Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 9

Chapter 93,685 wordsPublic domain

Monarque glorieux! Égypte fortunée! Rencontre avantageuse! agréable journée! Qui résigne à mon prince et lui met entre mains La gloire que s'étoient acquise les Romains. Il semble que le ciel ne les fit misérables Que pour rendre à jamais ses vertus mémorables, Puisque les secourir est le plus digne emploi Où se puisse arrêter la vertu d'un grand roi. Qu'il imite en cela les puissances suprêmes, Dont les rois ici-bas tiennent les diadèmes, Qui voyant les méchants accabler la vertu, Relèvent aussitôt ce qu'ils ont abattu: C'est ce que la nature et le droit vous commandent, Ce que l'affection et la pitié demandent; Et puisque notre bien autorise ces lois, Obligeons nos amis, et nous tous à la fois; Joignons nos intérêts avecque leur fortune: Aussi bien le ciel veut qu'elle nous soit commune. Je vois bien que les Dieux ont ce point arrêté, Et qu'on ne peut forcer cette nécessité. Mais pourquoi la forcer? puisque cette entreprise Nous est utile autant qu'elle les favorise; Que leur donnant moyen de rentrer au combat, Nous assurons le trône et conservons l'État, Ou l'augmentons plutôt, puisqu'après la victoire Ayant part au bonheur, aussi bien qu'à la gloire, Nous verrons que plusieurs de leurs peuples soumis Deviendront nos sujets cessant d'être ennemis? C'est ce qu'il faut attendre et croire de Pompée, Sans que notre espérance en puisse être trompée; Et je crois après tout que c'est se rendre heureux, Que de faire plaisir à des cœurs généreux. Et puis le traitement qu'en reçut votre père Ne veut pas qu'en ceci votre esprit délibère. Où pensez-vous trouver des sentiments plus sains? Il faut courre sans guide en de si beaux desseins; Et puisque de lui seul vous tenez la couronne, Vous voyez clairement ce que le ciel ordonne. En conservant l'État, il le fit comme sien; En demandant l'entrée, il demande son bien. Qu'on équipe soudain, et qu'on aille avec joie Recevoir le présent que le ciel nous envoie. Ce qu'il falloit chercher au bout de l'univers Se vient offrir à nous: que nos ports soient ouverts, Que nos cœurs soient de même, et que ces braves princes Entrent dans nos esprits comme dans nos provinces. Rome vous en conjure, et votre Égypte en pleurs Appréhende pour soi, regardant ses malheurs; Votre peuple pour eux implore votre grâce, Qui le peut garantir d'une telle menace.

ACHILLAS.

Je crois que nos avis tendent à mêmes fins: Mais ils tiennent pourtant de différents chemins. On ne vous chante ici que biens et que victoire, Nos esprits n'ont d'objets que ceux de votre gloire; Mais peignant un discours de si belles couleurs, On ne vous montre pas un serpent sous des fleurs. Je sais qu'il appartient à toute âme royale De relever les grands quand le sort les ravale; Aussi n'appartient-il qu'à des cœurs généreux De courir au secours des hommes malheureux. Mais nous ne devons pas par la loi de nature, Pour secourir autrui, recevoir une injure: Ce seroit excéder le droit et l'équité, De qui par la raison le pouvoir limité Ne nous apprend que trop qu'en des périls extrêmes Le meilleur est toujours de penser à nous-mêmes; Et croire qu'il nous faut résoudre sur ce point, De fermer le royaume ou de n'en avoir point. L'Égypte ne peut pas obéir à deux maîtres, Et ces submissions ne sont qu'appas de traîtres, Qui flattant nos esprits avec leur vain éclat, Veulent, nous surprenant, s'emparer de l'État. Oui, c'est le moindre mal que le sort nous apprête, Puisque le même encor menace notre tête. Croyons qu'en recevant nos pires ennemis, Nous ferions beaucoup plus qu'il ne nous est permis, Que voulant préférer à l'honnête l'utile, Notre ruine aussi lui feroit un asile. Ce royaume puissant, commis à votre foi, Blâmeroit en tombant la faute de son roi, Qui par trop de bonté l'auroit perdu lui-même, Prodigue de son sang et de son diadème. Pardonnez, s'il vous plaît, à mon ressentiment, Qui me fait devant vous parler si librement; Quoique ailleurs le respect dût retenir ma langue, Ici votre intérêt anime ma harangue, Et je ne puis souffrir qu'on mette en compromis Votre vie et l'État pour ces traîtres amis. Oui, nous nous perdons tous, en recevant Pompée; Et notre piété par son crime trompée, Ouvrant notre royaume à ce prince latin, En croyant lui prêter n'en fait que son butin. Délivrons nos sujets de si fortes alarmes; Que Rome cherche ailleurs des pays et des armes; Gardons-nous d'exposer nos terres au hasard, D'avoir pour ennemis et Pompée et César, Et souffrir cependant que leur bouillant courage Décharge dessus nous les effets de leur rage. Et comme bien souvent, voulant sauver de l'eau Celui qu'on voit périr, l'on a même tombeau, Ainsi de ces vaincus les desseins adversaires Nous précipiteroient en de mêmes misères. Créon perdit-il pas fille, vie et maison, Quand il en voulut faire une asile[254] à Jason? Perdit-il pas lui-même et le sceptre et la vie, Au lieu d'effectuer cette louable envie?... Croyons donc que suivant le sort des malheureux, Nous ne pouvons enfin que nous perdre avec eux. Repoussons bravement l'effort de tant de guerres, Et contraignons Pompée à chercher d'autres terres.

THÉODOTE.

Mon prince, il n'est plus temps de rien dissimuler. Oui, s'il le fut jamais, il est temps de parler; Et puisque votre esprit si longtemps en balance, Demeurant suspendu, choque votre prudence, Il faut vous avertir, au nom de tous les Dieux, Que nous devons ici suivre l'arrêt des cieux. Puisqu'ils ont résolu de ruiner Pompée, Notre âme en ce dessein ne peut être trompée: Refuser d'obéir et de les imiter Ne seroit justement que pour les irriter, Et nous envelopper dans les mêmes ruines Qui s'en vont accabler les reliques latines. Non, non, ne soyons pas courageux à demi. Il ne nous suffit pas de chasser l'ennemi, Qui nous pourroit un jour, par de nouvelles guerres, Voler, à force ouverte, et nos biens et nos terres, Dont notre piété lui voudroit faire part. Pour un temps seulement on fuiroit le hasard; Et puis après, César, apprenant ces nouvelles, Nous traiteroit sans doute ainsi que des rebelles. Que ferions-nous alors?... Non, non, ne pensons pas Que Pompée avec nous s'exemptât du trépas; Et puisque de tous points sa mort est arrêtée, Il vaut mieux qu'elle soit un peu précipitée, Que si pour retarder quelque peu cet arrêt, Notre État se perdoit dedans son intérêt. Si César irrité tourne ici ses armées, Qui pourra repousser ses troupes animées? Qui pourra résister à ses braves guerriers, Dont la valeur s'échauffe à force de lauriers?... Ce pays aura-t-il des plaines de Pharsale? Ah! Sire, la partie est par trop inégale; Et notre vain effort, en la voulant tenter, Ne feroit justement que nous précipiter. Aussi bien la justice et bonté de la cause N'empêche pas toujours que le sort n'en dispose: Il est maître de tout, et souvent l'innocent Tombe dessous le joug d'un ennemi puissant; Et souvent la vertu, ne passant que pour crime, D'un injuste supplice en fait un légitime, Lorsque de son État les destins envieux L'emportent aux mortels pour la porter aux Dieux. Apaisons donc César par un sang si funeste, Qui nous est un venin, un aspic, une peste; Et puisque contre nous il fit cet attentat, Qu'il rassure en mourant la couronne et l'État. Que l'équité le veuille, ou bien que l'injustice, Perdant notre ennemi, nous rende un bon office, Il n'importe: pourvu qu'en perdant l'ennemi, Le pays soit en paix et le sceptre affermi. Faisons donc que le droit le cède à la puissance: Pour bien régner, qu'il souffre un peu de violence. Qu'en perdant l'ennemi, ce précieux moment Redonne à notre État un plus sûr fondement. Peut-être que César lui laisseroit la vie; Mais il sera content qu'elle lui soit ravie. En se voyant vengé par la faute d'autrui, Il rendra la faveur qu'on lui fait aujourd'hui, Et les Dieux et César autorisent ce crime, Qu'encor notre intérêt fait assez légitime, Puisqu'il vit pour nous perdre, et puisqu'un homme mort Ne peut plus empirer ou troubler notre sort.

PTOLOMÉE.

Qu'il meure, et que sa mort affranchisse son âme: C'est par où le vaincu doit éviter le blâme.

NOTES:

[250] Voyez ci-dessus, p. 14.--Dans _Médée_, nous avons indiqué les sources latines au bas des pages; mais là Corneille imitait une tragédie et la suivait d'assez près; ici il choisit dans un poëme épique certains passages brillants pour orner sa tragédie, sans s'astreindre, bien entendu, à une marche analogue à celle de son modèle. Nous avons donc cru devoir placer les vers de Lucain en _appendice_, comme nous avons fait pour ceux de Guillem de Castro à la suite du _Cid_. Ce qui nous y a encore plus déterminé, c'est que, pour la _Médée_, les rapprochements avec le latin sont un simple travail d'éditeur qui peut sans inconvénient être confondu avec les notes, tandis que, pour _le Cid_ et pour _Pompée_, Corneille ayant pris la peine d'indiquer lui-même les vers qu'il a imités, mieux valait, ce nous semble, ne pas mêler son œuvre avec la nôtre.--Il n'a donné ces rapprochements que dans les éditions de 1648, 1652 et 1655. Nous n'avons rien changé à son texte, qui ne diffère des meilleures éditions que par quatre ou cinq variantes de peu d'importance; nous nous sommes contenté d'y corriger un petit nombre de fautes typographiques. Nous avons aussi coupé, comme il l'a fait lui-même, en plusieurs fragments des citations qui, dans Lucain, se suivent et sont jointes; ainsi celles qui se rapportent aux vers 80, 82, 84:

_.... Fatis accede, Deisque, Et cole felices, miseros fuge._

[251] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 5.

[252] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 441-445.

[253] Par une disposition des plus bizarres, on lit ici avant le nom de Photin: «Scène sixième;» plus loin, avant le nom d'Achillas: «Scène septième;» avant le nom de Théodote: «Scène huitième;» et enfin avant le nom. de Ptolomée: «Scène neuvième. Ptolomée, Parthénie, Achillas, Photin, Théodote.» Mais comme ces discours séparés ne constituent pas des monologues et qu'ils sont, de toute nécessité, prononcés en présence du conseil assemblé; que, d'un autre côté, on lit immédiatement après les deux derniers vers dits par Ptolomée: «Parthénie entrant sur ces paroles,» ce qui prouve que c'est alors seulement qu'un nouveau personnage occupe le théâtre, il nous a para indispensable de continuer jusqu'en cet endroit la scène cinquième, qui n'a sans doute été divisée par l'imprimeur qu'à cause de son étendue.

[254] _Une asile_ est la leçon de l'édition originale.

LE MENTEUR

COMÉDIE

1642

NOTICE.

Dans l'_Épître_ qui précède cette comédie, Corneille fait bien nettement profession d'imiter les Espagnols, et déclare que l'emprunt qu'il avoue ne sera pas le dernier. Cependant il faudrait se garder de voir en lui un connaisseur curieux de la littérature à laquelle il demande si fréquemment des inspirations. Il s'empare de ce qui est à sa convenance, et ne sait même pas toujours précisément à qui il a affaire. En 1642, il a lu la comédie intitulée _la Verdad sospechosa_[255], pensant qu'elle était de Lope, et il l'a imitée à sa façon, sans se préoccuper de son origine. En 1660, lorsqu'il écrit ses examens et qu'il quitte ainsi un instant le rôle de poëte pour celui de critique, il nous dit bien qu'il lui est tombé entre les mains «un volume de don Juan d'Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui;» mais il ne se passionne nullement pour découvrir la solution de ce problème. «Si c'est son bien, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse,» dit-il; puis il passe outre, et, après avoir marqué la source où il a puisé, il déclare dans l'avis _Au lecteur_ que, bien qu'il ait indiqué pour _le Cid_ les vers espagnols, et pour _Pompée_ les vers latins qu'il a principalement imités, il n'en a pas fait de même ici, à cause du peu de rapport entre l'espagnol et le français. Quant à nous, nous avons pensé que cette imitation, pour être plus libre, n'en serait pas moins curieuse à examiner, et, enhardi par la bienveillance que M. Viguier nous avait déjà témoignée en plus d'une occasion, nous avons réclamé de lui sur ce point une étude qu'on trouvera, sous forme d'appendice, à la suite de la pièce. Nous n'avons donc pas à insister, ni ici ni dans les notes, sur la manière dont Corneille imite son modèle; nous nous contenterons de donner un seul exemple des procédés qu'il emploie pour accommoder aux usages, aux mœurs, et au langage de son temps le sujet qu'il a emprunté à l'Espagne.

Lorsque Dorante nous dit:

On s'introduit bien mieux à titre de vaillant[256],

c'est un souvenir d'Alarcon; Corneille nous l'apprend lui-même dans son avis _Au lecteur_[257]: «Tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu.» Mais ce changement donne à l'imitation un tour original, et en fait ainsi la peinture fidèle de ce que Corneille voyait et entendait chaque jour. Le chevalier de Charny, un des personnages qui figurent dans la galerie des _Divers portraits de_ Mlle de Montpensier[258], nous avoue en ces termes qu'il lui paraît indispensable d'avoir pris part à quelque expédition lointaine avant d'oser se présenter devant les dames: «Il me semble que devant que de me hasarder à la galanterie, je dois m'être fort hasardé à la guerre, et qu'il faut avoir fait plusieurs campagnes à l'armée, premier que de faire un quartier d'hiver à la cour.» Ici nous sommes en présence d'un loyal gentilhomme, tout disposé à passer par les épreuves nécessaires, et à mériter par sa vaillance une attention dont il sera vraiment digne; mais le Dorante de Corneille n'est pas le premier qui s'en soit tiré à meilleur marché. Voici ce que nous lisons dans le _Pasquil de la Court pour apprendre à discourir et à s'habiller à la mode_, écrit qui date de 1622:

Avoir son galant, Qui contrefasse le vaillant, Encor que jamais son épée N'ait été dans le sang trempée, Et qu'il n'ait jamais vu Saint-Jean, La Rochelle, ni Montauban; S'il en discourt, sont ses oreilles Qui lui ont appris les merveilles: Voilà, pour le vous faire court, La vraie mode de la Court.

Les récits ne suffisent pas, il faut encore parsemer son discours de termes militaires, d'expressions techniques. Jodelle nous signale déjà ce procédé dans son _Eugène_[259].

Premièrement estonné m'ont Avec leurs mots, comme _estocades_, _Capo de Dious, estaphilades_, Ou autres bravades de guerre.

Dorante n'a garde d'oublier cette partie de son rôle:

Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, A mentir à propos, jurer de bonne grâce, Étaler force mots qu'elles n'entendent pas, Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas, Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares, Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, Vedette, contrescarpe, et travaux avancés[260].

La recette paraissait si bonne à la Fontaine que, dans un passage où il semble se rappeler le discours de Dorante, il nous montre Mars ne dédaignant pas d'employer ce moyen auprès de Vénus[261].

Peut-être conta-t-il ses siéges, ses combats, Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles, Que les femmes n'entendent pas, Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles.

Enfin les choses en étaient venues à ce point que ces termes avaient passé des récits guerriers aux déclarations d'amour, dont elles formaient le langage technique: «Il y en a plusieurs, dit le Commandeur introduit par Caillières dans son livre des _Mots à la mode_, qui, voulant exprimer leur attachement pour une dame ou quelques autres desseins particuliers, ne parlent que d'_attaquer la place_ dans les formes, de _faire les approches_, de _ruiner les défenses_, de _prendre par capitulation_, ou d'_emporter d'assaut_[262].» On doit même croire que ces termes formaient dans certains cas pour les amants une sorte de chiffre complet et suivi, car, dans la scène du _Menteur_ citée plus haut, Dorante dit à Cliton:

Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence, Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence[263];

et dans une des scènes suivantes Cliton, se rappelant ces paroles, s'exprime ainsi à son tour:

....Je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence, Et vous fais sous ces mots être d'intelligence[264].

C'est là peut-être quelque allusion à une mode passagère, que Corneille aura tenu, comme c'est son habitude dans ses comédies[265], à indiquer au passage[266]. Dans cette même comédie il nous donne une autre preuve de son empressement en ce genre, car il nous y parle de la poudre de sympathie[267] dans un temps où aucun médecin n'avait encore, en France, écrit sur ce remède.

Tous les historiens du théâtre s'accordent à placer la première représentation du _Menteur_ en 1642. Corneille nous renseigne beaucoup mieux sur cette pièce que sur les précédentes:

On la joue au Marais, sous le nom du _Menteur_,

nous dit-il dans un morceau qui termine la première édition de _la Suite_[268], et qu'il a retranché des autres. Dans une scène qui au contraire a toujours été maintenue, il fait un charmant compte rendu du _Menteur_; il constate que

La pièce a réussi, quoique foible de style[269];

nous donne de l'acteur qui jouait Dorante, le portrait qu'on va voir, et, chose encore plus importante pour nous, jusqu'au nom même de celui qui représentait Cliton:

On y voit un Dorante avec votre visage: On le prendroit pour vous; il a votre air, votre âge, Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint, Et paroît, comme vous, adroit au dernier point. Comme à l'événement j'ai part à la peinture: Après votre portrait on produit ma figure. Le héros de la farce, un certain Jodelet, Fait marcher après vous votre digne valet; Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole, Et nous avons tous deux appris en même école[270].

Déjà, dans une scène précédente de _la Suite du Menteur_[271], il avait été question de la voix et du nez du Jodelet:

CLITON.

Ce front?

LYSE.

Est un peu creux.

CLITON.

Cette tête?

LYSE.

Un peu folle.

CLITON.

Ce ton de voix enfin avec cette parole?

LYSE.

Ah! c'est là que mes sens demeurent étonnés: Le ton de voix est rare, aussi bien que le nez.

Ces plaisanteries revenaient du reste presque inévitablement dans toutes les pièces où jouait cet acteur[272].

Jodelet, dont le véritable nom était Julien Geoffrin, entra au Marais en 1610, passa au mois de décembre 1634 à l'hôtel de Bourgogne[273], et revint au Marais à une époque indéterminée jusqu'ici, mais antérieure assurément à 1642, puisque, d'après le propre témoignage de Corneille, Jodelet jouait alors à ce théâtre Cliton dans _le Menteur_[274].

Il est regrettable que Corneille ne nous ait pas nommé le comédien qui remplissait le rôle de Dorante. Il est vrai qu'à en croire l'auteur de la _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière_, publiée en 1740, et que nous avons déjà eu occasion de citer[275], c'est Bellerose qui «a joué le rôle du Menteur d'original. Le cardinal de Richelieu lui avoit fait présent d'un habit magnifique pour le jouer, ce qui piqua si fort l'acteur qui jouoit le rôle d'Alcippe, qui étoit fort inférieur au rôle du Menteur, qu'il fit valoir Alcippe autant et plus qu'il ne pouvoit valoir[276].» Mais ce récit paraît difficile à concilier avec le vers où Corneille nous dit que sa pièce a été jouée au Marais. En effet, à l'époque où _le Menteur_ fut représenté pour la première fois, Pierre le Messier, dit Bellerose, était encore chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne. Chapuzeau nous apprend que ce fut en 1643 que Floridor entra dans la troupe royale et y remplit les fonctions d'orateur, dont jusqu'alors Bellerose s'était chargé[277]. Ce fut sans doute alors que Floridor lui succéda: «Floridor, dit Tallemant, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose, avec ses habits, moyennant vingt mille livres; cela ne s'étoit jamais vu. La pension que le Roi donne aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne, le chef tenant part et demie, est ce qui faisoit donner cet argent[278].»

On s'est demandé quel était l'acteur qui remplissait le rôle d'Alcippe, et l'on a cru que c'était Beauchâteau; mais cette conjecture est évidemment fausse, puisque Beauchâteau, comme Bellerose, appartenait à l'hôtel de Bourgogne[279].

M. Édouard Fournier a dit dans son _Corneille à la butte Saint-Roch_[280]:

Quand l'ouvrage applaudi courait par le royaume, On le donnait à Rouen dans quelque jeu de paume: Molière ainsi lui-même y joua le Menteur;

mais le spirituel critique serait, je crois, bien embarrassé de prouver ce qu'avance ici le poëte[281].

Ce qui est plus certain, c'est que l'élève de Molière, Baron, jouait encore en mars 1724[282] le rôle de Dorante dans _le Menteur_, et qu'à cause de son âge avancé il faisait sourire en disant dans la première scène[283]:

Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier[284]?

Nous ne terminerons point ces remarques sur la manière dont _le Menteur_ était représenté sans relever ce vers:

Votre feu père même est joué sous le masque[285].

On y voit la persistance jusqu'à cette époque d'un usage qui devait bientôt tomber en désuétude.

Tallemant des Réaux raconte une curieuse historiette qui montre à quel point le récit de la fête que Dorante prétend avoir donnée avait séduit l'imagination des femmes. Latour Roquelaure, «vrai parent de Roquelaure pour l'insolence,» était très-enclin à faire grand bruit de ses bonnes fortunes et même à en supposer d'imaginaires. «On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe, de faire la fête du _Menteur_, et que celles qui s'y trouveroient seroient obligées de le recevoir chez elles; car les dames lui avoient fermé la porte[286].» Tallemant ajoute en marge à l'occasion des mots, _la fête du Menteur_; «cette fête décrite dans la comédie.» Il faut avouer que, malgré la note, ce passage reste encore un peu obscur. Le savant éditeur de Tallemant, M. Paulin Paris, l'explique ainsi: «Cela veut dire, ce me semble, qu'on lui proposa, pour réparer ses anciens mensonges, de lire publiquement le récit de la fameuse fête que le Menteur prétend avoir donnée. Ainsi aurait-il eu l'air d'avouer que ses vanteries précédentes n'étaient que rêveries, et les dames, satisfaites de la réparation, auraient cessé de lui fermer leur porte.» Nous ne pensons pas qu'une simple pénitence de ce genre eût suffi à calmer l'indignation des dames. Elles avaient sans doute exigé une fête semblable à celle du _Menteur_; bien que moins splendide peut-être, parce que le titre même donné à cette collation aurait été de la part du coupable un aveu tacite de ses torts, en même temps que la magnificence du divertissement en eût été une expiation éclatante.