Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 16
Pouvez-vous en juger, puisque vous l'ignorez? Considérez l'état de tous nos conjurés. 1470 Il n'est aucun de nous à qui sa violence[387] N'ait donné trop de lieu d'une juste vengeance; Et nous en croyant tous dans notre âme indignés, Le tyran du palais nous a tous éloignés. Il y falloit rentrer par quelque grand service. 1475
LÉONTINE.
Et tu crois m'éblouir avec cet artifice?
EXUPÈRE.
Madame, apprenez tout. Je n'ai rien hasardé. Vous savez de quel nombre il est toujours gardé; Pouvions-nous le surprendre, ou forcer les cohortes Qui de jour et de nuit tiennent toutes ses portes? 1480 Pouvions-nous mieux sans bruit nous approcher de lui? Vous voyez la posture où j'y suis aujourd'hui: Il me parle, il m'écoute, il me croit; et lui-même Se livre entre mes mains, aide à mon stratagème. C'est par mes seuls conseils qu'il veut publiquement Du prince Héraclius faire le châtiment; Que sa milice, éparse à chaque coin des rues, A laissé du palais les portes presque nues: Je puis en un moment m'y rendre le plus fort; Mes amis sont tous prêts: c'en est fait, il est mort; 1490 Et j'userai si bien de l'accès qu'il me donne, Qu'aux pieds d'Héraclius je mettrai sa couronne. Mais après mes desseins pleinement découverts, De grâce, faites-moi connoître qui je sers; Et ne le cachez plus à ce cœur qui n'aspire 1495 Qu'à le rendre aujourd'hui maître de tout l'empire.
LÉONTINE.
Esprit lâche et grossier, quelle brutalité Te fait juger en moi tant de crédulité? Va, d'un piège si lourd l'appas[388] est inutile, Traître, et si tu n'as point[389] de ruse plus subtile.... 1500
EXUPÈRE.
Je vous dis vrai, Madame, et vous dirai de plus....
LÉONTINE.
Ne me fais point ici de contes superflus: L'effet à tes discours ôte toute croyance.
EXUPÈRE.
Eh bien! demeurez donc dans votre défiance. Je ne demande plus, et ne vous dis plus rien; 1505 Gardez votre secret, je garderai le mien. Puisque je passe encor pour homme à vous séduire, Venez dans la prison où je vais vous conduire: Si vous ne me croyez, craignez ce que je puis. Avant la fin du jour vous saurez qui je suis. 1510
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[358] Par une singulière erreur, les éditions de 1660-82 portent: «cher Eudoxe,» au masculin.
[359] _Var._ Il trahit justement qui me vouloit trahir. (1647-56)
[360] _Var._ Et l'un et l'autre enfin n'est que la même chose. (1647-60)
[361] _Var._ Encore si c'étoit pour le faire empereur. (1647-56)
[362] Ce vers est souvent répété et forme une espèce de refrain. (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 176, acte II, scène II, vers 476, et ci-après, p. 241, acte V, scène VII, vers 1926.
[363] _Var._ HÉRACLIUS, _cru Martian_. (1647-60)--Ces éditions ont la même variante partout où le nom d'HÉRACLIUS revient dans cette scène.
[364] _Var._ Qu'on la mène en prison, en attendant sa mère. (1647-56)
[365] Voltaire coupe cette scène en deux et commence après ce vers la scène III.
[366] Voltaire (1764) fait précéder le vers 1209 de cette indication: _aux Gardes_.
[367] Var. HÉRACLIUS, _cru Martian_; MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)--Le nom de _MARTIAN_ est suivi de ces mots toutes les fois qu'il reparaît dans cette scène; celui d'HÉRACLIUS, avant les deux premiers couplets seulement que récite ce personnage.
[368] Voyez ci-après, p. 211, le vers 1274 et la note 371.
[369] _Var._ (Car, s'il vous en souvient, votre femme étoit morte), A l'empire perdu me sut rouvrir la porte, Prit Martian pour elle, et nous changea si bien, Que vous-même au retour vous n'y connûtes rien. (1647-56)
[370] _Var._ Et je n'ai pas jugé ce chemin criminel. (1647-56)
[371] «C'est encore un refrain.» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 209, vers 1226.
[372] _Var._ Où peut-être aisément mon cœur eût consenti. (1647-56)
[373] _Var._ Vois-tu pas que la fille a part au stratagème? EXUP. Je vois trop qu'elle a pu l'abuser elle-même. (1647-56)
[374] _Var._ Donnez-vous au mensonge encor quelque crédit? (1647-56)
[375] Voltaire ajoute ici: _à Martian_.
[376] _Var._ Vous faire malheureux pour me noircir d'un crime? (1647-56)
[377] _Var._ Et lorsque contre un père il m'eût fait entreprendre. (1647-56)
[378] _Var._ Mais pourquoi hasarder? pourquoi rien entreprendre, Quand d'une heureuse erreur je devrois tout attendre? C'étoit là sa raison; tout ce qui t'a séduit. (1647-56)
[379] _Var._ Je sais que je le vois, et ne le puis trouver. (1647-56)
[380] «Ces deux beaux vers de cette admirable tirade ont été imités par Pascal, et c'est la meilleure de ses pensées.» (_Voltaire._)--Voltaire a sans doute en vue la pensée de Pascal (IIe partie, article VII) où se trouve ce passage: «Si je voyois partout les marques d'un Créateur, je reposerois en paix dans la foi; mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que si un Dieu soutient la nature, elle le marquât sans équivoque; et que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait; qu'elle dit tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre.» Nous citons le texte des anciennes éditions, celui que Voltaire a eu sous les yeux; il ne diffère au reste de celui de MM. Faugère et Havet (p. 189) que par une très-légère variante.
[381] _Var._ MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)
[382] _Var._ Si je t'ai tant trompé, je ne te trompe plus? (1647-56)
[383] _Var._ L'un des deux est ton fils, l'autre ton empereur[383-a].(1647-68)
[383-a] L'édition de 1692 donne aussi cette leçon.
[384] _Var._ Tant ce qu'il a reçu de bonne nourriture. (1647-56)
[385] Voyez ci-dessus, p. 185, note 328.
[386] Voltaire dit au sujet de ce vers qu'il «est du ton de la comédie;» mais Palissot lui répond que «Mlle Dumesnil, par la noblesse et la fierté de son expression, rendait ce vers très-tragique.»
[387] _Var._ Il n'est aucun de nous dont ce tyran infâme N'ait immolé le père, ou violé la femme; Et nous en croyant tous dedans l'âme indignés, Il nous a jusqu'ici du palais éloignés. (1647-56)
[388] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[389] L'édition de 1692 a substitué _pas_ à _point_.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
HÉRACLIUS.
Quelle confusion étrange[390] De deux princes fait un mélange Qui met en discord deux amis! Un père ne sait où se prendre; Et plus tous deux s'osent défendre 1515 Du titre infâme de son fils, Plus eux-mêmes cessent d'entendre Les secrets qu'on leur a commis.
Léontine avec tant de ruse Ou me favorise ou m'abuse, 1520 Qu'elle brouille tout notre sort: Ce que j'en eus de connoissance Brave une orgueilleuse puissance Qui n'en croit pas mon vain effort; Et je doute de ma naissance 1525 Quand on me refuse la mort.
Ce fier tyran qui me caresse Montre pour moi tant de tendresse Que mon cœur s'en laisse alarmer: Lorsqu'il me prie et me conjure, 1530 Son amitié paroît si pure, Que je ne saurois présumer Si c'est par instinct de nature, Ou par coutume de m'aimer.
Dans cette croyance incertaine, 1535 J'ai pour lui des transports de haine Que je ne conserve pas bien: Cette grâce qu'il veut me faire[391] Étonne et trouble ma colère; Et je n'ose résoudre rien[392], 1540 Quand je trouve un amour de père En celui qui m'ôta le mien.
Retiens, grande ombre de Maurice, Mon âme au bord du précipice Que cette obscurité lui fait, 1545 Et m'aide à faire mieux connoître Qu'en ton fils Dieu n'a pas fait naître Un prince à ce point imparfait, Ou que je méritois de l'être, Si je ne le suis en effet. 1550
Soutiens ma haine qui chancelle, Et redoublant pour ta querelle Cette noble ardeur de mourir, Fais voir.... Mais il m'exauce; on vient me secourir.
SCÈNE II.
HÉRACLIUS, PULCHÉRIE.
HÉRACLIUS.
O ciel! quel bon démon devers moi vous envoie, 1555 Madame?
PULCHÉRIE.
Le tyran, qui veut que je vous voie, Et met tout en usage afin de s'éclaircir.
HÉRACLIUS.
Par vous-même en ce trouble il pense réussir!
PULCHÉRIE.
Il le pense, Seigneur, et ce brutal espère[393] Mieux qu'il ne trouve un fils que je découvre un frère: Comme si j'étois fille à ne lui rien celer De tout ce que le sang pourroit me révéler!
HÉRACLIUS.
Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle[394] Vous le mieux révéler qu'il ne me le révèle! Aidez-moi cependant, Madame, à repousser 1565 Les indignes frayeurs dont je me sens presser....
PULCHÉRIE.
Ah! Prince, il ne faut point d'assurance plus claire[395]; Si vous craignez la mort, vous n'êtes point mon frère: Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.
HÉRACLIUS.
Moi la craindre, Madame! Ah! je m'y suis offert. 1570 Qu'il me traite en tyran, qu'il m'envoie au supplice, Je suis Héraclius, je suis fils de Maurice; Sous ces noms précieux je cours m'ensevelir, Et m'étonne si peu que je l'en fais pâlir. Mais il me traite en père, il me flatte, il m'embrasse; Je n'en puis arracher une seule menace: J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter, Il m'écoute si peu qu'il me force à douter. Malgré moi, comme fils toujours il me regarde; Au lieu d'être en prison, je n'ai pas même un garde. Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir; Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir: Je crains de le haïr, si j'en tiens la naissance; Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance; Et mon cœur, indigné d'une telle amitié, 1585 En frémit de colère, et tremble de pitié. De tous ses mouvements mon esprit se défie: Il condamne aussitôt tout ce qu'il justifie. La colère, l'amour, la haine et le respect, Ne me présentent rien qui ne me soit suspect. 1590 Je crains tout, je fuis tout; et dans cette aventure, Des deux côtés en vain j'écoute la nature. Secourez donc un frère en ces perplexités.
PULCHÉRIE.
Ah! vous ne l'êtes point, puisque vous en doutez. Celui qui, comme vous, prétend à cette gloire, 1595 D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire. Comme vous on le flatte, il y sait résister; Rien ne le touche assez pour le faire douter; Et le sang, par un double et secret artifice, Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.
HÉRACLIUS.
A ces marques en lui connoissez Martian: Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran. La générosité suit la belle naissance; La pitié l'accompagne et la reconnoissance. Dans cette grandeur d'âme un vrai prince affermi 1605 Est sensible aux malheurs même d'un ennemi: La haine qu'il lui doit ne sauroit le défendre[396], Quand il s'en voit aimé, de s'en laisser surprendre, Et trouve assez souvent son devoir arrêté Par l'effort naturel de sa propre bonté. 1610 Cette digne vertu de l'âme la mieux née, Madame, ne doit pas souiller ma destinée. Je doute; et si ce doute a quelque crime en soi, C'est assez m'en punir que douter comme moi; Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte, 1615 Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte: Il demande secours pour mes sens étonnés, Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.
PULCHÉRIE.
L'œil le mieux éclairé sur de telles matières Peut prendre de faux jours pour de vives lumières; 1620 Et comme notre sexe ose assez promptement Suivre l'impression d'un premier mouvement, Peut-être qu'en faveur de ma première idée Ma haine pour Phocas m'a trop persuadée. Son amour est pour vous un poison dangereux; 1625 Et quoique la pitié montre un cœur généreux, Celle qu'on a pour lui de ce rang dégénère. Vous le devez haïr, et fût-il votre père: Si ce titre est douteux, son crime ne l'est pas. Qu'il vous offre sa grâce, ou vous livre au trépas, 1630 Il n'est pas moins tyran quand il vous favorise, Puisque c'est ce cœur même alors qu'il tyrannise, Et que votre devoir, par là mieux combattu, Prince, met en péril jusqu'à votre vertu. Doutez, mais haïssez; et quoi qu'il exécute, 1635 Je douterai d'un nom qu'un autre vous dispute. En douter lorsqu'en moi vous cherchez quelque appui, Si c'est trop peu pour vous, c'est assez contre lui. L'un de vous est mon frère, et l'autre y peut prétendre: Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre; Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux, A chérir l'un et l'autre, et vous plaindre tous deux. J'espère encor pourtant: on murmure, on menace; Un tumulte, dit-on, s'élève dans la place; Exupère est allé fondre sur ces mutins; 1645 Et peut-être de là dépendent nos destins. Mais Phocas entre.
SCÈNE III.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[397], PULCHÉRIE, GARDES.
PHOCAS.
Eh bien! se rendra-t-il, Madame?
PULCHÉRIE.
Quelque effort que je fasse à lire dans son âme, Je n'en vois que l'effet que je m'étois promis: Je trouve trop d'un frère, et vous trop peu d'un fils.
PHOCAS.
Ainsi le ciel vous veut enrichir de ma perte.
PULCHÉRIE.
Il tient en ma faveur leur naissance couverte: Ce frère qu'il me rend seroit déjà perdu, Si dedans votre sang il ne l'eût confondu.
PHOCAS, à Pulchérie.
Cette confusion peut perdre l'un et l'autre. 1655 En faveur de mon sang je ferai grâce au vôtre; Mais je veux le connoître, et ce n'est qu'à ce prix Qu'en lui donnant la vie il me rendra mon fils.
(A Héraclius.)
Pour la dernière fois, ingrat, je t'en conjure; Car enfin c'est vers toi que penche la nature; 1660 Et je n'ai point pour lui ces doux empressements Qui d'un cœur paternel font les vrais mouvements. Ce cœur s'attache à toi par d'invincibles charmes. En crois-tu mes soupirs? en croiras-tu mes larmes? Songe avec quel amour mes soins t'ont élevé, 1665 Avec quelle valeur son bras t'a conservé; Tu nous dois à tous deux.
HÉRACLIUS.
Et pour reconnoissance Je vous rends votre fils, je lui rends sa naissance.
PHOCAS.
Tu me l'ôtes, cruel, et le laisses mourir.
HÉRACLIUS.
Je meurs pour vous le rendre, et pour le secourir. 1670
PHOCAS.
C'est me l'ôter assez que ne vouloir plus l'être.
HÉRACLIUS.
C'est vous le rendre assez que le faire connoître.
PHOCAS.
C'est me l'ôter assez que me le supposer.
HÉRACLIUS.
C'est vous le rendre assez pour vous désabuser.
PHOCAS.
Laisse-moi mon erreur, puisqu'elle m'est si chère. 1675 Je t'adopte pour fils, accepte-moi pour père: Fais vivre Héraclius sous l'un ou l'autre sort; Pour moi, pour toi, pour lui, fais-toi ce peu d'effort.
HÉRACLIUS.
Ah! c'en est trop enfin, et ma gloire blessée Dépouille un vieux respect où je l'avois forcée. 1680 De quelle ignominie osez-vous me flatter? Toutes les fois, tyran, qu'on se laisse adopter[398], On veut une maison illustre autant qu'amie[399], On cherche de la gloire, et non de l'infamie; Et ce seroit un monstre horrible à vos États 1685 Que le fils de Maurice adopté par Phocas.
PHOCAS.
Va, cesse d'espérer la mort que tu mérites: Ce n'est que contre lui, lâche, que tu m'irrites; Tu te veux rendre en vain indigne de ce rang: Je m'en prends à la cause, et j'épargne mon sang. 1690 Puisque ton amitié de ma foi se défie Jusqu'à prendre son nom pour lui sauver la vie, Soldats, sans plus tarder, qu'on l'immole à ses yeux; Et sois après sa mort mon fils, si tu le veux.
HÉRACLIUS.
Perfides, arrêtez!
MARTIAN.
Ah! que voulez-vous faire, 1695 Prince?
HÉRACLIUS.
Sauver le fils de la fureur du père.
MARTIAN.
Conservez-lui ce fils qu'il ne cherche qu'en vous: Ne troublez point un sort qui lui semble si doux. C'est avec assez d'heur qu'Héraclius expire, Puisque c'est en vos mains que tombe son empire, 1700 Le ciel daigne bénir votre sceptre et vos jours!
PHOCAS.
C'est trop perdre de temps à souffrir ces discours. Dépêche, Octavian.
HÉRACLIUS.
N'attente rien, barbare! Je suis....
PHOCAS.
Avoue enfin.
HÉRACLIUS.
Je tremble, je m'égare, Et mon cœur....
PHOCAS, à Héraclius.
Tu pourras à loisir y penser. 1705
(A Octavian.)
Frappe.
HÉRACLIUS.
Arrête; je suis.... Puis-je le prononcer?
PHOCAS.
Achève, ou....
HÉRACLIUS.
Je suis donc, s'il faut que je le die, Ce qu'il faut que je sois pour lui sauver la vie. Oui, je lui dois assez, Seigneur, quoi qu'il en soit, Pour vous payer pour lui de l'amour qu'il vous doit; 1710 Et je vous le promets entier, ferme, sincère[400], Et tel qu'Héraclius l'auroit pour son vrai père. J'accepte en sa faveur ses parents pour les miens; Mais sachez que vos jours me répondront des siens: Vous me serez garant des hasards de la guerre, 1715 Des ennemis secrets, de l'éclat du tonnerre; Et de quelque façon que le courroux des cieux Me prive d'un ami qui m'est si précieux, Je vengerai sur vous, et fussiez-vous mon père, Ce qu'aura fait sur lui leur injuste colère[401]. 1720
PHOCAS.
Ne crains rien: de tous deux je ferai mon appui; L'amour qu'il a pour toi m'assure trop de lui: Mon cœur pâme de joie, et mon âme n'aspire Qu'à vous associer l'un et l'autre à l'empire. J'ai retrouvé mon fils; mais sois-le tout à fait, 1725 Et donne-m'en pour marque un véritable effet: Ne laisse plus de place à la supercherie; Pour achever ma joie, épouse Pulchérie.
HÉRACLIUS.
Seigneur, elle est ma sœur.
PHOCAS.
Tu n'es donc point mon fils, Puisque si lâchement déjà tu t'en dédis? 1730
PULCHÉRIE.
Qui te donne, tyran, une attente si vaine? Quoi? son consentement étoufferoit ma haine! Pour l'avoir étonné tu m'aurois fait changer! J'aurois pour cette honte un cœur assez léger! Je pourrois épouser ou ton fils, ou mon frère! 1735
SCÈNE IV.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE, GARDES[402].
CRISPE.
Seigneur, vous devez tout au grand cœur d'Exupère: Il est l'unique auteur de nos meilleurs destins: Lui seul et ses amis ont dompté vos mutins; Il a fait prisonniers leurs chefs, qu'il vous amène.
PHOCAS.
Dis-lui qu'il me les garde en la salle prochaine; 1740 Je vais de leurs complots m'éclaircir avec eux.
(Crispe s'en va, et Phocas parle à Héraclius[403].)
Toi, cependant, ingrat, sois mon fils, si tu veux. En l'état où je suis, je n'ai plus lieu de feindre: Les mutins sont domptés, et je cesse de craindre. Je vous laisse tous trois.
(A Pulchérie.)
Use bien du moment 1745 Que je prends pour en faire un juste châtiment; Et si tu n'aimes mieux que l'un et l'autre meure, Trouve ou choisis mon fils, et l'épouse sur l'heure; Autrement, si leur sort demeure encor douteux[404], Je jure à mon retour qu'ils périront tous deux. 1750 Je ne veux point d'un fils dont l'implacable haine[405] Prend ce nom pour affront et mon amour pour gêne. Toi....
PULCHÉRIE.
Ne menace point; je suis prête à mourir.
PHOCAS.
A mourir! jusque-là je pourrois te chérir[406]! N'espère pas de moi cette faveur suprême, 1755 Et pense....
PULCHÉRIE.
A quoi, tyran?
PHOCAS.
A m'épouser moi-même Au milieu de leur sang à tes pieds répandu.
PULCHÉRIE.
Quel supplice!
PHOCAS.
Il est grand pour toi; mais il t'est dû. Tes mépris de la mort bravoient trop ma colère. Il est en toi de perdre ou de sauver ton frère; 1760 Et du moins, quelque erreur qui puisse me troubler[407], J'ai trouvé les moyens de te faire trembler.
SCÈNE V.
HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE.
PULCHÉRIE.
Le lâche, il vous flattoit lorsqu'il trembloit dans l'âme. Mais tel est d'un tyran le naturel infâme: Sa douceur n'a jamais qu'un mouvement contraint; 1765 S'il ne craint, il opprime; et s'il n'opprime, il craint. L'une et l'autre fortune en montre la foiblesse; L'une n'est qu'insolence, et l'autre que bassesse. A peine est-il sorti de ces lâches terreurs[408] Qu'il a trouvé pour moi le comble des horreurs. 1770 Mes frères, puisqu'enfin vous voulez tous deux l'être, Si vous m'aimez en sœur, faites-le-moi paroître.
HÉRACLIUS.
Que pouvons-nous tous deux, lorsqu'on tranche nos jours[409]?
PULCHÉRIE.
Un généreux conseil est un puissant secours.
MARTIAN.
Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire, 1775 Que d'épouser le fils pour éviter le père: L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.
PULCHÉRIE.
Qui me le montrera, si je veux l'épouser? Et dans cet hyménée à ma gloire funeste, Qui me garantira des périls de l'inceste? 1780
MARTIAN.
Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous; Mais, Madame, on peut prendre un vain titre d'époux, Abuser du tyran la rage forcenée Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée.
PULCHÉRIE.
Feindre, et nous abaisser à cette lâcheté! 1785
HÉRACLIUS.
Pour tromper un tyran, c'est générosité, Et c'est mettre, en faveur d'un frère qu'il vous donne, Deux ennemis secrets auprès de sa personne, Qui dans leur juste haine animés et constants, Sur l'ennemi commun sauront prendre leur temps, 1790 Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.
PULCHÉRIE.
Pour conserver vos jours et fuir mon infamie, Feignons, vous le voulez, et j'y résiste en vain. Sus donc, qui de vous deux me prêtera la main? Qui veut feindre avec moi? qui sera mon complice? 1795
HÉRACLIUS.
Vous, Prince, à qui le ciel inspire l'artifice.
MARTIAN.
Vous, que veut le tyran pour fils obstinément.
HÉRACLIUS.
Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.
MARTIAN.
Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.
HÉRACLIUS.
Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse. 1800
MARTIAN.
Vous aviez commencé tantôt d'y consentir.
PULCHÉRIE.
Ah! princes, votre cœur ne peut se démentir[410]; Et vous l'avez tous deux trop grand, trop magnanime, Pour souffrir sans horreur l'ombre même d'un crime. Je vous connoissois trop pour juger autrement 1805 Et de votre conseil et de l'événement, Et je n'y déférois que pour vous voir dédire. Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l'empire; Princes, attendons tout, sans consentir à rien.
HÉRACLIUS.
Admirez cependant quel malheur est le mien. 1810 L'obscure vérité que de mon sang je signe, Du grand nom qui me perd ne me peut rendre digne: On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trépas, Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.
MARTIAN.