fait ne consiste qu'en interprétation, et que ces profusions ne me seront pas imputées à crime, quand on saura qu'il ne coûtoit chose quelconque au Roi des ballets et des comédies qui lui ont donné tant de plaisir, parce que les avances se prenoient véritablement dans les coffres de Sa Majesté; mais ayant eu soin de les faire représenter au public après que le Roi et sa cour y avoient pris leur satisfaction, je retirois par mes gens beaucoup plus que les avances n'avoient coûté: ce que j'employois aux récompenses que la Reine me permettoit de prendre pour mes services, dont les finances de Sa Majesté se trouvoient d'autant déchargées[419].»

Ces reproches s'appliquent principalement à

.... Ce cher ballet, Ce beau, mais malheureux Orphée, Ou, pour mieux parler, ce Morphée, Puisque tant de monde y dormit[420].

Non content du «superbe salon que le cardinal de Richelieu avoit fait bâtir,» Mazarin l'avait fait «rompre en partie pour donner place aux immenses machines de cette ennuyeuse comédie[421].»

L'opéra d'_Orphée_ avait été représenté au carnaval de 1647. Renaudot en fait un pompeux éloge dans l'Extraordinaire de la _Gazette_ du 8 mars intitulé: _La représentation naguères faite devant Leurs Majestés dans le Palais-Royal de la tragi-comédie d'Orphée, en musique et vers italiens. Avec les merveilleux changements de Théâtre, les machines et autres inventions jusques à présent inconnues en France_.

Le journaliste officiel s'efforce de prouver qu'un tel spectacle est indispensable à la gloire de la nation: «La France, dit-il, sembloit avoir élevé en nos jours la dignité du théâtre au dernier point, ayant fait honte à l'antiquité par la force et la beauté de ses vers, et par la grâce et la naïveté de ses acteurs; mais il faut confesser qu'elle se laissoit vaincre à la pompe et décoration des scènes étrangères. Il n'étoit pas raisonnable que cet État, qui ne le cède en rien aux autres, leur fût inférieur en ce regard. Il peut aujourd'hui se vanter à juste titre qu'il ne l'emporte pas moins au-dessus de toutes les autres nations aux exercices de la paix qu'en ceux de la guerre[422].»

Renaudot s'attache surtout à établir que la pièce a paru parfaitement intelligible et n'a causé aucun ennui; mais son insistance même prouve que rien ne devait être plus contestable. «Voilà..., dit-il, le fidèle rapport de ce qui s'est passé en cette action, mais le principal y manque, qui est de voir ce sujet animé par l'organe de ses acteurs et par leurs gestes, qui l'exprimoient si parfaitement qu'ils se pouvoient faire entendre à ceux qui n'avoient aucune connoissance de leur langue. Le Roi y apporta aussi tant d'attention qu'encore que Sa Majesté l'eût déjà vue deux fois, elle y voulut encore assister cette troisième, n'ayant donné aucun témoignage de s'y ennuyer, bien qu'elle dût être fatiguée du bal du jour précédent[423].»

Si en voyant pour la troisième fois un ouvrage de ce genre le Roi ne bâilla pas par trop fort, car c'est là en fin de compte ce que semblent signifier les euphémismes de Renaudot, cela était dû sans doute à la magnificence du spectacle, bien fait pour charmer un prince de huit ans. Tout le monde du reste trouva les machines très-belles; mais on eût souhaité un poëme plus intéressant. On songea à en commander un à Corneille, et l'on se mit en mesure de tout disposer pour le carnaval de 1648; mais, vers la fin de 1647, le Roi fut assez gravement atteint de la petite vérole et Vincent de Paul profita de cette circonstance pour tâcher de faire perdre à la Reine le goût des amusements profanes. C'est un contemporain qui nous l'apprend en ces termes, dans une lettre du 20 décembre 1647:

«On préparoit force machines au palais Cardinal pour représenter à ce carnaval une comédie en musique dont M. Corneille a fait les paroles. Il avoit pris Andromède pour sujet, et je crois qu'il l'eût mieux traité à notre mode que les Italiens; mais depuis la guérison du Roi, M. Vincent a dégoûté la Reine de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé[424].»

Ce témoignage est corroboré et complété par celui de Dubuisson Aubenay, qui y ajoute des détails plus précis: «L'affaire de la comédie françoise d'_Andromède_, dit-il entre le 2 et le 8 janvier 1648, pour l'avancement de laquelle le sieur Corneille avoit reçu deux mille quatre cents livres, et le sieur Torelli[425], gouverneur des machines de la pièce d'_Orphée_, ajustandes (_sic_) à celle-ci, plus de douze mille livres, a été derechef rompue ou intermise, après avoir été naguère remise sus.» Un peu plus loin, vers le 21 janvier, on trouve encore sur le même sujet quelques renseignements nouveaux: «La comédie d'_Orphée et Eurydice_, jouée au Palais-Royal tout l'hiver passé, avec machines, se fait françoise par le sieur Corneille, qui, pour cela, a reçu deux mille quatre cents livres d'avance, et Torelli, conducteur des machines, plus de treize à quatorze mille livres pour les raccommoder. La maladie du Roi survenant a rompu tout le dessein qui en est demeuré d'en par là (_sic_). Mais les petits comédiens du Marais ont joué la pièce d'_Andromède_ et Persée la délivrant, un mois ou plus à présent expirant, avec machines imitées de celles de l'_Orphée_ des Italiens[426].»

Cette dernière phrase, assez obscure, ne paraît toutefois pouvoir en aucune manière s'appliquer à l'_Andromède_ de Corneille. Il est probable que les comédiens du Marais, espérant profiter de l'intérêt qu'avait excité l'annonce du nouvel ouvrage, en demandèrent un sur le même sujet à quelque autre auteur. C'est ce qui arrive encore de notre temps, et ce genre de spéculation réussit presque toujours.

Au carnaval de l'année suivante, il n'était guère question d'opéra. Mazarin avait bien d'autres affaires: on était au plus fort de la Fronde; le Roi avait quitté Paris, les théâtres étaient fermés, les comédiens sous les armes.

Une curieuse mazarinade intitulée: _Imprécation comique, ou la plainte des comédiens sur la guerre passée_[427], contient à ce sujet des détails intéressants et peu connus. Le poëte burlesque nous apprend d'abord en son style que les pièces manquaient aux acteurs:

Hélas! aucun ne s'étudie A vous faire de beaux rébus Qui nous apportent des quibus, A composer ces belles pièces Qui tenoient les gens en liesses, Et qui faisoient que maints seigneurs Nous honoriont de leurs faveurs. Nos auteurs ont la gueule morte, Leur fureur plus ne les transporte: Ils n'ont plus ces rares pensers Qui les rendoient si grands et fiers.

Il nous peint ensuite le triste état des comédiens, dont une autre mazarinade, que nous avons eu occasion de citer, nous a déjà instruits[428].

Bellerose, que l'on révère Comme un saint qu'on ne fête guère; De Villiers, Lespy; Beauchâteau, Savant comme un cheval moreau[429]; Baron, dont la grande éloquence A contenté toute la France, Et tous mes autres compagnons, Nous ressemblons les champignons, Qui n'étant (pour chose très-seure) Cueillis et en temps et en heure, Pourrissent. . . . . . . . . . . . Enfin depuis quatre ou cinq mois Nous sommes plus secs que du bois, Notre langue est comme muette.

Encore faut-il bien remarquer que ces «quatre ou cinq mois» ne s'appliquent qu'à la plus extrême misère des comédiens, qui depuis longtemps déjà ne jouaient pas; car on lit à la fin de la même pièce:

Quoi? depuis un an tout entier Que nous n'avons pas fait grand'chose Et que la scène se repose, J'ai dissipé mes portions: Il ne m'en reste deux testons. Ceux qui formaient d'ordinaire le public des théâtres, loin, dit l'orateur des comédiens,

.... de nous venir voir, S'efforçoient de tout leur pouvoir A repousser avec furie Les ennemis de leur patrie; Nous-même, comme citoyens, Y mettions aussi tous nos soins, Et d'une généreuse audace Leur donnions une belle chasse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nous représentions sur la scène Des combats sans beaucoup de peine, Ni sans bien courir de hasard; Mais maintenant, soit tôt, soit tard, Il nous faut[430] jouer de l'escrime Tout de bon, sans beaucoup de frime: Témoin du côté des Marets, Alors que ces beaux marmousets Vouloient forcer nos barricades, On leur envoya des nazardes Pires que celles que chez nous Nous envoyaient quelques filous. Tu le sais bien, mon camarade, Cher Jodelet, quelle incartade On a fait à toi et aux tiens, Ainsi que moi comédiens.

Ce n'est pas la seule pièce de ce temps qui nous montre Jodelet, le Cliton du _Menteur_[431], déployant dans ces troubles une vaillance dont il n'avait pas eu occasion de donner l'idée sur le théâtre; il s'était fait, à ce qu'il paraît, le capitaine des comédiens:

Il n'est pas jusqu'à Jodelet Qui n'ait en main le pistolet, Ayant adjoint à sa cabale Les gens de la troupe royale; Si bien qu'eux tous, jusqu'aux portiers, Ont cuirasse et sont cavaliers, Témoignant bien mieux leur courage En personne qu'en personnage[432].

Enfin le 18 août le Roi revint à Paris; une tranquillité momentanée s'établit, les théâtres se rouvrirent:

Quand Sa Majesté retourna, Aussitôt disparut le trouble. . . . . . . . . . . . . . . Le marchand est à sa boutique, Le procureur à sa pratique, Les hommes de robe au Palais, Les comédiens au Marais[433].

Deux mois à peine après la rentrée du Roi, le 12 d'octobre 1649, Corneille obtint un privilége de cinq années pour le _Dessein d'Andromède_, c'est-à-dire le libretto de la pièce promise depuis si longtemps.

Ces _desseins_ étaient rédigés par les auteurs pour faciliter l'intelligence de leurs ouvrages; on les vendait sans doute au théâtre, et même, lorsque la représentation avait lieu à la cour ou chez quelque riche particulier, on les donnait aux personnages de distinction. La première entrée du divertissement qui suit le _Bourgeois gentilhomme_ nous fait assister à une distribution de ce genre; un des personnages s'écrie:

De tout ceci franc et net Je suis mal satisfait, Et cela sans doute est laid, Que notre fille, Si bien faite et si gentille, De tant d'amoureux l'objet, N'ait pas à son souhait Un livre de ballet Pour lire le sujet.

On peut voir du reste à la fin du _Dessein d'Andromède_[434], signalé par nous à l'attention des curieux en 1861[435], et publié pour la première fois dans la présente édition, les motifs qui ont porté Corneille à faire paraître cet opuscule, aujourd'hui si rare.

Nous trouvons enfin le compte rendu de la pièce dans un Extraordinaire de la _Gazette_ de 1650; mais cette analyse fort étendue, que nous reproduisons plus loin[436], n'indique pas le jour de la première représentation. Toutefois, comme elle est datée du 18 février, que Renaudot y dit qu'il a assisté à ce spectacle «il y a trois jours,» qu'il parle de personnes qui ont vu jouer l'ouvrage dix ou douze fois[437], et qu'il ajoute: «Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'où nous les attendons de jour à autre, leur bonté l'a voulu communiquer à ses peuples[438],» et comme enfin nous voyons par un autre numéro de la _Gazette_[439] que le Roi était parti de Paris le 1er février, il paraît certain qu'_Andromède_ a été jouée pour la première fois dans le courant de janvier 1650. C'est, comme nous l'avons raconté[440], pendant ce voyage du Roi en Normandie que Corneille fut nommé procureur des états de cette province, en remplacement du sieur Baudry, créature du duc de Longueville. Le 22 février, la cour revint à Paris[441], et s'empressa de retourner le 26 applaudir _Andromède_. Dubuisson Aubenay le remarque dans son _Journal_ en février 1650: «Samedi, 26e.... Le soir, Leurs Majestés vont voir la comédie d'_Andromède_, jouée avec machines très-belles dans la salle du Petit-Bourbon.»

On a cru longtemps que Boesset, nommé à tort Boissette par Voltaire[442], était l'auteur de la musique d'_Andromède_. C'est une erreur: ce compositeur si vanté[443] n'est autre que le poëte burlesque d'Assoucy. Dans un fragment de recueil paginé 91 à 136, qui vient à la suite d'un exemplaire de ses _Rimes redoublées_, que possède la bibliothèque de l'Arsenal, et qui, oublié longtemps, a été, il y a peu d'années, remis en lumière par M. Paul Lacroix[444], il dit en propres termes: «C'est moi qui ai donné l'âme aux vers de l'_Andromède_ de M. de Corneille.» M. Édouard Fournier, qui cite à son tour ce passage dans ses _Notes sur la vie de Corneille_[445], en rapproche avec beaucoup d'à-propos un sonnet adressé par Corneille à d'Assoucy pour être placé en tête de son _Ovide en belle humeur_, publié en 1650, l'année même où ils faisaient représenter leur _Andromède_. Ce sonnet, qui prouve leur intimité passagère, se trouvera à sa date parmi les _Poésies diverses_ de notre édition.