Œuvres de P. Corneille, Tome 05
Part 1
Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les numéros omis dans l'original sont également omis dans cette version.
LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut
ŒUVRES DE P. CORNEILLE
TOME V
PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9
ŒUVRES DE P. CORNEILLE
NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.
PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
TOME CINQUIÈME
PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN 1862
THÉODORE VIERGE ET MARTYRE TRAGÉDIE CHRÉTIENNE 1645
NOTICE.
Tous les historiens de notre scène et tous les éditeurs de Corneille s'accordent à dire que _Théodore_ fut mise au théâtre en 1645[1]. Elle n'y demeura pas longtemps. «La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat,» dit notre poëte avec sa franchise habituelle[2]. A en croire l'auteur du _Journal du Théâtre françois_[3], cette pièce fut jouée par «les comédiens du Roi» et n'eut que cinq représentations. Il est certain du moins qu'elle n'a pas été reprise à Paris. En effet, Corneille, après avoir remarqué, dans l'_Examen de la Suite du Menteur_[4], que cette dernière pièce y fut rejouée, mais qu'elle ne fut pas représentée par les comédiens de province, ajoute: «Le contraire est arrivé de _Théodore_, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.»
«On ne put souffrir dans _Théodore_, dit Fontenelle, la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui M. Corneille devoit-il s'en prendre qu'à lui-même[5]?» A cette occasion Fontenelle rappelle les singulières libertés de Hardy. Peut-être eût-il mieux valu citer la _Tragedie de sainte Agnès_, par le sieur d'Aves, qui nous montre comment on osait traiter un sujet tout à fait analogue à celui de _Théodore_, trente ans avant la représentation de cette pièce. Quoique, dans la dédicace adressée «A noble et vertueuse dame Françoise d'Averton,» l'auteur nous apprenne qu'il n'agit que pour remplir les ordres de cette sainte personne, et qu'il n'a eu «d'autre but que l'honneur de la gloire de Dieu,» on trouve dans son ouvrage des scènes que nous n'oserions citer, et dont l'_Argument_ placé dans l'_Appendice_ qui suit _Théodore_ donnera une idée plus que suffisante. Cette tragédie, imprimée à Rouen par David du Petit Val, en 1615, forme un volume in-12; Pierre Troterel, sieur d'Aves, qui en est l'auteur, n'a pas composé moins d'une dizaine de pièces, dont la dernière est de 1627. On ne sait presque rien sur lui, mais dans l'épigramme suivante il nous a appris lui-même qu'il était Normand[6]:
Il faut, lecteur, que je te die Que je demeure en Normandie. Le lieu de ma nativité Est près Falaise, du côté Où le soleil commence à luire, A l'opposite du zéphire.
Il semble bien difficile que Corneille n'ait pas entendu parler de lui et n'ait pas connu son _Agnès_[7]; peut-être y a-t-il puisé la malheureuse idée de mettre en scène une vierge chrétienne condamnée à la prostitution; en tout cas, il n'y a pas pris autre chose, car son plan est tout différent, et le détail que nous allons rappeler, le seul qui puisse donner lieu à un rapprochement, se présente assez naturellement pour qu'il soit inutile de supposer une réminiscence du pitoyable ouvrage du sieur d'Aves.
Dans la pièce de Corneille[8], Théodore dit au prince dont elle est aimée:
Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose. Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....
On doit croire que l'acteur fait un geste d'étonnement qui n'est pas signalé par Corneille dans les jeux de scène, très-peu nombreux, qu'il a indiqués. Aussitôt la jeune fille reprend:
Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas jaloux. Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome, Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme: C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois.
Dans la pièce du sieur d'Aves, cette courte méprise, si discrètement indiquée par Corneille, se prolonge outre mesure. Sainte Agnès commence par s'exprimer ainsi[9]:
Je ne suis plus à moi, je suis à mon époux, Lequel vous passe autant en vertus et richesse, En parfaites beautés, en esprit, en adresse, En pouvoir, en justice, en superbe grandeur, Voire en ferme constance et amoureuse ardeur, Que l'on voit surpasser un prince magnifique Un simple gentilhomme ou bien quelque rustique; Bref, qu'en dirai-je plus? son père est le vrai Dieu, Et lui-même est tenu pour tel en ce bas lieu.
Elle amplifie encore fort longuement cette déclaration si claire; mais le Prince n'y comprend rien, et dans la scène suivante il s'écrie:
Oui, par le dieu Pluton, je le ferai mourir, Quand bien un escadron, viendroit le secourir, Ce mignon, ce beau fils que son âme trop folle Appelle son grand Dieu, son sauveur, son idole, Tant le vin de l'amour qu'elle a humé sans eau A donné dans son casque[10] et troublé son cerveau.
Une telle citation dispense de toute autre, et personne après cela ne nous fera un reproche de ne pas nous arrêter davantage à la _Sainte Agnès_ de Troterel.
On comprend qu'on n'ait point gardé le souvenir des acteurs qui ont joué d'original dans _Théodore_. On ne trouve nulle part le moindre renseignement à ce sujet.
La première édition de la pièce de Corneille a pour titre: THÉODORE, VIERGE ET MARTYRE, tragédie chrestienne. _Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille, au Palais...._ M.DC.LXVI. _Auec priuilege du Roy._
Elle forme un volume in-4º de 4 feuillets et 128 pages. L'achevé d'imprimer est du dernier jour d'octobre; le privilége a été accordé le 17 avril à Toussainct Quinet, qui «a associé avec lui» Antoine de Sommaville et Augustin Courbé.
«Saint Polyeucte, a dit Corneille, est un martyr dont... beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église[11].» Cette réflexion pourrait s'appliquer tout aussi bien à Théodore; et il est permis de croire que, malgré son peu de succès, la pièce de Corneille ajouta un intérêt tout profane à la pieuse curiosité qu'excita la translation des reliques de la sainte dans le monastère des Ursulines de Caen.
L'auteur d'une relation contemporaine, où l'on trouve, comme il arrive trop souvent, plus de prétentions oratoires que de faits et de détails curieux, s'exprime en ces termes au sujet de cette translation: «Un excellent religieux.... ayant porté aux pieds du saint-père le pape Alexandre VII les humbles devoirs et respects de ces vertueuses filles (_les Ursulines de Caen_), et lui ayant demandé pour elles, avec sa bénédiction, quelque portion de tant d'aimables et pieux trésors, pour enrichir leur église et enflammer leur dévotion, ce digne successeur du nom aussi bien que des vertus et de la chaire de celui qui gagna autrefois à Dieu le cœur de sainte Théodore, lui en accorda le corps pour ces dames[12].» L'instrument qui constate l'authenticité des reliques est daté de Rome du 19 décembre 1655, et le procès-verbal de l'ouverture de la châsse en la chapelle des Ursulines de Caen, du 22 juillet 1656; il constate que cette cérémonie a eu lieu en présence de Son Altesse[13] et de Mme de Longueville avec la plus grande solennité[14].
[1] Voyez tome IV, p. 399 et 400, note 2.--«Sur la fin de 1645,» dit Voltaire.
[2] Voyez ci-après, p. 8.
[3] Tome II, fol. 889 verso.
[4] Voyez tome IV, p. 286.
[5] _Œuvres_, tome III, p. 106 et 107.
[6] Cette épigramme est reproduite dans le _Dictionnaire portatif des théâtres_. Paris, 1754, p. 533.
[7] Il nomme sainte Agnès dans le cinquième acte de _Théodore_, scène V, vers 1639.
[8] Acte III, scène III, vers 868-873.
[9] Acte II, scène I.
[10] On lit dans les _Études de philologie comparée sur l'argot_, de M. Francisque Michel, l'article suivant: «CASQUETTE. IVRE, gris. Ce mot doit son origine à une expression proverbiale et figurée qui avait cours au seizième siècle: «Ils furent ensemble dans un cabaret boire quelques bons pots de vin... dont ils s'en donnèrent _tanquam sponsus_, ce qui veut dire en bon françois, jusqu'aux yeux; si bien que ce malheureux Jean _s'en donna dans le casque_.» (_L'Art de plumer la poulle sans crier_, IXe avanture, p. 103.) L'auteur aurait pu, on le voit, ajouter à ce curieux exemple une autorité tragique.
[11] Voyez tome III, p. 475.
[12] _Connoissance plus particulière du nouueau thresor apporté de Rome en cette ville de Caen, ou Discours sur ce qui se trouue chez les anciens autheurs de la bien-heureuse sainte Theodore vierge et martyre romaine dont les reliques transferées de Rome sont honorées dans la chapelle du monastere de Sainte-Ursule. Dedié aux Dames de ce monastere._ Par M. G. Marcel, prestre et curé de Basly. Caen, Claude le Blanc, 1658, in-8º.
[13] Henri II d'Orléans, duc de Longueville, gouverneur de Normandie.
[14] Nous devons la communication de ces deux pièces manuscrites, tirées d'un recueil de miscellanées appartenant à la Bibliothèque de Caen, à l'obligeance de M. Chatel, bibliothécaire de cette ville.
A MONSIEUR L.P.C.B.[15].
MONSIEUR,
Je n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie: sa représentation n'a pas eu grand éclat; et quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourroient me justifier aucunement, pour moi je ne m'en veux prendre qu'à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour le désavouer en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour _Théodore_, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à l'idée de la prostitution que l'on n'a pu souffrir[16], quoiqu'on sût bien qu'elle n'auroit pas d'effet, et que pour en exténuer l'horreur j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; et certes il y a de quoi congratuler à la pureté de notre théâtre, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre _des Vierges_ de saint Ambroise[17], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu'elle y fut, si j'eusse figuré les troubles qu'elle y ressentit[18] au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux[19]. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que j'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon adresse, la modestie de notre scène a désavoué, comme indigne d'elle, ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître. Après cela, j'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle en rend opiniâtres ennemis, n'ont pas grande raison de s'appuyer de son autorité. C'est avec justice qu'il condamne celles de son temps, qui ne méritoient que trop le nom qu'il leur donne de spectacles de turpitude[20]; mais c'est avec injustice qu'on veut étendre cette condamnation[21] jusqu'à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de vertu et de piété. J'aurois mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long: vous êtes déjà trop persuadé de ces vérités, et ce n'est pas mon dessein d'entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l'être. Il est juste qu'on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que pour peine de la trop facile croyance qu'ils donnent à des invectives mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements dont l'esprit humain soit capable. Contentons-nous d'en jouir sans leur en faire part; et souffrez que sans faire aucun effort pour les guérir de leur foiblesse, je finisse en vous assurant que je suis et serai toute ma vie,
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obligé serviteur,
CORNEILLE.
[15] Il est probable que Corneille, découragé par le mauvais succès de _Théodore_, n'a présenté cette pièce à personne, et qu'il n'a écrit cette sorte d'épître dédicatoire que pour tenir lieu d'un avis au lecteur.
[16] D'Aubignac s'exprime ainsi à ce sujet dans sa _Pratique du théâtre_ (p. 78-80), publiée un an après _Théodore_: «Il ne faut pas s'imaginer que toutes les belles histoires puissent heureusement paroître sur la scène, parce que souvent toute leur beauté dépend de quelque circonstance que le théâtre ne peut souffrir.... La _Théodore_ de M. Corneille, par cette même raison, n'a pas eu le succès ni toute l'approbation qu'elle méritoit. C'est une pièce dont la constitution est très-ingénieuse, où l'intrigue est bien conduite et bien variée, où ce que l'histoire donne est fort bien manié, où les changements sont fort judicieux, où les mouvements et les vers sont dignes du nom de l'auteur. Mais parce que tout le théâtre tourne sur la prostitution de Théodore, le sujet n'en a pu plaire. Ce n'est pas que les choses ne soient expliquées par des manières de parler fort modestes et des adresses fort délicates; mais il faut avoir tant de fois dans l'imagination cette fâcheuse aventure, et surtout dans les récits du quatrième acte, qu'enfin les idées n'y peuvent être sans dégoût.» Dans l'exemplaire que d'Aubignac avait préparé pour une nouvelle édition, il a substitué «qu'il en promettoit» à «qu'elle méritoit,» et a fait disparaître tout ce qui adoucissait la rigueur de sa critique.
[17] Voyez l'_Appendice_, troisième partie.
[18] VAR. (édit. de 1652-1656): les troubles qu'elle ressentit.
[19] _Aperite aurem, virgines_; «prêtez l'oreille, vierges.» Voyez ci-après la troisième partie de l'_Appendice_, p. 109.
EXAMEN.
La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m'en prendre qu'à ses défauts, et la croire mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en d'autres ouvrages pour le contredire en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour _Théodore_, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie de mes juges imputer ce mauvais succès à l'idée de la prostitution, qu'on n'a pu souffrir, bien qu'on sût assez qu'elle n'auroit point d'effet, et que pour en exténuer l'horreur, j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; pouvant dire du quatrième acte de cette pièce, que je ne crois pas en avoir fait aucun où les diverses passions soient ménagées avec plus d'adresse, et qui donne plus de lieu à faire voir tout le talent d'un excellent acteur. Dans cette disgrâce, j'ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre _des Vierges_ de saint Ambroise[22], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir cette vierge dans le lieu infâme[23]? si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme pendant qu'elle y fut? si j'eusse peint les troubles qu'elle ressentit au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher cette éloquence qui convertit saint Augustin, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que je l'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon industrie, la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître[24].
Je ne veux pas toutefois me flatter jusqu'à dire que cette fâcheuse idée aye été le seul défaut de ce poëme. A le bien examiner, s'il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid: elle n'a aucune passion qui l'agite; et là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devroit éclater le plus, c'est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur, que cette scène, bien que très-courte[25], ne laisse pas d'ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur un théâtre n'est autre chose qu'un Terme qui n'a ni jambes ni bras[26], et par conséquent point d'action[27].
Le caractère de Valens ressemble trop à celui de Félix dans _Polyeucte_, et a même quelque chose de plus bas, en ce qu'il se ravale à craindre sa femme, et n'ose s'opposer à ses fureurs, bien que dans l'âme il tienne le parti de son fils. Tout gouverneur qu'il est, il demeure les bras croisés, au cinquième acte, quand il les voit prêts à s'entre-immoler l'un à l'autre, et attend le succès de leur haine mutuelle pour se ranger du côté du plus fort. La connoissance que Placide, son fils, a de cette bassesse d'âme, fait qu'il le regarde si bien comme un esclave de Marcelle, qu'il ne daigne s'adresser à lui pour obtenir ce qu'il souhaite en faveur de sa maîtresse, sachant bien qu'il le feroit inutilement. Il aime mieux se jeter aux pieds de cette marâtre impérieuse, qu'il hait et qu'il a bravée, que de perdre des prières et des soupirs auprès d'un père qui l'aime dans le fond de l'âme et n'oseroit lui rien accorder.
Le reste est assez ingénieusement conduit; et la maladie de Flavie, sa mort, et les violences des désespoirs de sa mère qui la venge, ont assez de justesse. J'avois peint des haines trop envenimées pour finir autrement; et j'eusse été ridicule si j'eusse fait faire au sang de ces martyrs le même effet sur les cœurs de Marcelle et de Placide, que fait celui de Polyeucte sur ceux de Félix et de Pauline. La mort de Théodore peut servir de preuve à ce que dit Aristote, que, _quand un ennemi tue son ennemi, il ne s'excite par là aucune pitié dans l'âme des spectateurs_[28]. Placide en peut faire naître, et purger ensuite ces forts attachements d'amour qui sont cause de son malheur; mais les funestes désespoirs de Marcelle et de Flavie, bien que l'une ni l'autre ne fasse de pitié, sont encore plus capables de purger l'opiniâtreté à faire des mariages par force, et à ne se point départir du projet qu'on en fait par un accommodement de famille entre des enfants dont les volontés ne s'y conforment point quand ils sont venus en âge de l'exécuter.
L'unité de jour et de lieu se rencontre en cette pièce; mais je ne sais s'il n'y a point une duplicité d'action, en ce que Théodore, échappée d'un péril, se rejette dans un autre de son propre mouvement[29]. L'histoire le porte; mais la tragédie n'est pas obligée de représenter toute la vie de son héros ou de son héroïne, et doit ne s'attacher qu'à une action propre au théâtre. Dans l'histoire même, j'ai trouvé toujours quelque chose à dire en cette offre volontaire qu'elle fait de sa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d'échapper de la prostitution, et n'avoit aucune assurance qu'on ne l'y condamneroit point de nouveau, et qu'on accepteroit sa vie en échange de sa pudicité qu'on avoit voulu sacrifier. Je l'ai sauvée de ce péril, non-seulement par une révélation de Dieu qu'on se contenteroit de sa mort, mais encore par une raison assez vraisemblable, que Marcelle, qui vient de voir expirer sa fille unique entre ses bras, voudroit obstinément du sang pour sa vengeance; mais avec toutes ces précautions je ne vois pas comment je pourrois justifier ici cette duplicité de péril, après l'avoir condamnée dans l'_Horace_. La seule couleur qui pourroit y servir de prétexte, c'est que la pièce ne seroit pas achevée si on ne savoit ce que devient Théodore après être échappée de l'infamie, et qu'il n'y a point de fin glorieuse ni même raisonnable pour elle que le martyre, qui est historique: du moins l'imagination ne m'en offre point. Si les maîtres de l'art veulent consentir que cette nécessité de faire connoître ce qu'elle devient suffise pour réunir ce nouveau péril à l'autre, et empêcher qu'il n'y aye duplicité d'action, je ne m'opposerai pas à leur jugement; mais aussi je n'en appellerai pas quand ils la voudront condamner.
[20] «Per omnes pæne civitates cadunt theatra, caveæ turpitudinum et publicæ professiones flagitiorum.» (_De consensu evangelistarum_, lib. I, cap. LI.)
[21] VAR. (édit. de 1652 et de 1655): condemnation.
[22] Corneille s'est plus rapproché du récit de Métaphraste que de celui de saint Ambroise; cependant c'est ce dernier qu'il a suivi en plaçant le lieu de sa tragédie à Antioche et non à Alexandrie. On trouvera les deux relations dans l'Appendice de _Théodore_.
[23] Les éditions de 1660 et de 1663, les deux premières où se trouve l'_Examen_, ont _infamé_, au lieu d'_infâme_. Est-ce, comme il paraît probable, le participe du verbe _infamer_, qu'on lit dans le _Dictionnaire de Nicot_, ou une faute commune à ces deux impressions?
[24] Jusqu'ici l'_Examen_ reproduit presque textuellement l'_Épître_ qui précède. Nous y renvoyons pour les notes.--Voyez tome IV, p. 418, note 5.
[25] C'est la cinquième de l'acte V.
[26] VAR. (édit. de 1660): ni jambe ni bras.
[27] Dans l'édition de 1660, c'est-à-dire dans la première où se trouve l'_Examen_, cette phrase n'est pas placée ici, mais à la suite de la deuxième phrase du cinquième alinéa (p. 14), après les mots: «....qu'à une action propre au théâtre.»
[28] Voyez le _Discours de la tragédie_, tome I, p. 65.
[29] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 98 et 99.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _THÉODORE_.
ÉDITION SÉPARÉE.
1646 in-4º.
RECUEILS.
1652 in-12; 1654 in-12; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1681 in-12.
ACTEURS.
VALENS, gouverneur d'Antioche. PLACIDE, fils de Valens et amoureux de Théodore[30]. CLÉOBULE, ami de Placide. DIDYME, amoureux de Théodore. PAULIN, confident de Valens. LYCANTE, capitaine d'une cohorte romaine. MARCELLE, femme de Valens. THÉODORE, princesse d'Antioche. STÉPHANIE, confidente de Marcelle[31].
La scène est à Antioche, dans le palais du gouverneur.
[30] Les mots _et amoureux de Théodore_ manquent dans les éditions de 1646-1664.
[31] A cette liste il faut ajouter AMYNTAS, personnage muet, qui est nommé dans la scène IV de l'acte IV, et qui paraît dans la scène V du même acte.--Les seuls noms que Corneille ait trouvés dans Métaphraste sont ceux de _Théodore_ et de _Dydyme_.
THÉODORE, VIERGE ET MARTYRE.
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
PLACIDE, CLÉOBULE.
PLACIDE.