Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 6

Chapter 63,584 wordsPublic domain

[150] A cette époque ce mot se rencontre assez fréquemment au masculin en ce sens. Voyez le _Lexique_.

[151] _Var._ Il éprouva toujours la faveur de son Mars. (1644-56)

[152] _Var._ Consulte à sa raison sa joie et ses douleurs, Examine, choisit, laisse couler des pleurs. (1644-56)

[153] Pompée n'avait épousé Cornélie qu'après la mort de sa seconde femme, Julie, fille de César.

[154] «Un homme qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui souvent a mauvaise grâce.... Ainsi dans le troisième acte de _Pompée_, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre, seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopatre.» (_Discours des trois unités_, tome I, p. 103.)

[155] _Var._ Ai-je vaincu pour vous dans le sang de Pharsale? (1648-54 et 56) _Var._ Ai-je vaincu pour vous dans le champ de Pharsale? (1655)

[156] Mithridate avait fait égorger à la fois dans les villes de l'Asie tous les Romains qui s'y trouvaient.

[157] _Var._ Et que s'il eût vaincu, votre esprit complaisant. (1644-56)

[158] On a rapproché de ce passage ce vers bien connu des _Pontiques_ d'Ovide (livre II, épître III, vers 10):

_Et cum fortuna statque caditque fides._

[159] _Var._ Jugez si vos discours me rendent mes esprits. (1644-56)

[160] Voyez plus haut, p. 32, note 2.

[161] _Var._ Et justifiez-vous sans la calomnier. (1648-56)

[162] Toutes les éditions, excepté celles de 1644 et de 1655, donnent: «_par_ vos prospérités;» nous avons néanmoins adopté la leçon _pour_, qui nous paraît seule offrir un sens.

[163] _Var._ Votre lâche attentat cherche avec trop de ruses. (1660-64)

[164] Les éditions de 1644 in-12 et de 1648-56 portent, par une erreur singulière: «à vaincre,» pour: «à vivre.»

[165] _Var._ Si l'on voyoit marcher dessus un même char. (1644-64)

[166] En marge, dans les éditions de 1644: _Antoine sort sur le théâtre_.

[167] _Var._ Ni votre dignité vous en pût garantir. (1644-56)

[168] _Var._ Je l'ai vue, ô César, elle est incomparable. (1644-56)

[169] Voyez plus loin la note du vers 392 de _la Suite du Menteur_.

[170] _Var._ Vous qui la pouvez mettre au faîte des grandeurs. (1644-60)

[171] L'édition de 1682 donne _l'affermir_, pour _l'affranchir_.

[172] _Var._ Sitôt qu'ils ont pris port, vos chefs, par vous instruits. (1644-64)

[173] _Var._ César, car le destin, qui m'outre et que je brave. (1644-56)

[174] Cornélie avait épousé Pompée un an après la mort du jeune Crassus, fils du triumvir, qui avait péri avec son père dans la guerre des Parthes.

[175] _Var._ Encore ai-je sujet de rendre grâce aux Dieux. (1644-56)

[176] _Var._ Si je dois grâce aux Dieux de ce qu'ils ont permis. (1644-56)

[177] _Var._ Alors, l'esprit content et l'âme satisfaite, Je l'eusse fait aux Dieux pardonner sa défaite. (1644-56)

[178] «Me sera-t-il permis de rapporter ici que Mlle de Lenclos, pressée de se rendre aux offres d'un grand seigneur qu'elle n'aimait point, et dont on lui vantait la probité et le mérite, répondit:

O ciel, que de vertus vous me faites haïr!

C'est le privilége des beaux vers d'être cités en toute occasion, et c'est ce qui n'arrive jamais à la prose.» (_Voltaire._)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PTOLOMÉE, ACHILLAS, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Quoi? de la même main et de la même épée Dont il vient d'immoler le malheureux Pompée, Septime, par César indignement chassé, 1075 Dans un tel désespoir à vos yeux a passé?

ACHILLAS.

Oui, Seigneur; et sa mort a de quoi vous apprendre[179] La honte qu'il prévient et qu'il vous faut attendre. Jugez quel est César à ce courroux si lent[180]. Un moment pousse et rompt un transport violent; 1080 Mais l'indignation qu'on prend avec étude Augmente avec le temps, et porte un coup plus rude; Ainsi n'espérez pas de le voir modéré: Par adresse il se fâche après s'être assuré. Sa puissance établie, il a soin de sa gloire. 1085 Il poursuivoit Pompée, et chérit sa mémoire; Et veut tirer à soi, par un courroux accort, L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort.

PTOLOMÉE.

Ah! si je t'avois cru, je n'aurois pas de maître: Je serois dans le trône où le ciel m'a fait naître; 1090 Mais c'est une imprudence assez commune aux rois D'écouter trop d'avis, et se tromper au choix; Le destin les aveugle au bord du précipice; Ou si quelque lumière en leur âme se glisse, Cette fausse clarté, dont il les éblouit, 1095 Les plonge dans un gouffre, et puis s'évanouit.

PHOTIN.

J'ai mal connu César; mais puisqu'en son estime Un si rare service est un énorme crime, Il porte dans son flanc de quoi nous en laver[181]; C'est là qu'est notre grâce, il nous l'y faut trouver. 1100 Je ne vous parle plus de souffrir sans murmure, D'attendre son départ pour venger cette injure; Je sais mieux conformer les remèdes au mal: Justifions sur lui la mort de son rival; Et notre main alors également trempée 1105 Et du sang de César et du sang de Pompée, Rome, sans leur donner de titres différents, Se croira par vous seul libre de deux tyrans.

PTOLOMÉE.

Oui, par là seulement ma perte est évitable[182]: C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable. Montrons que sa fortune est l'œuvre de nos mains; Deux fois en même jour disposons des Romains; Faisons leur liberté comme leur esclavage. César, que tes exploits n'enflent plus ton courage; Considère les miens, tes yeux en sont témoins. 1115 Pompée étoit mortel, et tu ne l'es pas moins; Il pouvoit plus que toi; tu lui portois envie; Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie; Et son sort que tu plains te doit faire penser Que ton cœur est sensible, et qu'on peut le percer[183]. 1120 Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice: C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice; C'est à moi de punir ta cruelle douceur, Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur. Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance[184] 1125 Au hasard de sa haine ou de ton inconstance; Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix[185] Récompenser sa flamme ou punir ses mépris: J'emploierai contre toi de plus nobles maximes. Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, 1130 De bien penser au choix[186]; j'obéis, et je voi Que je n'en puis choisir de plus dignes[187] que toi, Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre. Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter: 1135 Il faut voir quels moyens on a d'exécuter; Toute cette chaleur est peut-être inutile; Les soldats du tyran sont maîtres de la ville; Que pouvons-nous contre eux? et pour les prévenir, Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir?

ACHILLAS.

Nous pouvons tout, Seigneur, en l'état où nous sommes[188]. A deux milles d'ici vous avez six mille hommes, Que depuis quelques jours, craignant des remuements, Je faisois tenir prêts à tous événements. Quelques soins qu'ait César, sa prudence est déçue. 1145 Cette ville a sous terre une secrète issue, Par où fort aisément on les peut cette nuit Jusque dans le palais introduire sans bruit; Car contre sa fortune aller à force ouverte, Ce seroit trop courir vous-même à votre perte. 1150 Il nous le faut surprendre au milieu du festin, Enivré des douceurs de l'amour et du vin. Tout le peuple est pour nous. Tantôt, à son entrée, J'ai remarqué l'horreur que ce peuple a montrée[189] Lorsque avec tant de fast[190] il a vu ses faisceaux 1155 Marcher arrogamment et braver nos drapeaux; Au spectacle insolent de ce pompeux outrage Ses farouches regards étinceloient de rage: Je voyois sa fureur à peine se dompter; Et pour peu qu'on le pousse, il est prêt d'éclater; 1160 Mais surtout les Romains que commandoit Septime, Pressés de la terreur que sa mort leur imprime, Ne cherchent qu'à venger par un coup généreux Le mépris qu'en leur chef ce superbe a fait d'eux.

PTOLOMÉE.

Mais qui pourra de nous approcher sa personne, 1165 Si durant le festin sa garde l'environne?

PHOTIN.

Les gens de Cornélie, entre qui vos Romains Ont déjà reconnu des frères, des germains, Dont l'âpre déplaisir leur a laissé paroître Une soif d'immoler leur tyran à leur maître: 1170 Ils ont donné parole, et peuvent, mieux que nous, Dans les flancs de César porter les premiers coups. Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie, Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie, Leur donnera sans doute un assez libre accès 1175 Pour de ce grand dessein assurer le succès. Mais voici Cléopatre: agissez avec feinte, Seigneur, et ne montrez que foiblesse et que crainte[191]. Nous allons vous quitter, comme objets odieux Dont l'aspect importun offenseroit ses yeux. 1180

PTOLOMÉE.

Allez, je vous rejoins.

SCÈNE II.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

J'ai vu César, mon frère, Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.

PTOLOMÉE.

Vous êtes généreuse; et j'avois attendu Cet office[192] de sœur que vous m'avez rendu. Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée. 1185

CLÉOPATRE.

Sur quelque brouillerie, en la ville excitée: Il a voulu lui-même apaiser les débats Qu'avec nos citoyens ont eus[193] quelques soldats[194]; Et moi, j'ai bien voulu moi-même vous redire Que vous ne craigniez rien pour vous ni votre empire; Et que le grand César blâme votre action Avec moins de courroux que de compassion. Il vous plaint d'écouter ces lâches politiques Qui n'inspirent aux rois que des mœurs tyranniques: Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas. 1195 En vain on les élève à régir des États: Un cœur né pour servir sait mal comme on commande; Sa puissance l'accable alors qu'elle est trop grande; Et sa main, que le crime en vain fait redouter, Laisse choir le fardeau qu'elle ne peut porter. 1200

PTOLOMÉE.

Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistres Me font bien voir ma faute au choix de mes ministres. Si j'avois écouté de plus nobles conseils, Je vivrois dans la gloire où vivent mes pareils; Je mériterois mieux cette amitié si pure 1205 Que pour un frère ingrat vous donne la nature; César embrasseroit Pompée en ce palais; Notre Égypte à la terre auroit rendu la paix, Et verroit son monarque encore à juste titre Ami de tous les deux, et peut-être l'arbitre. 1210 Mais puisque le passé ne peut se révoquer[195], Trouvez bon qu'avec vous mon cœur s'ose expliquer. Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne, Que vous me conservez la vie et la couronne. Vainquez-vous tout à fait; et par un digne effort 1215 Arrachez Achillas et Photin à la mort: Elle leur est bien due; ils vous ont offensée; Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée. Si César les punit des crimes de leur roi, Toute l'ignominie en rejaillit sur moi: 1220 Il me punit en eux; leur supplice est ma peine. Forcez, en ma faveur, une trop juste haine. De quoi peut satisfaire un cœur si généreux Le sang abject et vil de ces deux malheureux? Que je vous doive tout: César cherche à vous plaire, Et vous pouvez d'un mot désarmer sa colère[196].

CLÉOPATRE.

Si j'avois en mes mains leur vie et leur trépas, Je les méprise assez pour ne m'en venger pas; Mais sur le grand César je puis fort peu de chose, Quand le sang de Pompée à mes desirs s'oppose. 1230 Je ne me vante pas de pouvoir le fléchir[197]; J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir; Et tournant le discours sur une autre matière, Il n'a ni refusé, ni souffert ma prière. Je veux bien toutefois encor m'y hasarder, 1235 Mes efforts redoublés pourront mieux succéder; Et j'ose croire....

PTOLOMÉE.

Il vient; souffrez que je l'évite: Je crains que ma présence à vos yeux ne l'irrite[198], Que son courroux ému ne s'aigrisse à me voir; Et vous agirez seule avec plus de pouvoir. 1240

SCÈNE III.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, ROMAINS.

CÉSAR.

Reine, tout est paisible; et la ville calmée, Qu'un trouble assez léger avoit trop alarmée, N'a plus à redouter le divorce intestin Du soldat insolent et du peuple mutin. Mais, ô Dieux! ce moment que je vous ai quittée 1245 D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée! Et ces soins importuns, qui m'arrachoient de vous, Contre ma grandeur même allumoient mon courroux: Je lui voulois du mal de m'être si contraire, De rendre ma présence ailleurs si nécessaire; 1250 Mais je lui pardonnois, au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes desirs d'une illustre apparence, Et fait croire à César qu'il peut former des vœux, 1255 Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux, Et qu'il peut en prétendre une juste conquête[199], N'ayant plus que les Dieux au-dessus de sa tête. Oui, Reine, si quelqu'un dans ce vaste univers Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers; 1260 S'il étoit quelque trône où vous pussiez paroître Plus dignement assise en captivant son maître[200], J'irois, j'irois à lui, moins pour le lui ravir, Que pour lui disputer le droit de vous servir; Et je n'aspirerois au bonheur de vous plaire 1265 Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire[201]. C'étoit pour acquérir un droit si précieux Que combattoit partout mon bras ambitieux; Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. 1270 Je l'ai vaincu, Princesse; et le Dieu des combats M'y favorisoit moins que vos divins appas: Ils conduisoient ma main, ils enfloient mon courage; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage: C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignoient m'inspirer; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre, à présent effectif, Que je viens ennoblir par celui de captif: 1280 Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre, Qu'il en estime l'un et me permette l'autre!

CLÉOPATRE.

Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur. Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes: 1285 Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans; Le sceptre que je porte est un de vos présents; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème: J'avoue, après cela, Seigneur, que je vous aime, 1290 Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits. Mais, hélas! ce haut rang, cette illustre naissance, Cet État de nouveau rangé sous ma puissance, Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, 1295 A mes vœux innocents sont autant d'ennemis. Ils allument contre eux une implacable haine: Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine; Et si Rome est encor telle qu'auparavant, Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant; 1300 Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir, Permettre à mes desirs un généreux espoir. Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder par votre ordre à de plus justes lois. Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles: Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. 1310 Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups, Et je ne les demande à d'autres Dieux qu'à vous.

CÉSAR.

Tout miracle est facile où mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique, Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté 1315 Du parti malheureux qui m'a persécuté; Rome n'ayant plus lors d'ennemis à me faire, Par impuissance enfin prendra soin de me plaire; Et vos yeux la verront, par un superbe accueil, Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil. 1320 Encore une défaite, et dans Alexandrie Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie; Et qu'un juste respect, conduisant ses regards, A votre chaste amour demande des Césars. C'est l'unique bonheur où mes desirs prétendent; 1325 C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent: Heureux si mon destin, encore un peu plus doux, Me les faisoit cueillir sans m'éloigner de vous! Mais, las! contre mon feu mon feu me sollicite: Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte. 1330 En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir, Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu'à ces douces amorces Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces, Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi, 1335 Que venir, voir et vaincre est même chose en moi[202].

CLÉOPATRE.

C'est trop, c'est trop, Seigneur, souffrez que j'en abuse: Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse. Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour; Mais si j'ose abuser de cet excès d'amour, 1340 Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes, Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes, Par tout ce que j'espère et que vous attendez, De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez. Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en fasse[203], 1345 Et montre à tous par là que j'ai repris ma place. Achillas et Photin sont gens à dédaigner: Ils sont assez punis en me voyant régner; Et leur crime....

CÉSAR.

Ah! prenez d'autres marques de reine: Dessus mes volontés vous êtes souveraine; 1350 Mais si mes sentiments peuvent être écoutés, Choisissez des sujets dignes de vos bontés. Ne vous donnez sur moi qu'un pouvoir légitime, Et ne me rendez point complice de leur crime, C'est beaucoup que pour vous j'ose épargner le Roi, 1355 Et si mes feux n'étoient....

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ROMAINS.

CORNÉLIE.

César, prends garde à toi: Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête. Prends-y garde, César, ou ton sang répandu Bientôt parmi le sien se verra confondu. 1360 Mes esclaves en sont; apprends de leurs indices L'auteur de l'attentat, et l'ordre, et les complices: Je te les abandonne.

CÉSAR.

O cœur vraiment romain, Et digne du héros qui vous donna la main! Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage 1365 Je préparois la mienne à venger son outrage, Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui[204]. Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme, Il parle par sa bouche, il agit dans son âme; 1370 Il la pousse, et l'oppose à cette indignité, Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE.

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance Que la haine ait fait place à la reconnoissance: Ne le présume plus; le sang de mon époux 1375 A rompu pour jamais tout commerce entre nous. J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte, Afin de l'employer toute entière à ta perte; Et je te chercherai partout des ennemis, Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. 1380 Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine, Je me jette au-devant du coup qui t'assassine, Et forme des desirs avec trop de raison Pour en aimer l'effet par une trahison: Qui la sait et la souffre a part à l'infamie. 1385 Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie: Mon époux a des fils, il aura des neveux; Quand ils te combattront, c'est là que je le veux, Et qu'une digne main par moi-même animée, Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée, T'immole noblement, et par un digne effort, Aux mânes du héros dont tu venges la mort. Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance; Ta perte la recule, et ton salut l'avance. Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir, Ma juste impatience auroit trop à souffrir: La vengeance éloignée est à demi perdue, Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue[205]. Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre souhaité que je vois en tes mains[206]: 1400 La tête qu'il menace en doit être frappée. J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée: Ma haine avoit le choix; mais cette haine enfin Sépare son vainqueur d'avec son assassin, Et ne croit avoir droit de punir ta victoire[207] 1405 Qu'après le châtiment d'une action si noire. Rome le veut ainsi; son adorable front Auroit de quoi rougir d'un trop honteux affront, De voir en même jour, après tant de conquêtes, Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes. 1410 Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis, En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis, Et tiendroit à malheur le bien de se voir libre, Si l'attentat du Nil affranchissoit le Tibre. Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir, 1415 Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir. Tu tomberois ici sans être sa victime; Au lieu d'un châtiment ta mort seroit un crime; Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi, L'exemple que tu dois périroit avec toi. 1420 Venge-la de l'Égypte à son appui fatale, Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale. Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux[208] Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux[209].

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CÉSAR.

Son courage m'étonne autant que leur audace. 1425 Reine, voyez pour qui vous me demandiez grâce!

CLÉOPATRE.