Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 15
C'en est trop, Exupère: allez, je m'abandonne Aux fidèles conseils que votre ardeur me donne. C'est l'unique moyen de dompter nos mutins, Et d'éteindre à jamais ces troubles intestins. 1110 Je vais, sans différer, pour cette grande affaire Donner à tous mes chefs un ordre nécessaire. Vous, pour répondre aux soins que vous m'avez promis, Allez de votre part assembler vos amis, Et croyez qu'après moi, jusqu'à ce que j'expire, 1115 Ils seront, eux et vous, les maîtres de l'empire.
SCÈNE V.
EXUPÈRE, AMYNTAS.
EXUPÈRE.
Nous sommes en faveur; ami, tout est à nous: L'heur de notre destin va faire des jaloux.
AMYNTAS.
Quelque allégresse ici que vous fassiez paroître, Trouvez-vous doux les noms de perfide et de traître?
EXUPÈRE.
Je sais qu'aux généreux ils doivent faire horreur: Ils m'ont frappé l'oreille, ils m'ont blessé le cœur; Mais bientôt par l'effet que nous devons attendre, Nous serons en état de ne les plus entendre. Allons: pour un moment qu'il faut les endurer[357], 1125 Ne fuyons pas les biens qu'ils nous font espérer.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[332] Ici encore, et toutes les fois que le nom de MARTIAN revient dans cette scène et dans la suivante, il est suivi, dans les éditions de 1647-60, des mots _croyant être Héraclius_.
[333] _Var._ Je touchois à quinze ans, alors qu'empoisonnée. (1647-56)
[334] _Var._ Cette pauvre princesse, en rendant les abois:
«Ma fille (un grand soupir arrêta là sa voix), Le tyran, me dit-elle, à son fils vous destine. (1647-56)
[335] _Var._ A l'âpre vérité qui me vient d'éclairer! (1647-56)
[336] _Var._ L'on ne me peut toucher, ni l'autre me déplaire. (1647-64)
[337] _Var._ Vous, qui fûtes toujours l'illustre Pulchérie. (1647-56)
[338] _Var._ Ce grand nom sans merveille a pu vous enseigner Comme dessus vous-même il vous falloit régner. (1647-56)
[339] _Var._ A cette indignité soyez donc moins sévère. (1647-56)
[340] _Var._ Et l'un ni l'autre enfin ne vous feront rougir. (1647 in-12-56)
[341] _Var._ Dans le fils d'un tyran votre premier sujet. (1647-56)
[342] _Var._ Que pour mieux l'assurer l'issue en soit tardive, Votre perte est jurée; et même nos amis Au tyran immolé voudront joindre son fils. (1647-56)
[343] VAR. Faites qu'en l'immolant la troupe d'Exupère Dans le fils d'un tyran respecte mon beau-frère; Donnez-lui cette joie, afin de l'éblouir, Sûre qu'il n'en aura qu'un moment à jouir. PULCH. Mais durant ce moment, unie à sa famille. (1647-56)
[344] _Var._ Ah! combien ce moment de quoi vous me flattez Alors pour mon supplice auroit d'éternités! (1647-56)
[345] _Var._ Et dût avecque moi périr tout l'univers. (1647-56)
[346] _Var._ Dites-m'en donc un autre. On me vient d'assurer Qu'Héraclius à vous vient de se déclarer. (1647-56)
[347] _Var._ Mais s'il sauva le fils, par un effet contraire, Le traître Héraclius attente sur le père; Et le désavouant d'un aveugle secours. (1647-56)
[348] L'édition de 1682 porte: «à la mort,» pour «à ma mort.»
[349] _Var._ Nous verrons ta vertu. Crispe, qu'on me l'emmène; Tenez-le prisonnier dans la chambre prochaine, Qu'on l'y garde avec soin, jusqu'à ce que mon choix. (1647-56)
[350] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a modifié ce vers de la manière suivante:
Sa vertu ne s'est point un instant démentie.
[351] On lit dans _Clitandre_ les deux vers suivants (tome I, p. 328, vers 961 et 962), qui du reste n'y paraissent qu'en 1660:
Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête De quiconque à ma haine exposera ta tête.
[352] _Var._ Si tu penses régner, défais-toi de tous deux. (1647-56)
[353] L'édition de 1692 a changé _die_ en _dise_.
[354] _Var._ Je vois bien qu'il le faut, et déjà je destine, L'immolant en public, d'y joindre Léontine. (1647-64)
[355] Ce peuple que tu crains. (1660-68)
[356] _Var._ Jusques à l'échafaud laissez-le-nous conduire. (1647-56)
[357] _Var._ Allons: pour un moment qu'il les faut endurer (1647-56)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
HÉRACLIUS, EUDOXE.
HÉRACLIUS.
Vous avez grand sujet d'appréhender pour elle: Phocas au dernier point la tiendra criminelle; Et je le connois mal, ou s'il la peut trouver, Il n'est moyen humain qui puisse la sauver. 1130 Je vous plains, cher Eudoxe[358], et non pas votre mère: Elle a bien mérité ce qu'a fait Exupère; Il trahit justement qui vouloit me trahir[359].
EUDOXE.
Vous croyez qu'à ce point elle ait pu vous haïr, Vous, pour qui son amour a forcé la nature? 1135
HÉRACLIUS.
Comment voulez-vous donc nommer son imposture? M'empêcher d'entreprendre, et par un faux rapport Confondre en Martian et mon nom et mon sort; Abuser d'un billet que le hasard lui donne; Attacher de sa main mes droits à sa personne, 1140 Et le mettre en état, dessous sa bonne foi, De régner en ma place, ou de périr pour moi: Madame, est-ce en effet me rendre un grand service?
EUDOXE.
Eût-elle démenti ce billet de Maurice? Et l'eût-elle pu faire, à moins que révéler 1145 Ce que surtout alors il lui falloit celer? Quand Martian par là n'eût pas connu son père, C'étoit vous hasarder sur la foi d'Exupère: Elle en doutoit, Seigneur, et par l'événement Vous voyez que son zèle en doutoit justement. 1150 Sûre en soi des moyens de vous rendre l'empire, Qu'à vous-même jamais elle n'a voulu dire, Elle a sur Martian tourné le coup fatal De l'épreuve d'un cœur qu'elle connoissoit mal. Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service? 1155
HÉRACLIUS.
Qu'importe qui des deux on destine au supplice? Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi, Qui trahisse mon sort, d'Exupère ou de moi? Si l'on ne me découvre, il faut que je m'expose; Et l'un et l'autre enfin ne sont que même chose[360], 1160 Sinon qu'étant trahi je mourrois malheureux, Et que, m'offrant pour toi, je mourrai généreux.
EUDOXE.
Quoi? pour désabuser une aveugle furie, Rompre votre destin, et donner votre vie!
HÉRACLIUS.
Vous êtes plus aveugle encor en votre amour. 1165 Périra-t-il pour moi quand je lui dois le jour? Et lorsque sous mon nom il se livre à sa perte, Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte? S'il s'agissoit ici de le faire empereur[361], Je pourrois lui laisser mon nom et son erreur; 1170 Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand son père à mes yeux au lieu de moi l'immole! Souffrir qu'il se trahisse aux rigueurs de mon sort! Vivre par son supplice et régner par sa mort!
EUDOXE.
Ah! ce n'est pas, Seigneur, ce que je vous demande: De cette lâcheté l'infamie est trop grande. Montrez-vous pour sauver ce héros du trépas; Mais montrez-vous en maître et ne vous perdez pas: Rallumez cette ardeur où s'opposoit ma mère, Garantissez le fils par la perte du père; 1180 En prenant à l'empire un chemin éclatant, Montrez Héraclius au peuple qui l'attend[362].
HÉRACLIUS.
Il n'est plus temps, Madame: un autre a pris ma place. Sa prison a rendu le peuple tout de glace: Déjà préoccupé d'un autre Héraclius, 1185 Dans l'effroi qui le trouble il ne me croira plus; Et ne me regardant que comme un fils perfide, Il aura de l'horreur de suivre un parricide. Mais quand même il voudroit seconder mes desseins, Le tyran tient déjà Martian en ses mains. 1190 S'il voit qu'en sa faveur je marche à force ouverte, Piqué de ma révolte, il hâtera sa perte, Et croira qu'en m'ôtant l'espoir de le sauver, Il m'ôtera l'ardeur qui me fait soulever. N'en parlons plus: en vain votre amour me retarde, Le sort d'Héraclius tout entier me regarde. Soit qu'il faille régner, soit qu'il faille périr, Au tombeau comme au trône on me verra courir. Mais voici le tyran, et son traître Exupère.
SCÈNE II.
PHOCAS, HÉRACLIUS[363], EXUPÈRE, EUDOXE. TROUPE DE GARDES.
PHOCAS, montrant Eudoxe à ses gardes.
Qu'on la tienne en lieu sûr, en attendant sa mère[364]. 1200
HÉRACLIUS.
A-t-elle quelque part?...
PHOCAS.
Nous verrons à loisir: Il est bon cependant de la faire saisir.
EUDOXE, s'en allant.
Seigneur, ne croyez rien de ce qu'il vous va dire.
PHOCAS, à Eudoxe.
Je croirai ce qu'il faut pour le bien de l'empire[365].
(A Héraclius.)
Ses pleurs pour ce coupable imploroient ta pitié? 1205
HÉRACLIUS.
Seigneur....
PHOCAS.
Je sais pour lui quelle est ton amitié; Mais je veux que toi-même, ayant bien vu son crime, Tiennes ton zèle injuste, et sa mort légitime. Qu'on[366] le fasse venir. Pour en tirer l'aveu Il ne sera besoin ni de fer ni de feu. 1210 Loin de s'en repentir, l'orgueilleux en fait gloire. Mais que me diras-tu qu'il ne me faut pas croire? Eudoxe m'en conjure, et l'avis me surprend. Aurois-tu découvert quelque crime plus grand?
HÉRACLIUS.
Oui, sa mère a plus fait contre votre service 1215 Que ne sait Exupère, et que n'a vu Maurice.
PHOCAS.
La perfide! Ce jour lui sera le dernier. Parle.
HÉRACLIUS.
J'achèverai devant le prisonnier. Trouvez bon qu'un secret d'une telle importance, Puisque vous le mandez, s'explique en sa présence. 1220
PHOCAS.
Le voici. Mais surtout ne me dis rien pour lui.
SCÈNE III.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[367], EXUPÈRE, TROUPE DE GARDES.
HÉRACLIUS.
Je sais qu'en ma prière il auroit peu d'appui; Et loin de me donner une inutile peine, Tout ce que je demande à votre juste haine, C'est que de tels forfaits ne soient point impunis; 1225 Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[368]: Voilà tout mon souhait et toute ma prière. M'en refuserez-vous?
PHOCAS.
Tu l'obtiendras entière: Ton salut en effet est douteux sans sa mort.
MARTIAN.
Ah, Prince! j'y courois sans me plaindre du sort; 1230 Son indigne rigueur n'est pas ce qui me touche; Mais en ouïr l'arrêt sortir de votre bouche! Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.
HÉRACLIUS.
Et même en ce moment tu ne me connois pas. Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule, 1235 Ce que l'honneur défend que plus je dissimule. Phocas, connois ton sang et tes vrais ennemis: Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.
MARTIAN.
Seigneur, que dites-vous?
HÉRACLIUS.
Que je ne puis plus taire Que deux fois Léontine osa tromper ton père; 1240 Et semant de nos noms un insensible abus, Fit un faux Martian du jeune Héraclius.
PHOCAS.
Maurice te dément, lâche! tu n'as qu'à lire: «Sous le nom de Léonce Héraclius respire.» Tu fais après cela des contes superflus. 1245
HÉRACLIUS.
Si ce billet fut vrai, Seigneur, il ne l'est plus: J'étois Léonce alors, et j'ai cessé de l'être Quand Maurice immolé n'en a pu rien connoître. S'il laissa par écrit ce qu'il avoit pu voir, Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir. 1250 Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse, Où vous eûtes trois ans la fortune diverse. Cependant Léontine, étant dans le château Reine de nos destins et de notre berceau, Pour me rendre le rang qu'occupoit votre race[369], 1255 Prit Martian pour elle, et me mit en sa place. Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien, Que vous-même au retour vous n'en connûtes rien; Et ces informes traits qu'à six mois a l'enfance, Ayant mis entre nous fort peu de différence, 1260 Le foible souvenir en trois ans s'en perdit: Vous prîtes aisément ce qu'elle vous rendit. Nous vécûmes tous deux sous le nom l'un de l'autre: Il passa pour son fils, je passai pour le vôtre; Et je ne jugeois pas ce chemin criminel[370] 1265 Pour remonter sans meurtre au trône paternel. Mais voyant cette erreur fatale à cette vie Sans qui déjà la mienne auroit été ravie, Je me croirois, Seigneur, coupable infiniment Si je souffrois encore un tel aveuglement. 1270 Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime. Conservez votre haine, et changez de victime. Je ne demande rien que ce qui m'est promis: Perdez Héraclius, et sauvez votre fils[371].
MARTIAN.
Admire de quel fils le ciel t'a fait le père, 1275 Admire quel effort sa vertu vient de faire, Tyran; et ne prends pas pour une vérité Ce qu'invente pour moi sa générosité.
(A Héraclius.)
C'est trop, Prince, c'est trop pour ce petit service Dont honora mon bras ma fortune propice: 1280 Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas; Et pour moi vous cherchez un assuré trépas! Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance, Prince, ne m'ôtez pas l'honneur de ma naissance: Avoir tant de pitié d'un sort si glorieux, 1285 De crainte d'être ingrat, c'est m'être injurieux.
PHOCAS.
En quel trouble me jette une telle dispute! A quels nouveaux malheurs m'expose-t-elle en butte! Lequel croire, Exupère, et lequel démentir? Tombé-je dans l'erreur, ou si j'en vais sortir? 1290 Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.
EXUPÈRE.
Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?
PHOCAS.
Léontine deux fois a pu tromper Phocas.
EXUPÈRE.
Elle a pu les changer, et ne les changer pas, Et plus que vous, Seigneur, dedans l'inquiétude, 1295 Je ne vois que du trouble et de l'incertitude.
HÉRACLIUS.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis: Vous voyez quels effets en ont été produits. Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse J'apporte à rejeter l'hymen de la Princesse, 1300 Où sans doute aisément mon cœur eût consenti[372], Si Léontine alors ne m'en eût averti.
MARTIAN.
Léontine?
HÉRACLIUS.
Elle-même.
MARTIAN.
Ah! ciel! quelle est sa ruse! Martian aime Eudoxe, et sa mère l'abuse. Par l'horreur d'un hymen qu'il croit incestueux, 1305 De ce prince à sa fille elle assure les vœux; Et son ambition, adroite à le séduire, Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire. Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis; Mais de mon ignorance elle espéroit ces fruits, 1310 Et me tiendroit encor la vérité cachée, Si tantôt ce billet ne l'en eût arrachée.
PHOCAS, à Exupère.
La méchante l'abuse aussi bien que Phocas.
EXUPÈRE.
Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas.
PHOCAS.
Tu vois comme la fille a part au stratagème[373]. 1315
EXUPÈRE.
Et que la mère a pu l'abuser elle-même.
PHOCAS.
Que de pensers divers! que de soucis flottants!
EXUPÈRE.
Je vous en tirerai, Seigneur, dans peu de temps.
PHOCAS.
Dis-moi, tout est-il prêt pour ce juste supplice?
EXUPÈRE.
Oui, si nous connoissions le vrai fils de Maurice. 1320
HÉRACLIUS.
Pouvez-vous en douter après ce que j'ai dit?
MARTIAN.
Donnez-vous à l'erreur encor quelque crédit[374]?
HÉRACLIUS[375].
Ami, rends-moi mon nom: la faveur n'est pas grande; Ce n'est que pour mourir que je te le demande. Reprends ce triste jour que tu m'as racheté, 1325 Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque ôté.
MARTIAN.
Pourquoi, de mon tyran volontaire victime, Précipiter vos jours pour me noircir d'un crime[376]? Prince, qui que je sois, j'ai conspiré sa mort, Et nos noms au dessein donnent un divers sort: 1330 Dedans Héraclius il a gloire solide, Et dedans Martian il devient parricide. Puisqu'il faut que je meure illustre ou criminel, Couvert ou de louange ou d'opprobre éternel, Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire 1335 Du vengeur de l'empire un assassin d'un père.
HÉRACLIUS.
Mon nom seul est coupable, et sans plus disputer, Pour te faire innocent tu n'as qu'à le quitter; Il conspira lui seul, tu n'en es point complice. Ce n'est qu'Héraclius qu'on envoie au supplice: 1340 Sois son fils, tu vivras.
MARTIAN.
Si je l'avois été, Seigneur, ce traître en vain m'auroit sollicité; Et lorsque contre vous il m'a fait entreprendre[377], La nature en secret auroit su m'en défendre.
HÉRACLIUS.
Apprends donc qu'en secret mon cœur t'a prévenu. 1345 J'ai voulu conspirer, mais on m'a retenu; Et dedans mon péril Léontine timide....
MARTIAN.
N'a pu voir Martian commettre un parricide.
HÉRACLIUS.
Toi, que de Pulchérie elle a fait amoureux, Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux. 1350 Elle a rendu pour toi l'un et l'autre funeste, Martian parricide, Héraclius inceste, Et n'eût pas eu pour moi d'horreur d'un grand forfait, Puisque dans ta personne elle en pressoit l'effet. Mais elle m'empêchoit de hasarder ma tête[378], 1355 Espérant par ton bras me livrer ma conquête. Ce favorable aveu dont elle t'a séduit T'exposoit aux périls pour m'en donner le fruit; Et c'étoit ton succès qu'attendoit sa prudence, Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance. 1360
PHOCAS.
Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils; Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis. En ce piteux état quel conseil dois-je suivre? J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre; Je sais que de mes mains il ne se peut sauver, 1365 Je sais que je le vois, et ne puis le trouver[379]. La nature tremblante, incertaine, étonnée, D'un nuage confus couvre sa destinée: L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur, Et présent à mes yeux, il se cache en mon cœur. 1370 Martian! A ce nom aucun ne veut répondre, Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre. Trop d'un Héraclius en mes mains est remis; Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils. Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire? Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père? De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait? Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait[380]. Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître, Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connoître. 1380 O toi, qui que tu sois, enfant dénaturé, Et trop digne du sort que tu t'es procuré, Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice? O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice! Tu recouvres deux fils pour mourir après toi, 1385 Et je n'en puis trouver pour régner après moi! Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie, Puisque mon propre fils les préfère à sa vie!
SCÈNE IV.
PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN[381], CRISPE, EXUPÈRE, LÉONTINE.
CRISPE, à Phocas.
Seigneur, ma diligence enfin a réussi: J'ai trouvé Léontine, et je l'amène ici. 1390
PHOCAS, à Léontine.
Approche, malheureuse.
HÉRACLIUS, à Léontine
Avouez tout, Madame. J'ai tout dit.
LÉONTINE, à Héraclius.
Quoi, Seigneur?
PHOCAS.
Tu l'ignores, infâme! Qui des deux est mon fils?
LÉONTINE.
Qui vous en fait douter?
HÉRACLIUS, à Léontine.
Le nom d'Héraclius que son fils veut porter: Il en croit ce billet et votre témoignage; 1395 Mais ne le laissez pas dans l'erreur davantage.
PHOCAS.
N'attends pas les tourments, ne me déguise rien. M'as-tu livré ton fils? as-tu changé le mien?
LÉONTINE.
Je t'ai livré mon fils, et j'en aime la gloire. Si je parle du reste, oseras-tu m'en croire? 1400 Et qui t'assurera que pour Héraclius, Moi qui t'ai tant trompé, je ne te trompe plus[382]?
PHOCAS.
N'importe, fais-nous voir quelle haute prudence En des temps si divers leur en fait confidence: A l'un depuis quatre ans, à l'autre d'aujourd'hui. 1405
LÉONTINE.
Le secret n'en est su ni de lui, ni de lui; Tu n'en sauras non plus les véritables causes: Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses. L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur[383]. Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur. 1410 Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse, Craindre ton ennemi dedans ta propre race, Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi. Sans être ni tyran, ni père qu'à demi. Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude, 1415 Mon âme jouira de ton inquiétude; Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis, Tu perdras avec moi le secret de ton fils.
PHOCAS.
Et si je les punis tous deux sans les connoître, L'un comme Héraclius, l'autre pour vouloir l'être? 1420
LÉONTINE.
Je m'en consolerai quand je verrai Phocas Croire affermir son sceptre en se coupant le bras, Et de la même main son ordre tyrannique Venger Héraclius dessus son fils unique.
PHOCAS.
Quelle reconnoissance, ingrate, tu me rends 1425 Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parents, De t'avoir confié ce fils que tu me caches, D'avoir mis en tes mains ce cœur que tu m'arraches, D'avoir mis à tes pieds ma cour qui t'adoroit! Rends-moi mon fils, ingrate.
LÉONTINE.
Il m'en désavoueroit; 1430 Et ce fils, quel qu'il soit, que tu ne peux connoître, A le cœur assez bon pour ne vouloir pas l'être. Admire sa vertu qui trouble ton repos. C'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce héros; Tant ce qu'il a reçu d'heureuse nourriture[384] 1435 Dompte ce mauvais sang qu'il eut de la nature[385]! C'est assez dignement répondre à tes bienfaits Que d'avoir dégagé ton fils de tes forfaits. Séduit par ton exemple et par sa complaisance, Il t'auroit ressemblé, s'il eût su sa naissance: 1440 Il seroit lâche, impie, inhumain comme toi, Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.
EXUPÈRE.
L'impudence et l'orgueil suivent les impostures. Ne vous exposez plus à ce torrent d'injures, Qui ne faisant qu'aigrir votre ressentiment, 1445 Vous donne peu de jour pour ce discernement. Laissez-la-moi, Seigneur, quelques moments en garde. Puisque j'ai commencé, le reste me regarde: Malgré l'obscurité de son illusion, J'espère démêler cette confusion. 1450 Vous savez à quel point l'affaire m'intéresse.
PHOCAS.
Achève, si tu peux, par force ou par adresse, Exupère; et sois sûr que je te devrai tout, Si l'ardeur de ton zèle en peut venir à bout. Je saurai cependant prendre à part l'un et l'autre; 1455 Et peut-être qu'enfin nous trouverons le nôtre. Agis de ton côté; je la laisse avec toi: Gêne, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.
SCÈNE V.
EXUPÈRE, LÉONTINE.
EXUPÈRE.
On ne peut nous entendre. Il est juste, Madame, Que je vous ouvre enfin jusqu'au fond de mon âme; 1460 C'est passer trop longtemps pour traître auprès de vous. Vous haïssez Phocas; nous le haïssons tous....
LÉONTINE.
Oui, c'est bien lui montrer ta haine et ta colère, Que lui vendre ton prince et le sang de ton père.
EXUPÈRE.
L'apparence vous trompe, et je suis en effet.... 1465
LÉONTINE.
L'homme le plus méchant que la nature ait fait[386].
EXUPÈRE.
Ce qui passe à vos yeux pour une perfidie....
LÉONTINE.
Cache une intention fort noble et fort hardie.
EXUPÈRE.