Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 5

Chapter 53,566 wordsPublic domain

[120] _Var._ [Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter;] Et si jamais le ciel favorisoit ma couche De quelque rejeton de cette illustre souche, Cette heureuse union de mon sang et du sien Uniroit à jamais son destin et le mien. Comme il n'a plus d'enfants, ces chers et nouveaux gages Me seroient de son cœur de précieux otages. [Mais laissons au hasard ce qui peut arriver.] (1644-56)

[121] Les éditions de 1682 et de 1692 portent seules: «Qui saura mieux _que_ moi,» ce qui est sans doute une erreur.

[122] Achorée joue dans la _Pharsale_, comme nous l'avons dit (p. 26, note 6), un tout autre rôle que dans la tragédie; mais chez Lucain, comme chez Corneille, il est favorable à Pompée: voyez la _Pharsale_, livre VIII, vers 475-481.

[123] _Var._ Il soupçonna dès lors son manquement de foi, Et se laissa surprendre à quelque peu d'effroi. (1644-56)

[124] _Var._ Il condamna soudain ces indignes alarmes, Et pensa seulement, dans ce pressant ennui. (1644-56)

[125] Après la bataille de Pharsale, le père de Cornélie, Q. Métellus Scipion, s'était retiré d'abord à Corcyre auprès de Caton, puis en Afrique, où César le vainquit, lui et Juba, roi de Numidie, à la bataille de Thapsus.--Des deux fils de Pompée et de Mucia, sa troisième femme, l'aîné, Cnéius, était en route pour l'Afrique quand il apprit la mort de son père; le second, Sextus, était sur le vaisseau, et fut témoin avec Cornélie du meurtre de Pompée.

[126] _Var._ Il dit, et cependant que leur amour conteste. (1644-56)

[127] _Var._ Enfin l'esquif aborde, on l'invite à descendre. (1644-64)

[128] _Var._ Il se lève; et soudain, par derrière, Achillas, Comme pour commencer, tirant son coutelas. (1644-56)

[129] _Var._ De peur qu'il ne semblât, contre une telle offense Implorer d'un coup d'œil son aide et sa vengeance. (1644-60)

[130] _Var._ Immobile en leurs coups, en lui-même il rappelle. (1648-56)

[131] _Var._ Sa tête, sur les bords de la barque penchée. (1644-64)

[132] _Var._ Et pour combler enfin sa tragique aventure. (1644-64)

[133] _Var._ A ce spectacle affreux, la pauvre Cornélie.... CLÉOP. Dieux! en quels déplaisirs est-elle ensevelie? ACHOR. Ayant toujours suivi ce cher époux des yeux, Je l'ai vue élever ses tristes mains aux cieux; Puis cédant aussitôt à la douleur plus forte, Tomber, dans sa galère, évanouie ou morte. (1644-56)

[134] _Var._ L'éloignent du rivage, et regagnent la mer. (1644-56)

[135] _Var._ L'autre entend le tonnerre, et l'autre se figure. (1644 et 48)

[136] _Var._ La tyrannie est bas, et le sort est changé. (1644-64)

[137] _Var._ De qui l'heur sembloit être au-dessus du revers. (1644-68)

[138] _Var._ Sur quelques bords du Nil bien à peine s'étend. (1648-56)

[139] L'édition de 1655 porte: «si vous m'êtes,» pour: «si vous n'êtes.»

[140] _Var._ De se plaindre à Pompée auparavant qu'à lui. (1644-60)

[141] _Var._ Le mal qu'on voit venir sans pouvoir s'en défendre. (1644-64)

[142] _Var._ Sire, ne donnez point de prétexte à César. (1644-63)

[143] _Var._ Sire, voyez César, forcez-vous à lui plaire. (1644-63)

[144] Avant sa mort, Ptolémée Aulétès avait envoyé son testament a Rome. Pompée en fut le dépositaire. Il y disposait de son trône en faveur de son fils aîné, le Ptolémée de notre tragédie, et de sa fille aînée Cléopatre, à la condition qu'ils se marieraient, quand ils auraient l'âge convenable, et régneraient ensemble.

[145] _Var._ Louez son jugement, et le laissez partir. (1644-56)

[146] _Var._ Et pour vaincre d'honneur son absolu pouvoir, [Avec toute ma flotte allons le recevoir.] (1644-56)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHARMION, ACHORÉE.

CHARMION.

Oui, tandis que le Roi va lui-même en personne Jusqu'aux pieds de César prosterner sa couronne, Cléopatre s'enferme en son appartement, Et sans s'en émouvoir attend son compliment. Comment nommerez-vous une humeur si hautaine? 725

ACHORÉE.

Un orgueil noble et juste, et digne d'une reine Qui soutient avec cœur et magnanimité L'honneur de sa naissance et de sa dignité: Lui pourrai-je parler?

CHARMION.

Non; mais elle m'envoie Savoir à cet abord ce qu'on a vu de joie; 730 Ce qu'à ce beau présent César a témoigné; S'il a paru content, ou s'il l'a dédaigné[147]; S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire; Ce qu'à nos assassins enfin il a su dire[148].

ACHORÉE.

La tête de Pompée a produit des effets 735 Dont ils n'ont pas sujet d'être fort satisfaits. Je ne sais si César prendroit plaisir à feindre; Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre: S'ils aimoient Ptolomée, ils l'ont fort mal servi. Vous l'avez vu partir, et moi je l'ai suivi. 740 Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville[149], Et pour joindre César n'ont avancé qu'un mille. Il venoit à plein voile[150]; et si dans les hasards Il éprouva toujours pleine faveur de Mars[151], Sa flotte, qu'à l'envi favorisoit Neptune, 745 Avoit le vent en poupe ainsi que sa fortune. Dès le premier abord notre prince étonné Ne s'est plus souvenu de son front couronné: Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse; Toutes ses actions ont senti la bassesse; 750 J'en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi De voir là Ptolomée, et n'y voir point de roi; Et César, qui lisoit sa peur sur son visage, Le flattoit par pitié pour lui donner courage. Lui, d'une voix tombante offrant ce don fatal: 755 «Seigneur, vous n'avez plus, lui dit-il, de rival; Ce que n'ont pu les Dieux dans votre Thessalie, Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie: En voici déjà l'un, et pour l'autre, elle fuit; Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit.» 760 A ces mots Achillas découvre cette tête: Il semble qu'à parler encore elle s'apprête, Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur En sanglots mal formés exhale sa douleur; Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée 765 Rappellent sa grande âme à peine séparée; Et son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux Dieux sa défaite et sa mort. César, à cet aspect, comme frappé du foudre, Et comme ne sachant que croire ou que résoudre, 770 Immobile, et les yeux sur l'objet attachés, Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés; Et je dirai, si j'ose en faire conjecture, Que, par un mouvement commun à la nature, Quelque maligne joie en son cœur s'élevoit, 775 Dont sa gloire indignée à peine le sauvoit. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouilloit malgré lui son âme avec surprise, Et de cette douceur son esprit combattu Avec un peu d'effort rassuroit sa vertu. 780 S'il aime sa grandeur, il hait la perfidie; Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie, Examine en secret sa joie et ses douleurs[152], Les balance, choisit, laisse couler des pleurs; Et forçant sa vertu d'être encor la maîtresse, 785 Se montre généreux par un trait de foiblesse; Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux, Lève les mains ensemble et les regards aux cieux, Lâche deux ou trois mots contre cette insolence; Puis tout triste et pensif il s'obstine au silence, 790 Et même à ses Romains ne daigne repartir Que d'un regard farouche et d'un profond soupir. Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes, Il se saisit du port, il se saisit des portes, Met des gardes partout et des ordres secrets, 795 Fait voir sa défiance, ainsi que ses regrets, Parle d'Égypte en maître et de son adversaire, Non plus comme ennemi, mais comme son beau-père[153]. Voilà ce que j'ai vu.

CHARMION.

Voilà ce qu'attendoit, Ce qu'au juste Osiris la Reine demandoit. 800 Je vais bien la ravir avec cette nouvelle. Vous, continuez-lui ce service fidèle.

ACHORÉE.

Qu'elle n'en doute point. Mais César vient. Allez, Peignez-lui bien nos gens pâles et désolés; Et moi, soit que l'issue en soit douce ou funeste, 805 J'irai l'entretenir quand j'aurai vu le reste.

SCÈNE II.

CÉSAR, PTOLOMÉE, LÉPIDE, PHOTIN, ACHORÉE[154]; SOLDATS ROMAINS, SOLDATS ÉGYPTIENS.

PTOLOMÉE.

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

CÉSAR.

Connoissez-vous César, de lui parler ainsi? Que m'offriroit de pis la fortune ennemie, A moi qui tiens le trône égal à l'infamie? 810 Certes, Rome à ce coup pourroit bien se vanter D'avoir eu juste lieu de me persécuter; Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne, Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne, Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang, 815 Et la haine du nom, et le mépris du rang. C'est ce que de Pompée il vous falloit apprendre: S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre; Et le trône et le Roi se seroient ennoblis A soutenir la main qui les a rétablis. 820 Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire: Votre chute eût valu la plus haute victoire; Et si votre destin n'eût pu vous en sauver, César eût pris plaisir à vous en relever. Vous n'avez pu former une si noble envie; 825 Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie? Que vous devoit son sang pour y tremper vos mains, Vous qui devez respect au moindre des Romains? Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale[155]? Et par une victoire aux vaincus trop fatale, 830 Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort, La puissance absolue et de vie et de mort? Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée, La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée, Et que de mon bonheur vous ayez abusé 835 Jusqu'à plus attenter que je n'aurois osé? De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome, Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[156]? 840 Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant[157] Lui faisoit de ma tête un semblable présent? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages 845 Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages; Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur: Si César en jouit, ce n'est que par bonheur. Amitié dangereuse, et redoutable zèle, Que règle la fortune, et qui tourne avec elle[158]! 850 Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.

PTOLOMÉE.

Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être. Étant né souverain, je vois ici mon maître: Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant, 855 Où je n'ai point encore agi qu'en commandant, Je vois une autre cour sous une autre puissance, Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris: Jugez si vos discours rassurent mes esprits[159]; 860 Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble, Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnements dont mon âme est frappée, 865 De rencontrer en vous le vengeur de Pompée, Il me souvient pourtant que s'il fut notre appui, Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui. Votre faveur pour nous éclata la première, Tout ce qu'il fit après fut à votre prière: 870 Il émut le sénat pour des rois outragés, Que sans cette prière il auroit négligés; Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances Eussent peu fait pour nous, Seigneur, sans vos finances[160]; Par là de nos mutins le feu Roi vint à bout; 875 Et pour en bien parler, nous vous devons le tout. Nous avons honoré votre ami, votre gendre, Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre; Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux, Passer en tyrannie, et s'armer contre vous.... 880

CÉSAR.

Tout beau: que votre haine en son sang assouvie N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie. N'avancez rien ici que Rome ose nier; Et justifiez-vous sans le calomnier[161].

PTOLOMÉE.

Je laisse donc aux Dieux à juger ses pensées, 885 Et dirai seulement qu'en vos guerres passées, Où vous fûtes forcé par tant d'indignités, Tous nos vœux ont été pour vos prospérités[162]; Que comme il vous traitoit en mortel adversaire, J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire; 890 Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours, Jusque dans les enfers chercheroit du secours; Ou qu'enfin, s'il tomboit dessous votre puissance, Il nous falloit pour vous craindre votre clémence, Et que le sentiment d'un cœur trop généreux, 895 Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux. J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, Seigneur, servir malgré vous-même; Et sans attendre d'ordre en cette occasion, Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion. 900 Vous m'en désavouez, vous l'imputez à crime; Mais pour servir César rien n'est illégitime. J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver: Vous pouvez en jouir, et le désapprouver; Et j'ai plus fait pour vous, plus l'action est noire, 905 Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire, Et que ce sacrifice, offert par mon devoir, Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.

CÉSAR.

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses[163], De mauvaises couleurs et de froides excuses. 910 Votre zèle étoit faux, si seul il redoutoit Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitoit, Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles, Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles, Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer 915 Je ne veux que celui de vaincre et pardonner, Où mes plus dangereux et plus grands adversaires, Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères; Et mon ambition ne va qu'à les forcer, Ayant dompté leur haine, à vivre[164] et m'embrasser. 920 Oh! combien d'allégresse une si triste guerre Auroit-elle laissé dessus toute la terre, Si Rome avoit pu voir marcher en même char[165], Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César! Voilà ces grands malheurs que craignoit votre zèle. 925 O crainte ridicule autant que criminelle! Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin. Si je n'avois égard qu'aux lois de la justice[166], Je m'apaiserois Rome avec votre supplice, 930 Sans que ni vos respects, ni votre repentir, Ni votre dignité vous pussent garantir[167]; Votre trône lui-même en seroit le théâtre; Mais voulant épargner le sang de Cléopatre, J'impute à vos flatteurs toute la trahison, 935 Et je veux voir comment vous m'en ferez raison. Suivant les sentiments dont vous serez capable, Je saurai vous tenir innocent ou coupable. Cependant à Pompée élevez des autels: Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels; 940 Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes; Et surtout pensez bien au choix de vos victimes. Allez y donner ordre, et me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.

SCÈNE III.

CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.

CÉSAR.

Antoine, avez-vous vu cette reine adorable? 945

ANTOINE.

Oui, Seigneur, je l'ai vue: elle est incomparable[168]; Le ciel n'a point encor, par de si doux accords, Uni tant de vertus aux grâces d'un beau corps. Une majesté douce épand sur son visage De quoi s'assujettir le plus noble courage; 950 Ses yeux savent ravir, son discours sait charmer; Et si j'étois César, je la voudrois aimer[169].

CÉSAR.

Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme?

ANTOINE.

Comme n'osant la croire, et la croyant dans l'âme; Par un refus modeste et fait pour inviter, 955 Elle s'en dit indigne, et la croit mériter.

CÉSAR.

En pourrai-je être aimé?

ANTOINE.

Douter qu'elle vous aime, Elle qui de vous seul attend son diadème, Qui n'espère qu'en vous! douter de ses ardeurs, Vous qui pouvez la mettre au faîte des grandeurs[170]! 960 Que votre amour sans crainte à son amour prétende: Au vainqueur de Pompée il faut que tout se rende; Et vous l'éprouverez. Elle craint toutefois L'ordinaire mépris que Rome fait des rois, Et surtout elle craint l'amour de Calphurnie; 965 Mais l'une et l'autre crainte à votre aspect bannie, Vous ferez succéder un espoir assez doux, Lorsque vous daignerez lui dire un mot pour vous.

CÉSAR.

Allons donc l'affranchir[171] de ces frivoles craintes, Lui montrer de mon cœur les sensibles atteintes; 970 Allons, ne tardons plus.

ANTOINE.

Avant que de la voir, Sachez que Cornélie est en votre pouvoir; Septime vous l'amène, orgueilleux de son crime, Et pense auprès de vous se mettre en haute estime. Dès qu'ils ont abordé, vos chefs, par vous instruits[172], 975 Sans leur rien témoigner, les ont ici conduits.

CÉSAR.

Qu'elle entre. Ah! l'importune et fâcheuse nouvelle! Qu'à mon impatience elle semble cruelle! O ciel! et ne pourrai-je enfin à mon amour Donner en liberté ce qui reste du jour? 980

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, ANTOINE, LÉPIDE, SEPTIME.

SEPTIME.

Seigneur....

CÉSAR.

Allez, Septime, allez vers votre maître. César ne peut souffrir la présence d'un traître, D'un Romain lâche assez pour servir sous un roi, Après avoir servi sous Pompée et sous moi.

(Septime rentre.)

CORNÉLIE.

César, car le destin, que dans tes fers je brave[173], 985 Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur: De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse[174], et veuve de Pompée, 990 Fille de Scipion, et pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus; Et de tous les assauts que sa rigueur me livre, Rien ne me fait rougir que la honte de vivre. J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi; 995 Et bien que le moyen m'en aye été ravi, Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes M'aye ôté le secours et du fer et des ondes, Je dois rougir pourtant, après un tel malheur, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur: 1000 Ma mort étoit ma gloire, et le destin m'en prive Pour croître mes malheurs et me voir ta captive. Je dois bien toutefois rendre grâces aux Dieux[175] De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux, Que César y commande, et non pas Ptolomée. 1005 Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée, Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis[176] Que je rencontre ici mes plus grands ennemis, Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince Qui doit à mon époux son trône et sa province? César, de ta victoire écoute moins le bruit: Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit; Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse; Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce, Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti 1015 A chassé tous les Dieux du plus juste parti: Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée, Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée, Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison D'un astre envenimé l'invincible poison! 1020 Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine: Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine; Et quoique ta captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAR.

O d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne, et le sort fait pitié! Certes, vos sentiments font assez reconnoître Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être; 1030 Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez, Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée, Le sang des Scipions protecteur de nos Dieux, 1035 Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux; Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes Dieux, Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, 1040 Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare, Ni mieux aimé tenter une incertaine foi, Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi; Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes; Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier, Il m'eût donné moyen de me justifier! Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, 1050 D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal; J'eusse alors regagné son âme satisfaite[177], Jusqu'à lui faire aux Dieux pardonner sa défaite; Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur, 1055 Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur. Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde, Le sort a dérobé cette allégresse au monde, César s'efforcera de s'acquitter vers vous De ce qu'il voudroit rendre à cet illustre époux. 1060 Prenez donc en ces lieux liberté toute entière: Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière, Afin d'être témoin, comme après nos débats Je chéris sa mémoire et venge son trépas, Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie 1065 De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie. Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment. Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement; Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine, C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la Reine. 1070 Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

CORNÉLIE.

O ciel, que de vertus vous me faites haïr[178]!

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[147] _Var._ S'il en a rendu grâce, ou s'il l'a dédaigné. (1644-56)

[148] _Var._ Ce qu'à nos assassins enfin il a pu dire. (1644-64)

[149] Pour: _se sont éloignés de la ville._ Voyez le _Lexique_.