Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 7

Chapter 73,514 wordsPublic domain

Je n'ai rien à vous dire: allez, Seigneur, allez Venger sur ces méchants tant de droits violés. On m'en veut plus qu'à vous: c'est ma mort qu'ils respirent, C'est contre mon pouvoir que les traîtres conspirent; Leur rage, pour l'abattre, attaque mon soutien, Et par votre trépas cherche un passage au mien. Mais parmi ces transports d'une juste colère, Je ne puis oublier que leur chef est mon frère. Le saurez-vous, Seigneur? et pourrai-je obtenir 1435 Que ce cœur irrité daigne s'en souvenir?

CÉSAR.

Oui, je me souviendrai que ce cœur magnanime Au bonheur de son sang veut pardonner son crime. Adieu, ne craignez rien: Achillas et Photin Ne sont pas gens à vaincre un si puissant destin. 1440 Pour les mettre en déroute, eux et tous leurs complices, Je n'ai qu'à déployer l'appareil des supplices, Et pour soldats choisis, envoyer des bourreaux Qui portent hautement mes haches pour drapeaux.

(César rentre avec les Romains.)

CLÉOPATRE.

Ne quittez pas César: allez, cher Achorée, 1445 Repousser avec lui ma mort qu'on a jurée; Et quand il punira nos lâches ennemis, Faites-le souvenir de ce qu'il m'a promis. Ayez l'œil sur le Roi dans la chaleur des armes, Et conservez son sang pour épargner mes larmes. 1450

ACHORÉE.

Madame, assurez-vous qu'il ne peut y périr Si mon zèle et mes soins peuvent le secourir[210].

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[179] _Var._ Il est mort, et mourant, Sire, il vous doit apprendre. (1644-63)

[180] _Var._ Jugez César vous-même à ce courroux si lent. (1644-56)

[181] _Var._ Sire, il porte en son flanc de quoi nous en laver. (1644-63)

[182] _Var._ Oui, oui, ton sentiment enfin est véritable: C'est trop craindre celui que j'ai fait redoutable. (1644-56)

[183] _Var._ Que ton cœur est sensible, et qu'on le peut percer. (1644-56)

[184] _Var._ Et n'abandonner pas ma vie et ma puissance. (1644-56)

[185] _Var._ Ni souffrir que demain tu puisses à ce prix. (1644-56)

[186] L'édition de 1682 porte seule: «aux choix,» au pluriel.

[187] On lit _digne_, au singulier, dans l'édition de 1656.

[188] _Var._ Nous pouvons beaucoup, Sire, en l'état où nous sommes. (1644-63)

[189] _Var._ J'ai remarqué l'horreur qu'il a soudain montrée. (1644-56)

[190] Voyez tome I, p. v de l'_Avertissement_, en note.

[191] _Var._ Sire, et ne lui montrez que foiblesse et que crainte. (1644-63)

[192] Toutes les éditions, excepté celle de 1656, portent: «Cette office,» au féminin.

[193] Il y a _eu_, sans accord, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, et même encore dans celle de 1692.

[194] _Var._ Qu'avec nos citoyens ont pris quelques soldats [194-a]. (1644-56)

[194-a] Voltaire a adopté cette variante dans son texte de 1764.

[195] _Var._ Mais puisque le passé ne se peut révoquer. (1644-56)

[196] _Var._ Vous pouvez d'un coup d'œil désarmer sa colère. (1644-56)

[197] _Var._ Je ne me vante pas de le pouvoir fléchir. (1644-56)

[198] _Var._ Je crains que de nouveau ma présence l'irrite; Elle pourroit l'aigrir, au lieu de l'émouvoir. (1644-56)

[199] _Var._ Et qu'il en peut prétendre une juste conquête. (1644-56)

[200] _Var._ Plus hautement assise en captivant son maître. (1644-56)

[201] _Var._ Qu'après avoir mis bas un si digne adversaire. (1644-56)

[202] Allusion au fameux _Veni_, _vidi_, _vici_, que César écrivit à un de ses amis de Rome après la victoire qu'il remporta plus tard, en Asie, sur Pharnace, fils de Mithridate. Voyez la _Vie de César_ par Plutarque, chapitre L.

[203] _Var._ Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en donne, Et fasse voir par là que j'entre à la couronne. (1644-56.)

[204] _Var._ Par la moitié qu'en terre il a laissé de lui. Quoi que la perfidie ait osé sur sa trame, Il vit encore en vous, il agit dans votre âme. (1644-56)

[205] _Var._ Quand il la faut attendre, elle est trop cher vendue. (1644-56)

[206] _Var._ Le foudre punisseur que je vois en tes mains. (1644-56)

[207] _Var._ Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire De punir son audace avant que ta victoire. (1644-56)

[208] _Var._ Va, ne perds point le temps, il presse. Adieu: tu peux. (1648-56)

[209] «Ces derniers vers que prononce Cornélie frappent d'admiration, et quand ce couplet est bien récité, il est toujours suivi d'applaudissements. Quelques personnes ont prétendu que ces mots: «tu peux te vanter,» ne conviennent pas, qu'ils contiennent une espèce d'ironie, que c'est affecter sur César une supériorité qu'une femme ne peut avoir. On a remarqué que cette tirade, et toutes celles dans lesquelles la hauteur est poussée au delà des bornes, faisaient toujours un peu moins d'effet à la cour qu'à la ville. C'est peut-être qu'à la cour on avait plus de connaissance et plus d'usage de la manière dont les personnes du premier rang s'expriment, et que dans le parterre on aime les bravades, on se plaît à voir la puissance abaissée par la grandeur d'âme.» (_Voltaire._)

[210] _Var._ Si mon zèle et mes soins le peuvent secourir. (1644-56)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

CORNÉLIE, tenant une petite urne en sa main; PHILIPPE.

CORNÉLIE.

Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge? Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher 1455 A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher? Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre? O vous, à ma douleur objet terrible et tendre[211], Éternel entretien de haine et de pitié, Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié. 1460 N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes; Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes. Les foibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des Dieux la puissance suprême, 1465 Et pour dire encor plus, je jure par vous-même, Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé Que le respect des Dieux qui l'ont mal protégé: Je jure donc par vous, ô pitoyable reste, Ma divinité seule après ce coup funeste, 1470 Par vous, qui seul ici pouvez me soulager[212], De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger. Ptolomée à César, par un lâche artifice, Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice; Et je n'entrerai point dans tes murs désolés, 1475 Que le prêtre et le Dieu ne lui soient immolés. Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine, O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine; Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur, Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur. Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive, Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

PHILIPPE.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même, Après avoir cent fois maudit le diadème, Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots[213] Du côté que le vent poussoit encor les flots. Je cours longtemps en vain; mais enfin d'une roche J'en découvre le tronc vers un sable assez proche, 1490 Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir. Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage; Et ramassant sous lui le débris d'un naufrage, Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art, 1495 Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard. A peine brûloit-il que le ciel plus propice M'envoie un compagnon en ce pieux office: Cordus[214], un vieux Romain qui demeure en ces lieux, Retournant de la ville, y détourne les yeux; 1500 Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée[215], A cette triste marque il reconnoît Pompée. Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois, A qui le ciel permet de si dignes emplois, Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses; 1505 Tu crains des châtiments, attends des récompenses. César est en Égypte, et venge hautement Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment. Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre[216], Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre. 1510 Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect Qu'un dieu pourroit ici trouver à son aspect. Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne, Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne, Où sa main et la mienne enfin ont renfermé 1515 Ces restes d'un héros par le feu consumé[217].

CORNÉLIE.

Oh! que sa piété mérite de louanges!

PHILIPPE.

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges. J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port[218], Où le Roi, disoit-on, s'étoit fait le plus fort. 1520 Les Romains poursuivoient; et César, dans la place Ruisselante du sang de cette populace, Montroit de sa justice un exemple si beau[219], Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau. Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connoître; 1525 Et prenant de ma main les cendres de mon maître: «Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes: Attendant des autels, recevez ces victimes; 1530 Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais Porter à sa moitié ce don que je lui fais; Porte à ses déplaisirs cette foible allégeance, Et dis-lui que je cours achever sa vengeance[220].» Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant, Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

CORNÉLIE.

O soupirs! ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre[221]! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger[222], 1540 Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire[223] Fait notre sûreté comme il croît notre gloire! César est généreux, j'en veux être d'accord; Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie 1545 De ce qu'elle feroit s'il le voyoit en vie: Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat; Cette ombre qui la couvre en affoiblit l'éclat; L'amour même s'y mêle, et le force à combattre: Quand il venge Pompée, il défend Cléopatre. 1550 Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux, Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous, Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre, Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre, Et croire que nous seuls armons ce combattant, 1555 Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, CORNÉLIE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Je ne viens pas ici pour troubler une plainte Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte: Je viens pour rendre hommage aux cendres d'un héros Qu'un fidèle affranchi vient d'arracher aux flots; 1560 Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, Madame, Que j'aurois conservé ce maître de votre âme, Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur, M'en eût donné la force aussi bien que le cœur. Si pourtant, à l'aspect de ce qu'il vous renvoie, 1565 Vos douleurs laissoient place à quelque peu de joie; Si la vengeance avoit de quoi vous soulager, Je vous dirois aussi qu'on vient de vous venger, Que le traître Photin.... Vous le savez peut-être?

CORNÉLIE.

Oui, Princesse, je sais qu'on a puni ce traître. 1570

CLÉOPATRE.

Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.

CORNÉLIE.

S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous.

CLÉOPATRE.

Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent.

CORNÉLIE.

Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent. Si César à sa mort joint celle d'Achillas, 1575 Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas. Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande: La victime est trop basse et l'injure est trop grande; Et ce n'est pas un sang que pour la réparer Son ombre et ma douleur daignent considérer. 1580 L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée, En attendant César, demande Ptolomée. Tout indigne qu'il est de vivre et de régner, Je sais bien que César se force à l'épargner; Mais quoi que son amour ait osé vous promettre, 1585 Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre; Et s'il peut une fois écouter tous mes vœux, Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux. Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie, Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie; 1590 Mais si ce grand souhait demande trop pour moi, Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel! perdez le Roi.

CLÉOPATRE.

Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.

CORNÉLIE.

Le ciel règle souvent les effets sur les causes[224], Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité. 1595

CLÉOPATRE.

Comme de la justice, il a de la bonté.

CORNÉLIE.

Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence, Que sa justice agit, et non pas sa clémence.

CLÉOPATRE.

Souvent de la justice il passe à la douceur.

CORNÉLIE.

Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur. 1600 Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse, Qui dans le sort du Roi justement l'intéresse. Apprenons par le sang qu'on aura répandu A quels souhaits le ciel a le mieux répondu[225]. Voici votre Achorée.

SCÈNE III.

CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Hélas! sur son visage 1605 Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage. Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter: Qu'ai-je à craindre, Achorée, ou qu'ai-je à regretter?

ACHORÉE.

Aussitôt que César eut su la perfidie....

CLÉOPATRE.

Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die[226]. Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit Par où ce grand secours devoit être introduit[227]; Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place, Où Photin a reçu le prix de son audace; Que d'un si prompt supplice Achillas étonné 1615 S'est aisément saisi du port abandonné; Que le Roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre Ce qui dans ses vaisseaux restoit de gens de guerre[228]; Que César l'a rejoint; et je ne doute pas Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Achillas. 1620

ACHORÉE.

Oui, Madame, on a vu son bonheur ordinaire....

CLÉOPATRE.

Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère, S'il m'a tenu promesse.

ACHORÉE.

Oui, de tout son pouvoir.

CLÉOPATRE.

C'est là l'unique point que je voulois savoir. Madame, vous voyez, les Dieux m'ont écoutée. 1625

CORNÉLIE.

Ils n'ont que différé la peine méritée.

CLÉOPATRE.

Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti.

ACHORÉE.

Il faudroit qu'à nos vœux il eût mieux consenti[229].

CLÉOPATRE.

Que disiez-vous naguère, et que viens-je d'entendre? Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre. 1630

ACHORÉE.

Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir[230]: Malgré César et nous il a voulu périr; Mais il est mort, Madame, avec toutes les marques Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques[231]: Sa vertu rappelée a soutenu son rang, 1635 Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang[232]. Il combattoit Antoine avec tant de courage, Qu'il emportoit déjà sur lui quelque avantage; Mais l'abord de César a changé le destin; Aussitôt Achillas suit le sort de Photin: 1640 Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître, Les armes à la main, en défendant son maître. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le Roi; Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi; Son esprit alarmé les croit un artifice 1645 Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice[233]. Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir; Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse[234], Cherche partout la mort, que chacun lui refuse. 1650 Enfin perdant haleine après ces grands efforts, Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts, Il voit quelques fuyards sauter dans une barque: Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque, D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau[235], Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau[236]. C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire, A vous toute l'Égypte, à César la victoire. Il vous proclame reine; et bien qu'aucun Romain[237] Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main, 1660 Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême, Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même, Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur[238] Que lui donne du Roi l'invincible malheur.

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION, PHILIPPE.

CORNÉLIE.

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères. 1665 Achillas et Photin ont reçu leurs salaires; Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci; Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici. Je n'y saurois plus voir qu'un funeste rivage[239] Qui de leur attentat m'offre l'horrible image, 1670 Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant[240]; Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige[241], C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige. Laisse-moi m'affranchir de cette indignité, 1675 Et souffre que ma haine agisse en liberté. A cet empressement j'ajoute une requête: Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête: Ne me la retiens plus, c'est l'unique faveur Dont je te puis encor prier avec honneur. 1680

CÉSAR.

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre; Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos, Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre 1685 Le venge pleinement de la honte de l'autre, Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui, Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui, Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies. 1690 De cette même main dont il fut combattu, Il verra des autels dressés à sa vertu; Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes, Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes[242]: Pour ces justes devoirs je ne veux que demain; 1695 Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après: partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez....

CORNÉLIE.

Non pas, César, non pas à Rome encor: 1700 Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère 1705 Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi[243] plus généreux[244], Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde; 1710 Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles; Et que ce triste objet porte en leur souvenir[245] 1715 Les soins de le venger, et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême: L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même; Tu m'en veux pour témoin: j'obéis au vainqueur; Mais ne présume pas toucher par là mon cœur. 1720 La perte que j'ai faite est trop irréparable; La source de ma haine est trop inépuisable: A l'égal de mes jours je la ferai durer; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer. Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir[246]; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée. 1730 Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir[247], Me force de priser ce que je dois haïr: Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie; La veuve de Pompée y force Cornélie. J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, 1735 Soulever contre toi les hommes et les Dieux; Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée, Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui la foudre à la main l'ont pu voir égorger: Ils connoîtront leur faute, et le voudront venger. 1740 Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire: Et quand tout mon effort se trouvera rompu, Cléopatre fera ce que je n'aurai pu. Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces, Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser; Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croira tout permis sur l'époux d'une reine, 1750 Et que de cet hymen tes amis indignés Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer, 1755 Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer: Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre; Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre, Indigne que je suis d'un César pour époux, Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous. 1760

CÉSAR.