Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 10
«Calderon avait laissé bien souvent imprimer ses pièces isolées par des libraires qui les joignaient à d'autres de divers auteurs. Cependant une lettre intéressante qui reste de lui, précisément en tête du volume où son _Héraclius_ se présente le premier, nous apprend qu'il voulut défendre, le plus possible en ce temps-là, ses droits de propriété. Il mourut ne laissant que quatre volumes remplis de comédies exclusivement de lui, à douze par volume, selon l'usage, plus un seul tome de ses _Autos sacramentales_. La comédie _En esta vida_.... est la première du troisième volume (_tercera parte_): elle ne figure, que je sache, dans aucun recueil antérieur, et ce volume est daté de 1664. Si l'exemplaire _prodigieusement rare_ est sans date, c'est tout simplement parce que ces sortes de livres en Espagne, toujours imprimés sous forme compacte, petit in-4º à deux colonnes, sont disposés de manière à pouvoir être disloqués par tirages partiels, et débités en autant de cahiers qu'ils contiennent de comédies, et que la date figure seulement sur le frontispice général, ainsi que dans les feuilles d'approbations, priviléges, taxes, _erratas_ certifiés, etc., valables pour tout le volume. Cet usage économique a devancé nos _livraisons_ compactes les plus populaires, et subsiste encore à peu près le même en Espagne. Or la preuve m'est acquise par le développement du titre de Voltaire: _Fiesta que se representó_.... que ce fragment de volume envoyé à Voltaire ne provient pas même du volume original donné sous les yeux de Calderon en 1664, car cette circonstance de la représentation devant Leurs Majestés (il s'agit de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, sa seconde femme) n'y est pas jointe au titre; et, d'une autre part, la preuve presque complète m'est également acquise que les comédies de ce volume, et notamment celle dont il s'agit, ne figuraient point dans les recueils antérieurs, quelle que fût alors la facilité laissée aux libraires d'anticiper sur les éditions originales de comédies, ou de les contrefaire après coup. Cette preuve, que je veux bien appeler _presque_ complète, résulte des explications données par Calderon lui-même en tête du volume en question: voir sa dédicace et la lettre qui la suit, à lui adressée par son éditeur, portant que cette publication est destinée à préserver ces comédies du destin qu'ont éprouvé tant d'autres pièces de l'auteur, défigurées par des impressions frauduleuses, _hurtadas, agenas y defectuosas_. Une preuve semblable pourrait résulter d'une recherche dans les nombreux recueil de _comedias sueltas_ (_isolées_), antérieurs non-seulement à 1664, mais (si l'on songe encore à constater matériellement la priorité de Corneille) antérieurs à 1647. Quelque superflue que me paraisse cette recherche, j'en ai constaté le résultat négatif sur un bon nombre de ces recueils; mais qui pourrait les atteindre tous?
«Que si don Gregorio Mayans, qui était fort occupé, s'est borné à faire acheter cette _rare_ édition, ce cahier d'impression commune et malpropre, dans ces échoppes à prix fixe où l'on en trouve par milliers en Espagne, le même Gregorio n'avait pas non plus fait autant de frais en critique que Voltaire veut bien nous le faire croire. Où donc aurait-il pu voir, et jamais Espagnol a-t-il pu dire que ce roi si passionné pour le théâtre, que Philippe IV cessa _par dévotion_ d'aller à la comédie? Mais c'est là une hypothèse toute française, empruntée des souvenirs, familiers à Voltaire, de la vieillesse de Louis XIV. Toute sa vie le beau-père de Louis XIV demeura fidèle au théâtre. Quand il fut moins occupé de galanteries, ce monarque, qui ne régnait guère par lui-même, mais qui gouverna constamment ses poëtes dramatiques, comme faisait en France le cardinal de Richelieu, semble en effet avoir commandé un peu plus fréquemment des _comedias santas_ à Calderon, à Moreto, à Solis, à d'autres _ingenios_ plus jeunes et fort médiocres, tels que Diamante, Matos Fragoso, Zavaleta, Zarate, etc.; mais, saintes ou profanes, héroïques, galantes ou bouffonnes....il lui fallut toujours des comédies.... Or, pour s'expliquer cette rare, mais indubitable imitation du français dans l'_Héraclius_ espagnol, il me semble permis de conjecturer que Philippe IV y fut pour quelque chose; que, disposé depuis la paix et les conférences des Pyrénées à traiter gracieusement les arts et les idées françaises, il voulut avoir sur son théâtre quelque échantillon du nôtre; qu'enfin il chargea son plus habile poëte, probablement aussi étranger que lui-même à notre langue, d'affubler à l'espagnole une pensée du célèbre Corneille, au risque d'humilier la France, dans cette lutte nouvelle, de toute la supériorité du style _culto_ et de l'entortillage castillan. On avait été assez rudement éprouvé sur d'autres champs de bataille pour se permettre sans inconvénient cette pacifique revanche.»
Nous avons cru devoir puiser largement dans l'excellent travail de M. Viguier, et nous avons conservé ses propres termes, en nous permettant seulement de temps à autre la suppression de quelques passages, fort curieux pour l'histoire de la littérature espagnole, mais qui peuvent, suivant nous, être retranchés sans inconvénient dans une édition de Corneille. Cette belle étude, acceptée comme définitive par le public français, a soulevé à l'étranger des réclamations aussi vives que peu fondées. Sur notre demande, M. Viguier a bien voulu se charger de résumer et de clore ici cette nouvelle discussion.
[198] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 94. note _a_.
[199] _Lettres familières de M. Conrard à M. Félibien_, 1681, p. 38.
[200] Voyez tome IV, p. 417.
[201] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 97.--_Journal du Théâtre françois_, tome II, fol. 929 r{o}.
[202] Voyez ci-après la fin de l'_Examen_, p. 154.
[203] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 105.
[204] Chant III, vers 29-32.
[205] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 97 et suivantes.
[206] Acte IV, scène VI.
[207] Pages 55 et 56.
[208] _Rogatum à MM. Tubeuf, de Lionne et de Bertillac pour être payé de sa pension._ _Œuvres_, édition de 1786, tome VII, p. 56.
[209] Tome I, p. 3.
[210] Il n'y en a pas même deux, car le premier des rapprochements qui vont suivre n'a rien de frappant.
[211] «C'est le moyen que le secret demeure plus assuré: un mort est celui qui le garde le mieux.»
[212] Vers 1415-1418.
[213] Vers 1631 et suivants.
[214] Voyez ci-après, p. 127 et 128, l'appréciation bien différente et bien plus juste que M. Viguier a faite de ce même morceau.
[215] Pages XLV et XLVI.
[216] Voyez ci-après, p. 148.
[217] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 92 et 93.
[218] Pages 13 et suivantes.
[219] Voyez ci-après, p. 144.
[220] «Missis militibus ad Mauritium, eum ad portum Eutropii adduci jussit; ubi ante oculos ejus jussi sunt necari quinque filii masculi. Ad quæ ille alta philosophia dixisse fertur illud Davidicum: «Justus es, Domine, et rectum judicium tuum.» Interea vero cum nutrix subtraxisset unum e nece, et pro illo filium suum offerret, id Mauritius fieri vetuit, infantemque suum prodidit, qui visus est e vulneribus lac dare cum sanguine. Tandem vero ultimo loco Mauritius ipse occisus est, cum se casu superiorem in omnibus demonstrasset. Horum omnium abscissa capita, delata in campum juxta tribunal, ad fœtorem usque ibidem permanserunt.» (Année 602.)
[221] Voyez ci-après, p. 144 et 153.
[222] Voyez ci-après, p. 144.
[223] Voyez ci-après, p. 143 et 152.
[224] Dans Baronius, le nom est _Eudoxie_; dans Corneille, _Eudoxe_.
[225] Acte IV, scène IV, vers 1408.
[226] Traduite sous le titre: _Amour et Honneur_, dans les chef-d'œuvre des théâtres étrangers, 1822.
[227] Lui-même le raconte ainsi dans le prologue diffus de son _Theatro hespañol_.
[228] _Dissertation sur l'Héraclius espagnol._
[229] Il y a _de Palacio_, mais Voltaire croyait peut-être rectifier, faute de savoir cet idiotisme emphatique.
[230] Voltaire paraît très-frappé de cet adjectif _famosa_, qui, pendant deux siècles, accompagna indifféremment toutes les comédies espagnoles.
LETTRE DE M. VIGUIER
A M. MARTY-LAVEAUX.
Monsieur, vous avez bien voulu dire, au sujet de ce vieux procès sur l'originalité de l'_Héraclius_ de Corneille, que la discussion vous paraissait épuisée dans un petit écrit que je donnais à mes amis, il y a plus de seize ans, et qui n'appartient pas autrement à la publicité. Quelqu'une de ces feuilles est passée en Espagne, à ce qu'il paraît, et a par malheur réveillé chez des compatriotes de Calderon la susceptibilité d'un certain point d'honneur littéraire propre à cette nation. Avant cela, en Allemagne, le savant et intéressant historien du théâtre espagnol, M. Ad-Fried. von Schack, touchait à ce débat en même temps que moi, dans son troisième volume publié en 1846; et par malheur encore, ses préventions anti-françaises lui ont fait rencontrer sur ce sujet de nouvelles pierres d'achoppement, après celles que nous avons déjà brièvement signalées au tome IVe (p. 272, note 1) de la présente édition. Une sorte de fatalité le condamne, comme dans l'incident relatif au Diamante, à rétracter des faits avancés par lui-même, pour corriger une erreur par une autre plus grave encore. Ainsi, à la page 177 de ce troisième volume, M. de Schack affirme que la pièce de Calderon: _En esta vida_.... etc., fait partie d'un tome second publié par le poëte en 1637. Tout serait dit si le fait était vrai; mais bientôt, à la page 289, il reconnaît s'être trompé, et confesse que la pièce apparaît pour la première fois dans un tome _troisième_, daté de vingt-sept ans plus tard, en 1664. Néanmoins il n'a garde de lâcher prise pour si peu: «_Dessenungeachtet_.... nonobstant cela, dit-il, attendu la grande probabilité, accordée _même_ par Voltaire, de la supposition que l'_Héraclius_ de Corneille est imité de l'_Héraclius_ espagnol, nous croyons devoir admettre (_annehmen_) l'existence d'une impression isolée de la pièce (espagnole) antérieurement à 1647.» Or M. de Schack n'a jamais vu cette impression isolée, supposition aussi gratuite que son erreur précédente sur le tome de 1637. Il ajoute: «Voltaire, dont, il est vrai, les allégations ne sont pas très-dignes de confiance, dit aussi que la pièce de Calderon aurait déjà été mentionnée dans un recueil de romances de 1641.» C'est là tout. On peut bien se dispenser de chercher un recueil si rare de romances; mais M. de Schack se trouve raffermi définitivement dans son préjugé depuis que le critique espagnol, don Eugenio Harzenbusch, s'est chargé de la cause et lui a révélé de nouveaux arguments, qu'il nous sera permis de ne pas trouver meilleurs.... C'est ainsi qu'il dit dans un _Supplément_ à son _Histoire_[231], publié en 1854: «Harzenbusch, dans son édition de Calderon, a prouvé _jusqu'à l'évidence_ que le drame _En esta vida_.... etc., a été écrit dès l'année 1622; de sorte que tous les doutes qu'on a pu élever sur la priorité de cette pièce par rapport à l'_Héraclius_ de Corneille sont écartés désormais.»
Après un si éclatant témoignage, il faut entendre M. Harzenbusch. Mais si l'on est encore disposé à douter, il faut d'abord reconnaître que ce nouvel arbitre est un poëte et un critique estimable, directeur de la Bibliothèque royale de Madrid; qu'il a très bien mérité de Calderon par des _Appendices_ historiques et anecdotiques joints à son édition[232], et qu'il aura rendu un service réel à la littérature espagnole, s'il lui donne traduit l'ouvrage de M. de Schack, ainsi qu'il l'a promis. Une pareille traduction en français me semble également désirable, malgré tous nos griefs nationaux, si légitimes quelquefois.
Que dit donc M. Harzenbusch, puisqu'il veut bien m'adresser personnellement une ample réfutation à l'endroit de l'_Héraclius_? Franchement, c'est assez curieux.
On réduit mes preuves à trois, mais en oubliant la plus importante et la plus développée, savoir cette analyse de l'invention et de ses sources minutieusement donnée par Corneille, d'où il résulte avec tant d'évidence qu'il a réellement élaboré lui-même les combinaisons de son drame. On pourrait, je l'avoue, échapper à cette preuve _décisive_ (tout autant que les dates, qui sont pour nous), en attribuant à Corneille la profonde perversité d'un plagiaire effronté qui, pour rendre authentique son œuvre de seconde main, la renforcerait après coup d'un exposé, naïf en apparence, de ses lectures originales et de ses procédés d'inventeur. Le plus simple bon sens suffit à repousser l'hypothèse d'une telle malice. Il ne faudrait pas moins que l'autorité des dates pour la faire admettre. Or pas une date sérieuse n'est opposée à celle de 1647 de Corneille, pas une, depuis la consultation de Voltaire auprès du bibliothécaire don Gregorio Mayans. Il fallait bien tenir compte de cet autre argument. Pour en venir à bout, on affirme que la pièce de Calderon _a dû être écrite_ bien auparavant, et, pour donner un chiffre, en 1622, vingt-deuxième année du poëte espagnol, dix-septième de Philippe IV, et deuxième de son règne (ces rapprochements synchroniques auraient dû déjà embarrasser un vrai connaisseur dans ses suppositions hardies). Tel est le millésime assigné, non pas à la publication, mais à la _composition_ de cette comédie, par M. Harzenbusch, dans un Essai, d'ailleurs utilement compilé, sur la chronologie des ouvrages de Calderon; mais ce millésime, posé à son rang avec tant d'assurance, ne s'appuie sur aucun texte qu'on puisse produire. On veut absolument que l'impression _ait dû être_ faite isolément peu après la composition..., mais toute trace en est perdue. Cet emploi du verbe _devoir_ comme potentiel, ne rappelle-t-il pas certaine repartie bouffonne devenue proverbiale? On ne recule pas même devant la supposition que le manuscrit de Calderon, soit en minute, soit en copie, aura pu s'échapper d'Espagne, et venir en temps utile se loger dans le portefeuille de Corneille. Quant à ces impressions perdues de pièces isolées, l'argument serait assez plausible en Espagne pour le premier tiers du dix-septième siècle, si ce n'était aussi une ressource trop commode et toujours disponible dans une cause désespérée. Vous êtes bibliothécaire d'Espagne, et vous en êtes encore à trouver cette rareté! Il est vrai que vous ignoriez, chose plus surprenante, ainsi que M. de Schack, l'édition originale, officielle de Calderon, au tome III, 1664[233], que notre Bibliothèque impériale de Paris[234], et tant d'autres sans doute, vous auraient facilement présentée, puisqu'elle manque à celle de Madrid!
Je voudrais pouvoir, Monsieur, si ces arguties étaient moins frivoles, vous exposer tous les arguments de même force donnés par M. Harzenbusch, et qui ont si puissamment entraîné la conviction de M. de Schack: mais il serait plus piquant de relever, dans l'analyse intelligente que ce dernier a donnée de la pièce espagnole, son admiration juste et passionnée en citant la scène et le passage où précisément il se trouve sans le savoir sur la trace de Corneille (car c'est le seul endroit imité d'un peu près par Calderon), et où il exprime en homme de goût le candide regret que Calderon n'ait pas continué dans le même esprit[235]. «S'il eût ainsi continué, s'écrie-t-il, ce drame serait l'un des plus remarquables de Calderon; mais le poëte, au milieu de son ouvrage, a transporté l'action dans un monde de rêveries fantastiques, destinées à rendre sensible l'idée que dans cette vie tout est mensonge ainsi que vérité. Quelque hardiesse, quelque hauteur de poésie qu'on ait encore à admirer dans cette partie (ceci me paraît une réserve exagérée par l'enthousiasme trop habituel de M. de Schack), on ne peut cependant que regretter le caprice qui a fait prendre la tournure d'un opéra à une situation si grande et vraiment tragique.» On ne pouvait mieux dire: c'est l'hommage involontaire rendu à Corneille par un ennemi déclaré. La déception est piquante, moins pourtant que celle du même critique refusant de reconnaître une traduction dans _el Honrador de su padre_ de Diamante, à force d'y trouver partout le goût original du terroir espagnol. L'évidence chronologique, incontestée aujourd'hui, a bien dû à la longue désabuser le trop fin connaisseur de ce prétendu goût de terroir. C'est ainsi que les erreurs de la critique la plus spirituelle offrent assez souvent quelque chose de très-comique.
Pressé de finir, j'abandonne toutes celles de M. Harzenbusch, pour vous recommander, Monsieur, quelques observations qui me semblent essentielles sur l'invention tragique propre à Corneille, en n'y cherchant que ce qui intéresse l'art. Si compliquée, si historique et si arbitraire en même temps, qu'elle soit, cette invention n'est pourtant pas tout à fait aussi entière, comme travail individuel, que nous avons pu le croire. Corneille l'aurait certainement déclaré lui-même, si de son temps il avait pu pressentir nos scrupuleuses curiosités d'origines historiques et dramatiques. Pour nous, ce qu'il nous convient de reconnaître après ce conflit, c'est que le premier embryon du sujet en question, savoir l'idée de faire de l'empereur Héraclius le fils longtemps ignoré et le vengeur de l'infortuné Maurice, cette idée romanesque était un fruit naturel de la tradition et de la légende; que Corneille l'a trouvée toute faite et en circulation, nous ne savons dans quels récits, depuis l'Orient jusque chez nous et en Espagne. L'origine de cette légende est indiquée dans Baronius d'après les historiens byzantins, lorsque après les détails du meurtre accompli en Asie par l'ordre de Phocas sur le prince Théodose, le véritable fils aîné de Maurice, il ajoute: «Verum ista de Theodosio neque tunc temporis ita credita, sed alium in ejus locum ad necem suppositum, jactatum fuit: unde et factum est ut novæ fabricarentur contra imperatorem (Phocam) insidiæ[236].» Ces suppositions d'enfants ou de personnages crus assassinés, et destinés à reparaître, sont le thème obligé, depuis la comédie et le roman grecs, de mille récits populaires. Celui-ci peut remonter jusqu'en Perse, car le redoutable ennemi de l'Empire, Chosroès, s'appliqua longtemps à le propager. Pour agiter l'opinion et tirer parti des crimes de Phocas, il prétendait avoir auprès de lui le jeune prince, et vouloir le rétablir sur le trône de Byzance[237]. C'est plus de la moitié de la fiction nécessaire pour faire d'Héraclius le fils de Maurice. Corneille aurait pu dire encore, s'il l'avait su, ce que je ne pense pas, que cette fausse filiation d'Héraclius se trouvait déjà dans un drame espagnol, de Mica de Mescua, amas fort bizarre d'aventures extravagantes, bien jugé par M. de Schack, intitulé _la Rueda de la Fortuna_ (la Roue de la Fortune)[238]. Les dernières époques du règne de Maurice remplissent plus des trois quarts de cet ouvrage, que terminent, accumulés en quelques coups de théâtre, l'élévation de Phocas, sa chute, et l'avénement d'Héraclius. Cette communauté de noms historiques suffit à nos critiques espagnols pour leur faire dire bien faussement que Calderon, avant de transmettre un sujet de tragédie à Corneille, l'avait pris lui-même dans Mira de Mescua. Rien de plus captieux et de plus facile, quand on ne fait pas attention à la réalité intérieure, que de renvoyer des ouvrages dramatiques d'un auteur à un autre à raison de quelques noms propres employés en commun. Cet abus sophistique vaut celui des éditions _disparues_ et des manuscrits égarés.
Remarquons en terminant que le nom de l'empereur Héraclius est devenu tout à fait légendaire dès le commencement du moyen âge, auquel il appartient déjà par son époque. Un roman poétique d'_Eracle_ a existé dans notre plus vieil idiome, et a passé bientôt dans une traduction germanique, exhumée et publiée de nos jours. Celle de ces légendes qui se rattache de plus près à l'histoire, c'est la seconde invention par Héraclius de la vraie Croix reperdue, depuis sainte Hélène, lors de la prise de Jérusalem par les Perses. Calderon en a fait le sujet d'un drame fort inégal, _la Exaltacion de la Cruz_, où il entre beaucoup de prestiges magiques, avec la conversion finale d'un magicien persan moins puissant que les anges du Seigneur. Ceci est bon à observer comme indiquant l'association grecque et orientale des contes de magie à la plupart des histoires de cette époque, et ultérieurement, la liaison d'idées, le _caprice_ regretté par M. de Schack, amenant Calderon à introduire la magie dans le sujet de Corneille, qui n'en avait que faire.--Vous ne voulez pas, Monsieur, que je m'arrête à cet autre argument de M. Harzenbusch, prétendant que comme _la Exaltacion de la Cruz_ est un drame de Calderon antérieur à l'_Héraclius_ de Corneille, et comme la comédie _En esta vida_.... traite d'un événement antérieur dans l'histoire au pieux exploit d'Héraclius devenu empereur, la raison chronologique veut que cette comédie ait été composée avant _la Exaltacion_.
Veuillez agréer, Monsieur, etc.
VIGUIER.
[231] _Nachtræge zur Geschichte der dramatischen Literatur und Kunst in Spanien_, p. 104.
[232] Cette édition fait partie de la grande collection compacte, déjà très-étendue, publiée à Madrid par Ribadeneira.
[233] «Por mas diligencia que he practicado, no he podido hallar esta tercera parte publicada en 1664: pero yo doy entera fé á la cita de M. Viguier.» Je ne me croyais pas une si grande autorité bibliographique. L'aveu est d'ailleurs modeste de la part du bibliothécaire éditeur de Calderon.
[234] Ce volume est numéroté Y6323/3.
[235] Tome III, p. 176: «Wäre alles übrige in gleichem Sinne ausgeführt, so würde dieses Drama zu den vorzüglichsten des Calderon gehören.»
[236] _Annales ecclesiastici_, année 603, tome XI, p. 41 de l'édition de Lucques.
[237] _Ibidem_, notes de Pagius, d'après Théophylacte et Théophane.
[238] On peut lire cette pièce au tome II d'une série comprise dans la collection Ribadeneira: _Dramáticas contemporáneos á Lope de Vega_, 1858.
A. MONSEIGNEUR SEGUIER[239],
CHANCELIER DE FRANCE.
MONSEIGNEUR,