Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 14
Tout me confond, tout me devient contraire. Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire; Et lorsque le hasard me flatte avec excès, 745 Tout mon dessein avorte au milieu du succès: Il semble qu'un démon funeste à sa conduite Des beaux commencements empoisonne la suite. Ce billet, dont je vois Martian abusé, Fait plus en ma faveur que je n'aurois osé: 750 Il arme puissamment le fils contre le père; Mais comme il a levé le bras en qui j'espère, Sur le point de frapper, je vois avec regret Que la nature y forme un obstacle secret. La vérité le trompe, et ne peut le séduire[331]: 755 Il sauve en reculant ce qu'il croit mieux détruire; Il doute, et du côté que je le vois pencher, Il va presser l'inceste au lieu de l'empêcher.
EUDOXE.
Madame, pour le moins vous avez connoissance De l'auteur de ce bruit, et de mon innocence; 760 Mais je m'étonne fort de voir à l'abandon Du prince Héraclius les droits avec le nom. Ce billet, confirmé par votre témoignage, Pour monter dans le trône est un grand avantage. Si Martian le peut sous ce titre occuper, 765 Pensez-vous qu'il se laisse aisément détromper, Et qu'au premier moment qu'il vous verra dédire, Aux mains de son vrai maître il remette l'empire?
LÉONTINE.
Vous êtes curieuse, et voulez trop savoir. N'ai-je pas déjà dit que j'y saurai pourvoir? 770 Tâchons, sans plus tarder, à revoir Exupère, Pour prendre en ce désordre un conseil salutaire.
FIN DU SECOND ACTE.
[308] Voltaire dans son texte (1764) donne _après_, comme nous; mais il lit _auprès_, et fait la critique suivante: «Comme étant la gouvernante auprès du sien,» n'est pas français.
[309] _Var._ De sorte que le sien passe ici pour mon frère. (1647-56)
[310] Les éditions de 1664-82 portent: «J'ai fait pour _la_ fléchir....» ce qui ne peut offrir un sens raisonnable.
[311] _Var._ Et que par ce grand bruit semé confusément. (1647-63)
[312] _Var._ C'est à nous à répondre à ce qu'il en prétend. (1647-56)
[313] _Var._ De ce trône, à Phocas sous ce titre arraché. (1647-56)
[314] _Var._ Si sans votre congé j'en osois faire éclat. (1647-56)
[315] Il y a _tout_, par un _t_, dans toutes les éditions. Celles de 1668 et de 1682 portent _tout-divins_, avec un trait d'union, comme si l'adverbe et l'adjectif formaient un mot composé.
[316] _Var._ Ce sera pour moi seul que vous l'aurez perdu. (1647 in-4º)
[317] _Var._ Et me pourrez servir à presser leur effet. (1647-56)
[318] _Var._ Mais je crois qu'un tel fils est indigne d'en faire, Et que tant de vertu mérite aucunement Qu'on abuse un peu moins de son aveuglement. (1647-56)
[319] Voltaire ouvre ici une nouvelle scène, la scène IV, formée des sept vers qui suivent. Au lieu de PAGE, il met LE PAGE, et dit: «Ce page ne paraît plus aujourd'hui. On ne connaissait point alors les pages.»
[320] Cette indication manque dans les éditions antérieures à 1664.
[321] Dans les éditions de 1647-60 il y a ici, et en tête du premier couplet: MARTIAN, _cru Léonce_.
[322] Les éditions de 1647-60 donnent simplement: LÉONTINE _lit_, et n'ont point le titre: BILLET DE MAURICE.
[323] L'édition de 1682 donne par erreur _votre_, pour _notre_.
[324] _Var._ Qui vous en pût un jour rendre un haut témoignage. (1647-56)
[325] L'orthographe de ces deux vers varie dans les différentes éditions: celles de 1647, de 1652 et de 1655 portent:
Sans qu'_autre_ que les deux qui vous parloient là-bas De tout ce qu'elle a fait _sachent_ plus que Phocas;
celles de 1654, de 1656 et de 1660 donnent _autre_ et _sache_, au singulier; celle de 1663 met _autres_ au pluriel, et _sache_ au singulier; enfin les dernières éditions (1664-82) mettent les deux mots au pluriel.
[326] _Var._ C'est à vous à répondre à son généreux zèle. (1647-56).
[327] _Var._ MARTIAN, _croyant être Héraclius_. (1647-60)
[328] L'erreur où l'on a été longtemps qu'on se fait tirer son mauvais sang par une saignée a produit cette fausse allégorie. Elle se trouve employée dans la tragédie d'_Andronic_ (_de Campistron), représentée pour la première fois le 8 février 1685_:
Quand j'ai du mauvais sang, je me le fais tirer.
Et on prétend qu'en effet Philippe II avait fait cette réponse à ceux qui demandaient la grâce de don Carlos. Dans presque toutes les anciennes tragédies, il est toujours question de se défaire _d'un peu de mauvais sang_. (_Voltaire._)--Voyez ci-après, vers 1436.
[329] Ici et en tête de chacun des couplets que dit MARTIAN dans cette scène, ce nom, dans les éditions de 1647-60, est suivi des mots: _croyant être Héraclius_.
[330] _Var._ Achevez donc, Seigneur, d'arracher Pulchérie Au cruel attentat d'une indigne furie. (1647-56)
[331] _Var._ La vérité le trompe et ne le peut séduire. (1647-56)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
MARTIAN[332], PULCHÉRIE.
MARTIAN.
Je veux bien l'avouer, Madame, car mon cœur A de la peine encore à vous nommer ma sœur, Quand malgré ma fortune à vos pieds abaissée, 775 J'osai jusques à vous élever ma pensée, Plus plein d'étonnement que de timidité, J'interrogeois ce cœur sur sa témérité; Et dans ses mouvements, pour secrète réponse, Je sentois quelque chose au-dessus de Léonce, 780 Dont, malgré ma raison, l'impérieux effort Emportoit mes desirs au delà de mon sort.
PULCHÉRIE.
Moi-même assez souvent j'ai senti dans mon âme Ma naissance en secret me reprocher ma flamme. Mais quoi? l'impératrice à qui je dois le jour 785 Avoit innocemment fait naître cet amour: J'approchois de quinze ans, alors qu'empoisonnée[333] Pour avoir contredit mon indigne hyménée, Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs[334]: «Le tyran veut surprendre ou forcer vos desirs, 790 Ma fille, et sa fureur à son fils vous destine; Mais prenez un époux des mains de Léontine; Elle garde un trésor qui vous sera bien cher.» Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher, Qu'au lieu de la haïr d'avoir livré mon frère, 795 J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chère; Et confondant ces mots de trésor et d'époux, Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous. J'opposois de la sorte à ma fière naissance Les favorables lois de mon obéissance; 800 Et je m'imputois même à trop de vanité De trouver entre nous quelque inégalité. La race de Léonce étant patricienne, L'éclat de vos vertus l'égaloit à la mienne; Et je me laissois dire en mes douces erreurs: 805 «C'est de pareils héros qu'on fait les empereurs; Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage A qui le monde entier peut rendre un juste hommage.» J'écoutois sans dédain ce qui m'autorisoit: L'amour pensoit le dire, et le sang le disoit; 810 Et de ma passion la flatteuse imposture S'emparoit dans mon cœur des droits de la nature.
MARTIAN.
Ah! ma sœur, puisqu'enfin mon destin éclairci Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi, Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène! 815 C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine; Mais quand il faut changer l'amour en amitié, Que l'âme qui s'y force est digne de pitié! Et qu'on doit plaindre un cœur qui n'osant s'en défendre, Se laisse déchirer avant que de se rendre! 820 Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous! Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimois d'être! Ah! s'il m'étoit permis de ne me pas connoître, Qu'un si charmant abus seroit à préférer 825 A l'âpre vérité qui vient de m'éclairer[335]!
PULCHÉRIE.
J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces; Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces; Et la haine à mon gré les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement. 830 J'ai senti comme vous une douleur bien vive En brisant les beaux fers qui me tenoient captive; Mais j'en condamnerois le plus doux souvenir, S'il avoit à mon cœur coûté plus d'un soupir. Ce grand coup m'a surprise et ne m'a point troublée; Mon âme l'a reçu sans en être accablée; Et comme tous mes feux n'avoient rien que de saint, L'honneur les alluma, le devoir les éteint. Je ne vois plus d'amant où je rencontre un frère; L'un ne peut me toucher, ni l'autre me déplaire[336]; 840 Et je tiendrai toujours mon bonheur infini, Si les miens sont vengés, et le tyran puni. Vous que va sur le trône élever la naissance, Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance; Et domptant comme moi ce dangereux mutin, 845 Commencez à répondre à ce noble destin.
MARTIAN.
Ah! vous fûtes toujours l'illustre Pulchérie[337], En fille d'empereur dès le berceau nourrie; Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner[338] Comment dessus vous-même il vous falloit régner; 850 Mais pour moi, qui caché sous une autre aventure, D'une âme plus commune ai pris quelque teinture, Il n'est pas merveilleux si ce que je me crus Mêle un peu de Léonce au cœur d'Héraclius. A mes confus regrets soyez donc moins sévère[339]: 855 C'est Léonce qui parle, et non pas votre frère; Mais si l'un parle mal, l'autre va bien agir, Et l'un ni l'autre enfin ne vous fera rougir[340]. Je vais des conjurés embrasser l'entreprise, Puisqu'une âme si haute à frapper m'autorise, 860 Et tient que pour répandre un si coupable sang, L'assassinat est noble et digne de mon rang. Pourrai-je cependant vous faire une prière?
PULCHÉRIE.
Prenez sur Pulchérie une puissance entière.
MARTIAN.
Puisqu'un amant si cher ne peut plus être à vous, 865 Ni vous mettre l'empire en la main d'un époux, Épousez Martian comme un autre moi-même: Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j'aime.
PULCHÉRIE.
Ne pouvant être à vous, je pourrois justement Vouloir n'être à personne, et fuir tout autre amant; 870 Mais on pourroit nommer cette fermeté d'âme Un reste mal éteint d'incestueuse flamme. Afin donc qu'à ce choix j'ose tout accorder, Soyez mon empereur pour me le commander. Martian vaut beaucoup, sa personne m'est chère; 875 Mais purgez sa vertu des crimes de son père, Et donnez à mes feux pour légitime objet Dans le fils du tyran votre premier sujet[341].
MARTIAN.
Vous le voyez, j'y cours; mais enfin, s'il arrive Que l'issue en devienne ou funeste ou tardive[342], 880 Votre perte est jurée; et d'ailleurs nos amis Au tyran immolé voudront joindre ce fils. Sauvez d'un tel péril et sa vie et la vôtre: Par cet heureux hymen conservez l'un et l'autre; Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas, 885 Et mon ami de suivre un tel père au trépas. Faites qu'en ce grand jour la troupe d'Exupère[343] Dans un sang odieux respecte mon beau-frère; Et donnez au tyran, qui n'en pourra jouir, Quelques moments de joie afin de l'éblouir. 890
PULCHÉRIE.
Mais durant ces moments, unie à sa famille, Il deviendra mon père, et je serai sa fille: Je lui devrai respect, amour, fidélité; Ma haine n'aura plus d'impétuosité; Et tous mes vœux pour vous seront mols et timides, 895 Quand mes vœux contre lui seront des parricides, Outre que le succès est encore à douter, Que l'on peut vous trahir, qu'il peut vous résister, Si vous y succombez, pourrai-je me dédire D'avoir porté chez lui les titres de l'empire? 900 Ah! combien ces moments de quoi vous me flattez[344] Alors pour mon supplice auroient d'éternités! Votre haine voit peu l'erreur de sa tendresse: Comme elle vient de naître, elle n'est que foiblesse. La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts; Et se dût avec moi perdre tout l'univers[345], Jamais un seul moment, quoi que l'on puisse faire, Le tyran n'aura droit de me traiter de père. Je ne refuse au fils ni mon cœur ni ma foi: Vous l'aimez, je l'estime, il est digne de moi. 910 Tout son crime est un père à qui le sang l'attache: Quand il n'en aura plus, il n'aura plus de tache; Et cette mort, propice à former ces beaux nœuds, Purifiant l'objet, justifiera mes feux. Allez donc préparer cette heureuse journée, 915 Et du sang du tyran signez cet hyménée. Mais quel mauvais démon devers nous le conduit?
MARTIAN.
Je suis trahi, Madame, Exupère le suit.
SCÈNE II.
PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE.
PHOCAS.
Quel est votre entretien avec cette princesse? Des noces que je veux?
MARTIAN.
C'est de quoi je la presse. 920
PHOCAS.
Et vous l'avez gagnée en faveur de mon fils?
MARTIAN.
Il sera son époux, elle me l'a promis.
PHOCAS.
C'est beaucoup obtenu d'une âme si rebelle. Mais quand?
MARTIAN.
C'est un secret que je n'ai pas su d'elle.
PHOCAS.
Vous pouvez m'en dire un dont je suis plus jaloux[346]. 925 On dit qu'Héraclius est fort connu de vous: Si vous aimez mon fils, faites-le-moi connoître.
MARTIAN.
Vous le connoissez trop, puisque je vois ce traître.
EXUPÈRE.
Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.
MARTIAN.
Chacun te l'avouera: tu le fais assez voir. 930
PHOCAS.
De grâce, éclaircissez ce que je vous propose. Ce billet à demi m'en dit bien quelque chose; Mais, Léonce, c'est peu si vous ne l'achevez.
MARTIAN.
Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez: Dites Héraclius; il n'est plus de Léonce, 935 Et j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce.
PHOCAS.
Tu peux bien t'y résoudre, après ton vain effort Pour m'arracher le sceptre et conspirer ma mort.
MARTIAN.
J'ai fait ce que j'ai dû. Vivre sous ta puissance, C'eût été démentir mon nom et ma naissance. 940 Et ne point écouter le sang de mes parents, Qui ne crie en mon corps que la mort des tyrans. Quiconque pour l'empire eut la gloire de naître Renonce à cet honneur s'il peut souffrir un maître: Hors le trône ou la mort, il doit tout dédaigner; 945 C'est un lâche, s'il n'ose ou se perdre ou régner. J'entends donc mon arrêt sans qu'on me le prononce. Héraclius mourra comme a vécu Léonce: Bon sujet, meilleur prince; et ma vie et ma mort Rempliront dignement et l'un et l'autre sort. 950 La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née; A mes côtés pour toi je l'ai cent fois traînée; Et mon dernier exploit contre tes ennemis Fut d'arrêter son bras qui tombait sur ton fils.
PHOCAS.
Tu prends pour me toucher un mauvais artifice: 955 Héraclius n'eut point de part à ce service; J'en ai payé Léonce à qui seul étoit dû L'inestimable honneur de me l'avoir rendu. Mais sous des noms divers à soi-même contraire[347], Qui conserva le fils attente sur le père; 960 Et se désavouant d'un aveugle secours, Sitôt qu'il se connoît il en veut à mes jours. Je te devois sa vie, et je me dois justice: Léonce est effacé par le fils de Maurice. Contre un tel attentat rien n'est à balancer, 965 Et je saurai punir comme récompenser.
MARTIAN.
Je sais trop qu'un tyran est sans reconnoissance, Pour en avoir conçu la honteuse espérance, Et suis trop au-dessus de cette indignité, Pour te vouloir piquer de générosité. 970 Que ferois-tu pour moi de me laisser la vie, Si pour moi sans le trône elle n'est qu'infamie? Héraclius vivroit pour te faire la cour! Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour. Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible: 975 Ta vie avec la mienne est trop incompatible; Un si grand ennemi ne peut être gagné, Et je te punirois de m'avoir épargné. Si de ton fils sauvé j'ai rappelé l'image, J'ai voulu de Léonce étaler le courage, 980 Afin qu'en le voyant tu ne doutasses plus Jusques où doit aller celui d'Héraclius. Je me tiens plus heureux de périr en monarque, Que de vivre en éclat sans en porter la marque; Et puisque pour jouir d'un si glorieux sort, 985 Je n'ai que ce moment qu'on destine à ma mort[348], Je la rendrai si belle et si digne d'envie, Que ce moment vaudra la plus illustre vie. M'y faisant donc conduire, assure ton pouvoir, Et délivre mes yeux de l'horreur de te voir. 990
PHOCAS.
Nous verrons la vertu de cette âme hautaine[349]. Faites-le retirer en la chambre prochaine, Crispe; et qu'on me l'y garde, attendant que mon choix Pour punir son forfait vous donne d'autres lois.
MARTIAN, à Pulchérie.
Adieu, Madame, adieu: je n'ai pu davantage, 995 Ma mort vous va laisser encor dans l'esclavage: Le ciel par d'autres mains vous en daigne affranchir!
SCÈNE III.
PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE, AMYNTAS.
PHOCAS.
Et toi, n'espère pas désormais me fléchir. Je tiens Héraclius, et n'ai plus rien à craindre, Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre, 1000 Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil, Et j'abattrai d'un coup sa tête et ton orgueil. Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes: Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes.
PULCHÉRIE.
Moi, pleurer! moi, gémir, tyran! J'aurois pleuré 1005 Si quelques lâchetés l'avoient déshonoré, S'il n'eût pas emporté sa gloire toute entière, S'il m'avoit fait rougir par la moindre prière, Si quelque infâme espoir qu'on lui dût pardonner Eût mérité la mort que tu lui vas donner. 1010 Sa vertu jusqu'au bout ne s'est point démentie[350]: Il n'a point pris le ciel ni le sort à partie, Point querellé le bras qui fait ces lâches coups, Point daigné contre lui perdre un juste courroux. Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître, De tous deux, de soi-même il s'est montré le maître; Et dans cette surprise il a bien su courir A la nécessité qu'il voyoit de mourir. Je goûtois cette joie en un sort si contraire. Je l'aimai comme amant, je l'aime comme frère; 1020 Et dans ce grand revers je l'ai vu hautement Digne d'être mon frère, et d'être mon amant.
PHOCAS.
Explique, explique mieux le fond de ta pensée; Et sans plus te parer d'une vertu forcée, Pour apaiser le père, offre le cœur au fils, 1025 Et tâche à racheter ce cher frère à ce prix.
PULCHÉRIE.
Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses Mon âme ose descendre à de telles bassesses? Prends mon sang pour le sien; mais s'il y faut mon cœur. Périsse Héraclius avec sa triste sœur! 1030
PHOCAS.
Eh bien! il va périr; ta haine en est complice.
PULCHÉRIE.
Et je verrai du ciel bientôt choir ton supplice. Dieu, pour le réserver à ses puissantes mains, Fait avorter exprès tous les moyens humains; Il veut frapper le coup sans notre ministère. 1035 Si l'on t'a bien donné Léonce pour mon frère, Les quatre autres peut-être à tes yeux abusés, Ont été comme lui des Césars supposés. L'État, qui dans leur mort voyoit trop sa ruine, Avoit des généreux autres que Léontine; 1040 Ils trompoient d'un barbare aisément la fureur, Qui n'avoient jamais vu la cour ni l'Empereur. Crains, tyran, crains encor: tous les quatre peut-être L'un après l'autre enfin se vont faire paroître; Et malgré tous tes soins, malgré tout ton effort, 1045 Tu ne les connoîtras qu'en recevant la mort. Moi-même, à leur défaut, je serai la conquête De quiconque à mes pieds apportera ta tête[351]; L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer Sera digne de moi s'il peut t'assassiner. 1050 Va perdre Héraclius, et quitte la pensée Que je me pare ici d'une vertu forcée; Et sans m'importuner de répondre à tes vœux, Si tu prétends régner, défais-toi de tous deux[352].
SCÈNE IV.
PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS.
PHOCAS.
J'écoute avec plaisir ces menaces frivoles; 1055 Je ris d'un désespoir qui n'a que des paroles; Et de quelque façon qu'elle m'ose outrager, Le sang d'Héraclius m'en doit assez venger. Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine; Vous, dont je vois l'amour quand je craignois la haine; Vous, qui m'avez livré mon secret ennemi, Ne soyez point vers moi fidèles à demi: Résolvez avec moi des moyens de sa perte: La ferons-nous secrète, ou bien à force ouverte? Prendrons-nous le plus sûr, ou le plus glorieux? 1065
EXUPÈRE.
Seigneur, n'en doutez point, le plus sûr vaut le mieux; Mais le plus sûr pour vous est que sa mort éclate, De peur qu'en l'ignorant le peuple ne se flatte, N'attende encor ce prince, et n'ait quelque raison De courir en aveugle à qui prendra son nom. 1070
PHOCAS.
Donc, pour ôter tout doute à cette populace, Nous envoirons sa tête au milieu de la place,
EXUPÈRE.
Mais si vous la coupez dedans votre palais, Ces obstinés mutins ne le croiront jamais; Et sans que pas un d'eux à son erreur renonce, 1075 Ils diront qu'on impute un faux nom à Léonce, Qu'on en fait un fantôme afin de les tromper, Prêts à suivre toujours qui voudra l'usurper.
PHOCAS.
Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.
EXUPÈRE.
Ils le tiendront pour faux, et pour un artifice. 1080 Seigneur, après vingt ans vous espérez en vain Que ce peuple ait des yeux pour connoître sa main. Si vous voulez calmer toute cette tempête, Il faut en pleine place abattre cette tête. Et qu'il die[353], en mourant, à ce peuple confus: 1085 «Peuple, n'en doute point, je suis Héraclius.»
PHOCAS.
Il le faut, je l'avoue; et déjà je destine[354] A ce même échafaud l'infâme Léontine. Mais si ces insolents l'arrachent de nos mains?
EXUPÈRE.
Qui l'osera, Seigneur?
PHOCAS.
Ce peuple que je crains[355]. 1090
EXUPÈRE.
Ah! souvenez-vous mieux des désordres qu'enfante Dans un peuple sans chef la première épouvante. Le seul bruit de ce prince au palais arrêté Dispersera soudain chacun de son côté; Les plus audacieux craindront votre justice, 1095 Et le reste en tremblant ira voir son supplice. Mais ne leur donnez pas, tardant trop à punir, Le temps de se remettre et de se réunir: Envoyez des soldats à chaque coin des rues; Saisissez l'Hippodrome avec ses avenues; 1100 Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort. Pour nous, qu'un tel indice intéresse à sa mort, De peur que d'autres mains ne se laissent séduire, Jusques à l'échafaud laissez-nous le conduire[356]. Nous aurons trop d'amis pour en venir à bout; 1105 J'en réponds sur ma tête, et j'aurai l'œil à tout.
PHOCAS.