Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 8

Chapter 83,038 wordsPublic domain

Reine, ces vains projets sont le seul avantage Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage: Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins; Et s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins. Les Dieux empêcheront l'effet de ces augures, 1765 Et mes félicités n'en seront pas moins pures, Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs, Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs, Et que votre bonté, sensible à ma prière, Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère. 1770 On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir; Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre. Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu, 1775 Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu. Oh! honte pour César, qu'avec tant de puissance, Tant de soins de vous rendre entière obéissance[248], Il n'ait pu toutefois, en ces événements, Obéir au premier de vos commandements! 1780 Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes Malgré tous nos efforts savent punir les crimes; Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux, Puisque par cette mort l'Égypte est toute à vous.

CLÉOPATRE.

Je sais que j'en reçois un nouveau diadème, 1785 Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même; Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité Que l'aigreur soit mêlée à la félicité, Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes, Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes, Et si voyant sa mort due à sa trahison, Je donne à la nature ainsi qu'à la raison. Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche, Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche; J'en ressens dans mon âme un murmure secret, 1795 Et ne puis remonter au trône sans regret[249].

ACHORÉE.

Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine, Par des cris redoublés demande à voir sa reine, Et tout impatient déjà se plaint aux cieux Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux. 1800

CÉSAR.

Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire: Princesse, allons par là commencer votre empire. Fasse le juste ciel, propice à mes desirs, Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs, Et puissent ne laisser dedans votre pensée 1805 Que l'image des traits dont mon âme est blessée! Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour, Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée Couronne Cléopatre et m'apaise Pompée, 1810 Élève à l'une un trône, à l'autre des autels, Et jure à tous les deux des respects immortels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[211] «Garnier, du temps de Henri III, fit paraître Cornélie, tenant en main l'urne de Pompée. Elle dit (acte III, scène III):

O douce et chère cendre! ô cendre déplorable! Qu'avecque vous ne suis-je, ô femme misérable!

C'est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dans Garnier, et admirablement dans Corneille. L'expression fait la poésie.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 5.

[212] _Var._ De n'éteindre jamais, ni laisser affoiblir L'ardeur de le venger dont je veux m'ennoblir. (1644-56)

[213] _Var._ Madame, je portai mes pas et mes sanglots. (1644-56)

[214] Dans la _Pharsale_ (livre VIII, vers 715 et 716), Cordus est un questeur de Pompée, qui avait accompagné son général dans sa fuite.

[215] Les éditions de 1644 portent, par erreur évidemment: «dont la tête coupée.»

[216] _Var._ [Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre[216-a],] Dans ces murs que tu vois bâtis par Alexandre. (1644-56)

[216-a] Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre. (1644 in-12 et 48-56)

[217] _Var._ Ces restes d'un héros par le feu consommé. (1644-56)

[218] _Var._ Tout un grand peuple armé fuyoit devers le port. (1644-56)

[219] _Var._ Montroit de sa justice un exemple assez beau. (1644-68)

[220] _Var._ Et lui dis que je cours achever sa vengeance. (1644-56)

[221] «Les curieux ne seront pas fâchés de savoir que Garnier avait donné les mêmes sentiments à Cornélie. Philippe lui dit (acte III, scène III):

César plora sa mort.

Corélie répond:

Il plora mort celui Qu'il n'eût voulu souffrir être vif comme lui.»

(_Voltaire._)

[222] _Var._ Quand on s'y voit forcé par son propre danger. (1644-63)--Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 5, et la note 1 de la p. 87.

[223] _Var._ Et que cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire. (1644 et 60-63)

[224] _Var._ Le ciel règle souvent les effets par les causes. (1644 in-4º) _Var._ Le ciel règle souvent les effets pour les causes. (1644 in-12)

[225] _Var._ A quels souhaits le ciel aura mieux répondu. (1644-56)

[226] _Var._ Ah! ce n'est pas ses soins que je veux qu'on me die. (1644-63)

[227] Voyez ci-dessus, vers 1146 et suivants.

[228] _Var._ Ce qui dans ses vaisseaux restoit des gens de guerre. (1644)

[229] _Var._ Du moins César l'eût fait, s'il l'avoit consenti. (1644-56)

[230] _Var._ Ni vos vœux ni nos soins n'ont pu le secourir: Malgré César et vous il a voulu périr. (1644-56)

[231] _Var._ Dont éclatent les morts des plus dignes monarques. (1644-56)

[232] _Var._ Et sa perte aux Romains a bien coûté du sang. (1644-56)

[233] _Var._ Pour réserver sa tête aux hontes d'un supplice. (1644-56)

[234] _Var._ Et son cœur indigné, que cette erreur abuse. (1644-56)

[235] _Var._ D'un tel nombre à la foule accablent ce vaisseau. (1644-56)

[236] L'auteur du livre _de la Guerre d'Alexandrie_ (chapitre XXXI) raconte que Ptolémée s'enfuit du camp, et qu'il périt de la manière que dit ici Corneille.

[237] _Var._ Il vous proclame reine; et quoique ses Romains Au sang que vous pleurez n'aient point trempé leurs mains, Il montre toutefois un déplaisir extrême. (1644-56)

[238] _Var._ Qui pourra mieux que moi vous dire la douleur. (1644-56)

[239] _Var._ Je n'y puis plus rien voir qu'un funeste rivage. (1644-56)

[240] _Var._ Qu'aux changements du Roi pousse un peuple inconstant. (1652-56)

[241] _Var._ Et de tous les objets celui qui plus m'afflige, J'y vois toujours en toi l'ennemi qui m'oblige. (1644-56)

[242] _Var._ Et ne recevra point d'honneurs illégitimes: Pour ces pieux devoirs je ne veux que demain. (1644-56)

[243] Juba, roi de Numidie.

[244] _Var._ Secondés des efforts d'un roi plus généreux. (1644-56)

[245] _Var._ Et que ce triste objet porte à leur souvenir. (1644-56)

[246] _Var._ L'une de la vertu, l'autre de mon devoir. (1644 in-12 et 48-56)

[247] _Var._ Et comme ta vertu, qu'en vain on veut trahir. (1644-56)

[248] _Var._ Tant de soins pour vous rendre entière obéissance. (1644-64)

[249] _Var._ Et n'ose remonter au trône sans regret. (1644-56)

APPENDICE.

I

PASSAGES DE LA _PHARSALE_

DE LUCAIN

IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[250].

Vers 52, 53. Metiri sua regna decet, viresque fateri. (Livre VIII, vers 527.)

55-58. Nec soceri tantum arma fugit, fugit ora senatus, Cujus thessalicas saturat pars magna volucres. (VIII, 506, 507.)

61-64. Et metuit gentes quas uno in sanguine mistas Deseruit, regesque timet quorum omnia mersit. (VIII, 508, 509.)

70. Tu, Ptolemæe, potes Magni fulcire ruinam, Sub qua Roma cadit? (VIII, 528, 529.)

73, 74. Jus et fas multos faciunt, Ptolemæe, nocentes. (VIII, 484.)

75, 76. Dat pœnas laudata fides, quum sustinet, inquit, Quos fortuna premit. (VIII, 485, 486.)

80. .... Fatis accede, Deisque. (VIII, 486.)

82. Et cole felices. (VIII, 487.)

84. .... Miseros fuge. (VIII, 487.)

87, 88. Postquam nulla manet rerum fiducia, quærit Cum qua gente cadat. (VIII, 504, 505.)

93. .... Votis tua fovimus arma. (VIII, 519.)

97-100. Hoc ferrum, quod fata jubent proferre, paravi Non tibi, sed victo. Feriam tua viscera, Magne; Malueram soceri. (VIII, 520-523.)

105, 106. Sceptrorum vis tota perit, quum pendere justa Incipit. (VIII, 489, 490.)

109. .... Semper metuet quem sæva pudebunt. (VIII, 495.)

124. Quicquid non fuerit Magni, dum bella geruntur, Nec victoris erit. (VIII, 502, 503.)

461-463. Quippe fides si pura foret.... Venturum tota pharium cum classe tyrannum. (VIII, 572-574.)

469, 470. .... Longeque a littore casus Exspectate meos, et in hac cervice tyranni Explorate fidem. (VIII, 580-582.)

479, 480. Romanus pharia miles de puppe salutat Septimius. (VIII, 596, 597.)

514-516. Involvit vultus, atque indignatus apertum Fortunæ præbere caput, tunc lumina pressit. (VIII, 614, 615.)

519, 520. .... Nullo gemitu consensit ad ictum. (VIII, 619.)

526-528. Seque probat moriens. (VIII, 621.)

529-531. Septimius.... .... retegit..., scisso velamine, vultus, ................... Collaque in oblique ponit languentia rostro, Tunc nervos venasque secat.... ................. Vindicat hoc pharius dextra gestare satelles. (VIII, 668-675.)

534-536. Littora Pompeium feriunt, truncusque vadosis Huc illuc jactatur aquis. (VIII, 698, 699.)

541, 542. .... Interque suorum Lapsa manus, rapitur, trepida fugiente carina. (VIII, 661, 662.)

763, 764. .... Atque os in murmura pulsant Singultus animæ. (VIII, 682, 683.)

766-768. Iratamque Deis faciem. (VIII, 665.)

769, 770. Non primo Cæsar damnarit munera vultu: .... Vultus, dum crederet, hæsit. (IX, 1035, 1036.)

783-786. .... Lacrymas non sponte cadentes Effudit. (IX, 1038, 1039.)

787. Aufer ab aspectu nostro funesta, satelles, Regis dona tui. (IX, 1064, 1065.)

829. Ergo in thessalicis pellæo fecimus arvis Jus gladio? (IX, 1073, 1074.)

833, 834. Non tuleram Magnum, mecum Romana regentem: Te, Ptolemæe, feram? (IX, 1075, 1076.)

841, 842. .... Nec fallere vos me Credite victorem: nobis quoque tale paratum Littoris hospitium. (IX, 1081-1083.)

845, 846. .... Ne sic mea colla gerantur Thessaliæ fortuna facit. (IX, 1083, 1084.)

914-916. .... Unica belli Præmia civilis, victis donare salutem, Perdidimus. (IX, 1066-1068.)

939-941. .... Justo date tura sepulcro, Et placate caput. (IX, 1091, 1092.)

999, 1000. Turpe mori post te solo non posse dolore. (IX, 108.)

1014. Bis nocui mundo. (VIII, 90.)

1015, 1016. .... Cunctosque fugavi A causa meliore Deos. (VIII, 93, 94.)

1017, 1018. O utinam in thalamos invisi Cæsaris issem Infelix conjux, et nulli læta marito! (VIII, 88, 89.)

1050-1056. Ut te complexus, positis civilibus armis, Affectus abs te veteres, vitamque rogarem, Magne, tuam, dignaque satis mercede laborum Contentus par esse tibi. Tunc pace fideli Fecissem ut victus posses ignoscere Divis; Fecisses ut Roma mihi. (IX, 1099-1104.)

1058. Læta dies rapta est populis. (IX, 1097.)

1104-1108. .... Placemus cæde secunda Hesperias gentes; jugulus mihi Cæsaris haustus Hoc præstare potest, Pompeii cæde nocentes Ut populus Romanus amet. (X, 386-389.)

1110. Quid, miserande, times quem tu facis ipse timendum? (IV, 185.)

1116. Quem metuis par hujus erat. (V, 382.)

1151, 1152. Plenum epulis, madidumque mero, Venerique paratum Invenies. (X, 396, 397.)

1153-1156. Sed fremitu vulgi, fasces et signa querentis Inferri romana suis, discordia sensit Pectora. (X, 11-13.)

1417-1419. In scelus it pharium romani pœna tyranni, Exemplumque perit. (X, 343.)

1501, 1502. Una nota est Magno capitis jactura revulsi. (VIII, 711.)

Corneille n'a extrait de Lucain, pour les rapprocher de ses imitations, que les passages qu'il a ou le plus fidèlement traduits, ou du moins imités sciemment et à dessein. Si l'on voulait y joindre, pour les parties de la pièce dont le sujet se rencontre avec celui de la _Pharsale_, tous les souvenirs qui lui étaient restés de l'étude de ce poëme, les ressemblances lointaines, les idées, les tours, les mots dont il s'était inspiré et qui ont passé dans ses vers, d'une manière moins apparente, et le plus souvent, je pense, sans même qu'il y songeât, on allongerait beaucoup la liste des rapprochements. Nous nous bornerons à un petit nombre d'exemples, que nous prendrons çà et là; quelques-uns peut-être ont été omis involontairement par Corneille dans les citations qu'il a placées au bas des pages; mais la plupart nous paraissent être d'autre nature: ou bien ce sont des passages mis en œuvre si librement qu'ils n'appartiennent pour ainsi dire plus au modèle, ou bien il s'en était tellement pénétré qu'il n'avait plus conscience de l'imitation ou de la réminiscence.

Dans le récit d'Achorée, les vers 482-484 reproduisent, sans les copier, ces quatre vers de Lucain, changés en discours direct:

.... Celsæ de puppe carinæ In parvam jubet ire ratem, littusque malignum Incusat, bimaremque vadis frangentibus æstum, Qui vetet externas terris advertere classes.

(Livre VIII, vers 564-567.)

Les vers 1011-1016 du premier discours de Cornélie à César sont un frappant souvenir de ce passage:

Fortuna est mutata toris; semperque potentes Detrahere in cladem fato damnata maritos Innupsit tepido pellex Cornelia busto.

(III, 21-23.)

Le vers 575 est la traduction de cet autre endroit:

.... Rectorque senatus, Sed regnantis, erat.

(IX, 194, 195.)

Les trois triomphes mentionnés immédiatement après, au vers 578, reviennent plusieurs fois dans le poëme latin: voyez livre VI, vers 817, 818; livre VII, vers 685; livre VIII, vers 553, 554, et vers 814, 815. «Les monstres de l'Égypte» (vers 582) sont les _regia monstra_ du livre VIII, vers 613.

Mais nulle part on ne voit mieux que dans la délibération qui ouvre la tragédie et principalement, je crois, dans le premier discours de Ptolomée et dans celui de Photin, à quel point Corneille était plein de la _Pharsale_ et comment il s'en inspirait. D'abord aux fragments qu'il a cités lui-même du discours de Photin (_Pothinus_) dans Lucain (livre VIII, vers 484-535), il faudrait joindre plusieurs autres extraits de ce morceau, si, outre les endroits fidèlement reproduits dans le _Pompée_, on voulait donner aussi tous ceux qui ont quelque analogie de pensée ou de forme avec les vers français, ou que notre poëte a rendus, ou fait sentir, par quelque équivalent. Ainsi:

Pompeii nunc castra placent quæ deserit orbis?

(Vers 532.)

Thessaliæque reus, nulla tellure receptus, Sollicitat nostrum, quem nondum perdidit, orbem.

(Vers 510, 511.)

Justior in Magnum nobis, Ptolemæe, querelæ Causa data est.

(Vers 512, 513.)

.... Exeat aula Qui volet esse pius; virtus et summa potestas Non coeunt.

(Vers 493-495.)

Libertas scelerum est quæ regna invisa tuetur, Sublatusque modus gladiis.

(Vers 491, 492.)

.... Facere omnia sæve Non impune licet, nisi quum facis.

(Vers 491, 493) etc.

Dans ce même discours de Pothinus se trouve aussi ce que dit Ptolomée pour clore la délibération:

«Et cédons au torrent qui roule toutes choses.»

(Vers 190.)

Rapimur quo cuncta feruntur.

(Vers 522.)

Aux emprunts faits à cette tirade oratoire, où il était si naturel de puiser pour cette scène du conseil, nous pouvons ajouter des traits pris çà et là dans les diverses parties de la _Pharsale_, et sinon toujours imités de Lucain, au moins suggérés par lui. Rapprochez, par exemple, des vers 3 et 4 cette apostrophe latine:

Thessalicæ tantum, Superi, permittitis oræ?

(VII, 302.)

Pour les vers 5 et suivants, voyez ce qui est dit plus haut, p. 27, note 3. «Le droit de l'épée» (vers 13) est la traduction de _ferri jus_ (livre V, vers 387). L'idée du vers 14 est contenue dans ce passage:

Hæc fato quæ teste probet quis justius arma Sumpserit, hæc acies victum factura nocentem est.

(VII, 259, 260.)

Aussitôt après Corneille s'est souvenu de cet autre endroit:

.... Lassata triumphis Descivit fortuna tuis.

(II, 727, 728.)

Nous ne pousserons pas plus loin ces rapprochements. Ceux qui précèdent suffisent pour montrer, et c'est là tout ce que nous voulions faire, qu'outre les imitations directes et frappantes que notre poëte a lui-même signalées, il y a dans diverses parties de sa tragédie bon nombre de souvenirs qui font voir combien était vif le goût qu'il avait pour Lucain, combien il avait pratiqué ce poëte, et de quelle manière il savait s'approprier ses beautés et ses défauts.

II

EXTRAITS DE _LA MORT DE POMPÉE_

DE CHAULMER[251].

ARGUMENT.

Après la guerre de Pharsale, Pompée se retire vers Ptolomée, roi d'Égypte, en dessein d'obtenir de lui quelques nouvelles troupes, avec lesquelles il pût rallier le débris de sa fortune; mais son dessein ne réussit pas comme il l'avoit projeté. Le Roi assemble son conseil sur ce sujet, où trois des plus signalés parlent: l'un en faveur de Pompée, les deux autres contre lui; l'un à ce qu'il fût chassé, l'autre à ce qu'il fût mis à mort: à quoi le Roi conclut, et ce qui est exécuté; ensuite de quoi sa femme, son fils et ceux qui suivoient son parti se retirèrent avec exécration contre le tyran et toute l'Égypte. Ce sujet est amplement traité par Plutarque, en la _Vie de Pompée_, et par Florus, historien romain; par Suétone, et encore plus au long dans les œuvres de Lucain, poëte romain. Les circonstances sont de l'invention de l'auteur, dont il a enrichi un si noble sujet pour ne le mettre point au jour sans les ornements dus à son mérite.

ANALYSE

PAR LES FRÈRES PARFAIT[252].

Nous n'entrerons dans le détail de cette pièce que pour faire voir «les circonstances de l'invention de l'auteur....»

Après la perte de la bataille de Pharsale, Pompée se réfugie en Égypte, accompagné de Cornélie, de Sexte et de deux sénateurs. Il est reçu avec distinction par Parthénie, veuve du dernier roi, et par Cléopatre, sa fille, qui devient aussitôt amoureuse du fils de Pompée....

CLÉOPATRE.

.... Lis sur ce visage, et ma mort, et sa cause.

CHARMION.

Qui vit jamais la mort peinte en telle couleur?

CLÉOPATRE.

Comme dedans la glace, on meurt dans la chaleur.

CHARMION.

Le moyen d'amortir le feu qui vous dévore?

CLÉOPATRE.

Allume-le plutôt, c'est un feu que j'adore.

CHARMION.

Je l'entends à peu près.

Elle promet de s'employer. Sexte est tenté de faire une infidélité à Léonie, sa première maîtresse; cette dernière, qui s'est travestie en cavalier, conduite par sa jalousie, vient trouver son amant et lui fait mettre l'épée à la main. Cléopatre interrompt un si brusque entretien; mais ne pouvant rien gagner sur le cœur de Sexte, qui se pique de constance, elle ne s'oppose plus à la perte de Pompée, et ordonne à Théodote d'y concourir. Pendant ce temps-là, Pompée, agité par un songe affreux, vient le raconter à sa femme. Elle achève de l'effrayer par le récit du sien. Au quatrième acte, le conseil d'Égypte s'assemble pour délibérer de son sort. Ptolomée s'y rend à la cinquième scène; c'est le meilleur endroit de la pièce. M. Corneille a commencé celle qu'il a donnée depuis sous le même nom, par une pareille situation. Ici Photin joue le personnage généreux et conseille de recevoir Pompée. Achillas représente le danger où l'on s'expose en lui accordant une retraite, et Théodote soutient que le plus sûr moyen d'éviter l'indignation de César est de lui porter la tête de son ennemi. Ptolomée s'arrête à ce dernier avis.... On exécute au cinquième acte ce qui vient d'être résolu. Cornélie partage avec les spectateurs le déplaisir de voir trancher la tête de Pompée, et la tragédie finit par les regrets de cette veuve et ceux de son fils....

ACTE IV.

SCÈNE V.

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, THÉODOTE.

PTOLOMÉE.

Ministres d'un État, que vos sages génies Ont toujours garanti de pertes infinies, C'est maintenant, amis, qu'il est temps de parler; C'est en cet accident qu'il vous faut signaler, Et par l'autorité que votre roi vous donne, Dire ce qui peut faire au bien de sa couronne. Parlez donc hardiment, et puis ma volonté Fera de vos avis un dessein arrêté.

PHOTIN[253].