Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Part 13

Chapter 133,523 wordsPublic domain

N'importe; à tout oser le péril doit contraindre. Il ne faut craindre rien quand on a tout à craindre[307]. Allons examiner pour ce coup généreux Les moyens les plus prompts et les moins dangereux.

FIN DU PREMIER ACTE.

[280] _Var._ N'a que des faux brillants dont l'éclat l'environne[280-a]. (1654 et 56)

[280-a] _Var._ Et la peur de les perdre ôte l'heur d'en jouir. (1647-64)

[281] Voltaire compare ce début de Phocas à celui d'Agamemnon dans l'_Iphigénie_ de Racine:

Heureux qui satisfait de son humble fortune, etc.

[282] Voyez ci-dessus, p. 152, et la note 266.

[283] _Var._ Si pour les ébranler ils servent d'instruments. (1647-64)

[284] Voyez ci-dessus, p. 122, note 220, et p. 125.

[285] _Var._ Étoit resté sans mère à ce moment fatal. (1647-56)

[286] _Var._ Pulchérie et mon fils ne se trouvent d'accord. (1647-64)

[287] _Var._ C'est mon trône, et mon fils. Ma patience est lasse; Ne les rejetez plus, faites-vous cette grâce. (1647-56)

[288] _Var._ Et puisque avecque moi tu le veux couronner. (1647-60)

[289] _Var._ Ne reproche donc plus à ma haine indignée. (1647-56)

[290] _Var._ S'il n'est lavé du tien, il ne me sauroit plaire. (1647-56)

[291] Comparez _Cinna_, vers 219 et 220.

[292] Voltaire (1764) a mis _titres_, au pluriel.

[293] _Var._ Je te fis part d'un bien qui n'étoit plus à lui. (1656)

[294] _Var._ Jusques à Théodose, et jusqu'à Constantin. (1647-56)

[295] _Var._ L'ont-elles pas rendu trop digne de l'empire? (1647-56)

[296] _Var._ Qu'on exige de moi par delà son mérite. (1647-64)

[297] _Var._ Et cette grandeur même où tu le veux porter. (1647-56)

[298] _Var._ A qui hait l'hyménée et ne craint pas la mort. (1647-56)

[299] Cette indication n'est dans aucune des éditions antérieures à 1663.

[300] _Var._ PHOCAS, PULCHÉRIE, HÉRACLIUS, _cru Martian;_ MARTIAN, _cru Léonce_; CRISPE (1647-60). Jusqu'à la fin de l'acte, le nom d'HÉRACLIUS est suivi, dans ces éditions, des mots _cru Martian_; et celui de MARTIAN, des mots _cru Léonce_, non pas seulement en tête de chaque scène, mais toutes les fois que ces noms reviennent dans le dialogue, en tête des couplets.--Voltaire a conservé ces indications, on en a mis d'autres analogues, en tête des scènes, et ailleurs çà et là, et il fait ici, à ce sujet, la remarque que voici: «J'ai cru qu'il serait utile pour le lecteur d'ajouter, dans cette scène et dans les suivantes, aux noms des personnages, les noms sous lesquels ils paraissent, et d'indiquer encore s'ils se connaissent eux-mêmes, ou s'ils ne se connaissent pas, pour lever toute équivoque, et pour mettre le lecteur plus aisément au fait.»

[301] _Var._ Peut rendre ce tumulte au dernier point funeste. (1647-56)

[302] L'édition de 1655 porte seule _un autre_, pour _une autre_.

[303] _Var._ La vapeur de mon sang ira grossir le foudre Que Dieu tient déjà prêt à le réduire en poudre. (1647-64)

[304] «Le lecteur doit ici se souvenir qu'Héraclius sait bien que Phocas n'est point son père, mais qu'il n'a point dit son secret à Pulchérie.» (_Voltaire._)

[305] _Var._ Le peuple est ébranlé, ne perdons point ce temps. (1647-56)

[306] _Var._ MARTIAN, _cru Léonce_. (1663)

[307] Ce vers semble inspiré par celui de Virgile:

_Una salus victis nullam sperare salutem._

(_Énéide_, livre II, vers 354.)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Voilà ce que j'ai craint de son âme enflammée. 385

EUDOXE.

S'il m'eût caché son sort, il m'auroit mal aimée.

LÉONTINE.

Avec trop d'imprudence il vous l'a révélé: Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé; Vous n'avez pu savoir cette grande nouvelle Sans la dire à l'oreille à quelque âme infidèle, 390 A quelque esprit léger, ou de votre heur jaloux, A qui ce grand secret a pesé comme à vous. C'est par là qu'il est su, c'est par là qu'on publie Ce prodige étonnant d'Héraclius en vie; C'est par là qu'un tyran, plus instruit que troublé 395 De l'ennemi secret qui l'auroit accablé, Ajoutera bientôt sa mort à tant de crimes, Et se sacrifiera pour nouvelles victimes Ce prince dans son sein pour son fils élevé, Vous qu'adore son âme, et moi qui l'ai sauvé. 400 Voyez combien de maux pour n'avoir su vous taire!

EUDOXE.

Madame, mon respect souffre tout d'une mère, Qui pour peu qu'elle veuille écouter la raison, Ne m'accusera plus de cette trahison; Car c'en est une enfin bien digne de supplice 405 Qu'avoir d'un tel secret donné le moindre indice.

LÉONTINE.

Et qui donc aujourd'hui le fait connoître à tous? Est-ce le Prince, ou moi?

EUDOXE.

Ni le Prince, ni vous. De grâce, examinez ce bruit qui vous alarme. On dit qu'il est en vie, et son nom seul les charme: 410 On ne dit point comment vous trompâtes Phocas, Livrant un de vos fils pour ce prince au trépas, Ni comme après[308], du sien étant la gouvernante, Par une tromperie encor plus importante, Vous en fîtes l'échange, et prenant Martian, 415 Vous laissâtes pour fils ce prince à son tyran: En sorte que le sien passe ici pour mon frère[309], Cependant que de l'autre il croit être le père, Et voit en Martian Léonce qui n'est plus, Tandis que sous ce nom il aime Héraclius. 420 On diroit tout cela si par quelque imprudence Il m'étoit échappé d'en faire confidence; Mais pour toute nouvelle on dit qu'il est vivant; Aucun n'ose pousser l'histoire plus avant. Comme ce sont pour tous des routes inconnues, 425 Il semble à quelques-uns qu'il doit tomber des nues; Et j'en sais tel qui croit, dans sa simplicité, Que pour punir Phocas, Dieu l'a ressuscité. Mais le voici.

SCÈNE II.

HÉRACLIUS, LÉONTINE, EUDOXE.

HÉRACLIUS.

Madame, il n'est plus temps de taire D'un si profond secret le dangereux mystère: 430 Le tyran, alarmé du bruit qui le surprend, Rend ma crainte trop juste, et le péril trop grand; Non que de ma naissance il fasse conjecture; Au contraire, il prend tout pour grossière imposture, Et me connoît si peu, que pour la renverser, 435 A l'hymen qu'il souhaite il prétend me forcer. Il m'oppose à mon nom qui le vient de surprendre: Je suis fils de Maurice; il m'en veut faire gendre, Et s'acquérir les droits d'un prince si chéri En me donnant moi-même à ma sœur pour mari. 440 En vain nous résistons à son impatience, Elle par haine aveugle, et moi par connoissance: Lui, qui ne conçoit rien de l'obstacle éternel Qu'oppose la nature à ce nœud criminel, Menace Pulchérie, au refus obstinée, 445 Lui propose à demain la mort ou l'hyménée. J'ai fait pour le fléchir[310] un inutile effort: Pour éviter l'inceste, elle n'a que la mort. Jugez s'il n'est pas temps de montrer qui nous sommes, De cesser d'être fils du plus méchant des hommes, 450 D'immoler mon tyran aux périls de ma sœur, Et de rendre à mon père un juste successeur.

LÉONTINE.

Puisque vous ne craignez que sa mort ou l'inceste, Je rends grâce, Seigneur, à la bonté céleste De ce qu'en ce grand bruit le sort nous est si doux 455 Que nous n'avons encor rien à craindre pour vous. Votre courage seul nous donne lieu de craindre: Modérez-en l'ardeur, daignez vous y contraindre; Et puisqu'aucun soupçon ne dit rien à Phocas, Soyez encor son fils, et ne vous montrez pas. 460 De quoi que ce tyran menace Pulchérie, J'aurai trop de moyens d'arrêter sa furie, De rompre cet hymen, ou de le retarder, Pourvu que vous veuilliez ne vous point hasarder. Répondez-moi de vous, et je vous réponds d'elle. 465

HÉRACLIUS.

Jamais l'occasion ne s'offrira si belle: Vous voyez un grand peuple à demi révolté, Sans qu'on sache l'auteur de cette nouveauté; Il semble que de Dieu la main appesantie, Se faisant du tyran l'effroyable partie, 470 Veuille avancer par là son juste châtiment; Que par un si grand bruit semé confusément[311], Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître, Et presse Héraclius de se faire connoître. C'est à nous de répondre à ce qu'il en prétend[312]: 475 Montrons Héraclius au peuple qui l'attend; Évitons le hasard qu'un imposteur l'abuse, Et qu'après s'être armé d'un nom que je refuse, De mon trône, à Phocas sous ce titre arraché[313], Il puisse me punir de m'être trop caché. 480 Il ne sera pas temps, Madame, de lui dire Qu'il me rende mon nom, ma naissance et l'empire, Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.

LÉONTINE.

Sans vous donner pour chef à cette populace, 485 Je romprai bien encor ce coup, s'il vous menace; Mais gardons jusqu'au bout ce secret important: Fiez-vous plus à moi qu'à ce peuple inconstant. Ce que j'ai fait pour vous depuis votre naissance, Semble digne, Seigneur, de cette confiance: 490 Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait, Et bientôt mes desseins auront leur plein effet. Je punirai Phocas, je vengerai Maurice; Mais aucun n'aura part à ce grand sacrifice: J'en veux toute la gloire, et vous me la devez. 495 Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez. Laissez entre mes mains mûrir vos destinées, Et ne hasardez point le fruit de vingt années.

EUDOXE.

Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs, Ne vous exposez point au dernier des malheurs. 500 La mort de ce tyran, quoique trop légitime, Aura dedans vos mains l'image d'un grand crime: Le peuple pour miracle osera maintenir Que le ciel par son fils l'aura voulu punir; Et sa haine obstinée après cette chimère 505 Vous croira parricide en vengeant votre père; La vérité n'aura ni le nom ni l'effet Que d'un adroit mensonge à couvrir ce forfait; Et d'une telle erreur l'ombre sera trop noire Pour ne pas obscurcir l'éclat de votre gloire. 510 Je sais bien que l'ardeur de venger vos parents....

HÉRACLIUS.

Vous en êtes aussi, Madame, et je me rends: Je n'examine rien, et n'ai pas la puissance De combattre l'amour et la reconnoissance; Le secret est à vous, et je serois ingrat 515 Si sans votre congé j'osois en faire éclat[314], Puisque, sans votre aveu, toute mon aventure Passeroit pour un songe ou pour une imposture. Je dirai plus: l'empire est plus à vous qu'à moi, Puisqu'à Léonce mort tout entier je le doi: 520 C'est le prix de son sang, c'est pour y satisfaire Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère; Non que pour m'acquitter par cette élection Mon devoir ait forcé mon inclination: Il présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent, 525 Il prépara mon âme aux feux qu'ils allumèrent; Et ces yeux tout divins[315], par un soudain pouvoir, Achevèrent sur moi l'effet de ce devoir. Oui, mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n'aspire Que pour vous voir bientôt maîtresse de l'empire. 530 Je ne me suis voulu jeter dans le hasard Que par la seule soif de vous en faire part: C'étoit là tout mon but. Pour éviter l'inceste, Je n'ai qu'à m'éloigner de ce climat funeste; Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû, 535 Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu[316]: Seul je vous ôterai ce que je vous dois rendre. Disposez des moyens et du temps de le prendre. Quand vous voudrez régner, faites-m'en possesseur; Mais comme enfin j'ai lieu de craindre pour ma sœur, Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême, Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.

LÉONTINE.

Reposez-vous sur moi, Seigneur, de tout son sort, Et n'en appréhendez ni l'hymen ni la mort.

SCÈNE III.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise; 545 A ne vous rien cacher son amour m'autorise: Vous saurez les desseins de tout ce que j'ai fait, Et pourrez me servir à presser leur effet[317]. Notre vrai Martian adore la Princesse: Animons toutes deux l'amant pour la maîtresse; 550 Faisons que son amour nous venge de Phocas, Et de son propre fils arme pour nous le bras. Si j'ai pris soin de lui, si je l'ai laissé vivre, Si je perdis Léonce, et ne le fis pas suivre, Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir, 555 A ma pleine vengeance il pourroit s'enhardir. Je ne l'ai conservé que pour ce parricide.

EUDOXE.

Ah! Madame.

LÉONTINE.

Ce mot déjà vous intimide! C'est à de telles mains qu'il nous faut recourir; C'est par là qu'un tyran est digne de périr; 560 Et le courroux du ciel, pour en purger la terre, Nous doit un parricide au refus du tonnerre. C'est à nous qu'il remet de l'y précipiter: Phocas le commettra s'il le peut éviter; Et nous immolerons au sang de votre frère 565 Le père par le fils, ou le fils par le père. L'ordre est digne de nous; le crime est digne d'eux: Sauvons Héraclius au péril de tous deux.

EUDOXE.

Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père; Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire[318]? 570 Et sachant sa vertu, pouvez-vous justement Abuser jusque-là de son aveuglement?

LÉONTINE.

Dans le fils d'un tyran l'odieuse naissance Mérite que l'erreur arrache l'innocence, Et que de quelque éclat qu'il se soit revêtu, 575 Un crime qu'il ignore en souille la vertu.

PAGE[319].

Exupère, Madame, est là qui vous demande.

LÉONTINE.

Exupère! à ce nom que ma surprise est grande! Qu'il entre. A quel dessein vient-il parler à moi, Lui que je ne vois point, qu'à peine je connoi? 580 Dans l'âme il hait Phocas, qui s'immola son père; Et sa venue ici cache quelque mystère. Je vous l'ai déjà dit, votre langue nous perd.

SCÈNE IV.

EXUPÈRE, LÉONTINE, EUDOXE.

EXUPÈRE.

Madame, Héraclius vient d'être découvert.

LÉONTINE, à Eudoxe.

Eh bien?

EUDOXE.

Si....

LÉONTINE.

Taisez-vous.

(A Exupère[320].)

Depuis quand?

EXUPÈRE.

Tout à l'heure.

LÉONTINE.

Et déjà l'Empereur a commandé qu'il meure?

EXUPÈRE.

Le tyran est bien loin de s'en voir éclairci.

LÉONTINE.

Comment?

EXUPÈRE.

Ne craignez rien, Madame, le voici.

LÉONTINE.

Je ne vois que Léonce.

EXUPÈRE.

Ah! quittez l'artifice.

SCÈNE V.

MARTIAN[321], LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, dois-je croire un billet de Maurice? 590 Voyez si c'est sa main, ou s'il est contrefait: Dites s'il me détrompe, ou m'abuse en effet, Si je suis votre fils, ou s'il étoit mon père: Vous en devez connoître encor le caractère.

LÉONTINE lit le billet[322].

BILLET DE MAURICE.

_Léontine a trompé Phocas, 595 Et livrant pour mon fils un des siens au trépas, Dérobe à sa fureur l'héritier de l'empire. O vous qui me restez de fidèles sujets, Honorez son grand zèle, appuyez ses projets: Sous le nom de Léonce Héraclius respire._ 600

_MAURICE._

(Elle rend le billet à Exupère, qui le lui a donné, et continue.)

Seigneur, il vous dit vrai: vous étiez en mes mains Quand on ouvrit Byzance au pire des humains, Maurice m'honora de cette confiance; Mon zèle y répondit par delà sa croyance. Le voyant prisonnier et ses quatre autres fils, 605 Je cachai quelques jours ce qu'il m'avoit commis; Mais enfin, toute prête à me voir découverte, Ce zèle sur mon sang détourna votre perte. J'allai pour vous sauver vous offrir à Phocas; Mais j'offris votre nom, et ne vous donnai pas. 610 La généreuse ardeur de sujette fidèle Me rendit pour mon prince à moi-même cruelle: Mon fils fut, pour mourir, le fils de l'Empereur. J'éblouis le tyran, je trompai sa fureur: Léonce, au lieu de vous, lui servit de victime. 615

(Elle fait un soupir.)

Ah! pardonnez, de grâce; il m'échappe sans crime. J'ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir; Ce n'est pas trop, Seigneur, pour un tel souvenir: A cet illustre effort par mon devoir réduite, J'ai dompté la nature, et ne l'ai pas détruite. 620 Phocas, ravi de joie à cette illusion, Me combla de faveurs avec profusion, Et nous fit de sa main cette haute fortune Dont il n'est pas besoin que je vous importune. Voilà ce que mes soins vous laissoient ignorer; 625 Et j'attendois, Seigneur, à vous le déclarer, Que par vos grands exploits votre rare vaillance Pût faire à l'univers croire votre naissance, Et qu'une occasion pareille à ce grand bruit Nous pût de son aveu promettre quelque fruit; 630 Car comme j'ignorois que notre[323] grand monarque En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque, Je doutois qu'un secret, n'étant su que de moi, Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE.

Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice, 635 Le forçoit de ses fils à voir le sacrifice, Ce prince vit l'échange, et l'alloit empêcher; Mais l'acier des bourreaux fut plus prompt à trancher: La mort de votre fils arrêta cette envie, Et prévint d'un moment le refus de sa vie. 640 Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter, S'en ouvrit à Félix, qui vint le visiter, Et trouva les moyens de lui donner ce gage Qui vous en pût un jour rendre un plein témoignage[324]. Félix est mort, Madame, et naguère en mourant 645 Il remit ce dépôt à son plus cher parent; Et m'ayant tout conté: «Tiens, dit-il, Exupère, Sers ton prince, et venge ton père.» Armé d'un tel secret, Seigneur, j'ai voulu voir Combien parmi le peuple il auroit de pouvoir. 650 J'ai fait semer ce bruit sans vous faire connoître; Et voyant tous les cœurs vous souhaiter pour maître, J'ai ligué du tyran les secrets ennemis, Mais sans leur découvrir plus qu'il ne m'est permis. Ils aiment votre nom, sans savoir davantage; 655 Et cette seule joie anime leur courage, Sans qu'autres que les deux qui vous parloient là-bas De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas[325]. Vous venez de savoir ce que vous vouliez d'elle; C'est à vous de répondre à son généreux zèle[326]. 660 Le peuple est mutiné, nos amis assemblés, Le tyran effrayé, ses confidents troublés. Donnez l'aveu du Prince à sa mort qu'on apprête, Et ne dédaignez pas d'ordonner de sa tête.

MARTIAN[327].

Surpris des nouveautés d'un tel événement, 665 Je demeure à vos yeux muet d'étonnement. Je sais ce que je dois, Madame, au grand service Dont vous avez sauvé l'héritier de Maurice. Je croyois, comme fils, devoir tout à vos soins, Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins; 670 Mais pour vous expliquer toute ma gratitude, Mon âme a trop de trouble et trop d'inquiétude. J'aimois, vous le savez, et mon cœur enflammé Trouve enfin une sœur dedans l'objet aimé. Je perds une maîtresse en gagnant un empire: 675 Mon amour en murmure, et mon cœur en soupire; Et de mille pensers mon esprit agité Paroît enseveli dans la stupidité. Il est temps d'en sortir, l'honneur nous le commande: Il faut donner un chef à votre illustre bande. 680 Allez, brave Exupère, allez, je vous rejoins; Souffrez que je lui parle un moment sans témoins. Disposez cependant vos amis à bien faire; Surtout sauvons le fils en immolant le père: Il n'eut rien du tyran qu'un peu de mauvais sang[328], 685 Dont la dernière guerre a trop purgé son flanc.

EXUPÈRE.

Nous vous rendrons, Seigneur, entière obéissance, Et vous allons attendre avec impatience.

SCÈNE VI.

MARTIAN[329], LÉONTINE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, pour laisser toute sa dignité A ce dernier effort de générosité, 690 Je crois que les raisons que vous m'avez données M'en ont seules caché le secret tant d'années. D'autres soupçonneroient qu'un peu d'ambition, Du prince Martian voyant la passion, Pour lui voir sur le trône élever votre fille, 695 Auroit voulu laisser l'empire en sa famille, Et me faire trouver un tel destin bien doux Dans l'éternelle erreur d'être sorti de vous; Mais je tiendrois à crime une telle pensée. Je me plains seulement d'une ardeur insensée, 700 D'un détestable amour que pour ma propre sœur Vous-même vous avez allumé dans mon cœur. Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste?

LÉONTINE.

Je vous aurois tout dit avant ce nœud funeste; Et je le craignois peu, trop sûre que Phocas, 705 Ayant d'autres desseins, ne le souffriroit pas. Je voulois donc, Seigneur, qu'une flamme si belle Portât votre courage aux vertus dignes d'elle, Et que votre valeur l'ayant su mériter, Le refus du tyran vous pût mieux irriter. 710 Vous n'avez pas rendu mon espérance vaine: J'ai vu dans votre amour une source de haine; Et j'ose dire encor qu'un bras si renommé Peut-être auroit moins fait si le cœur n'eût aimé. Achevez donc, Seigneur; et puisque Pulchérie[330] 715 Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie....

MARTIAN.

Peut-être il vaudroit mieux moi-même la porter A ce que le tyran témoigne en souhaiter: Son amour, qui pour moi résiste à sa colère, N'y résistera plus quand je serai son frère. 720 Pourrois-je lui trouver un plus illustre époux?

LÉONTINE.

Seigneur, qu'allez-vous faire? et que me dites-vous?

MARTIAN.

Que peut-être, pour rompre un si digne hyménée, J'expose à tort sa tête avec ma destinée, Et fais d'Héraclius un chef de conjurés 725 Dont je vois les complots encor mal assurés. Aucun d'eux du tyran n'approche la personne; Et quand même l'issue en pourroit être bonne, Peut-être il m'est honteux de reprendre l'État Par l'infâme succès d'un lâche assassinat; 730 Peut-être il vaudroit mieux en tête d'une armée Faire parler pour moi toute ma renommée, Et trouver à l'empire un chemin glorieux Pour venger mes parents d'un bras victorieux. C'est dont je vais résoudre avec cette princesse, 735 Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intéresse. Vous, avec votre Eudoxe....

LÉONTINE.

Ah! Seigneur, écoutez.

MARTIAN.

J'ai besoin de conseils dans ces difficultés; Mais à parler sans fard, pour écouter les vôtres, Outre mes intérêts, vous en avez trop d'autres. 740 Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi; Mais je ne veux d'avis que d'un cœur tout à moi. Adieu.

SCÈNE VII.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.